Entrées par Eliott AUBERT

IRAN – Massoumeh Raouf: «Le régime n’a plus aucune base populaire»

À la fin du mois de juillet 1988, des dizaines de milliers de prisonniers politiques sont exécutés en Iran. À l’occasion du trente-deuxième anniversaire de ce massacre, Massoumeh Raouf, ancienne prisonnière politique, auteure de la bande-dessinée «un petit prince au pays des mollahs» et membre du Conseil nationale de la résistance iranienne décrit les évolutions du régime et de la société de son pays depuis 1988.

Dans votre livre «un petit prince au pays des mollahs», vous rendez hommage à votre frère, exécuté lors des massacres de 1988. Pouvez-vous nous raconter comment un tel événement a pu se produire une dizaine d’années seulement après la révolution de 1979?

Durant plusieurs décennies, le Chah a régné en Iran. Les révolutions de 1979 l’ont détrôné. Rouhollah Khomeini est arrivé au pouvoir cette année-là et jouissait d’un grand soutien populaire.

Cependant, son discours a changé lorsqu’il a pris la tête de l’Iran et qu’il a établi une République théocratique islamique. Il a imposé sa parole et sa pensée à tout le pays. Il ne fallait en aucun cas le critiquer sous peine de subir de lourdes répercussions.


Après la révolution, 120 000 jeunes ont été exécutés, dont 30 000 opposants politiques, tués en 1988 sous les ordres du Guide Suprême Khomeini. Mon frère Ahmad Raouf Basharidoust a subi le même sort.


D’un autre côté, l’Organisation des Moudjahidines du peuple avait une vision beaucoup plus moderne et progressiste vis-à-vis de l’islam.

Nous avons rejoint ce mouvement avec mon petit frère Ahmad. Nous étions des fervents défenseurs du parti. Nous voulions changer le cours de l’histoire. Mais, les choses ne se sont vraiment pas passé comme prévu.

Khomeini a commencé à réprimer toute forme d’opposition qu’il ne supportait pas. Il justifiait ses actes en prônant l’argument de l’islam et la charia.

Après la guerre Iran-Irak, toute la population s’attendait à une ouverture du régime. Ce ne fut pas le cas.

Après la révolution, 120 000 jeunes ont été exécutés, dont 30 000 opposants politiques, tués en 1988 sous les ordres du Guide Suprême Khomeini. Mon frère Ahmad Raouf Basharidoust a subi le même sort.

Massoumeh RAOUF portant la photo de son frère assassiné en 1988 par le régime iranien.

Rouhollah Khomeini meurt un an après ces événements. Le mode de gouvernance du régime s’est-il modifié depuis 1988?

Il n’y a eu aucune évolution du régime des mollahs. Le principe reste le même: le guide suprême dirige le pays et les institutions… Officiellement, des élections au suffrage universel ont lieu pour élire le Président et les députés du Majlis [Parlement monocamérale].


Les femmes ne détiennent aucun droit. Il suffit d’enlever son hijab pour être envoyée en prison. Aucun média d’opposition et indépendant ne couvre l’actualité dans le pays.


En réalité les élections ne sont que des pièces de théâtre puisque le Conseil des Gardiens les contrôle fermement. Il est composé de six clercs désignés par le guide suprême et six juristes nommés par le chef de la justice. Ce conseil vérifie et valide la candidature des personnes qui se présentent.

Nos libertés et nos droits continuent d’être bafoués année après année. Le régime ne supporte aucune liberté individuelle. Les femmes ne détiennent aucun droit. Il suffit d’enlever son hijab pour être envoyée en prison. Aucun média d’opposition et indépendant ne couvre l’actualité dans le pays. Les articles de presse ne doivent pas contrarier le régime, sinon une vague de censure risque de se produire.

Un journaliste a par exemple consacré un article pour commémorer les 10 ans du grand massacre de 1988. C’était son dernier article en Iran.

De gigantesques manifestations se sont déroulées dès novembre 2019. Quelle est la portée de leurs revendications?

Des millions d’Iraniens sont descendus dans les rues pour manifester leur mécontentement face à ce régime inchangé depuis plusieurs décennies. Quarante ans auparavant, les citoyens croyaient au régime iranien. Mais ils ont subi tant d’abus et crimes qu’aujourd’hui ils n’acceptent plus cette situation et souhaitent renverser ce régime. 


Le gouvernement [iranien] a recommencé à exécuter les opposants politiques comme il l’a fait en 1988.


Dans ce contexte, le gouvernement a recommencé à exécuter les opposants politiques comme il l’a fait en 1988. Ils ont tout d’abord étouffé les manifestations, durant lesquelles près de 1500 personnes ont péri et 12 000 ont été arrêtées – le régime décompte quant à lui 300 morts. Récemment, des prisonniers politiques emprisonnés lors des manifestations sont également liquidés.

Malgré la forte répression, le régime n’arrive plus à contrôler et censurer la population. Je crois sincèrement que le mouvement enclenché en novembre 2019 a beaucoup de chance de le renverser. La population continue de se rebeller malgré cette répression. Ils ne peuvent plus nous tromper avec leurs slogans d’antan.


Aujourd’hui le désir populaire est de renverser le régime. Il tombera, c’est inévitable. Je ne sais pas quand cela se déroulera mais il faut garder la flamme de l’espoir. Si on perd cette flamme, c’est fini pour nous.


Le régime trompait les gens en opposant les deux factions pour donner une illusion démocratique aux élections – les modérés et les conservateurs. Nous étions totalement au courant de cette tromperie. En novembre 2019, les manifestants iraniens scandaient «nous ne voulons ni modéré, ni conservateur».  Le régime n’a d’ailleurs plus aucune base populaire.

Ils ont tenté d’afficher le contraire lors des manifestations en l’honneur du général Gassem Soleimani – numéro deux et bras armé du guide Suprême. Ils ont en réalité fermé tous les commerces et administrations et ont obligé les gens à participé à cette mise en scène. Je crois que c’est la fin de l’histoire des mollahs.

Au sein de ce pays privé de liberté, comment s’organise l’opposition au régime des mollahs?

L’opposition s’ordonne à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Dans un contexte de privation total de liberté, le Conseil national de la résistance iranienne est fondé en 1981 à l’initiative de Massoud Radjavi – dirigeant de la Résistance iranienne. Il regroupe différents partis politiques du pays: Organisation des moudjahidines du peuple iranien, Kurdes, Marxistes…

Je siège au sein du CNRI, composé de 540 membres. Nous avons adopté un programme pour préparer le pays à l’après-régime des Mollahs. Le CNRI dirigera l’Iran pendant six mois. Il organisera des élections libres sous l’égide de l’ONU et instaura la démocratie.

Le peuple iranien doit pouvoir exprimer librement ses choix. Aujourd’hui le désir populaire est de renverser le régime. Il tombera, c’est inévitable. Je ne sais pas quand cela se déroulera mais il faut garder la flamme de l’espoir. Si on perd cette flamme, c’est fini pour nous.

Dans la préface de votre livre, Ingrid Betancourt écrit que vous aviez «besoin de nous ramener [votre] frère vivant». Pouvez-vous nous en dire plus sur la volonté d’engagement de ce jeune frère ?

Pour moi Ahmad est toujours vivant. Il vit chaque instant à mes côtés. Je ne pouvais pas raconter son histoire autrement. 

Dans mon livre, c’est Ahmad qui raconte son histoire. Personnellement en tant que sœur c’est douloureux de parler des atrocités qu’il a subi. Pire, c’est voir l’indifférence de monde devant ce régime sanguinaire.

Ahmad est un exemple de la génération de la révolution qui a été écrasée par les mollahs. Elle a grandi si vite et si brillamment. Cette même génération qui a dit «non» à Khomeini et à ses bourreaux malgré les terribles conditions de détention. Une génération avec un rêve de liberté et de démocratie pour l’Iran.  

Après la révolution plus de 120.000 jeunes ont été exécutés par le régime des mollahs dont 30.000 en 1988 ont été exécuté en quelque mois. La majorité était membre ou sympathisant actif des Moudjahidine du peuple d’Iran, l’opposition démocratique aux mollahs.

Un dernier mot?

La lutte pour la liberté en Iran continu. En 1988, Khomeini, ce criminel impitoyable, a cherché à éliminer la résistance pour préserver son pouvoir. En vain ! Car la Résistance Iranien a survécu à tous les problèmes et obstacles et le mouvement pour la justice prend de l’ampleur en Iran et ne lâchera pas les mollahs.

Les générations qui sont nées après mon frère Ahmad sont aujourd’hui en quête de vérité et de justice pour les victimes du «plus grand crime commis sous la République islamique» comme l’a dit le 15 août 1988 l’ayatollah Montazeri, alors successeur de Khomeini.

Je vous assure que, le peuple iranien et sa Résistance ne connaitront pas de répit tant que les responsables du massacre des prisonniers politiques ne seront pas jugés. Nous continuerons à défendre la mémoire et les valeurs pour lesquelles Ahmad et ces milliers de héros ont donné leur vie.

L’organisation des moudjahidines du peuple iranien

L’organisation des moudjahidines du peuple iranien est un mouvement de résistance au Chah puis au régime des Mollahs. Allié de taille de Khomeini durant la révolution islamique, lors de son accession au pouvoir, le Guide Suprême réprime puis contraint à l’exil l’OMPI. Il représente le principal parti d’opposition et se caractérise de musulman progressiste.

L’OMPI croit en la lutte armée. Elle a été placée pendant quelques années sur la liste des organisations terroristes par les Etats-Unis et par le Conseil de l’Union européenne avant d’être retirée. Le 11 mai 2011, le juge français Marc Trévidic rend «une ordonnance de non-lieu des chefs de l’OMPI de tous les faits terroristes.»

Devenue effective en France et en Europe, l’ordonnance considère l’OMPI comme une organisation de résistance et non terroriste.

«Le régime s’en est pris violemment aux vastes rassemblements de l’OMPI, qui en retour a mené des actes de violence mortelle contre les mollahs au pouvoir», explique dans un rapport d’évaluation indépendant, l’ambassadeur Lincoln Bloomfield Jr en 2011.

Le régime des mollahs a souvent cherché à associer l’OMPI à des actions hautement préjudiciables à son image, tout particulièrement en Iran, en Europe et aux États-Unis. Par exemple, ils ont mis sur le dos de l’OMPI l’attentat du 28 juin 1981 durant lesquel 74 membres du Parti de la République islamique ont été tués. L’OMPI dément avoir orchestré cet acte.

«Ceci ne signifie pas que toutes ces assertions potentiellement préjudiciables à l’OMPI soient fausses, mais [ce document] vise seulement à signaler que le gouvernement iranien, à plusieurs reprises, a dévoilé son jeu, livrant ces informations sans citer de sources aux média étrangers» note Lincoln Bloomfield Jr.

Il notifie également ce qui suit :

  • «L’OMPI, durant environ vingt ans après la révolution de 1979 en Iran, a commis des actes de violence ciblés contre les forces, les biens et les responsables du gouvernement révolutionnaire iranien, sans pour autant commettre aucun acte de violence aveugle contre des civils innocents.»

Avant 2002, des unités de résistance des moudjahiddines du peuple d’Iran ont par exemple tué Assadollah Lajevardi, procureur des tribunaux de la révolution islamique de Téhéran, surnommé « Le Boucher » de la sinistre prison d’Evine.

  • «Il n’existe apparemment aucune trace d’actes de violence perpétrés par l’OMPI depuis 2001 ou 2002.»


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Bangladesh – La liberté d’expression captive du gouvernement

Les journalistes bangladais vivent une période mouvementée. Les atteintes à la liberté de la presse se multiplient. Quels sont alors les leviers utilisés par le gouvernement dirigé par la Première ministre Sheikh Hasina pour museler la presse au Bangladesh ?

Shariful Chowdhury, Shelu Akand, Mostafizur Rahman Suman, la liste d’attaques à l’encontre des journalistes s’amplifie chaque mois. En juin 2020, cinq ONG de défense de la liberté de l’information ont interpellé la Première ministre, Sheikh Hasina à ce sujet.

Fondée en 1994, et membre de la fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), l’organisation Odhikar se charge de protéger les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels bangladais. Elle publie chaque année depuis 2003 un rapport d’activité dans lequel est abordé le thème de la liberté de la presse.

Dans ses deux derniers dossiers, durant la période de janvier à juin, Odhikar a décompté au Bangladesh 39 journalistes blessés au cours de l’exercice de leur métier, 18 agressés, 12 attaqués, 7 menacés, 1 arrêtés et 42 poursuivis en justice. Un total qui atteint déjà 119 actes à l’encontre des journalistes locaux en seulement 6 mois.

Plus généralement, en 2018 et 2019 – depuis l’investiture pour un troisième mandat consécutif de la Première ministre, Sheikh Hasina – 126 et 104 agissements contre les journalistes et médias ont été respectivement recensées par Odhikar.

Les illustrations décrites par la suite représentent et incarnent un aperçu du quotidien vécu par les journalistes exerçant leur métier au Bangladesh.


«La gravité et la recrudescence des violences perpétrées contre des journalistes qui faisaient simplement leur travail atteint un niveau inadmissible»


En termes d’exemple, au cours du scrutin municipal du 1er février 2020 dans les districts nord et sud de Dacca, une dizaine de journalistes qui couvraient l’événement ont été pris d’assaut par des militants de la Ligue Awani (AL) – parti du gouvernement au pouvoir.

Après avoir eu écho d’irrégularités dans le bureau de vote de l’école Nikunja Jan-e-Alam, le correspondant spécial de l’agence Press Bangla (PBA), Zisad Ikbal s’y est rendu pour enquêter. Lorsqu’il tente d’entrer dans le centre pour obtenir des informations, il est attrapé et roué de coups par des militants de l’AL.

Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de Reporters Sans Frontières interpelle les autorités locales.

«La gravité et la recrudescence des violences perpétrées contre des journalistes qui faisaient simplement leur travail atteint un niveau inadmissible. Nous appelons l’inspecteur général de la police, Javed Patwary, à tout mettre en œuvre pour que les auteurs de ces attaques systématiques soient traduits en justice. Surtout, compte tenu des liens des assaillants avec le parti au pouvoir, le secrétaire général de la Ligue Awani, Obaidul Quader, doit prendre des mesures immédiates pour exclure de ses rangs les militants qui refusent le rôle d’une presse libre dans le jeu démocratique.»

Cette violence à l’encontre des journalistes s’est ancrée dans leur quotidien. Témoigner, enquêter et investiguer à propos de dirigeants politiques ou de corruption, riment avec menace, agression et risque pour sa propre vie.

Shelu Akand, journalistes pour le quotidien Palli Kantho Protidin, et correspondant du magazine Bangla Bazar Patrika à Jamalpur – nord du Bangladesh – enquêtait au sujet des activités d’Hasanuzzaman Khan, conseiller municipal, et de son fils Rakib, dirigeant local du Bangladesh Chhatra League à Jamalpur – branche étudiante de la ligue Awani.

Il devait également témoigner des brutalités orchestrées par ces deux personnages – notamment le passage à tabac de son confrère Mustafa Monju. Shelu Akand a été de nombreuses fois menacées par la famille Khan. Sans protection, il frôle la mort le 18 décembre 2019 après avoir été tabassé par une dizaine d’individus. Le frère du journaliste a déposé une plainte et Rakib Khan a été arrêté jeudi par la police.

Plus récemment, au 1er avril 2020, un groupe dirigé par l’un des leaders du syndicat Aushkandi Union Parishad Chairman de Nabiganj et de la ligue Awani, Muhibur Rahman Harun, ont attaqué le correspondant du quotidien Pratidiner Sangbad, Shah Sultan Ahmed. Ce dernier avait alors mis en exergue des irrégularités dans la distribution de riz adressée par le gouvernement et destinée aux personnes précaires. Il affirmait que chacun des nécessiteux auraient dû recevoir 10 kg de riz, mais Muhibur Rahman Harun en aurait donné simplement 5 kg.

Un arsenal législatif taillé sur mesure

La répression de la liberté de la presse s’appuie donc sur deux piliers. Outre l’indulgence de l’Etat central et son consentement tacite, les lois en vigueur offrent un contrôle total et légal des médias locaux.

Les condamnations des dissidents du pouvoir se basent sur les lois pénales. Le gouvernement bangladais possède notamment dans son arsenal législatif la «Digital Security Act», loi de 2018 sur la sécurité numérique [DSA].

Cette dernière place en permanence sous pression les journalistes et asphyxie les libertés de la presse et d’expression. Venue remplacer et abroger une majeure partie de la loi sur les informations et les technologies de 2006, en particulier l’article 57 tant décrié, la DSA étend et renforce en réalité la répression.

L’article 21 de cette loi prévoit une peine de 10 ans de prison pour quiconque s’aviserait d’organiser «toute propagande ou campagne contre la cognition de la guerre de libération, le père de la nation, l’hymne national ou le drapeau national.» En cas de récidive, l’individu risque une réclusion à perpétuité.

La cognition de la guerre de libération est définie dans la loi comme: «Les grands idéaux qui ont inspiré notre brave public à se consacrer à la lutte de libération nationale et nos courageux martyrs à déposer leur vie pour la cause de la libération, les idéaux du nationalisme, du socialisme, de la démocratie et laïcité.»

Cette définition large de sens, semble amplifier le champ d’action de cet article afin de permettre au gouvernement d’étouffer les critiques au nom de l’intégrité de la nation.

Une situation semblable pour l’article 25. Certains mots utilisés ne sont pas définis dans la loi et constituent un danger pour la liberté d’expression. Une information à caractère «offensant» pourrait être condamnable, bien que ce terme soit totalement subjectif. «Ternir l’image de la nation» est également utilisé, et pourrait donc permettre de poursuivre quiconque s’aviserait de critiquer le mode de gouvernance du parti au pouvoir.

Une analyse beaucoup plus approfondie est disponible sur le site d’Article 19, une association britannique œuvrant pour la promotion de la liberté d’expression et d’information.

En vertu de ces articles et de cette loi, le caricaturiste Ahmed Kabir Kishore a été arrêté pour avoir «diffusé sur Facebook des rumeurs et de la désinformation sur la situation du coronavirus», et «insulté l’image du père de la nation, l’hymne national ou drapeau national.»

Le caricaturiste avait alors publié une série de caricatures de personnages politiques bangladais intitulée «La vie au temps du corona».

Il mettait en cause des dirigeants du parti au pouvoir et les accusait de corruption dans le secteur de la santé. Il a été arrêté entre le 4 et le 6 mai par des agents du Bataillon d’action rapide (BAR).

«Journalistes, blogueurs et caricaturistes n’ont rien à faire derrière les barreaux pour avoir émis des opinions alternatives sur la façon dont les autorités gèrent la crise du coronavirus», s’indigne Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF.

Comme Ahmed Kabir Kishore en 2019, 42 personnes ont été arrêtées en vertu de cette loi pour avoir publié sous différentes formes des critiques du gouvernement, ou des personnalités éminentes de l’Awani League. Une pratique qui s’est accrue lors de la récente pandémie du Covid-19. Entre janvier et juin 2020, 96 personnes ont été arrêtées.

Il en résulte directement une auto-censure de plus en plus forte au sein des rédactions pour se protéger. D’autant plus que selon l’article 36 de loi de 2018 sur la sécurité numérique.

«Dans le cas d’une société qui commet une infraction à la présente loi, tous ces propriétaires, directeurs généraux, administrateurs, gérant, secrétaire, actionnaire ou tout autre dirigeant ou employé ou représentant de l’entreprise ayant un lien direct avec l’infraction sera considéré comme le contrevenant à moins qu’il ne puisse prouver l’infraction a eu lieu à son insu ou si il a pris toutes les mesures possibles pour arrêter la commission l’infraction.»

«En tant que responsable-éditorial, je me sens triste de devoir abandonner un papier qui a pris plusieurs jours de travail de la part d’un journaliste. Mais je prends cette décision pour l’unique raison de devoir protéger le journaliste car je sais qu’il y a des risques à le publier», avoue Matiur Rahman Chowdhury, responsable-éditorial du quotidien Manab Zamin au journal The Indian Papers en décembre 2018.

Le Bangladesh a pourtant ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966. L’article 19-2 de ladite loi affirme que « toute personnes à droit à la liberté d’expression ; ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix. »  L’ayant signé en 2000, le Bangladesh s’est légalement engagé à respecter ce droit fondamental.

L’article 39 de la constitution du Bangladesh garantit de même les libertés d’expression, de pensée et de conscience.

Une situation d’autant plus contradictoire alors que Sheikh Hasina affirmait le 19 décembre 2018, après la ratification de la loi sur la sécurité numérique: «Le gouvernement croit fermement à la liberté de la presse. Personne ne peut dire qu’on n’a jamais réduit quiconque au silence […] nous n’avons jamais fait ça, et nous ne le ferons toujours pas.»


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Soudan – La transition vers la démocratie bénéficie à la presse

Une année après la démission du dictateur soudanais Omar el-Béchir, le paysage médiatique du pays s’est totalement redessiné. Nous revenons sur ces changements, conséquence de la transition démocratique.

«Plus jamais dans le nouveau Soudan, un journaliste ne sera réprimé ou emprisonné.» Mercredi 25 septembre 2019, l’annonce du Premier ministre soudanais, Abdallah Hamdok, promet aux journalistes une liberté jamais acquise auparavant.

À l’occasion de la conférence «Defend Media Freedom», organisée lors de l’Assemblée générale des Nations Unies à New-York, il approuve et signe le «Global Pledge to Defend Media Freedom» [l’Engagement mondial pour la liberté des médias]. À travers cet acte symbolique, Abdallah Hamdok s’engage à améliorer l’environnement médiatique soudanais, décimé par trois décennies de dictature.

Arrivé au pouvoir le 21 août 2019, Abdallah Hamdok remplace Omar el-Béchir, dictateur du Soudan depuis 1989, renversé au cours de la «révolution de décembre».

Bien que la traque aux journalistes et aux rédactions ait cessé depuis l’arrivée d’un gouvernement dirigé par un Premier ministre civil, tout le paysage médiatique reste à reconstruire. Unissant censure, répression, contrôle et exactions contre les journalistes, Omar el-Béchir laisse derrière lui des rédactions en pleine refontes.

En juillet 2019, Mediasrequest, un site dédié à répertorier les médias du monde, décomptait près d’une quarantaine de journaux de presse écrite, pour la majorité en langue arabe. D’autres journaux internationaux couvrent l’actualité du pays. De son côté, le ministère de l’Information et des Communications, sous la houlette d’Hassan Ismail Sayed Ahmed nouvellement élu, dirige les médias publics à travers le Sudan Radio and Television Corporation [SRTC] : Sudan Radio – Suna Sudan New AgencySudan TV.

«Le Soudan d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le Soudan d’hier», affirme Mohamed Nagi, directeur de la rédaction de Sudan Tribune, un site d’information couvrant l’actualité des pays de la région.

Fondé en 2002, le réseau gouvernemental SRTC contrôle et monopolise la majeure partie des émissions de télévision et des infrastructures de diffusion.


Selon des témoignages, des journalistes critiques du pouvoir en place ont été à plusieurs reprises envoyés dans des «ghost houses», prisons secrètes où l’on incarcérait les opposants pour y être exécuté ou torturé.


À l’époque d’Omar el-Béchir, dont l’objectif est de contourner ce monopole, des médias sont apparus à l’extérieur du pays pour tenter d’exercer leur métier.

Radio Dabanga ou encore Afia Darfur ont été fondés pour élargir le champ de parole des opposants politiques au Parti de l’ancien dictateur, le Congrès National. Radio Dabanga est basée aux Pays-Bas tandis qu’Afia Darfur diffuse ses émissions du Tchad.

Le «tout puissant NISS»

Arrivé à la tête du Soudan lors du coup d’État militaire le 30 juin 1989, Omar el-Béchir a imposé un système autoritaire, banni toute opposition politique et institutionalisé la censure.

  • Censure

Sous son règne, les services de renseignement soudanais «National Intelligence and Security Service», [NISS] sont devenus les acteurs centraux de la répression, de la censure et de la surveillance du régime autocratique. Aujourd’hui, cette unité rebaptisée «General Intelligence Service» [GIS] est sur le point d’être démantelée.

Le NISS possédait le pouvoir d’intervenir au sein même des rédactions et des imprimeries avec comme objectif le blocage de la parution des journaux. Les autorités fixaient également la «ligne rouge» à ne pas franchir selon les intérêts propres au pouvoir en place.

Osmane Mirghani, rédacteur en chef du journal indépendant Al-Tayar est arrêté le 22 février 2019. Des agents du NISS se sont invités ce jour-là dans les bureaux du journal pour interpeller le journaliste lui reprochant d’avoir critiqué à la télévision Sky News Arabia la mesure d’État d’urgence décrété par Omar el-Béchir.

Selon des témoignages, des journalistes critiques du pouvoir en place ont été à plusieurs reprises envoyés dans des «ghost houses», prisons secrètes où l’on incarcérait les opposants pour y être exécuté ou torturé.

Cette pression quotidienne permettait à l’ancien régime de contrôler tous les faits et gestes des journalistes œuvrant à l’intérieur de ses frontières.

  • Contrôle et régulation

Comme le raconte Abdelmoneim Abu Idris Ali, alors journaliste au Soudan pour l’AFP dans son article intitulé «Vie et mort dans une guerre oubliée», le NISS pouvait décider de la présence de journalistes sur les lieux pour couvrir l’actualité du pays.

28 mai 2014, dix heures du matin, le journaliste reçoit un coup de téléphone. Le «tout puissant NISS» l’appelle et lui manifeste: «Soyez à l’aéroport dans trente minutes» pour partir dans l’Etat du Kordofan du Sud. «C’est inhabituel. Et c’est urgent», explique Abdelmoneim Abu Idris Ali.

Pour cause: l’accès à cette région est habituellement contrôlé rigoureusement.

Au Kordofan du Sud, des rebelles et les forces armées gouvernementales s’affrontent depuis l’indépendance du Soudan du Sud en 2011. Zone inaccessible, sous haute régulation, les autorités tentent de camoufler les exactions commises sur la zone.

Mais, ce jour-là, les services de renseignement ont décidé de contacter le journaliste dans l’optique de couvrir la création d’une unité paramilitaire: une opération de communication l’imposait.

Contactée par nos soins, une journaliste qui a souhaité rester anonyme témoigne de la difficulté d’exercer le métier de journaliste durant les trente de dictature : «Travailler en tant que journaliste sous le règne d’Omar el-Bechir fut vraiment une douleur traumatique. La peur d’être lue et relue puis arrêtée nous hante.» Ne pouvant pas être publiée par la presse soudanaise, elle décidait de transmettre ses articles aux médias internationaux.

«J’ai tout de même été arrêtée à deux reprises à cause de mon travail. On m’a aussi menacé de mort. Je couvrais les élections au Kordofan du Sud en 2011 pour le referendum d’indépendance du Sud Soudan. Ces élections se sont mal déroulées et la guerre a repris entre le gouvernement et le mouvement rebelle des SPLM.»

Sa présence embarrassait le gouvernement soudanais, «ils ont donc décidé de me kidnapper et m’interroger pendant un jour pour ensuite me laisser partir. Ils m’ont aussi menacé de mort pour que je quitte la région.»

La transition démocratique au Soudan

Au Soudan, après 30 ans de dictature, «la révolution de décembre» renverse Omar el-Béchir le 11 avril 2019.

L’armée reprend le pouvoir jusqu’aux accords signés le 17 août 2019 entre le conseil militaire de transition (CMT) et la contestation. Cet accord ouvre la voie à la création du Conseil de souveraineté, un organe exécutif de transition composé de six civils et cinq militaires avec une présidence confié dans un premier temps à Abdel Fattah Abdelrahmane al-Burhan, un général de l’armée soudanaise.

Un gouvernement de transition est mis en place après l’investiture de l’économiste Abdallah Hamdok en tant que Premier ministre, désigné par l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC) – principal protagoniste de la contestation.

Parallèlement, l’accord prévoit la formation de l’Assemblée législative de trois cents membres.

En pleine transition démocratique, des élections présidentielles devraient avoir lieu en 2022.

Un héritage qui perdure malgré la transition

Dès lors, se pose la question inhérente à cette transition: aujourd’hui, que reste-t-il du système d’antan qui encadrait les médias soudanais ?

La transition en cours donne espoir aux journalistes soudanais. Le Soudan est passé de la 175ème place au classement mondiale de la liberté de la presse en 2019 à la 159ème place aujourd’hui. Arnaud Froger, responsable du bureau Afrique au sein de reporter sans frontière assure avoir rarement assisté à une telle ascension.

Une Constitution provisoire a été adoptée pour couvrir la période de transition. Celle-ci garantit officiellement à sa population une presse totalement libre.

Une réforme des médias a d’ailleurs été lancée sous l’égide de l’UNESCO en novembre 2019. Cependant, aujourd’hui, les lois sur la cybercriminalité (2007) sur la presse (2009), et sur la sécurité nationale (2010) continuent d’être actives et constituent selon Arnaud Froger «une grave menace pour la pratique du journalisme dans le pays.»

Ces lois représentent selon lui «une épée de Damoclès au-dessus des journalistes. Mais, c’est un chantier gigantesque. On ne passe pas de trois décennies de dictature à une démocratie totale.»  De son côté, Mohamed Nagi explique que «ces lois ne sont plus appliquées puisque la constitution les en empêche

Toutes ces lois donnent aux autorités en place un arsenal législatif gigantesque pour restreindre et soumettre les journaux du pays. Comme expliquer dans le rapport d’Amnesty.

Selon la loi sur la presse, le conseil national de la presse détient de nombreux pouvoirs allant de l’accord d’une licence aux institutions journalistiques à l’interdiction des publications d’articles.

De son côté, ladite loi de 2010 sur la sécurité nationale a institutionalisée l’immunité des autorités, actives dans la censure des médias au nom de la sécurité nationale.

Les autorités ont peu à peu cessé la politique de répression systématique d’antan. Des changements qui ne font cependant pas l’unanimité au sein du service général de renseignement. Une mutinerie s’est produite dans les bâtiments du GIS le 14 janvier pour contester le démantèlement de l’unité.

Malgré tout, la censure systémique s’est institutionalisée et s’exerce aujourd’hui au sein même des rédactions.

Le site web Index, affirmait en 2013 que les services de renseignement soudanais «National Intelligence and Security Service» [NISS], aujourd’hui les Services de renseignement général «General Intelligence Service» [GIS], posséderaient 90% de tous les journaux du pays en 2013.

À cette époque, les NISS rachetaient deux journaux indépendants et influents: Al-Sahafa et Al-Kartoum. À la suite de cette acquisition, Mozdalfa Osman décide de démissionner de son poste de directeur éditorial au sein d’Al-Khartoum: «J’ai démissionné en raison de l’influence négative sur mon travail et de la mise en œuvre de l’agenda du NISS, ce qui a contredit mon professionnalisme.»

Pour le secteur de la radio, l’organisation Fanack spécialisée sur les sujets d’Afrique du Nord, affirme que le gouvernement possède 15% des parts de toutes les chaînes audios.

«Il n’y a plus de censure aujourd’hui au Soudan. Je n’ai jamais entendu mes confrères me rapporter de tels cas de la part du nouveau gouvernement. Mais l’autocensure s’est établie et installée. Vous savez, pendant 30 ans les journalistes ont travaillé sous une dictature. Tout devait être relu deux fois avant d’être publié. Ces automatismes perdurent d’une certaine façon. D’autant plus qu’une majorité des médias ont des connexions avec l’ancien régime, à l’exception de deux ou trois», explique la journaliste soudanaise.

Cette situation est représentée par le récent licenciement de Lubna Abdella du journal Al Sudani Al Dawlia à la suite d’une enquête sur la corruption au sein de la commission, des droits de l’homme.

Mohamed Nagi ne s’alarme pas: «Ce cas ne dépend pas du gouvernement. Ça ne permet pas d’estimer la liberté de la presse au Soudan. Certains journaux sont certes dirigés par des proches de l’ancien régime mais ils ont prouvé leur indépendance financière. Donc, au nom de la liberté d’expression, ces personnes ont le droit de faire valoir leur idéologie.»

En janvier 2020 également, dans le cadre de la transition, les autorités soudanaises ont interdit la diffusion de deux journaux et deux chaînes de télévision, avançant que «ces institutions ont été financées par l’État et nous voulons rendre l’argent au peuple soudanais», déclarait alors Mohamed al-Fekki, membre du conseil de transition du Soudan. Les journaux Al-Sudani et Al-Ray Al-Am ainsi que les chaînes Ashrooq et Tayba ont été visés.

Mohammed Nagi nous explique que «le nouveau gouvernement a fermé ces médias dont le rôle était de faire la propagande pour l’ancien régime qui les finance. Ashrooq et Al-Sudani se sont par la suite restructurés et ont pu rouvrir. L’interdiction n’était pas pour des raisons idéologiques mais financières.»

En parallèle, selon les informations de RSF, le Cyber Jihadist Unit, un service d’espionnage et de surveillance des journalistes, est encore actif et diffuse régulièrement de fausses informations pour discréditer les autorités de transition et préserver les intérêts de l’ancien régime. Cette unité dirigée par les services de renseignement continuerait d’œuvrer dans l’ombre.

Elle «surveille et contrôle le contenu publié par les journalistes. Elle diffuse de fausses informations qui peuvent influencer les médias.  Elle traque les journalistes, les intimide avec des messages malveillants continuant d’exercer une forte pression sur les journalistes du pays.»

Arnaud Froger perçoit en cette unité le signe d’un héritage d’Omar el-Béchir à démanteler prochainement.


D’autres articles


Les Talibans imposent toujours la terreur en Afghanistan

Un conflit meurtrier entre le gouvernement et les talibans ravage l’Afghanistan. Environ 4000 Afghans, dont 927 enfants ont été tués en 2018. Hafiz Ahmad Miakhel, journaliste afghan est contraint de quitter son pays, après avoir subi plusieurs menaces des talibans. Arrivé en France il y a moins d’un an, il vit en tant que réfugié politique et dénonce la situation déplorable de son pays. Il a accepté de répondre à nos questions. 

Quelles sont les divergences entre le gouvernement afghan et les talibans durant la médiation américaine?

Un processus de paix a débuté en septembre 2018 au Qatar à Doha. Durant ces pourparlers, les talibans maintiennent leurs positions : ils exigent le retrait total des troupes américaines du sol afghan et souhaitent établir un émirat islamique afin de remplacer la république islamique d’Afghanistan.

Ils disent se battre pour la liberté du pays et de sa population. Ils affirment que leur pays n’a pas besoin d’aide d’autres pays non-musulmans comme les Etats-Unis. Je pense que les talibans ne changeront jamais, c’est un groupe extrémiste. Ils ont été au pouvoir entre 1996 et 2001 et ce fut une très mauvaise expérience.

Les talibans reflètent un passé et un présent noirs pour l’Afghanistan. Ils continuent de tuer des soldats et des innocent, ils ne croient pas aux droits de l’Homme. Le peuple afghan ne veut plus des talibans au pouvoir. Au contraire, le gouvernement afghan se base sur les aides des organisations internationales. Il considère que l’Afghanistan a besoin de cette présence de troupes étrangères. Cela lui permet de se développer au niveau économique et politique. Le gouvernement croit en l’alliance avec les Etats-Unis.

Cependant, le processus de paix manque de cohérence, le gouvernement afghan est exclu.

Quelle a été la portée des élections présidentielles du 28 septembre?

Deux principaux candidats se sont présentés pour ces élections. L’actuel président afghan, Ashraf Ghani, et son chef de l’exécutif, Abdullah Abdullah.

Les deux hommes politiques ont chacun leur tour annoncé leur victoire. La situation devrait donc se muer en un conflit entre les deux camps: lorsqu’un des deux candidats va gagner, l’autre rejettera les résultats. Il s’agit du même problème qu’en 2014. Les deux mêmes candidats revendiquaient la victoire. Les Etats-Unis sont donc intervenus. Ils ont partagé le pouvoir en deux.

Durant les cinq années suivante, il n’y a eu aucune coordination entre les deux et le système s’est bloqué. Depuis, la situation du pays ne fait qu’empirer.

En 2014, davantage de personnes ont participé aux élections qu’en 2019. Les situations économiques, sociales et politiques se sont, elles aussi, dégradées. Aujourd’hui, les deux parties rejettent l’idée de reproduire cette situation.


« Si ces pays se coordonnent et souhaitent réellement une paix durable en Afghanistan, nous y arriverons. »


Ce sont les quatrièmes élections présidentielles depuis la chute des talibans en 2001. Les élections du 28 septembre n’ont toujours pas rendu leur verdict.

La commission électorale d’Afghanistan annonce leur publication pour le 14 novembre. L’abstention est apparue comme la plus grande difficulté. Neuf millions de personnes sont inscrites, et seulement deux millions sont allées voter.

Cette situation découle de l’insécurité omniprésente en Afghanistan. Les talibans ont attaqué plusieurs bureaux de votes. L’insécurité perdure depuis 40 ans.

Selon l’ONU, plus de 20 groupes terroristes sont enregistrés et se battent contre le gouvernement afghan, tuent des civils, des personnes innocentes. Malgré un processus de paix, les combats continuent. D’après les Etats-Unis, l’Afghanistan est l’un des pays les plus meurtriers en 2018, devant la Syrie et le Yemen. C’est un réel problème pour la population.

Il y a aussi d’autres challenges. La fraude et la corruption amplifient la défiance de la population vis-à-vis de la classe politique. Il n’y a aucune transparence.

copyright Muhammed Muheisen

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Quel est l’impact de cette instabilité sur l’émigration?

Dans les quatre dernières décennies, des millions de gens ont quitté le pays à cause des violences.

Plus de 7 millions de réfugiés afghans sont demandeurs d’asile. 90 % d’entre eux vivent au Pakistan et en Iran.

Le gouvernement essaye donc de retenir cette jeune génération. C’est essentiel pour le bon développement du pays. De plus, leur situation est très mauvaise dans certains pays. Des millions d’afghans n’y sont pas enregistrés. Certains vivent dans des camps, n’ont pas accès à l’éducation, aux soins médicaux, aux besoins vitaux. Parfois, les relations sont tendues entres les réfugiés et les populations locales ainsi qu’avec la police.

Quel est pour vous, le meilleur chemin pour restaurer la paix ?

Je pense que la guerre prendra fin quand les deux camps (le gouvernement afghan et les talibans) négocieront ensemble, avec l’aide des Etats-Unis.

Le gouvernement afghan fait entièrement partie de cette guerre. Des centaines de milliers de civils et des milliers de soldats afghans ont été tués.  Les talibans refusent les négociations avec le gouvernement afghan. Ils ne négocient qu’avec les Etats-Unis.

Par ailleurs, nous sommes en conflit depuis quatre décennies. Pour avoir un pays en paix dans le futur, il faut une coopération régionale et internationale. Certains pays ne sont pas honnêtes dans le combat contre les terroristes en Afghanistan. Tous ces pays ont des intérêts là-bas. La position du pays est très stratégique. Il y a une grande compétition entre les grandes puissances (Chine, Russie, Iran, Etats-Unis). Si ces pays se coordonnent et souhaitent réellement une paix durable en Afghanistan, nous y arriverons.

Nous n’avons pas encore évoquer les médias, pourriez-vous me dire quelle est la situation?
 
Les médias renaissaient en Afghanistan après la chute des Taliban en 2001 ; aujourd’hui le pays a des centaines de publications, une douzaine de stations de télé et de radio ainsi que plusieurs agences d’informations.
 
La croissance rapide du média est un grand accomplissement pour le gouvernement mais les journalistes afghans paient un prix élevé pour un tel development.
 
Selon Reporters Sans Frontières, l’Afghanistan était le pays le plus mortel du monde pour des journalistes en 2018.
 
Les journalistes sont régulièrement battus, menacés et tués par des bombardments de tous les côtés dans la guerre — des insurgés, des fonctionnaires du gouvernement, des élus locaux et parfois des forces étrangères.
 
La censure est un autre défi pour les journalistes en Afghanistan. Le phénomène existe mais il est difficilement quantifiable.
 


Articles d’Hafiz Ahmad Miakhel