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Afrique : la justice kényane en point de mire

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

« Un nouveau Kenya est né »

Tel a été le cri de victoire lancé par Raila Odinga, vendredi 1er septembre, après la décision de la Cour suprême du Kenya invalidant le résultat de la présidentielle du 8 août. Celui-ci a obtenu 44,74 % des suffrages, loin du score réalisé par le président sortant, Uhuru Kenyatta, qui en a récolté 54,27 %. Si c’est une première en Afrique, ce cas n’est pas légion non plus à travers le monde.

Uhuru Kenyatta et Raila Odinga

Une première précédée par un autre cas tout aussi exceptionnel, en Gambie, où un des pires dictateurs, Yahya Jammeh, a officiellement perdu les élections. C’était en décembre dernier. Après avoir accepté sa défaite, il s’était rétracté par la suite au point qu’il fallait le résoudre à quitter le pouvoir sous la menace de l’intervention armée de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest).

S’il n’y a pas de similitude entre les deux cas, il y a sans doute à y voir la naissance d’une dynamique qui pousse vers l’éclosion de la démocratie. Plus ou moins entachée en Gambie par l’attitude versatile du dictateur, la situation au Kenya s’est présentée sous le signe de la sagesse. On note que le « vainqueur déchu » a, certes, cédé à la violence verbale, allant jusqu’à traiter les juges de cette instance d’ « escrocs », sans toutefois rejeter la décision judiciaire. Une posture responsable qui a évité de donner lieu à une empoignade sanglante entre les partisans chauffés à blanc des deux camps. Après une campagne folle.

 

Tout peut donc arriver

La prise de position de la justice kényane d’invalider la présidentielle du 8 août a été saluée avec enthousiasme partout en Afrique. Outre le débordement de la presse locale, qui a épuisé tous les termes de louange, pour qualifier la circonstance, les médias africains en ont fait également leur affaire. La plupart d’entre eux ont exprimé l’espoir de voir, enfin, tout le continent emboîter le pas des juges kényans. Tel aussi a été le sentiment de plusieurs observateurs indépendants, à l’instar de Crisis Group, qui estimait que « la démocratie non seulement au Kenya, mais également en Afrique, est en train de mûrir ».

[source : https://afrochild.files.wordpress.com]

De tout côté, le satisfecit est donc total, mais ce n’est là que la partie visible de l’iceberg. Car, derrière cette décision judiciaire se cachent nombre d’interrogations, par rapport à la réalité sur le terrain.

 

Quelques questions sur la nouvelle élection…

Le pays dispose-t-il de moyens financiers nécessaires pour organiser, en soixante jours, deux présidentielles sortables ? Trouvera-t-on une solution qui satisfasse toutes les parties, quant à la restructuration de la Commission électorale indépendante (IEBC) que l’opposition appelle de tous ses vœux, alors que le parti au pouvoir s’y refuse net ? La sagesse observée aujourd’hui de la part des deux candidats sera-t-elle toujours de mise, lors de la proclamation du scrutin remis en jeu ?

Sur un autre plan, quelle serait la place des observateurs internationaux, clairement décrédibilisés par la décision de la Cour suprême, alors qu’ils avaient déclaré « crédible » l’ensemble des opérations du vote ? La question restera longtemps posée…

Enfin, au Kenya, comme c’est le cas partout en Afrique subsaharienne, se pose avec acuité la question ethnique. Les Luo, d’un côté, et les Kikuyu, de l’autre, ne continuent pas moins de se regarder en chiens de faïence. Tout peut donc arriver, lors du second scrutin prévu pour le 11 octobre. En attendant, la Cour suprême constitue le point de mire.

Coopération : l’Afrique en devenir vue de Bordeaux

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

C’est à Bordeaux, en France, que s’est tenu le colloque de la cinquième édition « Bonne Nouvelles d’Afrique », organisé par la FPI (Fondation Prospective Innovation). Cette fondation d’émanation française, qui vise à impulser le développement économique du continent, a réuni, en juin, experts, hommes politiques et chefs d’entreprise sur le thème « L’Afrique nouvelle locomotive de l’économie ? ».

(crédits : Thomas Sanson / static.latribune.fr)

Interrogation cruciale sur le continent, cependant passée inaperçue, au regard du flux d’informations jugées « capitales » qui submergent les médias. Aussi n’a-t-on pas vu circuler de commentaires à ce sujet, qui auraient pu contribuer à enrichir davantage la réflexion.
Qu’en était-il ? Les participants ont tenu à relever les entraves aussi bien que les atouts qui sont à la porte du continent, avec pour objectif de mettre en exergue l’ « afro-optimisme » exalté par Mandela : « Nous arrivons au siècle de l’Afrique, un siècle où l’Afrique aura sa place parmi les nations du monde ». C’est, d’ailleurs, un point de vue que partagent beaucoup d’observateurs intéressés par la marche du continent.
L’Afrique, en haut de l’affiche ? Ils l’ont dit, à Bordeaux. Et le registre est brillant, quant aux atouts qu’il arbore. Hormis les richesses du sol et du sous-sol, qui ne sont plus à démontrer, les experts ont mis en avant la « force démographique ». En dépit des contradictions que recèle cette théorie. En fait, d’ici à l’horizon 2030, 30 % de la population mondiale sera africaine ; elle se portera à près de 40 %, en 2060.

Se débarrasser de toute entrave
Vue sur son côté positif, cette croissance donnera lieu à un « boom » de la classe moyenne que la Banque africaine de développement évalue à 1,4 milliards d’individus. Les participants y ont vu un « véritable réservoir » de fondateurs de PME, une des bases du développement économique. Les pays développés, aujourd’hui, en ont fait l’heureuse l’expérience.

Mention spéciale a été accordée à la coopération afro-chinoise. Le colloque a mesuré le volume des échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique, qui a été multiplié par 20 depuis les années 2000. Une bonne chose, a-t-on souligné, car Pékin dispose de 3.700 milliards de dollars de réserve en devises étrangères pouvant servir à financer les projets d’infrastructures et accélérer le processus d’industrialisation du continent.
C’est l’un des atouts majeurs : les financements par des capitaux étrangers. A titre d’exemple, les experts ont projeté que d’ici à quelques années, Pékin pourrait réaliser 150.000 km de câble de fibre optique traversant 48 pays, pour un investissement de 15 milliards de dollars.

Le revers de la médaille a été, à son tour, passé au peigne fin. Parmi les « effets de criquet » : explosion démographique (couteau à double tranchant), question liée aux inégalités, corruption endémique, programmes de santé publique au rabais, insécurité, manque de clairvoyance de certains dirigeants…

Conclusion, pour ce continent de contraste, le colloque de Bordeaux a prévenu, mais sur un ton d’optimisme : « Les signes prometteurs sont nombreux, mais la croissance africaine est une équation à plusieurs inconnues ; nul ne peut anticiper sur la conjoncture à venir ». Pari risqué ?
Aux Africains donc de prendre conscience de ces atouts afin de les impulser dans la bonne direction. Et de faire en sorte de se débarrasser de toute entrave pour la marche en avant du continent.

Le Kenya entre pouvoir politique et « empires » financiers

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

L’Histoire a encore bégayé au Kenya. L’ombre du spectre des événements qui ont endeuillé la présidentielle de 2007 planait sur le pays, à mesure que l’on s’approchait de la date fatidique du 8 août. En dépit de toutes les précautions mises en œuvre, le rituel macabre s’est encore imposé : contestation véhémente de résultats, actes de vandalisme, bain de sang.

Les raisons sont d’ordre politique, ethnique et… financier ; ce dernier point a souvent été oublié, alors qu’il joue un rôle important dans la configuration socio-politique du pays.

Les élections, au Kenya, c’est la guerre pour le pouvoir entre deux ethnies, deux « empires » financiers. Car, le Kenya postcolonial, c’est l’histoire des deux hommes : Jomo Kenyatta, de l’ethnie kikuyu (majoritaire), et Oginga Odinga, de l’ethnie luo. L’un et l’autre furent, à l’époque (les années 1930 -1940), de rares sommités intellectuelles kenyanes. Kenyatta ethnologue formé à Londres, Odigna diplômé de l’éducation de la fameuse université de Makerere, en Ouganda.

Le président Jomo Kenyatta et le vice-président Oginga Odinga

A l’indépendance du pays, en 1963, les deux fleurons collaborent. Dans l’effervescence de la liberté fraîchement conquise, le temps n’était pas aux disputes. Kenyatta occupa les fonctions de président et Odinga celles de vice-président. Une entente qui durera jusqu’en 1965, avant de connaître une rupture brutale, et une première empoignade sanglante ethnique entre les Kikuyu et les Luo : 11 morts et des dizaines de blessés.

C’est le départ d’un psychodrame que vont hériter leurs deux rejetons, Uhuru Kenyatta, d’une part, Raila Odinga, de l’autre. Mais un héritage complexe, du fait qu’en Afrique, quand quelqu’un émerge en politique ou dans les affaires, il devient, du coup, leader en tout, mais surtout un « patron », créateur d’emplois en faveur des membres de son ethnie. C’est, à ce titre, que le patriarche Odinga Oginga fut désigné « Ker » (roi, en luo).

Uhuru Kenyatta et Raila Odinga

Les deux « dynasties » règnent sur de véritables empires financiers. Si, en 2011, Uhuru a été classé par Forbes 26e fortune africaine, pesant près de 500 millions de dollars, son rival caracolait entre 200 et 300 millions de dollars. Chaque camp représente un puissant conglomérat, avec une immense capacité d’embauche. C’est donc des patrimoines à défendre, non à titre individuel, mais au nom de chaque ethnie. Ainsi, pour les deux dirigeants, entre en ligne de compte, presque inconsciemment, la notion de « responsabilité pour l’autre » du philosophe Emmanuel Levinas.

Or, pour assurer l’épanouissement et la survie de ces entreprises et, par ricochet, le bien-être des membres de chaque ethnie, on connaît la voie, en Afrique : s’appuyer sur la puissance et les « vices » de la politique. C’est dans ce registre qu’il faut placer la saga de la lutte politique kényane, dont le flambeau a été repris par Uhuru Kenyatta et Raila Odinga. Battu à deux reprises par les leaders kikuyu, après la mort de Jomo Kenyatta, en 1978, Raila entre dans l’arène, pour la troisième fois, contre le jeune Uhuru, en 2013. Il perd la partie contre le novice qui l’emporte d’un cheveu, avec 50,07 % des voix.

Restait donc pour le vieux lion, âgé aujourd’hui de 72 ans, de gagner les dernières élections. Raté le baroud d’honneur ! Le jeune loup, 51 ans, l’a emporté haut la main, avec 54, 27 % des suffrages. D’où la contestation acide du désormais « retraité » politique.

 

Le Cameroun à l’épreuve du bilinguisme

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Depuis octobre 2016, les Camerounais anglophones ont donné de la voix. Estimant avoir été longtemps lésés par les francophones, ils protestent contre les autorités de Yaoundé, la capitale. Pour la première fois, ils ont dépassé le stade de simples contestations citoyennes, en décrétant dans la partie anglophone plusieurs actions aux relents insurrectionnels. Parmi celles-ci, l’organisation des « Journées villes mortes », tous les lundis.

[Crédit photo : https://answersafrica.com/]

L’origine de ce conflit remonte à la Première Guerre mondiale quand l’Allemagne, qui administrait ce territoire, presque égal à la superficie de la France, capitule. Placé sous mandat de la Société des Nations (SDN) – parent de l’Organisation des Nations Unies (ONU) -, le pays est confié à la France et à l’Angleterre. Partage entériné par le Traité de Versailles, en 1919. Située au sud-ouest, la partie anglophone n’occupe que le dixième du territoire, mais comprend le quart de la population totale, qui s’élève aujourd’hui à près de vingt et un millions d’habitants.

Ainsi sont nés les deux Cameroun. L’un francophone, l’autre anglophone. Depuis, jusqu’aux années soixante quand souffla le vent des indépendances africaines, les Camerounais avaient acquis deux identités différentes. Deux manières différentes de vivre. Et, plus que tout autre facteur, la langue eut pour immense effet de séparer les mêmes ethnies, de part et d’autre d’une frontière artificielle. En dépit de ce handicap, ils choisirent l’unité que consacrera la Constitution, en octobre 1961. Le bilinguisme y est reconnu, sans ambiguïtés : « La République du Cameroun adopte l’anglais et le français comme langues officielles d’égale valeur. »

Or, il y a souvent loin de la coupe aux lèvres. Mais qu’est-ce qui a fait que celle-ci se renverse à mi-chemin ? Les Anglophones enragent. De l’égalité des deux langues prescrites par la Constitution, ils n’y voient que la « francisation s’installer en tous lieux et dans tous les domaines », s’est insurgé, récemment, sur les antennes de RFI, l’avocat et homme politique Bernard Muna. Dans un long reportage publié par Le Monde (16 juin), Vivian, une anglophone, enfonçait le clou : « Les anglophones sont traités comme des citoyens de seconde classe ». Ces deux arguments dominent la perception de presque toute la communauté.

Pourtant, à en juger par l’attitude du gouvernement, à travers d’arrêtés et autres décisions administratives visant à renforcer la notion de bilinguisme, on ne peut mettre en doute la bonne foi des autorités de Yaoundé, tant le catalogue de ces mesures est épais. On y lit, par exemple : « Tout Camerounais a le droit de parler français ou anglais à tout service public ou parapublic, sans se gêner. »

Mais, rien n’y fait. Le problème persiste. Jusqu’à nourrir, aujourd’hui, l’idée de séparation et de création d’une république, à part. Pour venir à bout de ce mouvement, Yaoundé recourt à l’usage de la force, ce qui a don d’aggraver la situation au lieu de l’apaiser. Répression rime, souvent, avec radicalisation.

Jusqu’où irait ce bras de fer ? Comme on sait, la langue et la religion peuvent diviser. Parfois, jusqu’au tragique comme ce fut le cas au Liban entre chrétiens et musulmans. Depuis des décennies, la langue divise les Belges. Entre Flamands et Wallons, le sourire est souvent affecté…
Aux Camerounais de choisir entre l’unité et le séparatisme.

Afrique : Macron, Merkel et le « G5 Sahel »

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

La persistance de la situation de guerre qui prévaut au Sahel, du fait de la présence des groupes armés, est à l’origine du projet dénommé « l’Alliance pour le Sahel ». Mis sur pied par la France et l’Allemagne, sous l’onction de l’Union européenne, il vise à « garantir la sécurité, la stabilité et le développement du Sahel ».

La France et l’Allemagne ont lancé officiellement jeudi « l’Alliance pour le Sahel » (Crédit photo : http://mauriweb.info)

L’idée est d’appuyer l’initiative du G5 Sahel, organisation née à Nouakchott, en Mauritanie, début février, regroupant la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso. L’enjeu pour ces cinq pays sahéliens est de coordonner leur politique de développement, mais surtout celle ayant trait à la sécurité dans cette région tourmentée.
De ce fait, l’Alliance pour le Sahel veut se poser en facilitatrice des contacts entre les bailleurs de fonds, quels qu’ils soient, et les pays du Sahel. Le projet se décline en quatre axes : éducation-formation, agriculture, gouvernance, lutte contre le changement climatique.
A y voir de près, sa vision va au-delà des intérêts des pays africains, pour y intégrer également ceux de l’Europe, en matière de sécurité. Car, en ce dernier point, les deux rives de la Méditerranée sont comme interconnectées. Sans oublier la question épineuse liée à l’immigration.
Mais, qu’est-ce qui est nouveau, en cela, par rapport aux programmes traditionnels, telle que l’« Aide publique au développement » (APD) ? N’est-ce pas là du « réchauffé », un pur recyclage de vieilles recettes qui n’ont pas trouvé leur marque ?

Il y a péril en la demeure
Quoi qu’il en soit, le cas du Sahel est spécifique. De ce fait, il mérite un autre regard. Ce grand bourbier, du fait des révoltes indépendantistes des Touarègues, au Mali, depuis la période coloniale, est restée une mèche mal éteinte. Quand celle-ci se rallume, elle embrase le Niger (partagé aussi par les Touarègues), avec des effets néfastes sur toute la région.
C’est le cas, aujourd’hui, après l’occupation du nord du Mali, en 2012, territoire baptisé « Azawad » par les rebelles. D’où l’intervention, depuis, de l’armée française qui peine à éradiquer le mouvement, éparpillé dans la nature, imposant ainsi une guerre dissymétrique. La France a déployé 4 000 hommes dans cet espace devenu un sanctuaire de djihadistes, en même temps qu’une plaque tournante de divers trafics. C’est peu de dire qu’il y a péril en la demeure !
C’est pourquoi les Etats de cette partie du continent ont voulu y apporter le leur propre. Bien entendu, sans le sou. L’ONU et l’Union africaine (UA) ont simplement avalisé cet organisme sous-régional. Or, selon les évaluations, il faudra réunir près de 500 millions d’euros, par an, pour opérationnaliser une force de 10 000 hommes à fournir par les pays intéressés. L’Union européenne a promis 50 millions d’euros. La mise de la France sera de 8 millions d’euros. Restent la part de l’Allemagne, celle de bailleurs et l’écot probable du G5 Sahel.
Les observateurs demeurent sceptiques quant à la réussite d’une telle opération, se référant à la guerre du Viêt Nam, où la puissante armée américaine a fait long feu. Le cas de l’Afghanistan n’est pas moins illustratif.
Ainsi, l’Afrique du Sud paraît-elle présenter l’unique modèle à suivre, pour aboutir à la « paix des braves » : le dialogue. En dépit de quelques mésententes qui y subsistent entre Blancs et Noirs, par ailleurs, qualifiées de « bisbilles », le pays de Mandela est en train de paver son chemin de la paix.

 

 

France-Afrique : Macron a gagné. Et, après ?

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Tous les médias du monde, quasiment, ont forgé des formules dithyrambiques à l’endroit d’Emmanuel Macron, le jeune président français âgé de 39 ans, élu le 7 mai. L’Afrique n’a pas été en reste. Si quelqu’un en Occident s’est écrié : « Une étoile est née, vraiment ? » (Courrier international, du 11 au 17 mai), quelqu’un d’autre, en Afrique, a retorqué : « A Macron bien né, la valeur n’attend pas le nombre des années » (site Wakat Séra du Burkina, 8 mai).

 Les deux formules ci-dessus soulèvent des espoirs, mais dans des directions différentes.

Emmanuel Macron, nouveau président de la République française
© Christophe Ena/AP/SIPA

Dans les médias occidentaux, on note que Macron inspire à la fois espoirs et doutes. Si pas la peur. Beaucoup d’entre eux, comme par connivence, évoquent l’« Ode à la joie » du poète allemand Friedrich von Schiller. Ce poème rappelle « le secours demandé au génie, lorsque le danger est imminent, et dès que celui-ci se présente, on s’effraye de lui ».

Ainsi, la question qui émerge à leur esprit et qu’ils se posent ouvertement avec insistance est celle-ci : « Et si Macron échouait… ».

Tel n’est pas le cas pour l’Afrique, où on met en avant la naissance de nouvelles relations entre le continent et la France. On exploite ainsi, avec confiance, le volontarisme affiché par cet homme nouveau, en rupture de ban avec l’ère gaullienne, à l’égard du continent. Son crédo « ni à gauche ni à droite », autrement dit, les deux rives d’une même rivière au service des voiles « françafricaines » obsolètes, fait, a priori, plaisir aux Africains.

Ceux-ci ont-ils raison de se réjouir, en donnant tort au passé ? Que nenni, car l’Histoire, c’est l’Histoire. Elle est fondée sur des ressorts énigmatiques qui propulsent l’humanité vers des progrès inouïs ou la retardent, un instant, à travers des malheurs exemplaires. La révolution cognitive, l’esclavage, la révolution industrielle, le colonialisme, l’excellence du numérique, aujourd’hui… tous ont leur part de contradiction dans la marche du monde.

La force de la « françafrique »

Il en va ainsi de la fameuse « françafrique ». C’est une chaîne d’antivaleurs, érigées en paternalisme éclairé, avec deux faces opposées : le bien, puisque ce néocolonialisme à visage humain – qu’on le veuille ou non -, a empêché le continent d’éclater davantage, rongé par le poison du tribalisme (après son partage par la Conférence de Berlin, en 1884 -1885). Bien sûr, à l’avantage de l’Occident ; le mal, puisque l’exploitation indue, à tout va, par ce système, a non seulement appauvri le continent, mais l’a également jeté dans l’obscurantisme d’illettrisme, faute par celui-ci de disposer des moyens suffisants pour l’éducation de ses populations.

Tweet du président guinéen, Alpha Condé, pour l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence française
© facebook

Cette chaîne puise ses racines dans la politique africaine mise en place par le général de Gaulle. En dépit de ses qualités reconnues de grand homme d’Etat, celui-ci est resté retenu par le tropisme de l’Histoire, qui veut que le plus fort exploite le plus faible. Ses successeurs sont restés emprisonnés dans la même logique, puisque de Pompidou à Hollande, la « françafrique » n’a pu être gommée.

Or, pendant ce temps, les Africains avaient déjà commencé à ouvrir l’œil – et le bon -, sur l’existence de ce contrat léonin. D’où cet élan de confiance exprimée envers Macron, qui, d’ores et déjà, leur donne le sentiment d’être un véritable tournant dans les relations entre les deux partenaires.

Nombre d’observateurs pointilleux, en ce domaine, nourrissent sans ambages le même optimisme. Béchir Ben Yahmed le justifie en ces termes : « Macron s’intéresse à l’évolution de notre continent et sait que la France gagnerait beaucoup à renouer avec lui des liens qui se sont distendus, depuis vingt-cinq ans » (Jeune Afrique, du 7 au 13 mai).

Il est rare de voir ce pilier de la presse africaine glisser, tout de go, dans une affirmation aussi dogmatique. A Macron donc de la jouer ferme… et efficace, puisqu’il est sous le régime de l’« alignement des astres ». Dit-on…

Le « modèle occidental » s’est-il fissuré pour l’Afrique ?

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Pour le continent africain, le « modèle occidental » s’est fissuré. A partir de la victoire du Brexit. La sortie de route de la présidentielle aux Etats-Unis et en France, surtout avec l’épisode sur les « affaires » pour cette dernière, ajoute à l’effritement de l’image du parangon. Et à l’interrogation de celui qui l’imitait presque en tout.

Le Brexit interroge la presse africaine
© DR

Il s’agit de l’Occident, ex-colonisateur, et de l’Afrique, ex-colonisée. Ils n’ont pas rompu les liens, après les années des indépendances en 1960. Les rapports de forces restent encore, tels que c’est le plus faible qui se recommande de la bienveillance du plus fort pour apprendre à « vivre moderne ».

De ce fait, l’Occident se devait de lui apporter aide financière, militaire et technique. Et de lui apprendre les règles de la démocratie, selon ses critères, etc. En règle générale, il fut le maître du monde… et, un tant soit peu, le « modèle » que beaucoup de peuples imitèrent. Quant à l’Afrique francophone, elle s’inspirait plus de l’univers sociétal français et belge.

Au point qu’un Malien ou un Sénégalais lambda (ressortissants des ex-colonies françaises) ne pouvaient concevoir l’Europe qu’à travers l’image de la France. Il en était de même pour un Congolais de l’ex-colonie belge, qui ne voyait le Vieux Continent qu’à l’aune de la Belgique. Jusqu’à désigner les Belges du nom affectueux de « banoko » en lingala, traduit « oncles » en français.

Et alors ? Alors, vinrent les temps de déclin gravés dans le destin des empires. Thierry P. Millemann le résume ainsi : « L’Occident a réussi sa stratégie hégémonique, mais il a échoué sur l’harmonisation sociale de la planète » (1). En d’autres termes, c’est la fin de sa suprématie. Thèse longtemps validée par nombre d’observateurs. Or, une fin de règne s’accompagne souvent par des signes de déséquilibre. Certains Africains y décèlent, en l’occurrence, quelques-uns que voici :

Donald Trump
© Politico

– l’élection surprise de Trump, aux Etats-Unis, après le Brexit, a laissé les Africains pantois. Car, le vote – un des pivots de la notion de démocratie libérale -, fait désormais autant partie de l’ordre émotionnel que du choix rationnel. Dans cet Occident dit « cartésien » ! Résultat : l’Amérique est, aujourd’hui, dans l’embarras, secouée par l’amateurisme de son nouveau chef ;

– pendant ce temps, l’Europe occidentale vacille : l’Union européenne (UE) est en butte à l’implosion. En fait, le Brexit a créé un vent d’effet domino subjuguant. Sans emporter la conviction de la majorité, le phénomène, pourtant, a tout d’une épée de Damoclès suspendue sur la tête de l’Union.

En France, en particulier, le jeu de la présidentielle a révélé un visage souvent dissimulé : les « fous du pouvoir ». En l’espèce, incarnés par un François Fillon, pour qui le pouvoir prime sur l’honneur de la parole donnée. Juste, comme c’est le cas en Afrique ! Enfin, l’élection de Macron, à l’instar de celle de Trump, reflète sans conteste la remise en question brutale de l’ancien ordre. En « cassant les codes » ;

Emmanuel Macron
© Eric Dessons/JDD

– l’Occident a peur. Pour preuve : son refuge dans le repli identitaire, par exemple. Partout, on sent de la xénophobie monter d’un cran. Jusqu’à dicter la construction des murs anti-immigrés en Hongrie. Et, probablement, aux Etats-Unis…

Difficile, pour l’Afrique, à débrouiller un tel écheveau ! Néanmoins, une chose est certaine : le « modèle » est écorné.

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(1) Milleman P. Thierry, La face cachée du monde occidental, éd. Osmondes, 2005, 380 p.