« Le journalisme est un combat » : réflexions sur un journalisme engagé

Après une longue période de “laïcité” de l’information, le journalisme engagé est en train de reprendre pied dans notre société. Axelle Tessandier, rédactrice en chef du média féministe Wondher a parlé lors de la 1ère édition du Festival des Médias de demain sur l’importance de l’engagement journalistique, qui risque par ailleurs de devenir une simple question de business. C’est pourquoi, une réflexion plus profonde sur le sens du journalisme engagé s’impose. Retour à la pensée transgressive d’Albert Camus.

Le 22 novembre 2018 a eu lieu, à la Maison de la Radio de Paris, la 1ère édition du Festival des Médias de demain. C’était une occasion pour les journalistes et pour les lecteurs de se rencontrer et d’approfondir plusieurs thématiques concernantes comment créer et divulguer l’information dans le futur.

Faut-il s’engager ?

Dans la matinée, Nicolas Madelaine a animé un colloque à propos du journalisme engagé, la question de fond étant “Un média doit-il être engagé pour être engageant ?”. Les deux invités, Axelle Tessandier (entrepreneuse, écrivain et rédactrice en chef du média engagé Wondher by Golden) et Adrien Labastire, (fondateur et DG de Golden Network), ont ainsi donné leur point de vue sur le sujet. Axelle Tessandier a soutenu que « un média ne peut pas fonctionner qu’en étant engagé”. “Il faut créer un lien avec le public et monétiser grâce à la publicité” a renchéri Adrien Labastire.

Selon les deux invités, le journalisme engagé représente une opportunité pour le futur de ce métier en termes tant de contenu que d’audience (et donc de profit). Par ailleurs, c’était Albert Camus, écrivain, philosophe mais aussi journaliste, le premier à revendiquer l’importance d’un journalisme enraciné dans la société, impliqué dans la vie et en lutte contre l’injustice. Selon Camus, il faut prendre conscience de son appartenance au monde de son temps, renoncer à une position de simple spectateur et mettre sa pensée ou son art au service d’une cause. Bref, pour Camus, il faut s’engager.

Dire la vérité

Une question s’impose naturellement : engagement vers qui et vers quoi ? Quand le journalisme épouse une certaine cause politique, par exemple, il arrête d’être journalisme et il devient propagande. Également, quand ce métier est mis au service de cette ou celle question sociale, il devient apologie. Pour préserver son sens, le journalisme ne doit donc être au service que de la vérité.

Mais la vérité, enseigne Paul Ricoeur, est toujours interprétative, filtrée par le langage et par nos visions finies. Camus est bien conscient de ça quand il soutient que prétendre à un engagement complètement neutre est une utopie. Le philosophe comprend que l’information est toujours le résultat d’une construction, l’aboutissement d’une mise en récit du factuel.

Patrick Charaudeau postule d’ailleurs un impossible degré zéro de l’information et indique qu’elle « est essentiellement affaire de langage et le langage n’est pas transparent au monde ; il présente sa propre opacité à travers laquelle se construisent une vision et un sens particulier du monde« . (Charaudeau, 1997 : 9)

S’il n’y a pas une vérité unique et si l’information n’est jamais neutre, comment éviter, alors, que le journalisme devient une simple forme de propagande ou d’apologie ? Dans une interview parue dans l’Obs en janvier 2010, le fondateur et directeur de Mediapart, Edwy Plenel, reprend certains passage de la pensée du Camus-journaliste, le Camus qui écrivait dans le journal Combat et dénonçait les injustices sociales de son époque dominée par le colonialisme.

« Un élément que je retiens c’est que le Camus journaliste de Combat est exigeant en termes d’indépendance, de distance, voire de rupture avec les puissances de l’argent. Il veut séparer le journalisme, la production d’information indépendante du mélange des genres, des ambiguïtés, des corruptions liées à la logique capitaliste. On retrouve, ici, la radicalité de Camus pour un journaliste« .

La radicalité de l’engagement

La radicalité semble être donc, selon Camus mais aussi selon Edwy Plenel, un élément clé du journalisme engagé. Etre radical signifie être cohérent avec son idée jusqu’au bout, jusqu’aux dernières conséquences. C’est aussi une forme d’idéalisme.

« La seule vision juste de notre profession, hier comme aujourd’hui, est une vision idéaliste. Le journalisme n’existe que parce qu’il y a une légitimité démocratique. Notre rôle c’est de permettre aux citoyens d’être informés pour décider, pour choisir, pour agir. Et donc, c’est un idéal démocratique. Toute vision cynique, pragmatique, opportuniste du journalisme trahit le métier lui-même, parce qu’il a d’abord une source démocratique qui nous dépasse, qui nous réclame. Le droit à l’information n’est pas un privilège des journalistes, c’est un droit des citoyens« , conclut Edwy Plenel dans son interview.

Pour revenir à la question initiale du débat, “Comment s’engager ?”, on peut emprunter les mots de Laurent Joffrin, directeur de Libération. “Le journaliste”, dit-il « doit se référer à des valeurs morales et non à des valeurs politiques. C’est ce qu’a fait Camus. Et c’est la raison pour laquelle il s’est retrouvé souvent à contre-courant”.  

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