TUNISIE. Les plaies de la liberté de la presse ravivées par le président Kaïs Saïed

L’expulsion des journalistes d’Al Jazeera Tunis, le 26 juillet 2021, a soulevé de multiples questions en Tunisie après la prise des pleins pouvoirs du président Kaïs Saïed. Un mois après ces évènements, les acteurs de la société civile s’inquiètent pour la liberté de la presse.

 

  •  Par Luna Laferiere

Dimanche 25 juillet 2021. En direct à la télévision tunisienne, Kaïs Saïed, président de la République de Tunisie, annonce qu’il prend les pleins pouvoirs. Il fait usage de l’article 80 de la Constitution, suspend les activités du Parlement pendant 30 jours puis “jusqu’à nouvel ordre” et présente la démission de son Premier ministre et ministre de l’Intérieur par intérim Hichem Mechichi.

Les jours suivants ont inquiété les acteurs et protecteurs de la liberté de la presse. Le lendemain, lundi 26 juillet, les forces de police tunisienne expulsent tous les journalistes des bureaux d’Al Jazeera à Tunis. Sans mandat, les forces de l’ordre ont évacué les locaux et confisqué les clés. Une quinzaine de journalistes se réfugient dans les locaux de la SNJT (Syndicat National de Journalistes Tunisiens). Ils travaillent et retransmettent avec les ordinateurs qu’ils possèdent. Kaïs Saïed n’a pas commenté cette atteinte envers la liberté de la presse dont l’ordre provenait directement du palais présidentiel. Cet abus de pouvoir aurait pu être le début d’une longue liste d’atteintes à la liberté de la presse. Il s’avère pourtant qu’Al Jazeera est le seul média privé à avoir subi un tel traitement. « Bien sûr que la fermeture d’Al Jazeera est une atteinte à la liberté de la presse, souligne Kamel Labidi, journaliste tunisien, ancien directeur d’Amnesty International et l’ancien président de l’Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC) dissous en 2012. “Si on replace cet évènement dans son contexte, Al Jazeera est un cas particulier. Car, il est un outil entre les mains des Qataris. Les Qataris comme la Turquie, soutiennent le parti Ennahdha et veulent voir l’islam politique gagner le pouvoir. » Sa fermeture, dont l’origine reste encore floue, résulterait de nombreux désaccords politiques entre Kaïs Saïed et les partis islamistes. 

Deux jours plus tard, mercredi 28 juillet. Kaïs Saïed limoge le président de la chaîne Nationale Wataniya après que le vice-président de la LTDH (Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme) Bassem Trifide et la vice-présidente du SNJT (Syndicat National des journalistes tunisiens), Amira Mohamed sont interdits d’accès au bâtiment de la chaîne par un agent de sécurité pendant 30 minutes. L’émission à laquelle devaient participer Bassem Trifide et Amira Mohamed a commencé avec une heure de retard. Une enquête a été ouverte à la suite de cet incident, aujourd’hui impossible d’affirmer de qui provenait réellement l’ordre. Pour Bassem Trifide, il a été donné à l’agent de sécurité par l’armée. Selon le président de la SNJT, le limogeage du président de la chaîne était déjà en préparation. Cet événement ne l’aurait que poussé vers la sortie.


Kaïs Saïed a fait l’usage de l’article 80 au  prétexte d’un péril imminent. De nombreuses manifestations, rassemblant plusieurs milliers de personne, se sont déroulées dans le pays notamment à Tunis, Gafsa, Sousse et Monastir pour dénoncer les conditions socio-économiques, et sanitaires déplorables. La crise sanitaire bat son plein en Tunisie. Au mois de juillet, les hôpitaux étaient saturés dans le pays. Le taux de mortalité lié au virus est le plus élevé du continent africain. La Tunisie enregistre toujours une moyenne de 150 à 200 morts du Covid-19 par jour. Un pays aussi à bout de souffle sur le plan économique et financier : l’endettement public a dépassé les 100 % du PIB, le pouvoir d’achat des tunisiens baisse depuis 10 ans. Une crise aussi politique : depuis des mois, le président de la République était en conflit politique ouvert avec le Premier ministre Hichem Mechichi.

La démission d’Hichem Mechichi et le gel du Parlement avait pour but de faire reculer la mainmise des islamistes modérés afin que le président reprenne les rênes du pays. Kaïs Saïed est confiant quant à la légalité de ses actions au point où il repousse “jusqu’à nouvel ordre” la suspension du Parlement. Aucune institution ne peut condamner sa décision. À part la Cour Constitutionnelle, instaurée dans la Constitution de 2014, qui n’a pas encore été formée. Populaire, le président jouit d’une confiance de la majorité du peuple tunisien même s’ils gardent toujours un œil sur ses faits et gestes. Désespérément à la recherche de stabilité et de liberté, la population de la seule démocratie émergée du printemps arabe se méfie : « Bien sûr qu’il y a un risque. C’est à la société civile de la Tunisie de redoubler de vigilance », estime Kamel Labidi.


Une liberté de la presse défaillante qui persiste

Le président tient à rassurer ses alliés et les journalistes : « « Croit-on qu’à 67 ans je vais me lancer dans une carrière de dictateur ? » me lance le président, citant Charles de Gaulle [lors d’une conférence de presse en 1958]. « Il n’y a aucune raison de craindre une atteinte à la liberté d’expression, affirme le président, aujourd’hui âgé de 63 ans, pas plus qu’il ne faut s’inquiéter pour le droit de manifester », écrit Vivain Yee, correspondante pour le New York Times , dans son article Tunisia’s President Holds Forth on Freedoms After Seizing Power [Le président tunisien défend les libertés après avoir pris le pouvoir]. Mardi 27 juillet, deux jours après la prise des pleins pouvoirs de Kaïs Saïed, la journaliste Vivian Yee et son équipe ont été brièvement arrêtés, interrogés pendant deux heures puis relâchés après les demandes de la SNJT. Plus tard, le président Kaïs Saïed l’a convoqué à une conférence où le chef d’Etat lui aurait donné « une drôle de leçon de démocratie », titrait le Courrier International. 

L’état de la liberté d’expression n’est pas pour autant en alerte rouge selon Sarra Grira, journaliste pour Orient XXI : « Le président a fait appel à l’article 80, le 25 juillet au soir. Dès le 26 juillet au matin, les débats médiatiques, comme les tribunes dans les journaux, portaient sur : « Est-ce un coup d’État ? ». Les journalistes qui ont qualifié cela d’un coup d’Etat n’ont jamais eu de problème. Même les représentants du parti Ennahdha ont eu des prises de paroles. On n’est pas dans un paysage homogène où il n’y a que la version officielle par le président qui est diffusée. »

Alors, comment expliquer de tels incidents et les défaillances de la liberté de la presse en Tunisie ?

Pour Sarra Grira, ces atteintes à la liberté d’expression sont des pratiques ancrées qui ne sont pas entièrement démantelées après la chute de Ben Ali. « Je rentre régulièrement en Tunisie. À chaque fois, à l’arrivée comme au départ, on me pose la question : où est-ce que je travaille en France et dans quel média ? Ils n’ont pas le droit de me poser cette question, ils le font quand même. Plus d’une fois je leur demande « pourquoi vous me posez ces questions ? » et ils me répondent que c’est juste par curiosité ou qu’il s’agit d’une vieille habitude. Pourtant, les jeunes ne posent pas ces questions. Ce sont surtout les agents sous Ben Ali qui ne se défont pas de leurs habitudes. »

Des piliers à refonder

D’après les journalistes contactés, il « est donc nécessaire » de réformer la législation tunisienne pour mettre fin à ses abus et protéger les journalistes. Depuis 2014, aucune avancée significative n’a été faite par le Parlement. La liberté de la presse est menacée non plus seulement par les vestiges d’un régime autoritaire, mais également par l’introduction de lois liberticides. En réaction à une série d’attaques armées et d’attentats en 2015, la Tunisie a déclaré l’état d’urgence. Cette mesure permet régulièrement des arrestations arbitraires, des détentions, l’usage de la violence par la police, ainsi que l’utilisation du code pénal pour accuser les journalistes et les blogueurs de diffamation. Aucune harmonisation entre la Constitution et le code pénal n’a été engagée. Certaines lois relatives à la sécurité criminalisent la liberté d’expression. Comme l’article 128 du code pénal, qui prévoit jusqu’à deux ans de prison le fait d’imputer aux fonctionnaires publics des faits illégaux en rapport avec leurs fonctions, ou encore l’article 86 du code des télécommunications datant du règne de Ben Ali, qui prévoit un à deux ans de prison pour quiconque « nuit aux tiers ou perturbe leur quiétude à travers les réseaux publics des télécommunications ».

Le pays enregistre ces dernières années de nombreux témoignages d’harcèlements, d’agressions et de violences policières envers les journalistes. Pour le président de la SNJT, Mohammed Jelassi : « Dans tous les gouvernements de transition, nous avons observé des abus des forces de l’ordre et des violences policières. » D’après RSF, au moins 29 reporters, dont 15 femmes journalistes, ont été agressés le 27 février 2021 lors d’une manifestation organisée par Ennahdha. Trois d’entre elles ont rapporté avoir été victimes de violences sexuelles. Des abus ont été notamment observés ce mois de juin et lors des dernières manifestations de juillet. Certains journalistes ont reçu des coups et leurs appareils photos ont été détruits pendant que les manifestants dont certains membres du parti Ennahdha se tenaient devant les portes du Parlement pour réclamer la reprise des activités des parlementaires.

« Les gouvernements successifs depuis 2011 ont tout fait pour que les Tunisiens ne croient plus au processus démocratique », dénonce Kamel Labidi. Plus récemment, un projet de loi gouvernemental relatif à la communication 2020 venait soutirer une des prérogatives de la HAICA s’il était voté. Un amendement relatif au décret-loi 116 du 2 novembre 2011 propose de supprimer l’octroi de licences par la HAICA pour la création des chaînes de télévision. Pour créer un média il suffirait désormais d’une simple déclaration à la HAICA. Cet amendement irait à l’encontre des principes de régulation des médias énoncés dans la Constitution de 2014. Le SNJT et la Fédération générale des médias (FGM) ont vivement critiqué ce projet de loi. Hichem Mechichi l’a donc retiré en octobre 2020 au moment où les parlementaires allaient examiner ledit amendement. Durant son mandat, il s’était engagé à le renvoyer à l’Assemblée après sa révision. Ses interférences « [ouvrent] la voie à un projet de loi sur mesure pour les partis politiques et les lobbies ainsi qu’à leurs chaînes illégales », avait déclaré le député Attayar Chaouachi.

En parallèle, les conflits d’intérêts préexistent dans la gouvernance des médias. Des hommes politiques sont à la tête de certains journaux pour appuyer leur influence. Les projets de loi pour l’indépendance des médias dorment dans les casiers, ne sont pas votés ou repoussés pour surfer sur un flou et un vide juridique. Six télévisions sur les dix analysées par RSF ont été fondées ou sont détenues par des personnalités politiques alors que la HAICA interdit le cumul entre responsabilité politique et propriété d’un média audiovisuel. « Nebil Karoui, le fondateur de Nessma TV a des responsabilités au sein de Nidaa Tounes », “Oussama Ben Salem [fils de l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, Moncef Ben Salem lui-même ancien membre du parti Ennahdha], fondateur de Zitouna TV [chaîne conservatrice qui se décrit comme « une chaîne qui s’attache à l’identité tunisienne arabo-musulmane »] et de Zitouna Hidaya, est cadre au sein du parti Ennahdha . » Certaines chaines enfreignent leur interdiction de diffuser. L’instance de régulation des médias la HAICA a rapporté que Nessmatv, ZitounaTv et la radio Quran diffusaient leurs programmes sans licence. Elles sont considérées depuis des années comme des chaînes pirates. Sous les observations de la HAICA, leurs matériels ont déjà été saisis par exemple. En vain. Depuis février 2020,  leurs cas ont été transmis à l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC).

La HAICA ne peut pas appliquer la loi sans passer par un pouvoir exécutif comme l’Instance Supérieure Indépendante des Elections (ISIE) ou le gouvernement. Ces décisions prennent donc effet uniquement avec leur aval. « Jusqu’à maintenant ce Parlement, le précédent ainsi que tous les gouvernements ont refusé de voter les projets de loi en faveur de la liberté de la presse. Les propriétaires ne veulent pas que les médias prennent leur indépendance pour qu’ils restent sous leur influence », déplore le président du syndicat des journalistes tunisiens Mohammed Jelassi. Kamel Labidi, ancien président de l’INRIC (Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication) estime que sans réforme approfondie du paysage médiatique « la démocratie ne peut s’enraciner ». 

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Merdan Eheteli : “C’est une guerre entre l’identité chinoise et celle du Turkestan Oriental ” (Entretien)

Poète ouïghour réfugié en France, Merdan Eheteli vient du Xinjiang où se déroulent actuellement des violences inouïes à l’encontre des Ouïghours qui peuplent la région. Résident de la Maison des journalistes, engagé dans la lutte pour l’indépendance du Turkestan Oriental, il explique en quoi les violences qui s’y déroulent ne sont pas le fruit de l’oppression d’une minorité ethnique mais de la volonté de Pékin d’achever le processus de colonisation d’un peuple et d’un territoire à l’identité bien distincte de la Chine. 

  •   Propos recueillis par Ange Fabre, étudiant en droit et science politique, stagiaire à L’oeil de la  Maison des journalistes. 

Merdan est poète, il est né dans la ville de Khotan en 1991, puis est parti en 2013 faire ses études à Pékin. Passionné de littérature, il souhaite quitter la Chine. En tant qu’étudiant à Pékin, il bénéficie d’un passeport et fait une demande pour étudier en échange universitaire à Chypre en 2016.
Une fois là-bas, il abandonne ses cours après quelques mois puis supprime ses comptes sur les réseaux sociaux chinois sur lesquels les agents de la sécurité intérieure chinoise le traquent et le questionnent sur son activité à Chypre. En 2018, il part en Serbie où il crée un groupe de musique avec ses frères et anime un salon littéraire. Il participe à des conférences en Serbie mais aussi en Turquie. Les autorités chinoises le pressent de récupérer ses papiers à l’ambassade de Chine à Belgrade et de rentrer en Chine. 

Après trois ans en Serbie,  il obtient en 2020 un visa pour la France grâce aux démarches entreprises par l’Institut Ouïghour d’Europe, basé à Paris, en accord avec le ministère des affaires étrangères. Arrivé en France en mars 2021, Merdan vit chez des amis durant trois mois puis il intègre finalement la Maison des journalistes en juin 2021


Vous dites venir du Turkestan Oriental et non du Xinjiang, quelle différence ? 

Je viens du Turkestan oriental que l’on appelle maintenant le Xinjiang, mais les habitants du Turkestan n’utilisent pas ce nom. C’est le nom donné par les colonisateurs, par les Chinois. Ça signifie “colonie” en ancien chinois et “nouveau territoire” en chinois moderne.  Je suis né dans le sud du Turkestan oriental, dans la ville de Khotan. Une fois l’occupation chinoise installée, la politique de région autonome a divisé notre territoire en deux : le sud et le nord. Le nord a reçu beaucoup de soutien économique, il y a beaucoup de ressources énergétiques là-bas, il y a une politique économique. La partie sud c’est un désert, après 50 ans nous sommes devenus la région la plus pauvre contrairement à la partie nord. 

Pourquoi avoir quitté la Chine ? 

Petit, j’avais le rêve de devenir artiste ou poète. Mais pour les habitants du Turkestan oriental c’est difficile, nous vivons sous la surveillance d’un état policier, la présence de la police est partout. Il n’y a pas de liberté d’expression, pas de liberté tout court. 

Je rêvais donc d’aller à l’étranger, de voir le monde, de fuir la Chine. Je n’étais pas visé personnellement mais je ne me sentais pas libre en général. Je voulais fuir le régime. C’était comme vivre derrière un mur. Après deux ans d’études d’informatique, je ne voulais plus étudier, je voulais partir de Chine. Alors j’ai demandé à aller étudier à l’étranger, ce qui ce qui m’a donné enfin l’opportunité de fuir car en tant qu’étudiant à Pékin j’avais droit à un passeport. Il faut de nombreuses années aux habitants du Turkestan Oriental pour avoir un passeport normalement. 

Merdan à Istanbul durant la conférence  »Transcript of Contemporary Poetry Symposium » 2018.

Que se passerait-il si tu retournais en Chine?

Je serai tué ou emprisonné. Si je rentre à l’aéroport, des officiers de police vont venir me prendre et me poser des questions. Si j’ai de la chance je vais seulement être détenu une à deux semaines, sinon je vais être envoyé dans les camps de concentration ou même aller dans un camp où je serai être tué directement.

Pour quel motif officiel ? 

Avoir fui à l’étranger, “fugitive abroad” est le terme officiel.

Pourquoi as-tu fait une demande à l’ambassade française ? 

Vous connaissez Dilnur Reyhan [présidente de l’Institut ouïghour d’Europe, IODE]? C’est une femme qui passe beaucoup dans les médias. L’Institut a des accords avec beaucoup de gouvernements, il y a un programme avec le gouvernement français. Si l’Institut souhaite rapatrier quelqu’un en France, il peut s’adresser à l’administration française. 

Elle est venue à l’Elysée, elle a discuté avec le ministère des affaires étrangères, pour permettre d’accueillir des Ouïghours coincés dans certains pays dans le monde. Elle a évoqué mon cas comme exemple. En effet, à ce moment-là, après avoir quitté Chypre sans l’autorisation des autorités chinoises j’avais rejoint la Serbie où j’étais bloqué, je n’avais plus accès à mes documents officiels. 

L’Institut Ouïghour d’Europe a donc transmis ma situation au ministère qui a contacté l’ambassade de France en Serbie. Il y a eu tout un procédé pour faire une demande de visa. Trois mois après, ils m’ont appelé pour me dire que mon visa était prêt. 

Pourquoi avoir choisi la France ? 

Pour deux raisons. Tout d’abord, Paris est une ville de poésie, ce qui est important pour moi en tant que poète. L’autre raison, c’est l’aspect politique. Mon opinion politique est que la France est une république moderne et c’est un idéal pour beaucoup de pays. C’est ici que les idées de droits de l’Homme sont nées. Je pense que la République est la meilleure voie pour les sociétés humaines et pour la liberté, tout cela a été construit il y a deux cents ans en combattant. Les autres pays n’offrent pas cette possibilité d’accueil, même l’Allemagne que j’aime pourtant pour la philosophie.

Que souhaites-tu faire maintenant que tu es en France ? 

Pour l’instant mon premier objectif est de finir mon livre qui traite de la poésie classique ouïghoure. Ensuite, je veux étudier le français. J’ai également des objectifs sur l’aspect politique : donner des conférences, essayer de faire des travaux d’éducation politique dans notre communauté, pour la liberté d’expression, la démocratie, etc. C’est important de savoir ce qu’on peut faire, sur quoi on doit se focaliser et comment construire notre pays. C’est une immense tâche, c’est trop pour un seul homme, nous devons le faire ensemble. Mais je suis venu ici pour profiter d’une atmosphère saine où j’ai le droit de m’exprimer, pour respirer l’air démocratique si l’on veut.

Tu veux donc continuer de mener ton combat ? 

On peut appeler cela “un combat”, mais c’est un combat de l’esprit, je ne suis pas terroriste (rire). Je veux montrer le problème sous le vrai aspect. 

Tu penses qu’on ne voit pas la question Ouïghour sous son “véritable aspect” ? Pourtant on en parle beaucoup en ce moment…

Maintenant les gens font attention à la cause des Ouïghours mais ce n’est pas que le problème des Ouïghours. Il ne s’agit pas uniquement d’une crise de droits humains, c’est un problème pour tous les peuples opprimés par les han. Le gouvernement chinois n’agit pas de la sorte parce qu’on est simplement des Ouïghours, et que nous sommes minoritaires. 

Il agit ainsi parce que nous sommes un peuple du Turkestan, nous ne sommes absolument pas chinois. Ils veulent nous intégrer, ils veulent finir le processus de colonisation. Mais nous ne sommes pas chinois ! 

Ils ont échoué à résoudre le problème de la colonisation lors des 70 dernières années passées. Ils emploient donc, depuis trois ans, la manière forte. Ils tuent, déportent, etc. 

C’est une guerre entre deux identités. Ce n’est pas la guerre des Ouïghours, c’est la guerre entre l’identité chinoise et celle du Turkestan oriental. 

 

Merdan à Chypre, 2017.

Donc le problème n’est pas que les Ouïghours sont une minorité religieuse ? 

Ça n’a rien à voir avec le fait que les Ouïghours sont musulmans, ce sont des bêtises. Sinon comment expliquer ce qui se passe au Tibet ? Ils sont bouddhistes et il leur arrive la même chose. La Chine est un empire à mes yeux, au Tibet, en Mongolie ils font un processus de colonisation. Ils veulent que ça se termine, que ces terres annexées deviennent des territoires chinois mais ça n’arrivera pas, car nous ne sommes pas chinois, c’est aussi simple que ça. 

Et ils n’ont pas encore réussi ce “processus de colonisation” ? 

Ils n’y arrivent     pas jusqu’à présent mais ils veulent que ça réussisse par la manière forte. Ils n’ont pas d’autres moyens de le faire. La Chine a ses propres ambitions pour l’avenir, le président Xi Jinping a parlé en 2013 du “rêve chinois”. Nous sommes un problème pour l’achèvement de ce rêve car nous ne le partageons pas. Nous n’avons pas ces objectifs d’enrichissement, de développement, de bonheur du peuple ou de communisme, on s’en fiche de tout ça. Nous voulons juste l’indépendance et la liberté. Nous voulons seulement des droits politiques, notre souveraineté politique et non pas être les citoyens d’un autre pays. 

Quel est l’intérêt économique de la Chine à concentrer tant d’efforts sur le Turkestan ? 

Il y a une importante route qui passe par notre région. Notre région sera traversée par le projet des “nouvelles routes de la soie”, ce sera le point de départ de ce nouvel axe vers le continent Eurasiatique. 

Donc, d’abord ils doivent maintenir le calme dans cette région stratégique, rien ne doit arriver qui puisse perturber les futurs échanges. Il y a deux ou trois ans, un haut gradé de l’armée a donné la consigne suivante aux autorités locales : “faites juste en sorte que rien n’arrive et vous pouvez faire ce que vous voulez”. 

Ils veulent juste qu’il y ait la paix, pas une réelle paix, une paix de cimetière. Ils veulent que rien ne vienne déranger le processus économique dans la région. Pour la Chine c’est si important, nous sommes à la frontière de beaucoup de pays. Si la Chine perd notre territoire, elle peut aussi perdre les autres territoires colonisés, qui sont des territoires frontaliers, et ce serait une énorme perte.

Le Turkestan oriental recèle sans doute d’importantes ressources stratégiques pour la Chine ? 

Premièrement, nous avons beaucoup de pétrole. Une grande production de coton également. Il faut savoir que 80% du coton chinois vient du Turkestan oriental. Il y a aussi d’immenses cultures de tomates. Dans le Xinjiang, la Chine produit aussi beaucoup de charbon et de gaz naturel. Sans oublier la main-d’œuvre à faible coût qui y est disponible. Il y a donc beaucoup de raisons pour que la Chine se concentre sur le Turkestan oriental. 

Ils ont toujours peur qu’il y ait une révolution contre la Chine dans les régions colonisées. Quoi qu’il se passe dans notre région, ils veulent que les gens ne fassent pas de bruit, les autorités ont carte blanche pour tout, elles peuvent faire ce qu’elles veulent du moment que rien n’émerge. 

Le fait que la cause Ouïghour ait émergé dans le débat public te semble augurer des progrès ? 

C’est important d’en parler. Les gens commencent à faire attention, mais ils ne comprennent pas réellement le problème. Nous étions un pays indépendant, nous avions un drapeau, des armes, nous combattions la Chine. 

Le Guomindang a tout d’abord obtenu des accords avec la Russie Soviétique pour occuper le Turkestan oriental dans les années 1940. En 1944 il y eut une rébellion contre l’occupant chinois et nous commencions à construire notre République dans le Nord du Xinjiang libéré, avec le soutien des soviétiques. Mais en 1949, après l’arrivée au pouvoir du Parti Communiste Chinois,  l’Armée populaire de libération a annexé notre territoire par la force. 

Ils ont prétexté “nous venons pour administrer votre pays”, “nous sommes vos frères” et plein d’autres mensonges. Ils ont commencé par dissoudre notre propre armée puis ont tué nos leaders. Environ 200.000 personnes sont mortes les premières années d’invasion. Ce sont les chiffres officiels, je pense donc que c’est plus. Le taux de natalité a baissé de 40% ces trois dernières années. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est qu’une part de ce qui se passe. Ce n’est pas qu’une histoire de camp de concentration qui a commencé il y a trois ans mais une occupation qui dure depuis 70 ans. 

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FRANCE-MAROC. Hicham Mansouri de la Maison des journalistes parmi les cibles du logiciel espion Pegasus

“Le téléphone d’Hicham Mansouri a été infecté à une vingtaine de reprises via le logiciel espion Pegasus, entre février et avril 2021” selon l’analyse technique réalisée par Security Lab d’Amnesty International, en partenariat avec le consortium Forbidden Stories.

Chargé d’édition au sein de la Maison des journalistes, Hicham Mansouri est parmi les cibles des autorités marocaines via le logiciel espion israélien Pegasus. Réfugié en France depuis 2016 et ancien résident de la Maison des journalistes, Mansouri n’est pas totalement à l’abri d’un pouvoir de plus en plus répressif (lire son témoignage “Maroc. « Comment j’ai été tracé à Vienne par Pegasus » publié dans Orient XXI dont il est membre de rédaction). “Le téléphone d’Hicham Mansouri a été infecté à une vingtaine de reprises via le logiciel espion Pegasus, entre février et avril 2021” selon l’analyse technique réalisée par Security Lab d’Amnesty International, en partenariat avec le consortium Forbidden Stories. Voici le reportage de Forbidden Stories réalisé par Phineas Rueckert (traduit de l’anglais par Clément Le Merlus) sur son cas. 

Loin des yeux, mais pas hors d’atteinte

Les murs de son bureau à la Maison des Journalistes sont couverts d’affiches de Reporters Sans Frontières et d’autres organisations de défense de la liberté de la presse. Hicham Mansouri vivait auparavant dans le bâtiment, qui sert à la fois de lieu d’exposition et de résidence pour les journalistes réfugiés. Il a depuis déménagé mais partage toujours un petit bureau au rez-de-chaussé où il se rend trois fois par semaine.

Avant de discuter avec Forbidden Stories, le journaliste marocain éteint le portable qu’il a emprunté et le plonge au fond de son sac à dos. Une analyse scientifique de son téléphone précédent, réalisée par le Security Lab d’Amnesty International, a montré qu’il a été infecté par Pegasus plus de vingt fois sur une période de trois mois, de février à avril 2021.

Journaliste d’investigation indépendant et co-fondateur de l’Association Marocaines des Journalistes d’Investigation (AMJI), Hicham Mansouri rédige actuellement un livre sur le trafic de drogue illégal dans les prisons marocaines, lui qui a fui son pays en 2016 en raison des nombreuses menaces physiques et judiciaires à son encontre.

En 2014, il est roué de coups par deux agresseurs anonymes alors qu’il quitte un rendez-vous avec d’autres défenseurs des droits humains, dont Maati Monjib, qui a plus tard, lui aussi, été ciblé par Pegasus. Un an après, des agents du renseignement armés perquisitionnent sa maison dès 9h et le trouvent dans sa chambre en compagnie d’une amie. Ils l’ont alors entièrement déshabillé et arrêté pour « adultère », ce qui est un crime au Maroc. Hicham Mansouri passe dix mois dans la prison de Rabat. Sa cellule est celle réservée aux criminels les plus dangereux et les autres détenus le surnomment « La Poubelle ». Au lendemain de sa libération, il saute dans un avion pour la France où il demande et obtient l’asile. En juin 2016, Hicham Mansouri et six autres journalistes et activistes de ce projet sont accusés de « menacer la sécurité intérieure de l’Etat » en ayant organisé ce programme [condamné à une année de prison ferme par accoutumance]. 

Cinq ans plus tard, Hicham Mansouri découvre qu’il est toujours une cible du gouvernement marocain. « Tous les régimes autoritaires voient le danger partout », dénonce-t-il auprès de Forbidden Stories. « On ne se considère pas dangereux parce qu’on fait ce que l’on pense être légitime. On sait que l’on est dans notre droit. Mais pour eux nous sommes dangereux. Ils ont peur des étincelles parce qu’ils savent qu’elles peuvent mettre le feu. »

Au moins 35 journalistes basés dans 4 pays ont été sélectionnés comme cibles par le Maroc, selon l’enquête publiée aujourd’hui. Nombre des journalistes marocains sélectionnés comme cibles ont été à un moment donné arrêtés, diffamés ou ciblés d’une certaine manière par les services de renseignement. D’autres, en particulier les rédacteurs en chef Taoufik Bouachrine et Souleimane Raissouni, sont actuellement en prison pour des accusations que les organisations de défense des droits humains prétendent être instrumentalisées avec pour objectif d’écraser le journalisme indépendant au Maroc.

Dans une déclaration à l’attention de Forbidden Stories et ses partenaires, les autorités marocaines ont écrit qu’ils « ne comprennent pas le contexte de la saisine par le Consortium International de Journalistes » et que les autorités sont toujours « dans l’attente de preuves matérielles » pour « prouver une quelconque relation entre le Maroc et la compagnie israélienne précitée. »

Réponse des autorités marocaines 

Les autorités marocaines ont répondu à Forbidden Stories qu’il n’existait pas de preuve qu’elles étaient clientes de l’entreprise NSO. L’entreprise NSO n’a pas répondu aux questions de Forbidden Stories concernant des attaques spécifiques mais a déclaré qu’elle « continuerait à enquêter sur toutes les allégations crédibles d’utilisation abusive et prendrait les mesures appropriées en fonction des résultats de ces enquêtes ».



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Ahmad Muaddamani, journaliste syrien exilé: « Les Misérables » me rappelle ma situation

Je suis Ahmad Muaddamani, je viens de Syrie. J’habite maintenant à Paris. En Syrie, j’ai travaillé en tant que photographe et designer graphique dans la ville qui s’appelle Daraya.” C’est par ces mots que le jeune journaliste de 28 ans se présente, en français, qu’il a appris en six mois seulement.

 

  •  Par Léna Jghima, étudiante, stagiaire à Maison des journalistes (MDJ). 

Le 27 août 2016, Ahmad est contraint de quitter sa ville, Daraya, après que le régime de Bachar Al Assad l’ait finalement conquis et chassé les rebelles. Lorsqu’on lui demande pourquoi il est forcé de s’en aller de ce lieu symbole de la révolte, Ahmad répond: Parce que nous avons fait une révolution à Daraya et donc le régime syrien a fait un siège. Ils ont bombardé la ville avec leurs forces aériennes”. Ici, Ahmad évoque la Révolution syrienne, en cours depuis le 15 mars 2011. Cette dernière a depuis laissé place à une répression sanglante de la part du régime, dont le triste bilan s’élève à 400 000 morts. La moitié de la population a été déplacée et un quart de la population, dont Ahmad et sa famille, ont dû s’exiler à l’étranger. 

Dès 2011, beaucoup choisissent de fuir à la suite de l’éclatement de la Révolution. “Je suis resté parce qu’il n’y a pas beaucoup de journalistes pour documenter les violations et les transmettre au monde.” C’est donc par engagement, pour dénoncer les exactions commises par le régime d’Al Assad lors du siège de Daraya, qu’Ahmad choisit de ne pas s’enfuir, malgré le danger, et de mener à bien sa mission de “media activist”. Lors de ce siège, qui dura près de 4 ans (de novembre 2012 à août 2016) et à l’issue duquel 90 % de la ville est détruite, la répression du pouvoir à l’encontre des journalistes bat son plein.

Photo prise par Ahmad du lieu de commémorations de ses amis journalistes, photographes ou photojournaliste tués par les bombes du régime alors qu’ils faisaient leur métier.

A Daraya, Ahmad ne se sépare jamais de son appareil photo, car il entend bien transmettre au monde la réalité de ce qu’il se passe en Syrie : la vérité. Mais ce n’est pas tout, “pendant le siège, j’ai travaillé avec Delphine Minoui, une journaliste française, pour faire un film et un livre sur ce qu’il se passe à Daraya : Les passeurs de livres de Daraya”. Ces deux productions qu’évoque Ahmad retracent l’histoire de la construction d’une bibliothèque secrète à Daraya. Au milieu des ruines d’une ville assiégée, affamée et détruite par les bombardements incessants du régime, un groupe de jeunes syriens, parmi lesquels se trouve Ahmad, va partir à la recherche de livres dans les décombres. Ils sauvent ainsi près de 15 000 ouvrages qu’ils rassemblent dans un abri clandestin, donnant naissance à la bibliothèque de Daraya.

Photo de la bibliothèque secrète de Daraya prise par Ahmad et suite à laquelle il fut contacté par Delphine Minoui

Forcé de quitter Daraya et d’aller vivre à Idlib en 2016, une ville au Nord de la Syrie, l’engagement d’Ahmad, son combat en faveur de la liberté devenu un devoir d’information, et de l’instruction massive commencée avec la bibliothèque, se poursuit. “Après j’ai habité un an à Idlib et j’ai fait de la voiture avec mes amis. Nous avons fait le tour d’Idleb pour aider les enfants à lire et écrire etc… Parce qu’à Idleb la situation est très difficile pour tout le monde.” En effet, la ville qui a accueilli des centaines de milliers de réfugiés depuis le début de la guerre est, aujourd’hui encore, le théâtre de violences extrêmes perpétrées par le régime d’Al Assad. Ces dernières ont même été qualifiées de crimes de guerre voire de crimes contre l’humanité par les Nations Unies. C’est au milieu de ce chaos qu’Ahmad et ses amis tentent de permettre à des enfants de s’instruire, “parce qu’il y a les forces aériennes qui bombardent les écoles et la ville.” Lorsqu’on lui demande si le régime bombarde les écoles alors même que des enfants s’y trouvent, Ahmad répond : “Oui, ils bombardent tout le monde.”

C’est finalement en 2018 qu’Ahmad décide de quitter à son tour la Syrie et part s’installer en Turquie. Là-bas, il travaille en tant que designer graphique avec une organisation syrienne basée en Syrie. Son choix de quitter son pays, voici comment il l’explique : “Il n’y a pas d’universités. Il n’y a pas de futur. Et la situation en Syrie elle passe par beaucoup d’intermédiaires. Il y a beaucoup de pays comme la Russie, les Etats-Unis ou l’Iran qui prennent contrôle de la Syrie.” Pour Ahmad, si la situation en Syrie est si compliquée et semble s’enliser, c’est en grande partie à cause de ces puissances étrangères. Le pays en guerre est devenu le théâtre d’affrontement de leurs intérêts : “C’est très difficile à cause des pays comme l’Iran et la Russie, car les Etats-Unis et l’UE sont partis et les ont laissés dévorer la Syrie”.

Mais même en Turquie, la situation demeure très difficile pour Ahmad qui, en tant que réfugié syrien sans papiers, est obligé d’obtenir une autorisation du gouvernement afin de se déplacer d’une ville à une autre. De plus, Ahmad dépeint une atmosphère presque xénophobe qui le pousse à prendre contact avec l’ambassade française de Turquie en 2020, dans le but d’obtenir un visa. Au bout de six mois, il obtient les papiers l’autorisant à traverser la frontière pour se rendre en France.

Arrivé en France, Ahmad reste d’abord à Grenoble où une famille française l’héberge quelques jours. Il passe ensuite quelques mois à Bordeaux au sein d’une autre famille qui lui permet de faire d’important progrès en français. Ahmad garde une grande affection pour cette famille bordelaise avec qui il est toujours en contact : “je les aime beaucoup parce qu’ils m’ont beaucoup aidé. Je ne les oublierai pas.” Il espère même pouvoir leur rendre hommage en faisant ce qu’il fait de mieux : “j’espère un jour pouvoir faire un petit film qui parle des gens, comme cette famille, qui aident les personnes”. Ce qui marque Ahmad lorsqu’il arrive en France, c’est d’abord la gentillesse des personnes qu’il rencontre : “tout le monde en France est mignon et gentil. Et tout le monde essaye de nous aider, car on ne parle pas bien français”. Mais c’est aussi la facilité avec laquelle il parvient à établir le contact “En France, je peux avoir une connexion avec les Français. En Turquie c’est très difficile.”

C’est au bout de deux mois passés avec la famille bordelaise qu’Ahmad décide de contacter la Maison des journalistes, dont il avait entendu parler alors qu’il était encore en Turquie. Depuis qu’il l’a intégrée, Ahmad cherche à travailler mais aussi à reprendre des études : “Actuellement j’ai besoin des deux. D’un travail et d’étudier.” Il recherche notamment un cours de français à la faculté. Lorsqu’on lui demande s’il aimerait continuer à faire le même travail, Ahmad répond de façon très réaliste : “Non, parce que c’est difficile de faire comme avant, spécialiste média. C’est difficile d’écrire des textes en français. C’est pourquoi j’ai choisi le design qui est plus facile en français et le montage vidéo.”

En effet, Ahmad garde les pieds sur terre et a conscience que même en France, tout n’est pas parfait. Bien qu’il affirme ne jamais avoir été victime de racisme sur le territoire, il a récemment eu une mauvaise expérience lors d’un rendez-vous chez Pôle Emploi : “Cette femme elle m’a dit : « pourquoi tu viens à Pôle Emploi tout seul ? Viens avec quelqu’un qui parle français, arabe. » C’était très méchant.” Par ailleurs, un autre événement récent l’a beaucoup marqué, voire perturbé. “La France a accepté il y a un mois que le régime syrien fasse un centre d’élection dans l’ambassade syrienne. Il est difficile de comprendre pourquoi.” Le 26 mai 2021 ont eu lieu les élections présidentielles syriennes, à l’issue desquelles Bachar el-Assad a été réélu président pour un nouveau mandat de 7 ans, à 95,1 % des voix. Ces élections jouées d’avance, Ahmad ne comprend pas qu’elles aient été autorisées à avoir lieu en France : “c’est très difficile de voir quelqu’un faire une élection non démocratique en France : le pays de la démocratie” alors que l’Allemagne a quant à elle, interdite aux Syriens d’aller voter dans son ambassade. Aux yeux d’Ahmad, la France a accepté la tenue d’élections dont le résultat allait de toute façon jouer en la faveur d’une “machine à tuer”, dit-il en parlant du régime de Bachar el-Assad. “Le gouvernement français accepte que des criminels de guerre et dictateurs fassent une élection en France.” finit-il par ajouter.

Lorsqu’on l’interroge sur un éventuel retour en Syrie, Ahmad confie. Mais cela nécessiterait une amélioration de la situation en Syrie qui semble malheureusement peu probable pour l’instant selon lui.


Interrogé sur les raisons de son pessimisme, Ahmad évoque à nouveau le rôle joué par les puissances étrangères dans l’enlisement de la situation, “Parce que l’Iran et la Russie donnent de l’argent au régime syrien et ils ont aidé le régime à attaquer les gens et la ville. Les Etats-Unis et l’UE ensemble nous ont aidé mais seulement en donnant de l’argent.” Pour lui, un soutien économique ne suffit pas : “nous avons besoin d’être aidés politiquement. Pour la démocratie, pour finir avec les 40 ans au pouvoir de la même famille à la tête du régime syrien…une machine à tuer”. Car le rêve d’Ahmad, et celui de millions d’autres syriens, c’est la liberté et la démocratie. “Et la démocratie est très importante pour tout le monde” rappelle-t-il. “Je n’ai pas confiance en la communauté internationale pour changer les choses. Ils sont entrés en Syrie juste pour se battre contre Al Qaïda, contre les terroristes. Mais le terrorisme c’est aussi le régime syrien.” Selon lui, le régime de Bachar al-Assad ayant tué bien plus de Syriens que les organisations extrémistes, c’est ce dernier qui est “fondamentalement le premier partisan du terrorisme.”


Photo prise par Ahmad d’un cimetière de fortune dans lequel sont enterrées des victimes du régime de Bachar al-Assad

Lorsque Ahmed raconte son parcours difficile, il reste humble et doux. Il est motivé par son désir de faire des progrès en français et fait de nombreux efforts pendant notre échange.

Pour finir, Ahmad a accepté de partager un morceau qu’il aime tout particulièrement. Ce dernier est issu du film musical Les Misérables, réalisé par Tom Hooper en 2012. Ce film, Ahmad l’a vu à de nombreuses reprises pendant le siège de Daraya. Cette chanson fait écho à son histoire, à la situation dans laquelle il se trouvait au sein de cette ville assiégée

Les paroles, les personnages dans le film, celles des Misérables… Tout me rappelle ma situation dans ma ville, Daraya.”

 

There’s a grief that can’t be spoken

There’s a pain goes on and on

Empty chairs at empty tables

Now my friends are dead and gone

Here they talked of revolution

Here it was they lit the flame

Here they sang about tomorrow

And tomorrow never came…” complète Ahmad, alors que la musique joue.

 

 

D’autres articles 

ISRAËL – Le logiciel espion de NSO Group traque les journalistes en toute impunité

Des centaines de journalistes à travers le monde surveillés par leurs téléphones, des liens obscurs avec les meurtres des journalistes Jamal Khashoggi et Javier Valdez, des contrats à plusieurs millions de dollars pour équiper les services de renseignement de régimes répressifs… Derrière ces affaires, une société israélienne fournit aux États un logiciel d’espionnage ultraperfectionné : NSO Group.

Mise à jour 21/07/2021 : Un an après la publication de cet article, la société israélienne NSO Group fait la une des journaux. Amnesty International, Forbidden Stories et dix-sept rédactions internationales ont obtenu une liste de 50 000 numéros de téléphone ciblés par des États clients de la firme. Amnesty International Security Lab a pu confirmer la présence du virus dans certains de ces téléphones. Parmi ces numéros, 180 journalistes à travers le monde ont été identifiés. Vous pouvez retrouver la liste des journalistes ciblés par Pegasus mise à jour ci-dessous. Le collectif de chercheurs Forensic Archicture a également mis en place une plateforme interactive pour exposer l’étendu des cyberattaques de Pegasus depuis dix ans. Dans un communiqué de presse, NSO Group a dénoncé « une campagne médiatique planifiée et bien orchestrée » et  assure que la liste des 50 000 numéros n’avait rien à voir avec son produit phare Pegasus.

De février à avril 2021, Hicham Mansouri, journaliste marocain réfugié en France aujourd’hui chargé d’édition de l’Œil de la Maison des Journalistes a été infecté par Pegasus. Orient XXI a raconté la surveillance dont il a été victime dans les rues de Vienne.

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D’abord cantonné à quelques apparitions dans la presse économique ou informatique, pour vanter les prouesses technologiques d’une petite start-up israélienne, NSO Group fait maintenant les titres de journaux. La cause de la médiatisation grandissante est son produit phare : Pegasus, un virus espion qui vise des centaines de journalistes, défenseurs des droits humains et dissidents politiques à travers le monde.

NSO Group, un prédateur numérique

Cette année, NSO Group rafle même la première place dans la liste des prédateurs numérique, catégorie espionnage et surveillance, de Reporters sans frontières. Depuis, la société israélienne continue à faire parler d’elle. Fin juin, c’est un journaliste marocain, Omar Radi, qui témoignait dans une enquête de Forbidden Stories et d’Amnisty International, avoir été mis sur écoute grâce à la technologie israélienne. Malgré que ce ne soit pas la première affaire dans le royaume, le gouvernement rejette les accusations en bloc.

Plus récemment encore, NSO Group est au cœur d’une nouvelle polémique dans les relations entre gouvernement espagnol et indépendantistes catalans. Le 13 juillet, c’est une enquête conjointe de El País et The Guardian qui alertait sur l’espionnage grâce à Pegasus de plusieurs personnalités politiques indépendantistes (notamment Roger Torrent, actuel président du Parlement de Catalogne et Anna Gabriel, ancienne parlementaire catalane aujourd’hui exilée en Suisse). Par la suite, les journalistes ont pu confirmer, selon leurs sources, que les services de renseignements espagnols ont bien eu accès depuis 2015 au logiciel espion de NSO Group.


Dès sa création, le virus aurait d’ailleurs été utilisé pour la surveillance et la capture du baron de la drogue El Chapo.


La société voit le jour en 2009 à Herzliya dans la banlieue nord de Tel Aviv, fondée par trois entrepreneurs Niv Carmi, Shalev Hulio et Omri Lavie (Initiales de la firme).

Les deux derniers sont d’anciens agents de l’Unité 8200, services de renseignement informatiques israéliens, considérés parmi les plus technologiquement avancés au monde. Avec cette expérience, la société d’abord financée par un fonds de pension israélien propose dès 2011, une première version de son logiciel espion Pegasus. Les divers produits proposés par NSO Group sont uniquement destinés aux agences de renseignement étatiques et visent à lutter contre «le crime organisé, le terrorisme, les réseaux pédophiles». Dès sa création, le virus aurait d’ailleurs été utilisé pour la surveillance et la capture du baron de la drogue El Chapo.

Après ce premier succès, trois agences se retrouvent équipés de Pegasus courant 2013, et cible bientôt des cibles d’un autre genre.

C’est en août 2016 que le logiciel espion est étudié en détail pour la première fois. Ahmed Mansoor, défenseur des droits humains aux Émirats Arabes Unis, reçoit un message promettant des informations sur des actes de torture se déroulant dans les prisons et incluant un hyperlien suspicieux.


Enfin, il contient un mécanisme d’auto-destruction pour disparaître complètement du téléphone s’il risque de se faire découvrir.


Déjà touché par des cyberattaques de ce type par le passé, il contacte le laboratoire de recherche canadien Citizen Lab, spécialisé dans les domaines de la cybersécurité et des droits humains. Les chercheurs canadiens décident d’ouvrir le lien sur un téléphone de test puis collaborent avec la société de cybersécurité américaine Look Out pour étudier son action.

Les chercheurs découvrent un logiciel espion très perfectionné. Le virus est capable d’extraire les données des messageries, d’appels ainsi que contacts, mails, calendrier ou de paramètres (WIFI, mots de passe divers) de la cible. Son action s’étend également aux applications de réseaux sociaux (Facebook, VK) et de messageries cryptés (Telegram, Viber, WhatsApp, iMessage, Facetime, WeChat) en copiant des données en clair avant que l’application ne les chiffre pour envoi.

En plus de cet accès total, Pegasus est capable de transformer le téléphone en véritable mouchard en activant caméra, microphone et traçage GPS, sans que l’utilisateur ne puisse se douter de quelque chose grâce à un cryptage qui lui permet de passer au-dessus des antivirus traditionnels. Enfin, il contient un mécanisme d’auto-destruction pour disparaître complètement du téléphone s’il risque de se faire découvrir.


«De part sa modularité, la quantité de données utilisateur et de communication qu’il surveille ainsi que ses méthodes adaptatives pour extraire des données selon les applications, Pegasus est, à ce ce jour, le virus (…) le plus sophistiqué que nous ayons pu observer sur un téléphone.»

Citation extraite du dossier d’analyse technique de Pegasus de Look Out


«Aujourd’hui, le vrai problème, c’est le root des téléphones [ou jailbreak pour les smartphones d’Apple]» estime Anis Mazak, fondateur d’une entreprise de développement informatique. «C’est cette opération qui permet un accès système avancé («super utilisateur») et autorise des opérations normalement impossibles sur le téléphone.» Retirer cette sécurité, revient à débrider le téléphone comme on peut le faire pour une voiture ou une moto et d’accéder à des fonctions terminales normalement limitées.

«Cette manipulation permet de déverrouiller des failles et des accès non prévus par le constructeur. Des fonctions qui n’existent normalement pas sur un téléphone peuvent alors être implémentées comme un historique de navigation GPS».


Pour réaliser le jailbreak de l’iPhone de l’activiste émirati Ahmed Mansoor, Pegasus exploitait trois de ces failles.


Pour limiter l’accès root aux pirates, les développeurs cherchent à fermer dans leur logiciel toutes les failles qui permettrait à un virus de le réaliser. En plus d’équipes de spécialistes en sécurité informatique, les constructeurs organisent des «bug bounties» (chasses aux bugs) afin de mobiliser une large communauté de développeurs. Après chaque sortie de nouvelles versions du logiciel iPhone et Mac, Apple propose par exemple, pour toute personne dans le monde qui lui ferait remonter une faille permettant un accès root à un pirate, une récompense pouvant atteindre un million de dollars. 

Si le constructeur n’offre pas assez, ces failles peuvent se monnayer pour plus cher encore sur le Darknet. Pour réaliser le jailbreak de l’iPhone de l’activiste émirati Ahmed Mansoor, Pegasus exploitait trois de ces failles. Les enjeux de sécurité informatique sont également des enjeux économiques majeurs pour les constructeurs.


Son prix d’entrée est de 500.000 dollars pour l’installation du virus sur un téléphone


En septembre, le New York Times révèle le prix demandé par NSO Group aux États pour obtenir le sésame. Son prix d’entrée est de 500.000 dollars pour l’installation du virus sur un téléphone, à laquelle il faut ajouter une somme selon le nombre de terminaux visés. Pour 10 téléphones Android ou iPhone il faut compter 650 000 dollars, le prix est ensuite dégressif selon la quantité de cibles. En plus de cela NSO Group exige 17 % de la somme totale pour les frais de maintenance. Pour cette somme, la firme promet un accès complet et indétectable aux données de la victime.

 
 
 

Liste des affaires impliquant Pegasus contre des journalistes et acteurs de l’informations

*Le pays titré est suspecté d’avoir perpétré l’attaque même si l’affaire ne se déroule pas sur son territoire.


Arabie saoudite :

Entre mai et juin 2018, un défenseur des droits humains et un membre d’Amnistie Internationale aux sont la cible de Pegasus.

Entre mai et juin 2018, deux dissidents et défenseurs des droits humains exilés en Grande Bretagne sont la cible de Pegasus.

Fin juin 2018, un activiste saoudien exilé au Canada est la cible de Pegasus. Proche du journaliste Jamal Khashoggi, la surveillance de leurs communications est suspecté d’avoir mené à l’assassinat de Khashoggi dans l’enceinte du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul en octobre 2018.

Fin juin 2018, un journaliste du New York Times est ciblé par Pegasus.

Entre juillet et août 2020, les chercheurs de Citizen Lab découvrent que les téléphones de 18 journalistes, producteurs, présentateurs et cadres, de la chaîne qatarie Al Jazeera ont été infectés par un opérateur Pegasus soupçonné d’être contrôlé par le pouvoir saoudien.


Azerbaïdjan :

Sur les 245 numéros de téléphone azerbaïdjanais qui apparaissent dans le Projet Pegasus, un cinquième appartient à des journalistes ou propriétaires de médias. S’il n’existe pas de preuve d’un contrat reliant le régime autoritaire d’Ilham Aliyev et NSO Group, l’Azerbadjan est un client régulier de l’industrie militaire israélienne. Sur la période 2016-2020, deux tiers des importations d’armements étaient en provenance de l’État d’Israël. Baku n’a pas répondu à ces accusations.


Émirats arabes unis :

En août 2013, un contrat de 18 millions de dollars est conclut pour l’utilisation de Pegasus. Un second de 11 millions de dollars aurait été signé via une filière à Chypre deux ans et demi après. Pegasus aurait été utilisé pour cibler de hautes personnalités politiques au Qatar (159 personnes concernées), en Arabie saoudite et au Liban. Un journaliste du quotidien londonien Al-Arab aurait également été la cible de Pegasus.

En août 2016, un défenseur des droits humains est la cible de Pegasus.

Entre juillet et août 2020, les chercheurs de Citizen Lab découvrent que les téléphones de 15 journalistes, producteurs, présentateurs et cadres, de la chaîne qatarie Al Jazeera ont été infectés par un opérateur Pegasus soupçonné d’être contrôlé par le pouvoir émirati. Ce même opérateur avait été utilisé en août 2016.

Le Projet Pegasus révèle que plusieurs journalistes internationaux victimes de Pegasus pourraient avoir été ciblés par les Émirats arabes unis. Le téléphone de la rédactrice en chef du journal britannique Financial Times, Roula Khalaf, a été infecté au court de l’année 2018. Le téléphone d’un journaliste du journal américain The Washington Post, Bradley Hope, a été infecté pendant l’été 2018. Le téléphone d’un journaliste turc, Turan Kışlakçı, proche de Jamal Khashoggi a été infecté peu après son assassinat, ce sont les services renseignement turc qui l’informèrent à l’époque de la surveillance de son téléphone.


Espagne :

Entre avril et mai 2019, trois personnalités politiques et un militant indépendantiste catalan ont été la cible de Pegasus.


Hongrie :

Parmi les plus de 300 numéros ciblés en Hongrie, cinq journalistes et un patron de presse ont été victimes de Pegasus. Zoltán Varga, milliardaire et propriétaire d’un groupe de presse a été infecté début juin 2018 alors qu’il organisait un dîner pour discuter d’un projet de think tank apartisan de recherches d’intérêt public en réaction à la réélection du président Viktor Orbán. Six autres convives également critiques du pouvoir ont été infectés à la suite de cette rencontre. Le ministre des Affaires étrangères hongrois a nié tout recours par l’État au logiciel espion de NSO Group.


Inde :

Durant les élections législatives de 2019, qui coïncide avec la faille WhatsApp de avril-mai 2019, plus d’une vingtaine de journalistes, avocats et activistes ont été ciblés par Pegasus.

À la suite de la faille WhatsApp de avril-mai 2019, au moins une vingtaines de hauts fonctionnaires ont été la cible de Pegasus.

Plus de 40 numéros de journalistes indiens sont apparus dans la liste de Projet Pegasus. L’ensemble des grandes rédactions indiennes ont été visées. Les surveillances ont eu cours de 2017 à juin 2021. Le ministère indien des technologies électroniques et de l’information a nié toute implication de l’État. Néanmoins, le Premier ministre indien, Narendra Modi, a déjà montré par le passé l’importance qu’il porte au contrôle des espaces numériques, notamment à travers les stratégies d’influence à grande échelle des réseaux sociaux mises en place par la cellule informatique de son parti, le Bharatiya Janata Party.


Kazakhstan :

Le projet Pegasus révèle que 2000 numéros de téléphones ont été visés par le virus au Kazakhstan. Au moins deux journalistes et trois activistes de défense des droits humains ont été identifié comme victimes potentielles.


Maroc :

Entre octobre 2017 et juillet 2019, deux défenseurs des droits humains ont été régulièrement la cible de Pegasus.

Entre janvier 2019 et janvier 2020, un journaliste marocain est la cible régulière du virus de NSO Group.

Le Projet Pegasus révèle que 10 000 numéros marocains, algériens et français ont été ciblés. Parmi ceux-là, au moins 38 journalistes et patrons de presses ont été identifiés. En France on retrouve des journalistes du Monde, Le Canard enchaîné, Mediapart, Le Figaro, l’Humanité, TSF Jazz ou encore l’AFP et France Télévisions. Le moment de l’infection des téléphones de certains journalistes, notamment ceux d’Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, Lenaïg Bredoux, journaliste au même média, ou encore Rosa Moussaoui, journaliste à l’Humanité, coïncide avec des prises de position ou des articles critiques du pouvoir de Rabat. En Algérie, plusieurs journalistes ont également été surveillés au début de l’année 2019 (soulèvement du Hirak), notamment le directeur du média web Tout sur l’Algérie.

La présidence marocaine a nié en bloc toute implication dans ces opérations de surveillance.

 


Mexique :

Entre 2011 et 2017, le gouvernement mexicain a passé contrat avec NSO Group
pour un total de plus de 80 millions d’euros pour fournir Pegasus à au moins trois agences de renseignement
.

Entre 2015 et 2016, sept journalistes qui enquêtaient sur la corruption politique et cinq militants des droits humains et anti-corruption sont la cible de Pegasus.

Entre septembre et octobre 2015, deux avocats des familles du massacre de Narvarte (cinq personnes assassinées dont un photojournaliste et un activiste) sont la cible de Pegasus.

En mars 2016, un membre du groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI) qui enquêtait sur la disparition des 43 étudiants d’Iguala est la cible de Pegasus.

Entre juin et juillet 2016, trois personnalités politiques du parti d’opposition Action Nationale sont la cible de Pegasus.

En mai 2017, deux jours après l’assassinat du journaliste Javier Valdez Cárdenas, deux de ses collègues puis sa femme sont la cible de Pegasus.

 

Panama :

En juillet 2012, Ricardo Martinelli, président de la république, signe un contrat de 8 millions de dollars avec NSO Group pour obtenir Pegasus. Un mandat d’arrêt international est lancé contre lui en mai 2017 pour la surveillance de 150 personnes, dont des journalistes et personnalités politiques de l’opposition. Ricardo Martinelli est finalement innocenté par la justice panaméenne en août 2019.


Togo :

Le Projet Pegasus révèle que les téléphones de deux journalistes togolais et d’un activistes ont été ciblés par le virus de NSO Group. En 2020, une enquête conjointe du Guardian et du Monde révélait que des acteurs de la société civile, des opposants politiques et des religieux avaient déjà été visés par des attaques. La présidence n’avait pas souhaité répondre aux questions des journalistes.


Rwanda :

Le projet Pegasus révèle que plus de 3500 téléphones ont été ciblés entre 2016 et 2021. Au moins quatre journaliste et deux défenseurs des droits humains ont été ciblé par Pegasus entre 2017 et 2019.


Monde :

Le Projet Pegasus révèle que des journalistes de l’agence américaine Associated Press, de CNN, du New York Times ou encore de l’agence britannique Reuters ont été ciblés par le virus de NSO Group. Les victimes n’ont pas toujours souhaité être nommer publiquement. Les États responsables des attaques ainsi que les motivations ne sont pas connus.

Citizen Lab a également pu identifier en 2018 la présence d’opérateurs de Pegasus dans 45 pays. Six de ces États ont eu recours à des logiciels espions par le passé. (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Kazakhstan, Maroc et Mexique)

Les chercheurs émettent cependant des réserves sur l’interprétation de ces résultats. Tout d’abord la géolocalisation des serveurs DNS peut être trompé par l’utilisation d’un serveur proxy, d’un réseau privé virtuel ou d’une connexion par satellite. La Chine n’a pas pu être investigué en raison de l’isolement de son réseau Internet.

Carte des 45 pays ou Pegasus opère réalisé par Citizen Lab

Pour l’investisseur londonien, business as usual

Les enjeux économiques considérables pour développer un logiciel pirate de cette envergure nécessite des moyens financiers importants pour concurrencer les sommes offertes par les constructeurs. Derrière NSO Group, plusieurs fonds d’investissement internationaux se sont succédés pour permettre la croissance de la firme israélienne. Le premier, Francisco Partners, gestionnaire d’investissement américain, engage en mars 2014 plus de 120 millions de dollars pour acquérir NSO Group. En février 2019, Novalpina Capital, un fonds de gestion londonien créé deux ans plus tôt, rachète les parts de Francisco Patners pour un milliard de dollars, soit plus de huit fois l’investissement de départ.

« Les seules limites légales sont les embargos internationaux. »


«Il n’existe pas de lois pour réguler les investissements présentant des risques de controverse» reconnaît Hervé Aubert, directeur général adjoint de Swen Capital Partners, fonds d’investissements français. «Les seules limites légales sont les embargos internationaux. Deux vecteurs orientent la décision d’investissement d’un fonds de gestion. En premier lieu, l’image publique et les valeurs internes que l’entreprise véhicule, et ensuite la prise en compte des orientations d’investisseurs institutionnels (mutuelles, assureurs, fonds de pensions) qui souhaiteraient que tels secteurs ne soient pas investis.» Les questions d’éthiques sont pour les investisseurs relégués à de simples politique interne qui peuvent varier selon leurs ambitions et les contextes sociopolitiques. C’est ainsi que certains comme Novalpina Capital se font connaître pour leurs placements dit à risque et n’hésite pas malgré les polémiques à financer des entreprises problématiques comme NSO Group. Deux jours après l’annonce du rachat, Stephen Peel, fondateur de Novalpina Capital, se faisait doucement pousser vers la sortie de l’ONG anti-corruption Global Witness où il était également membre à cause de sa nouvelle acquisition.

NSO s’offre le pantouflage d’anciens diplomates français et américains

Pourtant NSO Group tente de montrer patte blanche devant les ONG de défense des droits humains. Sur son site Internet, la firme israélienne a mis en place un mail spécifique pour les lanceurs d’alertes qui souhaiteraient les avertir d’abus d’États dans l’utilisation de Pegasus. Cité dans les sections «Transparence» et «Droits Humains» NSO Group affirme se référer pour sa politique interne aux principes directeurs de l’ONU relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme.

«Les Principes des Nations Unies sur les entreprises et les droits de l’homme ne sont pas juridiquement obligatoires, mais seulement recommandés» souligne Hervé Ascensio, professeur à l’école de droit de la Sorbonne et spécialiste de droit international.


À gauche : Gérard Araud confirme sa colaboration avec NSO Group au journaliste Olivier Tesquet. À droite : liste des conseillers recrutés par NSO Group sur leur site

Dans l’optique de rassurer l’opinion sur son soutien financier, Novalpina Capital incite  NSO Group à la création d’un comité de conseil pour se conformer à ce texte.

Le 10 septembre 2019, l’annonce du recrutement de l’influent ambassadeur français Gérard Araud comme conseiller principal (mais également de Tom Ridge, ancien secrétaire de la sécurité intérieure des Etats-Unis sous George W. Bush, et de Juliette Kayyem qui se retire finalement en février 2020, ex-secrétaire adjointe aux Affaires intergouvernementales du président Obama au département de la Sécurité intérieure) fait grincer des dents au ministère des Affaires étrangères.

Et pour cause… Trois jours après, le piratage du téléphone de Omar Radi, journaliste marocain, vient une fois de plus ternir les engagements auxquels la firme israélienne prétend se plier.

«Les Principes des Nations Unies sur les entreprises et les droits de l’homme ne sont pas juridiquement obligatoires, mais seulement recommandés» souligne Hervé Ascensio, professeur à l’école de droit de la Sorbonne et spécialiste de droit international. «De plus, ils ne comportent aucune procédure de contrôle, même pour les entreprises qui s’y réfèrent dans des chartes ou autres engagements éthique. La seule procédure qui pourrait en découler est une simple médiation entre entreprise et particuliers (ou ONG, syndicat) pour violation de ces principes.»


«C’est tout le problème de l’externalisation des services militaires ou de sécurité: la structure de l’entreprise et le lien seulement contractuel mettent de la distance entre ceux qui fournissent les moyens et ceux qui les utilisent. Juridiquement, cela devient très compliqué de rechercher des responsables» conclut Hervé Ascensio.


La responsabilité finale d’atteinte aux droits humains revient par ailleurs aux États et non à NSO Group comme la firme le rappelle en conclusion de sa politique en matière de droits humains. Cela lui permet de se dédouaner de tout abus dans l’utilisation de Pegasus. Non seulement il est difficile de prouver devant un tribunal une complicité de l’entreprise aux actes d’espionnages perpétrés par les États mais les outils juridiques de droit pénal international manquent.

«C’est tout le problème de l’externalisation des services militaires ou de sécurité: la structure de l’entreprise et le lien seulement contractuel mettent de la distance entre ceux qui fournissent les moyens et ceux qui les utilisent. Juridiquement, cela devient très compliqué de rechercher des responsables» conclut Hervé Ascensio.

La justice et NSO Group

À ce jour, la firme israélienne est poursuivie en justice dans deux affaires distinctes.


Proche du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, il avance que la surveillance de leurs conversations par l’État saoudien a un lien avec l’assassinat du journaliste en octobre 2018 dans l’enceinte du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.


La première, intentée par Omar Abdulaziz dissident saoudien exilé au Canada dont le téléphone a été infecté par Pegasus fin juin 2018. Proche du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, il avance que la surveillance de leurs conversations par l’État saoudien a un lien avec l’assassinat du journaliste en octobre 2018 dans l’enceinte du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. L’affaire toujours en cours a été retenu en début d’année par les tribunaux israéliens. Abdulaziz a été rejoint par six journalistes et activistes victimes de Pegasus au Mexique et au Qatar. NSO Group a depuis déclaré geler ses futurs contrats avec Riyad.


La plainte accuse NSO Group d’avoir violé des conditions d’utilisation de l’application WhatsApp


La seconde affaire a lieu devant les juges étasuniens. En octobre 2019, NSO Group est attaqué en justice par WhatsApp. La plainte accuse NSO Group d’avoir violé des conditions d’utilisation de l’application qui exigent de ne pas «(a) réaliser de l’ingénierie inverse, modifier, décompiler nos Services, en créer des œuvres dérivées ou en extraire le code ; (b) envoyer, stocker ou transmettre des virus ou tout autre code informatique dangereux par le biais de nos Services ou sur ces derniers.» La faille exploitée par Pegasus permettait à un pirate d’infecter un téléphone par un simple appel vocal WhatsApp, même dans le cas où l’utilisateur ne décrochait pas. 

Contrairement aux précédentes failles exploitées par Pegasus, celle de WhatsApp nécessitait de détourner l’application de son utilisation normal.


Will Cathcart, patron de WhatsApp, déclare que leur enquête interne a permis de déceler 1.400 appareils infectés de cette manière dans différents pays, dont le royaume de Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Mexique.


C’est grâce à une version largement modifiée de l’application qu’il était possible d’infecter le numéro appelé, ce qui permet à la firme de Mark Zuckerberg d’intenter une action juridique contre NSO Group. Will Cathcart, patron de WhatsApp, déclare que leur enquête interne a permis de déceler 1.400 appareils infectés de cette manière dans différents pays, dont le royaume de Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Mexique.

Cette plainte repose cependant sur un différend commercial entre deux entreprises, les questions d’atteintes aux droits humains et des victimes d’espionnage («avocats, journalistes, défenseurs des droits humains, dissidents politiques, politiques et hauts fonctionnaires étrangers») restent secondaires dans l’affaire.

Une législation insuffisante pour encadrer le commerce d’outils de surveillance numérique

En Europe également, ce commerce est loin d’être régulé correctement. Malgré une législation interdisant la vente d’outils de surveillance de ce type aux États ne respectant pas les droits de l’homme ou en embargo, plusieurs récentes affaires, en Italie ou même en France, démontrent que ces sociétés privées sont susceptibles de collaborer avec des États répressifs, les premiers intéressés par ces outils de surveillance.


Pour réguler ce commerce, la législation internationale se limite à des textes non contraignants.


«Les conflits ont changé, ils s’orientent de plus en plus sur du contrôle de population» estime Tony Fortin, chargé d’études à l’Observatoire des armements. «L’arme est de plus en plus électronique et on peut avec ces systèmes numériques échapper plus facilement aux législations. Le matériel militaire a évolué, mais la loi, elle, n’a pas suivi.» 

Pour réguler ce commerce, la législation internationale se limite à des textes non contraignants. Tout d’abord le Traité sur le commerce des armes, mais surtout l’arrangement de Wassenaar qui régule les exportations de matériels à double usage (ensemble des technologies, comme Pegasus, qui peuvent être utilisé à des fins civiles et militaires). Israël, n’a ratifié aucun des deux textes.

Huitième vendeur d’arme mondial, l’État d’Israël est réputé être conciliant avec les États répressifs auxquels les États Unis et l’Europe refuse de vendre des armes.

La décision d’autorisation d’export de matériels à double usage revient en Israël au ministère de la Défense. Mais une certaine opacité demeure sur les critères qui justifie qu’une exportation soit octroyée ou non à un État.


Contrairement aux agences de renseignements étatiques, NSO Group est soumise aux lois fondamentales d’Israël (lois constitutionnelles), mais malgré les nombreux scandales, elle bénéficie dans les faits, d’une certaine indulgence de la part de l’État.


«Sous la pression des ONGs, une transparence limitée a été obtenu sur les montants des contrats d’exportation d’armement, mais cela n’existe absolument pas dans le cadre du matériel à double usage ou de maintien de l’ordre» souligne Tony Fortin. Si les contrats de ventes d’armements conventionnels sont bien répertoriés (voir base de donnée du SIPRI), Pegasus n’apparaît sur aucun d’entres eux.

Le 13 juillet dernier, alors qu’étaient révélées de nouvelles affaires entre l’Espagne et la Catalogne, le tribunal de district de Tel Aviv rejetait la demande d’annulation d’exportation de Pegasus émise par Amnistie Internationale. Contrairement aux agences de renseignements étatiques, NSO Group est soumise aux lois fondamentales d’Israël (lois constitutionnelles), mais malgré les nombreux scandales, elle bénéficie dans les faits, d’une certaine indulgence de la part de l’État.

Le juge estimait que Amnisty International n’avait pas «avancé d’éléments permettant d’affirmer qu’il y aurait eu une tentative d’espionner le téléphone d’un activiste des droits humains [à l’aide de Pegasus]».

Enfin le juge a rappelé que le ministère de la Défense israélienne dispose de «suffisamment de précaution pour prendre en compte la protection des droits humains dans la distribution de licence d’exportation d’armes».

Intimidations et menaces

Entre décembre 2018 et janvier 2019, deux chercheurs du laboratoire de recherche canadien Citizen Lab, sont approchés par des agents sous fausses identités. Dans un hôtel de luxe de Toronto, Abdul Razzak pensait évoquer des questions syriennes, mais la conversation rejoint rapidement le sujet NSO Group et ses enquêtes réalisées sur Pegasus. « Est-ce que vous priez ? Pourquoi écrivez-vous seulement à propos de NSO ? Le faites-vous parce que c’est une entreprise israélienne ? Détestez-vous Israël ? » se fait interroger Abdul Razzak.

Un mois après, c’est au tour de John Scott-Railton de se faire interroger. Le chercheur reconnaît l’approche utilisée contre son collègue et contacte des journalistes d’Associated Press pour l’accompagner discrètement lors de la rencontre. La conversation change rapidement de ton, de la même façon que la précédente. Par la suite, une enquête conjointe entre le New York Times et l’émission d’investigation israélienne Uvda identifie la personne comme Aharon Almog-Assouline, agent de la société israélienne de renseignement privé Black Cube.

Mazen Masri, avocat de Omar Abdulaziz dans le procès qui l’oppose à NSO Group a été également visé par ce type d’intimidation. « Quelqu’un semble avoir intérêt à saboter le procès » déclare-t-il au Times of Israel. Pour l’avocat, ces opérations visaient à obtenir « des informations compromettantes sans lien avec l’affaire, sur les personnes impliquées ». Almog-Assouline a refusé de répondre aux questions des journalistes et Black Cube dément qu’il s’agit d’un de leurs agents. Il est enfin impossible de relier ces actions à NSO Group qui dément être un commanditaire « directe ou indirecte » de l’affaire.

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RENCONTRE. Ignace Dalle, le récit de carrière d’un véteran de l’AFP

Journaliste spécialiste du monde arabe. Diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille et en études arabes à l’université Saint Joseph de Beyrouth, Ignace Dalle est un ancien journaliste de l’Agence France Presse. Rencontre.

  •  Par Ange Fabre, étudiant en droit et science politique et Léna Jghima, étudiante, stagiaires à Maison des journalistes (MDJ). 

Mercredi 23 juin à 15 heures, la Maison des journalistes (MDJ) a eu l’honneur de recevoir Monsieur Ignace Dalle, journaliste spécialiste du monde arabe, ancien directeur du bureau de l’AFP au Maroc et auteur de nombreux ouvrages. Ce fut l’occasion d’entendre le récit de carrière d’un journaliste français passé, des années 1970 aux années 2000, par l’Egypte, le Liban et surtout le Maroc. Au fil de la narration d’Ignace on découvre une vocation faite de voyages, de drames et d’épreuves, mais aussi d’amitiés, le tout dessinant un intense récit humain, intellectuellement stimulant et émouvant. 

Un véteran de l’AFP

Journaliste spécialiste du monde arabe. Diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille et en études arabes à l’université Saint Joseph de Beyrouth, Ignace Dalle est un ancien journaliste de l’Agence France Presse. Il a passé de nombreuses années en poste dans le monde arabe, notamment au Liban, en Égypte et au Maroc. De 1992 à 1996, il dirige le bureau de l’AFP à Rabat. Il a été le premier journaliste à (longuement) écouter les rescapés de Tazmamart. C’est lui qui a recueilli et mis en forme les mémoires d’Ahmed Marzouki, dans le best-seller “Tazmamart cellule 10”. 

Ignace Dalle s’est installé face à une quinzaine de résidents, anciens résidents et membres de l’équipe de la MDJ pour partager son expérience et le récit de sa carrière. Il entame son récit par les raisons de cette vocation. Il raconte un voyage autour de la Méditerranée avant ses études qui le laissera amoureux du monde arabe et décidé à faire de cette passion son métier. Il sort diplômé de l’école de journalisme de Lille, travaille ensuite au Figaro et deux ans plus tard obtient une place d’envoyé spécial de l’AFP au Liban. 

Rencontre avec Ignace Dalle à la Maison des journalistes

Pour comprendre la complexité du monde arabe 

L’invité nous conte alors son arrivée dans un pays déchiré par la guerre à la fin des années 1970. Il fait son entrée dans Beyrouth bombardé en pleine guerre du Liban, il nous confie avoir été terrorisé dans son hôtel, allongé au milieu de la chambre. Le personnel, habitué à cet environnement violent, s’en amuse : « Si tu commences à te coucher dès que tu entends une bombe ça va être difficile ». Il met près de huit jours à s’habituer au contexte. Il affirme que ce fut son premier contact avec la guerre et sa brutalité, mais il confie « On s’habitue malheureusement assez vite à ces périodes de violence »

Travailler à Beyrouth et ses coupures d’électricité incessantes était particulièrement complexe. Ignace Dalle a ensuite suivi l’armée syrienne dans la guerre au Liban, il est le témoin interloqué des massacres fratricides entre peuples arabes au Liban, l’armée syrienne pourchassant les rebelles palestiniens dans les montagnes. “Beyrouth a été une très bonne école pour comprendre la complexité du monde arabe” résume-t-il. Mais il confie également avec une certaine tristesse : “Durant les années 1980 Beyrouth a été la seule ville méditerranéenne où il n’y avait plus de vie nocturne, couvre-feu oblige, où les patrouilles militaires seules animaient les rues.” 

En 1980, Ignace Dalle est nommé au bureau de l’AFP, au Caire. Un contexte difficile, les journalistes européens n’ayant que très peu accès aux informations, le gouvernement égyptien privilégiant les médias américains. Il explique que l’administration était particulièrement laborieuse et lente en comparaison avec le Liban. A côté de la “bureaucratie infernale” du Caire, il découvre un pays à l’histoire infiniment riche par son histoire, sa culture et ses habitants qu’il dit avoir trouvés très aimables. 

En 1981, le président Anouar El-Sadate est assassiné, cela lui “tombe sur la tête”. Il explique que l’événement est perçu comme une bonne nouvelle par une majorité du peuple égyptien, lequel est resté très rancunier envers le président depuis les accords de Camp David, lorsque Sadate négocia la paix avec Israël en 1978. Beaucoup d’Egyptiens jugent qu’il a tout cédé à Israël dans les négociations, nous explique Ignace Dalle. Il raconte également la difficulté pour couvrir l’événement, le pouvoir ne partageant pas les informations sur la santé du président hospitalisé avec les Européens mais seulement avec les journalistes américains. Il explique avoir même rencontré des difficultés pour écrire l’article sur la mort du président face aux réticences du chef de la traduction, pourtant lié par contrat à l’AFP, à traduire les papiers sur la mort d’El-Sadate. 

Chez “notre ami le roi” 

Ignace Dalle quitte ensuite l’Egypte pour le Soudan, où il affirme “souffler un peu”, loin de l’agitation du Caire. Puis une guerre civile y éclate en 1984, il retourne alors en France et, quatre ans plus tard, est nommé directeur du bureau de l’AFP à Rabat, au Maroc. 

Entre-temps, lors de son passage en France il connaît un douloureux épisode avec la sortie de son livre “La Syrie du général Assad » qui décrit le fonctionnement du régime syrien. Il reçoit des menaces de mort, lui et sa famille subissent des intimidations, Rifaat al-Assad, frère du dictateur alors en place et exilé en France, lui fait un procès, avec une armée d’avocats français. Le motif de ses accusations devant la justice est que les témoignages cités dans l’ouvrage ne présentent pas de sources. Pour protéger les personnes qui ont pu lui permettre d’obtenir ces informations, Ignace Dalle n’a pas donné le nom de ses informateurs. Or, s’il l’avait fait, le régime syrien aurait retrouvé ses sources, qui auraient été en grand danger. Il ne peut donc donner d’informations sur ses sources . Les juges, compatissants, le condamnent à un franc symbolique et lui épargnent les frais de publication du dossier de jugement. 

Arrivé au Maroc en 1992, Ignace Dalle succède au précédent directeur du bureau de l’AFP à Rabat, mort dans un accident de voiture. Malgré quelques soupçons et questionnements il s’avérera que c’était véritablement un accident. L’invité relate alors au public un événement très important de son parcours. Peu de temps après son arrivée à Rabat, il reçoit la visite de trois anciens prisonniers politiques, dont le militaire Ahmed Marzouki, venus faire entendre leur voix au sujet des indemnisations promises par le roi suite à leur détention, promesses restées sans acte. Ignace Dalle nous confie l’admiration qu’il éprouva pour le courage de ces trois individus risquant la prison et la mort dans leur quête de justice. Il s’investit pour leur cause et travaille durant cette période avec l’Association marocaine des droits humains, qu’il juge très compétente et surtout courageuse car poursuivie un peu partout par les autorités monarchiques. Au sein de cette association il se lie d’amitié avec Ahmed Marzouki, un survivant de Tazmamart. Enfermé pendant 18 ans, cet ancien officier, devenu écrivain et activiste politique, lui raconte son enfer durant ses années de détention. L’ancien journaliste de l’AFP recommande à ce sujet la lecture du livre Tazmamart cellule 10, best-seller d’Ahmed Marzouki sur son calvaire dans l’enfer de cette prison secrète destinée aux prisonniers politiques. 

Il termine sa période marocaine en 1996 dans une atmosphère de fin de règne d’Hassan II, synonyme d’un assouplissement du régime, lequel relâche alors des familles d’opposants et libère plusieurs prisonniers. Marzouki devra cependant attendre 1999 et la mort d’Hassan II pour publier son ouvrage. 

Il rentre en France puis est envoyé en divers lieux couvrir l’actualité, le Togo, Mururoa et les essais nucléaires français, la Bosnie durant la guerre. Il est ensuite nommé rédacteur en chef de l’AFP sur les affaires américaines et nord-européennes puis directeur de la documentation et des archives 

Lorsqu’il est interrogé sur les moments les plus frappants de sa carrière, Ignace Dalle répond : l’assassinat de Sadate, événement majeur tant pour l’Histoire que pour sa carrière de journaliste mise alors à rude épreuve. Il cite aussi la découverte de la terrible prison marocaine de Tazmamart et des récits “à faire des cauchemars debout”, des horreurs qui y sont commises contre les opposants politiques. Au-delà de ces épisodes politiques sombres et parfois cruels, Ignace Dalle affirme avoir gagné et conservé beaucoup d’amitiés au Maroc, au Liban, en Algérie, etc. 

Regard sur un monde des médias en transformation 

Dressant un bilan d’une région qu’il a si bien connue, Ignace Dalle décrit un monde arabe de nos jours bien moins accessible qu’au début de sa carrière, du fait des guerres civiles et du durcissement des régimes. Il explique qu’il est désormais très compliqué d’y voyager de manière indépendante, d’aller y faire des reportages, et cela même sur la majeure partie du continent africain, de manière plus générale, “Autrefois on pouvait faire une grande partie du continent en voiture d’un pays à l’autre, aujourd’hui c’est impossible”. Les journalistes africains présents acquiescent alors avec une certaine mélancolie. Les auditeurs ont pu ensuite le questionner sur l’actualité du métier de journaliste et sur certains événements de l’actualité récente. Il explique que désormais dans beaucoup de pays les journalistes correspondants sont des locaux à qui les agences envoient directement du matériel journalistique. Ces correspondants sont souvent polyvalents et traitent l’aspect technique, le montage, la vidéo, l’enregistrement, le travail écrit et de documentation eux-mêmes. Cependant, dans les régions où l’actualité demeure particulièrement complexe à décrypter, comme au Liban ou en Syrie, le besoin d’envoyer des journalistes experts et spécialisés demeure. 

Un changement d’époque dans le journalisme. Il décrit également comment les correspondants francophones ont laissé la place à une majorité de correspondants anglophones au Proche-Orient ces vingt dernières années. 

Répondant à une interrogation sur le problème des “fake news”, Ignace Dalle explique alors l’enjeu crucial de crédibilité et de légitimité pour de grandes agences comme l’AFP, particulièrement vigilante face à la menace nouvelle et grandissante des « fake news” et de la désinformation. Ignace Dalle nous rappelle alors les mesures mises en place par de nombreux grands médias comme l’AFP comme un pôle entier de “fact checking” au sein de l’agence. Interrogé sur la possibilité d’apporter son expertise aux médias français pour un journaliste exilé, l’ancien correspondant fait état de la difficulté de trouver du travail pour les journalistes réfugiés en France, qui peinent dans leurs recherches alors qu’ils pourraient pourtant apporter un éclairage important aux rédactions françaises. 

Une question émerge alors sur la fermeture du compte twitter de Donald Trump. L’invité du jour reconnaît le mal fait par l’ex-président des Etats-Unis à la crédibilité de la presse et les nombreuses fake news qu’il a relayées. Cependant, il ne donne pour autant pas tout son crédit à des mesures comme celle-ci, qu’il juge, bien que satisfaisantes à court-terme, problématiques quant à l’utilisation arbitraire qui est faite de la liberté d’expression par le réseau social. “C’est vrai que ça nous a fait du bien qu’il se taise un peu celui-là, mais bien sûr on ne peut pas dire que ce soit une vraie solution.” ironise-t-il. 

Enfin, livrant son opinion sur la presse internationale à la demande du public, Ignace Dalle vante les mérites de la presse britannique qu’il juge intellectuellement remarquable, citant The Economist et The Guardian. Il rappelle aussi que la BBC, institution remarquable bien que déclinante, reste incontournable. Il se montre plus modéré sur les médias américains, recommandant CNN pour sa couverture de l’actualité internationale. 

Interrogé sur la qualité du contenu livré aujourd’hui par l’AFP Ignace Dalle vante la qualité de l’agence, malgré des moyens bien moins étendus que ceux des agences anglo-saxonnes. Il loue également son recul vis-à-vis de la politique étrangère française sur laquelle elle ne s’aligne pas automatiquement, conservant une approche critique. 

Photo de souvenir avec les participants

Les bouteilles d’eau bien entamées et les têtes stimulées, vient cependant l’heure de clore cette rencontre ayant duré près de deux heures. Certains spectateurs regrettent de ne pas pouvoir poursuivre encore l’échange qui aura captivé l’attention du petit monde réuni durant cet après-midi du 23 juin à la Maison des journalistes.

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Hong Kong. L’Apple Daily, symbole d’une presse à l’agonie

Le quotidien Hongkongais Apple Daily a annoncé jeudi 17 juin 2021 la fin de parution du journal, confirmant un peu plus l’agonie de la liberté d’expression dans la région administrative spéciale chinoise.

  •   Par. Ange Fabre, étudiant en droit et science politique, stagiaire à la rédaction de l’Oeil de la Maison des journalistes. 

Ce journal incarnait l’esprit du mouvement pro-démocratie à Hong Kong et doit la fin de sa parution aux manœuvres de Pékin. Cela confirme la tendance dans la région où le principe “un pays, deux systèmes” sera bientôt un souvenir. Les libertés dont jouissaient les Hongkongais disparaissent les unes après les autres. 

L’emprise de Pékin sur Hong Kong se durcit de jour en jour. Tout d’abord, le 4 juin les autorités chinoises ont interdit la commémoration annuelle des évènements de Tian an Men. Cette première mesure brutale vient renforcer un contexte de répression des aspirations démocratiques. En effet, depuis un an désormais la loi de sécurité nationale, contre laquelle les hongkongais se sont battus l’année passée, est effective. Cette loi a considérablement renforcé les pouvoirs de la police qui, pour tout motif de soutien à Taiwan, au Tibet, au Xinjiang ou à l’indépendance de Hong Kong, peut perquisitionner sans mandat, arrêter, supprimer ou censurer tout contenu en ligne subversif. Depuis le 24 juin, c’est cette fois le principal journal d’opposition au pouvoir exécutif à Hong Kong qui a cessé son activité. L’emprise de Pékin sur l’ancienne colonie britannique se resserre et la liberté de la presse se meurt. 

Le jeudi 17 juin, les policiers effectuaient une intervention au siège du quotidien, confisquant ordinateurs, bloc notes et disques durs et arrêtant cinq cadres du journal. Les autorités de la région administrative spéciale ont également gelé les avoirs du propriétaire de l’Apple Daily, le milliardaire pro-démocratie Jimmy Lai. Ce dernier a été condamné en mai dernier à 14 mois de prison. D’autres procès et probables condamnations l’attendent pour avoir encouragé les manifestations contre la loi de sécurité nationale en 2019 et 2020 ainsi que pour être le propriétaire d’un quotidien de presse très critique envers Pékin.  Cinq cadres de l’Apple Daily ont été arrêtés pour collusion avec des forces étrangères en vue de porter atteinte à la sécurité nationale de la Chine. 

Le propriétaire de l’Apple Daily est aujourd’hui enfermé, il a été condamné en avril dernier à 14 mois de prison pour sa participation aux manifestations de 2019, d’autres procès l’attendent. Le quotidien est également privé de ses fonds par le gel des fonds économiques de son propriétaire Jimmy Lai  et de ses rédacteurs, il était prévisible qu’il cesse toute parution. L’Apple Daily a finalement écrit sur son site internet le 23 juin  : « Apple Daily a décidé que le journal cessera ses activités à partir de minuit et que le 24 juin sera son dernier jour de publication ». Le dernier tirage de l’Apple Daily a connu un record de vente historique, plus d’un million de journaux écoulés, signe que la population de Hong Kong ne reste pas indifférente. Le rédacteur en chef de l’Apple Daily, Fung Wai-Long, a été arrêté le dimanche 27 juin à l’aéroport au nom de la loi de sécurité nationale. Il tentait de quitter le territoire, il est désormais le septième cadre du journal détenu par les autorités.  

Depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine, les libertés ne cessent de se réduire comme peau de chagrin sous l’impulsion du Parti Communtse Chinois qui souhaite faire disparaître l’exception politique que constitue Hong Kong en Chine. La liberté de la presse y est particulièrement menacée depuis plusieurs années. En 2002, Hong Kong figurait à la 18ème place au classement annuel de la liberté de presse établi par Reporter Sans Frontières, aujourd’hui la région autonome occupe le 80ème rang, la Chine en est au 177ème sur 180 pays. 

 


En 1997, le Royaume-Uni rétrocède à la République Populaire de Chine le territoire de Hong Kong qu’il administrait jusqu’alors depuis les guerres de l’opium. Au moment de la rétrocession, Deng Xiaoping, alors leader de la République populaire de Chine prévoit que soit établi le principe “un pays, deux systèmes”, à Hong Kong le système capitaliste sera préservé par exception sur le territoire chinois pour les cinquante ans suivant la rétrocession. La ville jouit du statut de « Région administrative spéciale » et a longtemps bénéficié d’un système politique, législatif et économique différent du reste de la Chine. Cependant depuis plusieurs années ces libertés politiques ne cessent de se morceler. A Hong Kong, le chef de l’exécutif, aujourd’hui Carrie Lam, n’est pas élu au suffrage universel mais par un conseil électoral composé de manière favorable à Pékin, les députés au Conseil législatif ne sont que 20% à être élus directement par la population Hongkongaise.  

Depuis la rétrocession de 1997, les droits de la liberté de la presse se réduisent. 

Alors que la presse était libre et florissante à la fin des années 1990, aujourd’hui, le dernier quotidien d’opposition parmi la quarantaine de journaux officiellement disponibles à Hong Kong a mis la clef sous la porte.


 

La chef de l’exécutif à Hong Kong, Carrie Lam a déclaré au sujet des mesures prises contre le quotidien que «Critiquer le gouvernement de Hong Kong n’est pas un problème, mais s’il y a une intention d’organiser des actions incitant à la subversion du gouvernement, alors bien sûr, c’est différent». L’argument est là : selon l’exécutif Hongkongais les critiques proférées par l’Apple Daily à l’encontre du gouvernement chinois sont des “tentatives de subversion du gouvernement ».  Ce terme flou qui peut regrouper n’importe quel acte un tant soit peu critique permet désormais aux autorités hongkongaises de censurer brutalement la liberté de la presse, en s’appuyant sur la loi.

 L’Union Européenne et les Etats-Unis ont critiqué ces mesures, demandant de cesser ces atteintes manifestes à la liberté de la presse et la liberté d’expression. Carrie Lam a tenu à contredire dans la foulée ces accusations,  « N’essayez pas d’accuser les autorités de Hong Kong d’utiliser la loi sur la sécurité nationale comme un outil pour supprimer les médias, ou pour étouffer la liberté d’expression (…) Toutes ces accusations portées par le gouvernement américain, je le crains, sont fausses.” Ces affirmations ne nous disent cependant pas en quoi le droit à la critique exercé par le quotidien impliquait de prendre de telles mesures ni en quoi les accusations occidentales sont fausses. Tout porte à croire que la loi de sécurité nationale est bel et bien un outil de contrôle des médias à Hong Kong, les mesures brutales prises contre l’Apple Daily et son propriétaire en sont une preuve accablante. 

Alors que le mouvement de 2019 à Hong-Kong avait fait naître de l’espoir pour l’avenir de la région face à l’ombre de Pékin, l’horizon semble aujourd’hui bien sombre pour la liberté dans la zone administrative spéciale. La Chine continentale étend son emprise sur l’ancienne concession britannique et les libertés dont jouissaient les habitants de cette dernière s’éteignent à petit feu, devant une communauté internationale apathique. 

 

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