« Vive les hystériques ! » : traquer et être traquer quand on est lanceur d’alerte

Samedi 17 novembre, à l’occasion de la quatrième édition du salon « Du livre et des lanceurs d’alerte » à la Maison des Métallos à Paris, Claire Nouvian, présidente de l’association Bloom et Irène Frachon, de l’affaire Médiator, étaient invitées pour parler de leur longs combats pour interdire la pêche en eau profonde et la commercialisation du Médiator ainsi que l’indemnisation des victimes.

Qui est le plus grand whistleblower ? Pour la grande majorité, c’est Edward Snowden, qui révèle en 2013 certains secrets de la NSA (Agence nationale de la sécurité).

Edward Snowden & la NSA

La NSA recueillait des informations privées sur tous les  utilisateurs d’internet, dans le monde entier. Pourquoi est-il devenu l’emblème du lanceur d’alerte ? Edward Snowden remet en cause un organisme gouvernemental, responsable du renseignement et de la sécurité. La fonction de la NSA est de rester secrète et le public est naturellement attiré par ces agences de renseignements qui travaillent dans l’ombre.

Cependant « les alertes les plus dévastatrices ne semblent pas venir de l’ombre, mais  plutôt de notre santé et notre environnement. » Quoi de plus ravageur que ce qui met en danger notre vie d’être humain et d’espèce ?

C’est en réaction à ces dangers, qu’Irène Frachon et Claire Nouvian se battent depuis plus de 10 ans. Rien n’échappe aux lanceurs d’alerte, même la science.

Deux lanceuses d’alerte, un même combat pour la vérité

Pourtant, rien ne destinait cette pneumologue de Brest et cette réalisatrice, productrice de documentaires animaliers et scientifiques, à devenir des lanceuses d’alerte.

Aujourd’hui, Irène Frachon est surnommée « l’Erin Brockovich française »[1] pour avoir réussi à interdire le Médiator, commercialisé par le laboratoire Servier, en 2009. Mais surtout, pour avoir démontré que le Médiator, dérivé de l’Isoméride est un poison source de minimum 20.000 morts en France selon Irène Frachon, chiffre contexté à la baisse ou à la hausse.

Cette comparaison est pertinente puisqu’Erin Brockovich-Ellis est une autodidacte, devenue adjointe juridique et militante de l’environnement, connue pour avoir révélé une affaire de pollution des eaux potables à Hinkley. La bande annonce ci-dessus reprend son histoire.

Le laboratoire Servier a été renvoyé devant le tribunal correctionnel pour tromperie aggravée, escroquerie, prise illégale d’intérêt, blessures et homicides involontaires et trafic d’influence.

De son côté, l’Agence du Médicament a été mise en examen pour homicide involontaire par négligence. En 2015,  est sorti La fille de Brest, un film qui retrace son combat personnel contre les dangers du Médiator.

En face d’elle, Claire Nouvian est lauréate du prix Goldman pour l’environnement 2018 récompenssant son combat contre le chalutage en eau profonde.

Le 12 janvier 2017, grâce à son association Bloom, un nouveau règlement encadrant la pêche profonde en Europe et dictant l’interdiction du chalutage au-delà de 800 mètres de profondeur entre en vigueur.

De l’information à la diffusion de l’information

Derrière cette reconnaissance médiatique et politique, se cache une lutte qui débute en 2004 pour Claire Nouvian et en 2007 pour Irène Frachon.

Malgré leurs différents domaines d’expertise, elle ont toutes les deux compris le même concept : « On n’est pas rationnel, on est politique » comme l’a résumé Claire Nouvian.

Elles ne se sont pas arrêtées à la découverte du danger et à la publication de livres sur le sujet : en 2009 est publié le livre « Médiator 150MG: Combien de morts ? » Puis en 2013, elle publie une bande-dessinée où la dessinatrice Pénélope Bagieu illustre le combat de Bloom depuis 2004.

Pourtant, leur combat de lanceur d’alerte ne se limite pas à écrire ces livres et à témoigner. Au contraire, elles se sont transformées en véritables intermédiaires entre la science et la politique.

Il ne suffit pas de divulguer l’information, il faut se battre pour qu’elle arrive à l’oreille du citoyen, puis éventuellement des institutions décisionnelles.

Avant d’être sur les plateaux de télévisons et à la radio, il faut que les journalistes n’annulent pas leur interventions sous la pression des lobbies ou des directrices, directeurs en communication des entreprises concernées. Avant de crier victoire, il faut vivre sous les menaces de morts et les insultes. Il faut accepter de se faire traiter « d’hystérique » ou de « folle ».

Même là, quand l’opinion publique commence à se mobiliser et est informée, ce n’est pas suffisant. C’est après l’intervention et le soutien de Gérard Bapt, à l’époque député de la Haute-Garonne, ancien cardiologue, interpellé par les propos d’Irène Frachon, que la Caisse d’Assurance maladie réagit.

À cet instant, l’Agence du médicament dément avoir établi une étude sur les conséquences du Médiator, elle est alors mise en difficulté. Nous sommes le 16 novembre 2010 et tout bascule.

Pour alerter, tous les moyens sont bons, dans le cadre de la loi

Pour Claire Nouvian, c’est la COP21 qui fait tout basculer. Malgré la proposition d’interdire le chalutage en eau profonde par Maria Damanaki (Commissaire de la pêche en 2012) et les 900.000 signatures récoltées par Bloom, le parlement européen rejette l’interdiction à 9 voix.

Il a fallu chercher le soutien des politiques, du sénat, de Ségolène Royal, pour qu’enfin en 2016 le chalutage en eau profonde soit interdit.

Un lanceur d’alerte doit servir de relais avec la politique, se battre contre les lobbys pour arriver à ses fins. Irène Frachon et Claire Nouvian assument avoir utilisé tous les moyens possibles dans cette  « chasse à l’homme » pour entraver un  processus législatif trop long.

Une alerte en menant à une autre, elles continuent toujours à se battre. Le plus grand ennemi de Claire Nouvian est à présent, la pêche électrique (signé ici la pétition). Et pour Claire Nouvian, la popularité acquise lors de l’affaire Bloom lui permet d’être entendue.

C’est pour valoriser et galvaniser ces nouveaux combats que Gérard Bapt présent à la conférence se saisit du micro et crie « Vive les hystériques ! »

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