Entrées par Beatrice Sclapari

Interview d’Alain Genestar, directeur de Polka : photojournalisme, au coeur d’une révolution

La Maison des journalistes s’associe avec Magnum Photos pour présenter l’exposition D’ici, réalisée à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai. Cette exposition s’affichera du 3 au 31 mai 2019 sur la façade de l’hôtel de ville de Paris et a vocation d’être itinérante. Journalistes exilés et photographes de Magnum Photos se mobilisent pour défendre la liberté de la presse en textes et en photos.

Menacés dans leurs pays pour avoir voulu exercer leur métier librement, ces journalistes, désormais accueillis en France, reprennent le stylo. Ils croisent leurs regards avec celui de photographes qui, eux aussi, s’engagent au quotidien pour documenter la marche du monde. Un journal issu de l’exposition est édité par Ouest France, partenaire de la MDJ.

© Salgado – Polka Magazine

La photographie évolue rapidement: de l’argentique au numérique, en passant par le partage instantané des photos sur internet. Quel a été l’impact d’internet sur le photojournalisme et sur le magazine Polka?

[ALAIN GENESTAR] En positif ! Sans internet on n’aurait pas pu créer Polka magazine.

J’ai connu le monde d’avant et le monde d’après, et sans internet il fallait des correspondants dans le monde entier, des déplacements etc.

Quand nous avons créé Polka Magazine on l’a fait savoir assez facilement. Nous avions besoin de ce support qu’est internet. Surtout dans le monde de l’image, tout le monde est interconnecté.

Cela a mis du temps mais les grandes agences et les grands magazines, après avoir pleurer sur le monde d’avant en pensant qu’il fallait y revenir, se sont mis à la page. Maintenant tout le monde a compris qu’on est dans un monde nouveau.

Le côté négatif touche à l’authenticité et à la vérité. On parle beaucoup de fake news en version texte, mais la fake photographie existe aussi.

Le côté négatif est tellement identifié que c’est à nous de maintenir des filtres naturels pour empêcher ces fausse photos d’être publiées. C’est une chance pour un photographe, même si cela va prendre du temps pour que cette chance soit rémunérée.


Tout le monde prend des photos, mais tout le monde n’est pas photographe.


La crise de la presse est aussi responsable.

Comme tout le monde peut prendre des photos et les diffuser sur les réseaux sociaux, ceci crée une double rigueur pour le photographe: une dans sa qualité de travail et une autre dans l’authenticité.

Pour l’éditeur, à lui d’installer des filtres pour vérifier cela, surtout pour des sources qui ne sont pas bien établies dans le domaine. Le danger est tellement clair qu’il n’est pas vraiment identifié comme un danger. Le public est à la fois bénéficiaire du contenu gratuit et victime de sa nature parfois détournée.

Il y a une éducation du public à faire. Dans les écoles, apprendre à lire c’est bien. Mais apprendre à lire une image c’est bien aussi.

Juste parce que les gens savent qu’écrire n’a pas tué le métier de l’écrivain. Au contraire, ça met en valeur l’écrivain, car aujourd’hui il doit être capable de raconter une histoire avec ses complexités et faire des raisonnements.

Tout le monde sait écrire mais tout le monde n’a pas le talent de Victor Hugo.

Or tout le monde sait lire, ce qui lui donne un public plus grand. C’est exactement pareil dans le domaine de la photo. Tout le monde prend des photos, mais tout le monde n’est pas photographe.

Le public avec un oeil pour la bonne photographie s’élargit.

© Polka Magazine

Quelle est la donc la responsabilité d’un photojournaliste et, selon vous, quel est le but de son métier?

Premièrement le photojournalisme c’est un travail d’avenir. C’est pour demain mais cela se prépare dès aujourd’hui. Nous sommes dans une phase de préparation qui est difficile, car nous visons une évolution… une révolution.

Et parfois dans les révolutions, il y a des restaurations de l’ordre où l’on revient à l’ancien régime. Mais là il est impossible de revenir à l’ancien regime. C’est fini. Ceux qui gagnent dans les révolutions sont les révolutionnaires. La nouvelle génération de photographes sont ces révolutionnaires. Si on veut être négatif on va dire qu’il y a une énorme pagaille.


La nouvelle génération de photographes sont ces révolutionnaires.


A l’inverse, si l’on veut être positif, on peut dire qu’il y a une énorme émullation créatrice. Aujourd’hui, un photojournaliste ne doit pas seulement avoir du courage mais énormément de talent. Il faut maintenant des écrivains de l’image avec beaucoup de connaissances techniques. Il faut arriver à raconter une grande histoire.

© Polka Magazine

Quelle est la différence entre un photographe et un photojournaliste?

Le photojournalisme est un photographe qui a l’exigence de raconter ce qui se passe dans l’actualité. C’est un journaliste d’image, donc un journaliste qui fait de la photo. Ce métier évolue car la technique évolue mais il existe plus que jamais, surtout avec les fausse images qui circulent.

Par exemple maintenant, le photojournaliste fait souvent de la vidéo.

Comment sélectionnez-vous les images qui apparaissent dans votre magazine?

Pour un média basé sur l’image comme nous, il est nécessaire de connaître les photographes essentiels du monde entier. Donc on choisit des photographes que l’on connait bien.

Depuis la création de Polka on a du employer entre 200 et 300 photographes, que l’on fait retravailler. On cherche aussi des jeunes, des nouveaux.

Notre équipe fait tout les festivals de photographie, et beaucoup d’expositions sans cesse dans la rencontre aussi de nouveau photographes. A Polka, on fait de la production mais nous n’avons pas les moyens de faire que de la production, donc on achète aussi des sujets qui ont été déjà produits par des photographes.

© Polka Magazine

Est-ce que vous auriez commencé Polka Magazine aujourd’hui, dans un moment d’incertitude pour le métier?

Bien sur. L’avenir était incertain il y a dix ans. Nous croyons qu’aujourd’hui, même si c’est très difficile, il est moins risqué de lancer un magazine que de reformer un ancien.

Les magazines d’aujourd’hui, notamment les news magazine, se créent aujourd’hui, se créent avec des équipes qui s’adaptent à une nouvelle réalité.

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Alain Frilet, Parole de Photographes : « la photographie n’a jamais été une preuve »

La Maison des journalistes s’associe avec Magnum Photos pour présenter l’exposition D’ici, réalisée à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai. Cette exposition s’affichera du 3 au 31 mai 2019 sur la façade de l’hôtel de ville de Paris et a vocation d’être itinérante. Journalistes exilés et photographes de Magnum Photos se mobilisent pour défendre la liberté de la presse en textes et en photos.

Menacés dans leurs pays pour avoir voulu exercer leur métier librement, ces journalistes, désormais accueillis en France, reprennent le stylo. Ils croisent leurs regards avec celui de photographes qui, eux aussi, s’engagent au quotidien pour documenter la marche du monde. Un journal issu de l’exposition est édité par Ouest France, partenaire de la MDJ.

Alain Frilet est photojournaliste, il a travaillé une vingtaine d’années au journal Libération jusqu’en 1996. Depuis, Alain Frilet a notamment créé et dirige l’association Parole de Photographes. C’est dans le cadre de cette association que l’Oeil de la Maison des journalistes l’a rencontré. 

Parole de Photographes organise des projections rencontres entre des photographes invités à commenter leurs travaux projetés et le grand public. Alain Frilet participe aussi à la création d’ateliers-photo pour enfants afin de leur faire découvrir le sens et la portée des images, et les initier à la prise de vue photographique. 

Pourquoi avez-vous ciblé un jeune public avec votre programme Parole de Photographes, qui enseigne la compréhension de l’image et les techniques de la photographie?

La photographie est un outil d’expression complètement démocratique. Quelque soit le bagage socio-culturel de la personne, elle peut s’exprimer par la photographie. On n’a pas besoin d’avoir fait des grands études, il faut simplement avoir envie de témoigner, montrer, raconter…

La photographie est devenue un moyen d’expression démocratique et générale. Tout le monde aujourd’hui prend des photos et les jeunes en font encore plus, grâce aux téléphones portables qui facilitent l’expression de soi.

Notre objectif est d’enseigner aux adolescents, jeunes adultes et aux plus petits, le sens de l’image et à prendre des photos. Aujourd’hui, Parole de photographe mène à peu près trois cents ateliers par an à Paris.

Pourquoi est-il important d’apprendre aux jeunes de savoir lire des images mais aussi de se méfier des manipulations ?

Aujourd’hui le volume d’image créée est devenu phénoménal !

Chaque jour, des milliards de photographies sont faites dans le monde et certaines présentent des failles. La photographie n’a jamais été une preuve : on commence par ça, il faut dire aux enfants que la photographie ce n’est pas la vérité, c’est une vérité et c’est la vôtre. L’important, c’est de montrer aux jeunes que la photographie est d’abord l’expression du photographe.


« La photographie n’a jamais été une preuve : on commence par ça, il faut dire aux enfants que la photographie n’est pas la vérité, c’est une vérité et c’est la vôtre. »


Au-delà de cette vérité subjective ou partielle, il y a aussi la manipulation. La manipulation d’images ne date pas d’hier, elle née en même temps que la photographie !

Par exemple, si vous vous plongez dans les images de l’Union Soviétique, vous pouvez noter que parmi les portraits des dirigeants communistes d’années en années, certains visages disparaissent. Ils disparaissent des photos (mais étaient bien présents dans la tribune) parce qu’on les a gommés.

L’image était alors manipulée manuellement. Cette tromperie s’est faite et a été connue. Aujourd’hui la tromperie des photographies est intégrée à l’information, ce qui peut devenir une arme anti-citoyenne.

C’est pour ces raisons qu’on alerte les jeunes aux risques qu’ils courent quand ils ne connaissent ni l’origine, ni le diffuseur de l’image.

Somme-nous, jeune public, de plus en plus manipulés ou au contraire,  de plus en plus informés concernant les images détournées?

A défaut de définir ce qu’est « une bonne information », toutes le manipulations sont possibles. On peut faire croire tout à n’importe qui! C’est pour cela qu’il faut systématiquement s’assurer de la source.

Parmi la prolifération de sites qui se prétendent être des sites d’informations digne de ce nom, et qui ne le sont pas. Ces sites ne sont pas validés car il ne sont pas gérés par des journalistes.


Je ne comprends pas comment aujourd’hui la lecture de l’image et de l’information n’est pas enseignée à l’école, au même titre que l’histoire, la géographie, les mathématiques ! L’information devrait être une classe, dans toutes ces étapes. C’est la responsabilité de l’Etat !


Encore une fois, une photographie en soi n’est pas une preuve, comme un texte rédigé n’en est pas forcément une. Il faut avoir l’authenticité de la personne qui fournit l’information et qui atteste du professionnalisme et de l’éthique. Si on ne l’a pas, il faut au minimum conserver un doute.

Je ne comprends pas comment aujourd’hui la lecture de l’image et de l’information n’est pas enseignée à l’école, au même titre que l’histoire, la géographie, les mathématiques ! L’information devrait être une classe, dans toutes ces étapes. C’est la responsabilité de l’Etat ! Nous on intervient dans des écoles en tant que photographe, mais on ne peut pas s’imposer. Cela dépasse notre rôle.

Association Parole de photographe

Donc la photographie qui accompagne une information, n’est pas une information indépendante, elle a besoin d’être argumentée par un article ?

Oui, la photographie est un élément d’information. La photo ne peut pas être seule et avoir valeur d’information, elle doit être accompagnée d’une légende dans laquelle les questions fondamentales sont posées.

Aujourd’hui, toutes les nouvelles générations font face a des centaines d’images chaque minute, est-ce réaliste d’attendre ce processus de vérification pour chaque photographie ?

Dans l’information il y a un rapport avec le temps qui est indispensable. On a perdu la qualité d’information à partir du moment où l’on a accepté la contrainte de l’information immédiate car elle est source d’erreur.

Aujourd’hui on est dans une volonté de tout comprendre, tout de suite. Ce n’est pas possible. En tant que journaliste, on ne peut pas informer tout de suite, par contre on montre tout de suite.

Informer c’est un travail, un contexte, une analyse et le pourquoi du comment, sans oublier le où… Sinon on a simplement des impressions. Impression n’est pas information. Tant qu’on n’aura pas éduqué les gens à cette prudence là, on sera toujours vulnérable aux manipulations.

Pensez-vous que le métier de photojournalisme est en danger?

C’est la fin d’une époque : on ne peut plus avoir une confiance aveugle dans tous les domaines, presse inclus. Il y a des bons journalistes et des mauvais, certains sont consciencieux, d’autres le sont moins.


Un journaliste est censé ramener une information à travers sa sensibilité, sa culture, son bagage… Il écrit avec ses mots, donc il va donner à comprendre ce qu’il a envie de donner à comprendre.


Dans mon métier, il y a certainement des journalistes avec qui je ne m’identifie pas. Mais même un journaliste que je qualifierais d’honnête, l’information reste forcément subjective.

Un journaliste est censé ramener une information à travers sa sensibilité, sa culture, son bagage… Il écrit avec ses mots, donc il va donner à comprendre ce qu’il a envie de donner à comprendre.

Le visuel est aussi forcément subjectif car la photographie est prise du point de vue du photographe, avec des angles et des accents qui ont été choisis. La même histoire peut être racontée infiniment de manières différentes.

Pour les journalistes qui suivent les codes d’éthique, leur métier n’est pas en danger car on porte une pierre à l’édifice de la démocratie. On enseigne au public à comprendre le monde dans lequel les citoyens vivent de manière à pouvoir faire un choix qui leur correspond au mieux.

Quelles sont les responsabilités d’un photojournaliste?

Les photographes doivent tous pouvoir photographier, mais pas forcément tout publier. Il en va de la responsabilité du diffuseur de suivre certaines règles sur le respect de la vie privée, l’atteinte à la dignité, de l’être humain… Il faut faire attention à comment nos photos sont utilisées après les avoir prises.


Il ne faut surtout pas faire porter la responsabilité sur l’acculturation du public. On porte une part de la responsabilité et c’est à nous de résoudre cela de façon interne, entre photographe et journaliste.


On ne doit plus donner des cartes de presse aux journalistes qui trahissent ou manipulent les codes en photo et en texte. C’est ce qui nous enlève notre crédibilité et qui porte un fort préjudice au métier : c’est quand on trahit la confiance du lecteur et de la profession.

Il ne faut surtout pas faire porter la responsabilité sur l’acculturation du public. On porte une part de la responsabilité et c’est à nous de résoudre cela de façon interne, entre photographe et journaliste.

Le photojournaliste, ce n’est pas une personne qui prend une photo et la publie sur un réseau social. C’est quelqu’un qui commet un acte d’information en respectant un certains nombres de règles et d’éthique.

Découvrez le site de l’association Parole de photographes et leur page Facebook.

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[LIBERTÉ D’EXPRESSION] PEN America accuse M. Trump de: « diriger ses menaces et ses représailles sur des médias spécifiques dont il considère le contenu et les points de vues, hostiles. En conséquence, les journalistes qui couvrent le président ou son administration croient de manière raisonnable qu’ils font face à une menace crédible de représailles du gouvernement.