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Exilés dans la vie et dans la mort – Les Kurdes du Père-Lachaise

Parmi les plus de 75.000 sépultures du cimetière parisien, se trouve une dizaine de tombes Kurdes. Loin du Kurdistan, ils ont été contraints à l’exil pour leurs idées politiques.

Karzan Sofiwan est un journaliste kurde d’Irak accueilli depuis novembre 2019 à la Maison des Journalistes. Le 13 juillet, il visitait le cimetière du Père-Lachaise pour se recueillir sur ces tombes kurdes.

30 ans auparavant, Abdul Rahman Ghassemlou figure de l’indépendance du Kurdistan était assassiné à Vienne par des agents iraniens. 

Abdul Rahman Ghassemlou, le résistant kurde

«Il est une part de mon histoire et j’en suis fier. Ce n’est pas le personnage en soit qui m’intéresse, c’est son histoire et sa lutte qui m’est importante.»

Abdul Rahman Ghassemlou est une figure de la résistance connue «de tous les Kurdes.» Né en 1930, il rejoint à 15 ans le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) dès sa fondation. Il est élu secrétaire général du parti en 1973 et prend position en faveur de la révolution socialiste de 1979. Mais après l’avènement du régime des mollahs la même année, il est condamné à l’exil.

« Je suis loin de la politique maintenant, mais mes racines, sont liées à ce personnage. Il incarne l’unité kurde [dont le peuple est réparti entre l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie » estime Karzan.

Réfugié en Autriche, Abdul Rahman Ghassemlou a été assassiné à Vienne le 13 juillet 1989 lors de pourparler avec des représentants du gouvernement iranien. Le principal suspect n’est autre que l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad, alors haut gradé des Gardiens de la révolution islamique.

« Pour les Kurdes, Qazi Muhammad [fondateur du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran et président de l’éphémère République kurde de Mahabad] est un dieu et Abdul Rahman Ghassemlou, qui a continué sa lutte, est son prophète. »

Après l’assassinat, Sadegh Sharafkandi, ami et soutien proche Abdul Rahman Ghassemlou, est élu pour lui succéder à la tête du PDKI. Il interpelle l’opinion internationale lors de conférences et rencontres avec des personnalités françaises. Bernard Kouchner, alors ministre de la santé et de l’action humanitaire et Danielle Mitterrand seront parmi les plus actifs pour alerter l’opinion publique sur la question kurde. Ils se rendent notamment au Kurdistan irakien en juillet 1992 lors d’un voyage diplomatique. Mais pour Sadegh Sharafkandi, prendre la suite de Ghassemlou et bénéficier de cet écho international, font de lui une nouvelle cible pour le régime iranien. En septembre 1992, celui-ci est assassiné en compagnie de trois autres militants Kurdes dans un restaurant de Berlin par deux membres des services de renseignement iranien.

Yılmaz Güney, Palme d’Or à Cannes en 1982


« Yılmaz Güney est le grand-père du cinéma Kurde. Ses films inspirent encore les nouvelles générations de cinéastes kurdes.« 

Acteur kurde de Turquie renommé puis réalisateur, Yılmaz Güney met en scène le monde paysan et ouvrier écrasé par le monde moderne et les propriétaires terriens. Il tente également de faire deviner au spectateur la condition kurde de ses personnages sans l’évoquer explicitement. Son film le plus célèbre Yol (La Route), sorti en 1982 et Palme d’Or à Cannes la même année, subit cette censure sous le gouvernement militaire de Kenan Evren qui interdit à la culture Kurde d’exister.

La langue, le drapeau, même les noms des localités kurdes n’ont pas droit de citer. Le film est interdit à sa sortie, mais il circule rapidement parmi les communautés et diasporas kurdes du monde entier.

« J’avais une dizaine d’années quand j’ai découvert Yılmaz Güney. Mon père possédait un lecteur cassette sur lequel on passait ses films. Ils étaient aussi diffusés sur une chaîne TV irakienne.« 

« Ce film est incroyable. Malgré la censure, il évoque la condition dans les villages kurdes sans les nommer une seule fois.« 

Cette popularité offre à Yılmaz Güney une lumière internationale, mais elle le privera de la nationalité Turc l’année suivante. Exilé en France, il décède deux ans après d’un cancer.  

Ahmet Kaya, la résistance kurde en chanson 

«Si tu comprends la signification derrière les textes de Ahmet Kaya, tu peux entendre à travers ses chansons la souffrance du peuple Kurde.»

Originaire du Sud-Est de la Turquie, région à majorité kurde, Ahmet Kaya est le visage le plus célèbre de la chanson kurde. Mais il n’est pas seulement familier pour les Kurdes. La censure qui s’abat sur lui à partir de 1985 entraîne un effet Streisand. Au lieu de le faire taire, celle-ci attise la curiosité du public Turc, accroît sa popularité et le propulse bientôt dans les émissions TV à succès. Ahmet Kaya devient une figure majeure de la scène contestataire aux côtés d’autres artistes turcs comme Selda Bağcan.

Malgré l’interdiction de sa langue natale, Ahmet Kaya évoque implicitement en langue turque la cause kurde dans ses chansons.

«La majorité de ses chansons sont révolutionnaires et résolument politiques. Il chante les paysages du Kurdistan… Les montagnes Qandil [qui s’étendent du sud de la Turquie le long de la frontière entre l’Iran et l’Irak] ont une signification très particulière pour les Kurdes. Celui qui entre dans les montagnes du Kurdistan est inatteignable, il est protégé du reste du monde

La turquisation forcée des populations kurde tente au cours du 20e siècle d’effacer l’expression même de l’ethnie, officiellement les kurdes sont nommés les «Turcs des montagnes.»

«Les Kurdes se définissent davantage selon leur région d’origine du Kurdistan que selon leur État d’appartenance. Ainsi, nous ne parlons pas de Kurdes de Turquie, de Syrie ou d’Iran, mais de Kurdes du Nord, du Sud ou de l’Est.»

En février 1999, quelques jours après l’arrestation de Abdullah Öcalan, fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Ahmet Kaya annonce, lors d’une remise de prix en direct à la télévision sa volonté de chanter en kurde pour son prochain album. Le pouvoir turc le poursuit pour «insulte à l’identité turque» et menace de l’enfermer.

Le chanteur quitte alors la Turquie pour la France où il décède un an après d’une crise cardiaque.

D’autres articles sur les kurdes

La saga de Mèmed le Mince, un roman de Yachar Kemal

[Par Khosraw MANI, envoyé spécial du festival de cinéma de Douarnenez]

Auteur de plus de vingt romans, plusieurs fois pressenti pour le Nobel de littérature, Yachar Kemal (1923-2015) est considéré comme l’une des principales figures de la littérature turque contemporaine.

Couverture du livre ( Source : gallimard.fr )

Couverture du livre
( Source : gallimard.fr )

Son univers romanesque plonge ses racines dans la terre, celle de la Cukurova, et la violence. La perte d’un œil et l’assassinat de son père devant lui quand il avait cinq ans ont assurément modifié sa perception du monde et son appétence pour la révolte et la quête de justice sociale, qui traversent toute son œuvre. Dans Mèmed le Mince (1955), son livre le plus célèbre, traduit en français par Münervrer Andaç et Güzin Dino, il raconte l’histoire d’un jeune paysan qui se rebelle contre l’oppression ottomane en s’enfuyant avec sa bien-aimée, que le chef du village veut marier à son neveu.

D’origine kurde, Yachar Kemal n’a eu de cesse de défendre les droits et la culture de son peuple. Un engagement qui lui a valu une vingtaine de procès et même une peine de prison ferme en 1995. Témoin de l’avènement de la république turque et de ses violences, Yachar Kemal était une sorte de Julien Sorel aux habits de Don Quichotte, ses deux héros, qu’il avait découvert en même temps que l’engagement.

[Pour lire les autres articles de nos envoyés spéciaux dédiés au 39ème Festival de Cinéma de Douarnenez, c’est par ici.] 

 

L’espoir, un film de Yilmaz Güney

[Par Khosraw MANI, envoyé spécial du festival de cinéma de Douarnenez]

L’espoir (Umut en turc), conçu en 1970 par le réalisateur et écrivain d’origine kurde Yılmaz Güney, est un des chefs d’œuvre du cinéma turc. S’inspirant du néo-réalisme italien, L’espoir a lancé une nouvelle vague de cinéma plus social en Turquie.

Le réalisateur Yilmaz Guney ( Source : eskfilmfest.com )

Le réalisateur Yilmaz Guney
( Source : eskfilmfest.com )

Yılmaz Güney conte en noir et blanc l’histoire de Cabbar. Ce cocher survit avec sa femme, ses cinq enfants et sa vieille mère dans un faubourg terne d’Istanbul. Cabbar doit de l’argent à tout le monde. Il joue à la loterie, gardant l’espoir de faire miraculeusement fortune. Mais la malchance ne cesse de l’accabler… Quand un de ses chevaux se fait écraser par une voiture, il comprend que seuls les riches peuvent s’en sortir. Plongé dans un profond désespoir, il devient peu à peu obsédé par le trésor dont lui a parlé son ami Hassan. Au point qu’il sombre dans la folie. Censuré lors de sa sortie en Turquie, L’espoir a pourtant été primé dans deux festivals du pays ( Adana Golden Film Festival et Antaly Golden Orange Film Festival ). Il a aussi été sélectionné à Cannes.

[Pour lire les autres articles de nos envoyés spéciaux dédiés au 39ème Festival de Cinéma de Douarnenez, c’est par ici.]