Avis aux filles : Ça craint de sortir avec le footballeur Samuel Eto’o Fils

Samuel Eto’o Fils (Photo tirée par eurosport.fr)

Samuel Eto’o Fils (Photo tirée par eurosport.fr)

Au Cameroun, la loi du plus puissant est toujours la meilleure devant la justice. Avec beaucoup d’argent et surtout du pouvoir, on peut envoyer qui on veut en prison. Paul Biya qui préside aux destinées de ce pays tropical depuis trois décennies montre lui-même l’exemple de cet arbitraire judiciaire en mettant systématiquement à l’ombre ses adversaires politiques les plus résolus. Cependant, cette pratique qui est aussi répandue que la corruption qui gangrène le Cameroun n’épargne pas les citoyens ordinaires dans leurs rapports avec la police et la justice. Dernière victime en date : la dénommée Hélène Nathalie Séraphine Koah, une jeune femme de 27 ans, employée de Camair-Co, la compagnie aérienne du cru. Pour avoir pris la mauvaise décision de reprendre sa liberté vis-à-vis de son amant de sept ans, le célèbre footballeur Samuel Eto’o Fils, 33 ans, elle a été placée en garde à vue.

Peu avant de se rendre au Brésil où l’équipe nationale camerounaise dont il est le capitaine a fait une entrée chaotique dans la coupe du monde, le sociétaire de Chelsea, club mythique de la Premier League, le championnat d’Angleterre basé à Londres, a en effet ordonné à la police de Yaoundé de punir son ex-maîtresse qui désormais ignore ses multiples sollicitations.

Il y a une dizaine de jours, au petit matin alors que celle-ci rentre d’une virée nocturne avec des copines, elle est cueillie par des policiers qui l’emmènent sans coup férir et la jettent pour trois jours dans une sombre cellule. « Une séquestration en règle », dénonce la victime. Dans la foulée, les agents lui confisquent son véhicule et son passeport. Ils lui font aussi savoir qu’elle pourrait bientôt perdre son travail.

Lorsqu’elle leur demande ce qu’il lui est reproché, elle s’entend dire que Samuel Eto’o Fils qui est l’un des professionnels du sprint derrière le ballon rond les mieux payés du monde lui réclame beaucoup d’argent, jusqu’à 200 millions de francs CFA (304 000 Euros). Une somme qu’elle aurait détournée de sa vraie destination, expliquera laconiquement plus tard, Me Elame Bonny Privai, Avocat au Barreau du Cameroun et conseil du footballeur, selon lequel son client a déposé plainte pour abus de confiance.

Cependant, réagi Mlle Koah, si M. Eto’o s’est montré généreux tout au long de leur longue liaison, en la couvrant de cadeaux et en l’invitant dans ses luxueuses propriétés européennes, elle ne lui a jamais servi d’intermédiaire dans quelque transaction financière que ce soit. Elle serait tout simplement victime de la jalousie maladive du richissime footballeur qui supporterait mal que son « jouet de luxe », comme il l’appelait, lui échappe.

« Lorsque j’ai émis le besoin de le quitter, il s’est montré vraiment très violent. Avec des expressions du genre : « excuse-moi, c’est moi qui t’ai faite, c’est moi qui vais te défaire. Tu veux me quitter aujourd’hui parce que tu as déjà un travail, tu as forcément des hommes qui te tournent autour. Ça ne se passe pas comme ça. Moi quand je sors avec une fille et qu’elle décide de partir, elle me remet tout », raconte-t-elle dans une interview au journal camerounais La Météo.

Les policiers qui auraient reconnu qu’il s’agit d’une « affaire de fond de culotte » dans laquelle ils auraient reçu des « ordres venant d’en haut » lui auraient d’ailleurs conseillé d’aller faire acte de contrition devant Seigneur Eto’o Fils, dans l’espoir d’obtenir son pardon.

Cependant, c’est sur le terrain judiciaire et sous des cieux plus égalitaires qu’elle entend affronter l’homme qui lui promet l’enfer. Après avoir découvert avec horreur sur les réseaux sociaux des photos nue d’elle postées depuis Londres où évolue Samuel Eto’o Fils, elle a déposé deux plaintes à Londres et à Paris. La première pour « menaces sous condition, violence, et tentative de viol », et la seconde pour « publication de photos obscènes, atteinte à la pudeur ». On sait qu’en occident, le statut social ne pèse pas grand-chose devant la justice, contrairement au Cameroun. Le chanteur Longuè Longuè, très célèbre au Cameroun pour son Makossa engagé, qui a été condamné fin 2010 par la Cour d’assise de Bordeaux à dix ans 10 ans de prison ferme pour viol sur mineure de 16 ans, en sait quelque chose. Les lendemains de la coupe du monde pourraient ainsi être difficiles pour Samuel Eto’o Fils.

Journalistes réfugiés, le combat continuel : « Il faudrait une politique d’écoute »

À l’occasion de la Journée Mondiale du Réfugié 2014, René Dassié, journaliste d’origine camerounaise réfugié en France depuis 2004 (cliquez ici pour écouter son historie – audio), fait le point sur la situation de la liberté de la presse au Cameroun ainsi que sur la condition des professionnels de l’information en exil en France.

Propos recueillis par Lisa Viola Rossi (lisaviola.rossi @ maisondesjournalistes . org )

atangana

René Dassié et Michel Thierry Atangana (1er mars 2014)

Après dix ans d’exil en France, vous ne pouvez toujours rentrer au Cameroun. Pourquoi ?

Aujourd’hui on peut publier dans un journal sans condition, mais après la publication on peut être soumis à des pressions de toutes sortes, à l’heure qu’il est beaucoup de journalistes camerounais continuent à être persécutés. Dernièrement, il y a 2 ans, l’un d’entre eux est décédé en prison […] Il y a également une pression économique sur les médias. Ils ne  reçoivent pas la publicité des entreprises : elles ont peur de recevoir des redressements fiscaux de la part de l’Etat […]

Ecoutez la réponse intégrale :

 

Est-ce que vous pouvez continuer vos activités professionnelles et militantes ici en France en tant que journaliste réfugié ? 

Je suis diplômé de Sciences Po Paris, mais malgré cela je n’arrive pas à trouver du travail. Les entreprises de presse quand je leur présente mon CV ne comprennent  pas ce qu’est le statut de réfugié politique […]. Le journalisme est la seule chose que je sais faire : donc si la situation se poursuit comme cela, peut-être que j’envisagerais de quitter la France pour aller dans un Pays où les étrangers diplômés sont mieux accueillis. […] Récemment en enquêtant sur le cas de Michel Thierry Atangana, j’ai constaté qu’au Cameroun il y a beaucoup de prisonniers politiques. J’ai donc mis en place avec des amis un comité de libération de ces prisonniers. […] Ce combat, c’est une façon aussi pour montrer notre reconnaissance au Pays qui nous a vu grandir. […]

Ecoutez la réponse intégrale :

 

Si vous aviez la chance de rencontrer un chef d’État ou un membre du gouvernement français et / ou européen, quel sujet concernant la condition des reporters réfugiés aimeriez aborder avec lui ?

Les journalistes réfugiés sont des personnes qui ont beaucoup d’expérience, de savoirs et de savoirs-faire, ils peuvent aussi apporter du sang neuf dans l’Etat qui les a accueilli : tout ce qu’ils ont appris ailleurs, ils peuvent s’en servir ici. […]. Il faudrait une véritable politique d’écoute et ensuite d’insertion.  Il faudrait nous donner la chance de montrer notre reconnaissance aux Etats qui nous accueillent. […]

Ecoutez la réponse intégrale :

René Dassié reporter au Messager, Cameroun, avec David Sasson ancien ambassadeur d’Israël à Yaoundé

 

Affaire Marafa Hamidou Yaya : les sorciers noirs sortent de l’ombre

[Par René DASSIE]

Image tirée par Agence Ecofin

Marafa Hamidou Yaya. Image tirée par Agence Ecofin

Après les révélations de l’ex-prisonnier Michel Thierry Atangana sur la popularité aux États-Unis de Marafa Hamidou Yaya, l’ancien ministre camerounais de l’Administration condamné à 25 ans de prison pour des détournements de fonds qu’il a toujours niés et considéré par la communauté internationale comme un prisonnier politique, on se doutait bien que les francs-tireurs du régime de Yaoundé sortiraient de l’ombre pour réagir. Et ils n’ont pas tardé : la romancière Calixthe Beyala et un lampiste exilé en Amérique se sont relayés dans les médias pour répandre, à force de calomnie et de diffamation, leur venin sur le célèbre pensionnaire du Secrétariat à la Défense de Yaoundé.

La récente sortie de Calixthe Beyala, romancière anciennement célèbrene surprend que ceux qui pensent à tort que son engagement désintéressé en faveur des droits de l’homme se poursuit encore. En réalité, l’auteure de La plantation, roman polémique dans lequel elle prend la défense des fermiers blancs victimes de la redistribution des terres orchestrée par le président Robert Mugabe, se serait inscrite depuis longtemps chez ces panafricanistes alimentaires qui écument les plateaux de télé chaque fois que la moindre critique est émise à l’endroit des Africains ou d’un dictateur du continent pour crier leur rage feinte, inhibant du même coup toute amorce d’autocritique chez les concernés. Le nouveau pouvoir ivoirien l’a accusée d’avoir marchandé son activisme bruyant en faveur du président déchu Laurent Gbagbo et une procédure judiciaire avec commission rogatoire a été initiée contre elle pour « recel de fonds volés ou détournés et blanchiment de capitaux ». On la sait à tu et à toi avec le Président Paul Biya. Chacun le sait: c’est socialement sécurisant d’avoir des amis riches et puissants.

Qu’elle vienne de la sorte déclarer sur la chaîne privée camerounaise Canal 2 que c’est M. Marafa qui organisait la fraude électorale au Cameroun participe aussi d’une stratégie de contre-attaque face à la popularité grandissante de l’ancien ministre qui, depuis sa prison, continue, par une correspondance régulière, à se préoccuper de l’avenir de son pays. Il s’agit manifestement d’une tromperie.

Pour rétablir les faits, il convient de rappeler le rôle joué par Marafa Hamidou Yaya dans le processus électoral camerounais. Après une longue carrière à la Société nationale des hydrocarbures (SNH) et un passage à la Présidence de la République comme conseiller spécial, puis secrétaire général, celui-ci ne devient ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation que fin août 2002. C’est-à-dire dix (10) ans après la première élection multipartite camerounaise, celle de 1992.

On sait d’ailleurs dans quelles conditions il débarque dans le processus électoral: il doit rattraper in extremis le fiasco des élections couplées, municipales et législatives, de 2002. Le ministre Ferdinand Koungou Edima s’est montré complètement défaillant, et des départements entiers n’ont pas reçu de bulletins de vote, tandis que d’autres se sont retrouvés avec des cartons qui ne leur étaient pas destinés. L’élection a été reportée le matin du vote. Les observateurs de la vie politique camerounaise, depuis le retour au multipartisme, savent qu’on frôle alors une crise et que, le contexte électrique aidant, la paix sociale est menacée. Il faut en urgence un pompier. M. Marafa, encore Secrétaire général de la Présidence de la République, se voit déléguer le rattrapage du scrutin : il a dix (10) jours pour y parvenir. S’il réussit son coup, ses proches savent qu’il y laisse des plumes. Épuisé par le manque de sommeil, il manque de peu d’y passer.

Dans sa lettre ouverte adressée à Paul Biya moins d’un mois après son arrestation mi-avril 2012, il fait savoir au Président que bien qu’il ait toujours été loyal à son égard, il n’a jamais abdiqué son indépendance d’esprit et sa liberté de parole. De sorte qu’après la présidentielle de 2004, il lui avait rappelé que, le septennat en cours étant son dernier mandat, il fallait se mobiliser pour le succès des «grandes ambitions (…) afin que votre sortie de la scène politique se fasse avec fanfare, que vous jouissiez d’un repos bien mérité, à l’intérieur de notre pays». De là à dire qu’il fut à la manœuvre pour prolonger le séjour du Président Biya à la tête du pays, c’est prendre des vessies pour des lanternes.

Le lampiste de Boston. S’il ne traitait pas de sujets graves engageant la vie et l’honneur d’un homme, on ne se serait pas attardé outre mesure sur le texte écrit avec la tonalité, le vocabulaire et l’argumentaire d’une conversation de bistrot par un Camerounais qui se présente par ailleurs comme un professeur de lettres vivant aux États-Unis.

Allant plus loin que la romancière parisienne, celui-ci accuse M. Marafa d’avoir rempli les prisons camerounaises et d’être le favori intéressé des occidentaux dans la course successorale à la tête du Cameroun.

Il convient à ce sujet de rappeler qu’au Cameroun, contrairement à d’autres pays, la police et la gendarmerie ne font pas partie du ministère de l’Administration du territoire, mais relèvent d’entités ministérielles autonomes rendant compte directement au chef de l’État (respectivement la Délégation Générale à la Sûreté Nationale et le secrétariat d’État à la Défense, anciennement Délégation Générale à la Gendarmerie Nationale), et que M. Marafa n’a été ni Délégué général à la Sûreté Nationale (police) ni Secrétaire d’État à la Défense (gendarmerie), encore moins juge aux ordres de l’exécutif ou ministre de la Justice. Comment aurait-il donc pu exercer des attributions qui ne relevaient pas de son domaine de compétence? À l’opposé, l’honnêteté commande de constater qu’il n’a pas ménagé ses efforts pour moderniser la gestion du Cameroun. La décentralisation du territoire par exemple porte l’encre indélébile de sa signature.

Si l’on l’apprécie M. Marafa, c’est que sa personnalité et sa probité morale en imposent.
Et la comparaison avec des personnages comme Jean Marie Pougala, « géostratège » autoproclamé, confus et douteux, qui écrit comme il parle avec le même langage approximatif et traite Nelson Mandela de traître, tient de la plaisanterie de mauvais goût.

Tous ceux qui ont pu le voir, même en prison, comme Dominique Sopo, économiste et ancien président de Sos Racisme, ont tout de suite perçu la dimension d’homme d’État de M. Marafa. Les Camerounais sont un peuple mature et savent distinguer le bon grain de l’ivraie. Si aujourd’hui, toutes ethnies et confessions religieuses confondues, ils adhèrent à sa vision d’un pays sûr et prospère, c’est sans doute parce qu’ils comprennent, en considérant son parcours et en lisant les tribunes qu’il leur offre depuis sa cellule comme des lampes pour les éclairer sur leur avenir, qu’il se place largement au-dessus du lot et sait faire abnégation de sa propre personne pour s’occuper des problèmes bien plus importants de ses deux dizaines de millions de concitoyens. C’est effectivement comme si la séquestration dans une zone de non-droit avait libéré une parole indispensable, trop longtemps contenue. L’histoire de la vie des nations montre que les réformateurs les plus efficaces sortent souvent du sérail. L’actuel président du Sénégal par exemple, Macky Sall, a été tour à tour ministre et Premier ministre d’Abdoulaye Wade avant de passer à l’opposition et de ravir la présidence de la République à son ancien mentor, à l’issue d’un scrutin électoral exemplaire.

Présenter M. Marafa comme le « bon valet » qui irait brader son pays aux occidentaux en échange de leur soutien traduit une méconnaissance totale de la géopolitique actuelle. Confrontés à une crise économique qui perdure et régulièrement critiqués pour leur passé colonialiste, les Etats occidentaux n’ont aucun intérêt à voir émerger en Afrique des tyrans incompétents qui sèmeraient le chaos, détruiraient des vies humaines et leur enverraient des vagues de réfugiés et exilés économiques qu’ils ne savent plus gérer. Cela coûte cher à l’État français par exemple, d’avoir à intervenir au Mali pour sauver les institutions menacées par une rébellion djihadiste ou d’aller en Centrafrique stopper une guerre d’épuration ethnico-religieuse déclenchée dans la confusion d’un coup d’État militaire. C’est-à-dire que des pays africains politiquement stables et économiquement viables arrangeraient les affaires des pays développés. Eu égard à leur longue expérience de la démocratie, les dirigeants de ces pays savent qu’en politique, l’homme providentiel n’existe pas. Seuls comptent le projet et la capacité à le défendre. M. Marafa n’a sur ce plan jamais demandé à personne de l’installer au pouvoir. Son souhait a toujours été qu’on aide son pays à s’installer dans la modernité et le développement.

Qu’on continue à l’attaquer aujourd’hui, après lui avoir collé une affaire – dans laquelle le procureur de la République a lui-même reconnu qu’il n’avait aucune responsabilité – n’est que la suite logique d’une opération de diabolisation qui a commencé bien longtemps avant son arrestation. Au Sénégal, Macky Sall fut accusé de blanchiment d’argent avant de bénéficier d’un non-lieu. Cela ne l’empêcha pas d’être ensuite élu président par un peuple qui avait su garder sa lucidité.

France-Rwanda : relations en dents de scie

[Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais]

Le 7 avril de chaque année, date-anniversaire du génocide rwandais, en 1994, le « Kwibuka » (se souvenir, en français) prend les dimensions d’une grande journée historique, où se mêlent sentiments de douleur et volonté de renforcer le processus de catharsis. Lors du 20e anniversaire cette année, le président Kagamé en a profité pour désigner les « complices » de cette tragédie. Parmi les coupables : la France, la Belgique et la communauté internationale.

Le 7 avril 2014, journée officielle de commémoration de Kwibuka20 (se souvenir), au stade Amahoro, où a eu lieu le discours du président Paul Kagame.  [Photo tirée par Pscholastiquemukasonga.net]

Le 7 avril 2014, journée officielle de commémoration de Kwibuka20 (se souvenir), au stade Amahoro, où a eu lieu le discours du président Paul Kagame.
[Photo tirée par Pscholastiquemukasonga.net]


Ce n’est pas la première fois – c’est devenu une rengaine – que la France est pointée du doigt par le Rwanda pour sa collaboration, supposée, avec les génocidaires hutus. Depuis, les relations entre Kigali et Paris se sont brouillées, connaissant des moments de répit et d’autres de tensions extrêmes, jusqu’à dicter, en 2006, la rupture des relations diplomatiques.
Qu’en est-il au juste ? Depuis vingt ans, selon les circonstances, on assiste toujours au même scénario : le Rwanda accuse, la France nie en bloc. De part et d’autre, on s’est même employé à démontrer la « vérité », à travers les commissions d’enquête parlementaire. Apparemment, rien n’y a fait. L’opacité sur des faits majeurs du dossier est restée intacte, tel que l’assassinat du président hutu Habyarimana, dans l’avion détruit par un missile, la veille du génocide, sous le ciel de Kigali. On considère cet acte, auquel on associe aussi la main de la France, comme l’élément déclencheur du génocide.

Paul Kagamé [Photo tirée par yfcrwanda.com]

Paul Kagamé [Photo tirée par yfcrwanda.com]

Dans le livre « La nuit rwandaise. L’implication française dans le dernier génocide du siècle », de Jean-Pierre Gouteux, paru en 2002, l’auteur enfonce le clou : «  Ainsi, les enfants des écoles apprendront que Mitterrand est le président sous le règne duquel la République française a soutenu un Etat génocidaire ».
Toutes ces affirmations (sans preuves) appellent au moins trois questions essentielles : les militaires français étaient-ils présents au Rwanda avant et pendant le génocide ? Comment ont-ils participé au génocide ? Les relations entre le Rwanda et la France finiront-elles par s’apaiser ?
Les militaires français étaient présents à Kigali, dans le cadre de vieux accords de coopération signés, en 1962, entre le premier président rwandais Kayibanda et le général de Gaulle. Ils étaient là à la demande du président Habyarimana pour former l’armée rwandaise, en lutte contre le FPR (Front Populaire Rwandais), aujourd’hui au pouvoir à Kigali. Arrivés au Rwanda alors que le génocide était déjà en cours, les militaires de l’opération « Turquoise » pouvaient-ils opérer au grand jour ? Sur tout cela, le doute plane. Quant aux relations, en dents de scie, entre la France et le Rwanda, les derniers développements du dossier laissent penser que l’on est encore loin de la lune de miel entre les deux protagonistes.
Au fait, quand le président Kagamé, qui a renoncé à apprendre le français, assena dans la langue de Molière, le 7 avril, cette formule : « les faits sont têtus », ce n’était pas pour amuser la galerie. C’était plutôt une façon de dire, avec force, que la France fut complice du génocide rwandais.

Congo, le viol est devenu banal : Chouchou Namegabe à l’Oeil de l’exilé

[Propos recueillis par Larbi GRAÏNE]

Mme Chouchou Namegabe qui se définit comme journaliste « formée sur le tas » se bat depuis des années pour mettre fin au viol des femmes en République démocratique du Congo (RDC). Elle a crée 26 clubs radiophoniques pour initier les femmes rurales au journalisme radio à même de leur permettre de répercuter la voix des victimes. Elle dénonce le silence des médias internationaux sur cette question. Nous l’avons rencontrée à Bordeaux lors de la cérémonie de la remise du prix Albert Londres le 12 mai dernier. Entretien.

Photo par afemsk.blogspot.fr

Photo par afemsk.blogspot.fr

L’Œil de l’exilé – Vous dénoncez le viol sur les femmes utilisé comme arme de guerre, selon vous qui en sont les auteurs ?

Dans la majorité des cas, les viols sont commis par les FDLR (Forces démocratiques et de libération du Rwanda). Ces troupes sont celles-là mêmes qui avaient commis le génocide du Rwanda. Elles avaient été débarquées au Congo avec armes et munitions avec la bénédiction de la communauté internationale. Ceux qui usent de violence comme arme de guerre contre les femmes ont des idées derrière la tête : pousser la population à quitter les endroits qui regorgent de minerais ou qui renferment des terres fertiles. Derrière cette extermination par le viol de toute une communauté, il y a une cause économique profonde.
Les guerres sont connues comme étant des moments où explosent les viols, est-ce à dire que dans votre pays ces viols présentent quelque chose de spécifique ?
Absolument. Il ne s’agit pas seulement de viol. Si c’était du viol uniquement on n’aurait pas eu recours à la destruction du vagin de la femme. Au début, je pensais que les militaires commettaient ces viols pour assouvir un désir sexuel comme cela arrive en période de guerre, mais ce n’est pas le cas. Les témoignages que nous recueillons sont horribles. Les violences s’accompagnent d’atrocités à premières vues incompréhensibles. On procède de la sorte, pas pour tuer. Après avoir commis leur forfait, les soldats introduisent des branches d’arbre dans le vagin de ces femmes jusqu’à les faire hurler de douleur, ils y introduisent aussi de l’essence et mettent le feu jusqu’à brûler l’utérus. Ensuite ils éteignent le feu avant de laisser leurs victimes se tortiller dans leurs blessures. Le viol est utilisé comme technique de stérilisation pour détruire l’origine même de la vie, on va jusqu’à boucher l’orifice par lequel l’enfant vient à la vie. Des mères de familles de trois ou quatre enfants ont subi le même sort. Pis, elles voient leurs gosses abattus, découpés en morceaux avant d’être obligée d’en manger la chair. Ces actes abjects visent à punir par le biais des femmes les futures générations. On viole même les bébés. Une petite fille qui vient de naître, qui ne connait même pas ce qu’est la vie, on l’a détruit. C’est ignoble, incompréhensible. Et cela dure depuis 20 ans. Des milliers de femmes ont subi ces viols. D’après les dernières statistiques officielles, en moyenne quatre femmes par jour subissent des agressions sexuelles. Vous savez, il n’y a pas d’établissements psychiatriques à même de prendre en charge ces victimes et je me demande quel sera l’avenir de cette population.
Que font les autorités face à ces énormités ?
Les autorités disent qu’elles sont conscientes du problème. Mais la population n’est pas protégée. Il y a plusieurs groupes armés qui opèrent à l’est de la république démocratique du Congo (RDC, NDLR). On en a identifié 36 à peu près. Parmi eux, il y a des groupes armés étrangers et des milices locales qui font la même chose à cause de l’impunité. Mais la majorité de cas de viol, est le fait des groupes armés étrangers. Tout le monde se tait, c’est une question taboue, même si les victimes commencent à parler, à dénoncer en faisant du bruit dans les médias. Il y a une grande banalisation qui s’est installée autour de la question. Finalement au Congo, ce n’est plus considéré comme un crime. A cause de l’impunité, les civils imitent désormais les groupes armés et en viennent à perpétrer la même violence. Pourtant la grande force des Nations-unis dépêchée au Congo (l’ancienne Monuc, rebaptisée Monusco (Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo, NDLR) avait en 2010 un effectif de 17 000 hommes. Je ne comprends pas comment cette grande force si bien équipée et si professionnelle, si je puis dire, n’a pas su arrêter ce fléau.

Qu’en est-il de la police et des services de sécurité congolais ?
Comme vous le savez, il y a eu à l’est de la république démocratique du Congo plusieurs guerres à répétition, les rebelles avaient occupé des territoires, ce qui a fait que le pays avait été coupé en plusieurs morceaux. Il y a eu des moments où les autorités ont perdu le contrôle de la région orientale du Congo à cause de cette occupation. Des armées étrangères s’y déployaient dont la rwandaise, l’ougandaise, la burundaise, etc. Au final, la guerre au Congo a impliqué 11 pays, qui sont en fait tous les pays limitrophes. Il y a des territoires qui sont contrôlés par des milices, la police et l’armée n’y sont pas présentes, c’est pourquoi la population est vouée à son triste sort. Elle n’a personne pour la protéger. S’y ajoute le fait que l’armée congolaise est constituée d’un mélange d’éléments divers venus de partout. Il y a eu brassage, mixage, et intégration des rebelles et des violeurs d’hier, tous ces gens perpétuent ces crimes.

Vous avez donc créé une association qui regroupe les femmes des médias pour briser l’omerta qui pèse sur ces violations des droits humains…
Oui, nous avons conscience cependant que nous ne pouvons faire le travail du gouvernement. Notre rôle est de faire passer l’information. En tant que journaliste, on dispose de ce pouvoir. On a réfléchi à comment faire bénéficier ce pouvoir aux femmes pour faire entendre leurs voix. On leur a donné la parole et tendu le micro. Nous sommes toutes des journalistes formées sur le tas, faute d’école de formation en journalisme viables et professionnelles. On développe cependant des techniques de formation et de renforcement de nos capacités entre nous-mêmes. On profite des opportunités qui se présentent. Au cas où des journalistes sont de passage, nous organisons avec eux des stages au profit de nos journalistes apprenties. Nous travaillons surtout avec des femmes vivant en milieu rural car c’est à ce niveau qu’il y a beaucoup de problèmes. Notre objectif est de faire d’elles les porte-voix des victimes, et de leur faire jouer le rôle de relais auprès des autres femmes. Elles sont regroupées dans des noyaux clubs d’écoute, et elles reçoivent des cours sur toutes les thématiques possibles comme le journalisme, les droits humains, la démographie, la bonne gouvernance. La première chose qu’on a faite pour elles, c’est leur faciliter l’accès à l’information. On s’était rendu compte que la radio était l’apanage de l’homme. Les femmes n’y avaient pas le droit. Nous les avons dotées d’un poste récepteur car une personne informée n’est pas d’un même niveau qu’une personne qui ne l’est pas. Aujourd’hui ces femmes peuvent approcher les autorités. Elles partagent l’information, écoutent, échangent avec les autres.

Pourquoi avoir choisi la radio ?
C’est l’unique moyen que nous avons là-bas. La presse écrite n’y est pas très développée, vu que la majorité de la population est analphabète, il y a plus de 80 % de gens illettrés. Nous produisons des émissions radio, et nous payons pour qu’elles soient diffusées, c’est la voix des femmes que nous portons très loin.

Vous avez souligné l’aspect programmé, planifié de ces violences sur les femmes, à qui exactement vous faites allusion ?
Je pense que la responsabilité des pays voisins et des grandes compagnies est engagée. Vous pouvez vérifier sur internet en allant sur la bourse des matières premières, le Rwanda était le premier exportateur du coltan, lequel est le minerai qui sert à la fabrication des composants électroniques, notamment dans la téléphonie. Ils utilisent le viol comme arme de guerre afin de décimer toute une communauté et s’accaparer des ressources minières que renferme son territoire. Il y a un rapport qui a été publié par les experts des nations-unies qui détaille l’identité de ces compagnies. Cela dit, je me demande pourquoi les médias internationaux se murent dans le silence. Ils n’évoquent plus ce fléau qui détruit le Congo, alors qu’il s’agit d’un génocide planifié. Le viol a été décrété par l’ONU comme un crime contre l’Humanité. Plusieurs résolutions sur la lutte contre les sévices sexuels ont été adoptées par l’organisme onusien. Mais on peut regretter le fait qu’elles ne soient pas contraignantes. Malheureusement, on ne voit aucune action venir arrêter tout cela. Si les médias en parlaient, si une documentation importante se constituait là-dessus, on s’attaquerait à la vraie cause, car il faut une investigation sérieuse, bien fouillée, à même de changer les politiques.

La Kabylie est-elle encore algérienne ?

[Par Larbi GRAÏNE]

Photo par Nolasco promenade.en.kabylie.over-blog.com

Photo par Nolasco promenade.en.kabylie.over-blog.com

Dans leur analyse de l’évolution de la situation politique en Algérie, la plupart des observateurs et autres spécialistes qui tentent de décrypter la réalité de ce pays ignorent ou feignent d’ignorer pour des raisons idéologiques, sans doute, l’importance de la poussée du mouvement nationalitaire en Kabylie sous l’impulsion du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), un parti qui s’est doté, avant même qu’il en vienne à prêcher le séparatisme, d’une instance exécutive : le gouvernement provisoire kabyle (GPK) que dirige en exil Ferhat Mehenni. Seules la reconduction d’un président invalide dont on se plait à donner en spectacle la maladie et l’attitude des différentes factions de l’armée vis-à-vis de cette reconduction semblent ainsi retenir l’attention de la plupart des analystes. Et pourtant un événement majeur vient de se produire en ce 27 avril 2014, à la veille même où Bouteflika devait prêter serment sur un fauteuil roulant et déclamer un passage renouvelant son engagement à défendre l’unité nationale. Des milliers de personnes ont défilé dans les rues de Tizi-Ouzou la capitale de la Kabylie pour réclamer l’autodétermination pour le pays kabyle. Ainsi les manifestants ont brandi des pancartes en faveur du GPK et du MAK et ont crié à tue-tête leur refus que Bouteflika soit leur président. Cette manifestation qui a drainé une foule des grands jours, a été organisée également pour protester contre la répression de la marche traditionnelle célébrant le Printemps berbère du 20 avril 1980 à laquelle a appelé une semaine auparavant ce même MAK ainsi que quelques anciennes figures du moribond Mouvement culturel berbère (MCB)

Qui est derrière le MAK ?
Pour certains bons esprits, la réponse est toute trouvée, cette organisation séparatiste ne peut être que l’œuvre de la CIA, des services secrets israéliens ou français car il n’est pas aisé de nommer l’innommable dans un pays nourri à un nationalisme hanté par une guerre traumatique qui a mis fin à 130 ans d’occupation française. On a affaire à un pays non seulement nourri au nationalisme mais aussi aux fantasmes du néocolonialisme qui rejettent la responsabilité à l’ancien colonisateur, le hizb fransa, (parti de la France), souvent assimilé aux Berbères.
S’il y a bien une entité en Algérie qui soit très dépendante de l’étranger c’est bien la bourgeoisie parasitaire, appelée aussi compradore. Organiquement liée aux multinationales, cette bourgeoisie s’occupe uniquement de l’importation de produits finis, n’ayant à proposer aucune production, ni postes d’emploi (1). Dans les entreprises pétrolières du Sud, l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) totalement inféodée aux pontes du système, s’interdit toute incursion à l’effet de syndiquer les travailleurs. Cette bourgeoisie des containers fait fructifier ses affaires en faisant des placements à l’étranger généralement concentrés dans l’immobilier. (Quelques noms nous sont connus : Cherif Rahmani, Abdelmoumène Khalifa, Chakib Khelil et Amar Saadani). Généralement ce sont les représentants civils de la bourgeoisie compradore, qui sont ainsi donnés en pâture aux médias. Le noyau dur formé par pantouflage, terme qui désigne en France « la situation trouvée dans le secteur privé par un militaire ou un fonctionnaire issu de l’Ecole polytechnique » est quasi invisible. Le scandale de la corruption qui a éclaboussé la compagnie des hydrocarbures, Sonatrach, donne un aperçu sur les ramifications internationales du dépeçage de l’économie algérienne. Italie, France, Hong Kong, Luxembourg, Syrie, Canada, Singapour, Emirat Arabes Unis, Liban, Suisse, et nous en oublions. Enfin summum de la décrépitude de l’Etat, l’affaire de Tinguentourine dont la conséquence immédiate est la rupture du pacte avec les puissances étrangères qui jusqu’ici concédaient aux autorités militaires algériennes une certaine compétence quant à lutter contre le terrorisme international. Après cet épisode sanglant dans lequel des ressortissants étrangers laissèrent leur peau, il fut procédé à la restructuration du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) dirigé par Mohamed Mediene alias Toufik.

Octobre 88, la fausse ouverture.
Depuis les émeutes d’Octobre de 1988, auxquelles on fait remonter l’ouverture démocratique qui en fait n’en a jamais été une, l’économie algérienne subit une libéralisation sauvage qui a eu pour effet de démanteler le tissu industriel de l’Algérie. Survivant en partie grâce à l’émigration interne, la Kabylie, région montagneuse mais densément peuplée, s’il en est, accuse plus que les autres régions du pays, les contrecoups du néolibéralisme mondial. Si pendant la guerre civile la région fut en gros épargnée par le terrorisme, il n’en demeure pas moins que les autorités ont soigneusement évité un conflit ouvert avec les berbéristes du moment que ces dernières s’occupaient de livrer une guerre sans merci aux islamistes radicaux. Se déployer sur deux fronts en même temps, eût été improductif pour le pouvoir qui a donc tout fait pour que la Kabylie reste dans le calme. A cette époque le RCD avait fait le choix de s’allier avec l’armée, pensant ainsi sauver l’identité berbère et contrer l’islamisme. Le Front des forces socialistes ( FFS ) quant à lui, avait cherché à réduire l’islamisme, en s’attaquant au clan de l’armée qui a ordonné l’arrêt des élections de 1992. Mais après dix années de guerre civile, la bourgeoisie parasitaire épaulée par sa police politique a poursuivi le pillage des richesses du pays sous le label de la réconciliation nationale avec les terroristes dont elle confia la mise en œuvre à celui qu’elle vient de porter au pouvoir : Abdelaziz Bouteflika (avril 1999). Pour autant la recomposition du pouvoir en place n’apporte guère la stabilité souhaitée au pays. Deux ans après l’élection de Bouteflika, les signes d’essoufflement apparaissent. La convoitise du pétrole que ravive l’envolée des cours, alimente la tension entre les factions de la bourgeoisie compradore pour le contrôle des leviers du pouvoir. C’est la Kabylie qui devait en payer le prix. En avril 2001, à la veille de la traditionnelle commémoration du Printemps berbère, la gendarmerie tire à balle réelle sur des jeunes, déclenchant ainsi l’insurrection qui devait aboutir à l’expulsion du pays kabyle des brigades de gendarmerie et à la promotion du tamazight (le berbère) en langue nationale. Le conflit qui dura jusqu’en 2003 causa, en plus de dégâts matériels importants, plus de 100 morts et des milliers de blessés parmi la population locale, des adolescents pour la plupart. La Kabylie sembla alors rentrer dans une dissidence larvée avec le pouvoir central. Le mouvement fut inédit de par sa durée, son fonctionnement et son action qui culmina en une marche à Alger la plus importante qu’ait jamais connue, la capitale.

Les âarouch ou le discrédit des partis kabyles.
C’est dans ce contexte qu’avait surgi le MAK d’abord sous la dénomination de Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie, même si sa naissance fut couverte par le vacarme d’une rébellion massivement encadrée par les âarouch, une organisation se réclamant de la tradition tribale berbère. Ceux-ci tirent leur originalité de ce qu’ils prônent une militance moderne tout en prétendant s’inspirer de la coutume des ancêtres. D’aucuns y ont vu à tort un mouvement régressif.
L’affront fait par la gendarmerie à la population locale suscita chez elle un désir de se retrouver unie sous un pouvoir régional. C’est ainsi que les âarouch avaient pu résoudre, du moins pour un temps la contradiction entre le FFS et le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie), deux partis à base principalement kabyle qui ont pris depuis 1989 coutume de se disputer la représentativité de la Kabylie, lors même qu’ils ont vocation à être des partis nationaux. La compétition entre les deux formations kabyles a eu pour effet de neutraliser la marche vers l’avant de la Kabylie. Ayant compris cela, les âarouch ont, dès leur irruption sur la scène politique algérienne, jeté l’exclusive sur le système partisan local. Il va sans dire que les deux formations ne se remettront jamais de cette confrontation avec ce mouvement. Du reste il s’ensuivra une querelle tripolaire (âarouch-RCD-FFS) qui devait subrepticement conduire à la consumation des énergies locales, chacun affaiblissant l’autre jusqu’à l’effondrement. Souvenons-nous des locales de 2002 rejetées par les âarouch, boycottées par le RCD et jouées par le FFS. Du reste les animateurs au sein des âarouch, ont réussi en 2005 à obtenir la révocation des « indu-élus » après qu’ils eurent mené des tractations avec le gouvernement d’Ahmed Ouyahia. Aussi des élections partielles furent-elles organisées pour renouveler la composante des collectivités locales. C’est ainsi que le FFS a vu ses élus remettre leur mandat avant de les mener à leur terme. Trainés dans la boue, les partis kabyles ont connu à l’issue de cet épisode trouble un réel discrédit.

Printemps berbère contre Printemps arabe.
Les changements sociaux internationaux et nationaux ont toujours pesé sur l’organisation de la protestation en Kabylie. Pour faire pression sur le pouvoir, un parti comme le FFS, a maintes fois, recouru aux tribunes internationales ayant émergé après la chute du mur de Berlin. Le rôle de l’Union européenne et celui de plus en plus accru des Etats-Unis en tant que superpuissance, furent tenus en compte par la direction du doyen des partis de l’opposition. Le parti d’Aït Ahmed avait fait sensation en adressant, en mai 2001, en pleine ascension des âarouch en Kabylie, un mémorandum « pour une transition démocratique » au Président de la république et « aux généraux décideurs ».  Mais la Kabylie, voire l’Algérie a souvent pâti de l’imprévisibilité des événements internationaux. Alors que le régime algérien semblait pendant l’insurrection des âarouch faire l’objet d’une étroite surveillance internationale, rien ne laissait présager à ce moment-là qu’un événement considérable allait ébranler le monde occidental. Le 11 septembre 2001, Al-Qaïda attaquait les deux tours de New York, d’où du reste, il va en résulter brutalement ce fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme international, les Etats-Unis doivent reconsidérer leurs relations avec les dictatures du monde entier. Ce qui va dorénavant importer le plus pour l’ogre américain, c’est moins la promotion de la démocratie et le développement dans le monde, relégués désormais aux calendes grecques, que leur propre sécurité. C’est ainsi qu’Alger a été intégré dans le système de défense américain du Sahel. (2)
L’idée de revendiquer le droit à l’autodétermination pour la Kabylie a germé en plein de ce qu’on appelle le Printemps arabe. La chute de Hosni Moubarak, la décomposition de la Libye dont l’effondrement du régime a été accéléré par les frappes de l’OTAN, et l’explosion de la revendication amazighe (berbère) qui s’en est suivie au Djebel Nefoussa, l’officialisation de tamazight au Maroc après les grandes manifestations du mouvement du 20 février, la crise touarègue au Mali, ont achevé de signifier le caractère artificiel du monde arabe. C’est au cours de son 2e congrès qui s’est déroulé en décembre 2011 à Bouzeguene, que le MAK a adopté une résolution faisant explicitement référence au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Le 4 octobre 2013, à l’issue d’une session de son conseil national à Aït Hamdoun (Bouira), le mouvement autonomiste annonce officiellement sa transformation en parti indépendantiste, réclamant l’autodétermination. Au demeurant, pour Ferhat Mehenni, le Printemps arabe, cristallise l’implosion de ce bric-à-brac appelé monde arabe, qui représente à ses yeux une mosaïque d’Etats postcoloniaux dont les frontières tracées par le colonialisme, sont à refaire.

Islamisme et stratégie du MAK.
Après avoir réduit politiquement le Front islamique du salut (FIS), la bourgeoisie compradore souffrant d’assises populaires, s’est alliée avec le courant soit disant modéré de l’islam politique. En même temps que s’ouvrait pour ce dernier les circuits de la prébende étatique, ce courant entreprit avec l’assistance du DRS de diffuser l’idéologie islamiste dans le pays. La réislamisation s’est traduite concrètement par la fermeture des bars et l’interdiction faite aux restaurants classés d’ouvrir pendant le ramadan, chose qui fut admise jusqu’à la fin des années 80. Les étrangers non musulmans, doivent se débrouiller pour manger. Ils n’ont d’autres choix s’ils sont riches que de se rabattre sur les hôtels de haut standing mais qui pratiquent à leur grand dam des prix prohibitifs.

Ferhat Mehenni, président du Gouvernement provisoire kabyle (missionfalestine.wordpress.com)

Ferhat Mehenni, président du Gouvernement provisoire kabyle (missionfalestine.wordpress.com)

Si pendant la guerre civile des maisons closes ont baissé rideau pour des raisons de sécurité, il n’y a pas eu depuis aucune qui n’ait été rouverte. C’est une réislamisation de bazar à en juger la forme qu’elle a prise : les boissons alcoolisées sont consommées dans des débits clandestins et la prostitution se pratique dans des maisons closes clandestines. En 2008, on dénombrait, selon l’avocate Benbrahem, citée par la presse, dans la seule ville d’Alger 8000 de ces maisons de rendez vous. Mais la courbe de consommation des boissons alcoolisées en Algérie ne faiblit pas, au contraire, elle est en constante évolution. Parallèlement les espaces culturels ont diminué comme une peau de chagrin. Les salles de cinéma ont été détournées de leur vocation tandis que des librairies ont baissé rideau lorsqu’elles n’ont pas cédé leurs rayonnages au livre religieux. Aussi l’ensemble des chaines de radio et les quatre chaines de la télévision d’Etat, s’astreignent-elles à interrompre leur programme à l’heure de la prière pour diffuser l’appel du muezzin. La promotion de la tenue vestimentaire féminine avec le hidjab, se fait officieusement. Dans les administrations publiques, sur les plateaux de télévision, le voile islamique se taille subrepticement la place de l’habit normatif et conventionnel. Les prises de paroles publiques se truffent de formules coraniques de type « Macha’ Allah, Hamdou- li- El-Allah » tandis que les mémoires et les thèses universitaires, souvent quasi nuls sur le plan du contenu scientifique, sont épigraphiées et clôturées par de longues citations tirées du Coran ou des dits du Prophète Mohamed. La police, parfois la gendarmerie, n’ont eu de cesse de leur côté tout au long de ces dix dernières années de jouer aux brigades des mœurs en se spécialisant dans la répression des personnes qui oseraient durant le ramadan rompre le jeûne avant l’heure prescrite.
Dans une nouvelle retentissante au long titre incisif et ironique « L’incroyable et inimaginable histoire de l’homme qui voulait prendre une bière à Alger » l’écrivain Mohamed Kacimi, peint avec une poignante réalité une société cataclysmique où « il suffit que le jour décline pour que la Blanche se transforme en gouffre ». Après une longue absence, un Algérois retourne chez lui et se met en quête des petits bistrots d’antan qui côtoyaient de petits havres culturels tels les cinémas et les librairies, où il pouvait trouver le meilleur de la littérature. Mais à sa surprise tous les lieux où il avait passé son adolescence ont disparu sous l’effet d’une désertification de l’esprit dont on peut deviner la cause au style allusif du narrateur « Vers dix sept heures, écrit-il, et avant que les milliers de minarets ne hurlent la prière du crépuscule, les rues se vident d’un coup des filles et des femmes, déjà toutes voilées et il ne reste, collés aux murs, qu’un magma d’hommes, barbus, moustachus, ou coiffés à l’iroquoise et dégoulinant de gel, fumant clope sur clope ».
Cette réislamisation rampante réactive la rengaine anti-berbère et polarise l’angoisse sur les fantasmes liés à la conquête arabe de la Berbérie. Souvent certains titres de presse que relaye la vox populi en pays arabophone, désigne la Kabylie comme un lieu de libéralité d’où la religion est absente. Les manœuvres de la bourgeoisie compradore qui a ses représentants jusqu’en Kabylie, confortent cette imagerie en alimentant les réseaux de drogue, de prostitution et de débits de boissons alcoolisés, accordés à titre de largesses à des magnats locaux, et ce, dans le but d’annihiler toute résistance au projet de dépersonnalisation de la région. Ainsi s’éclaire la double focalisation sur le mouvement évangéliste et les procès mettant en cause les non jeûneurs kabyles durant le mois de ramadan. A vrai dire le courant islamisant ne fait que reconduire le procédé dont historiquement ont usé les conquérants levantins pour arabiser les Amazighs. Ailleurs en Algérie où l’arabisation linguistique est accomplie, on ne cherche pas à savoir si l’on jeûne où si l’on se prostitue. « Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Salah Guemriche. Cet auteur qui a mené une enquête sur l’évangélisation, montre que celle-ci concerne l’ensemble du Maghreb et du Moyen-Orient. (3)
La riposte du MAK face à ces campagnes de culpabilisation des Kabyles marque une rupture avec la tradition politique des organisations kabyles. C’est à partir des valeurs laïques que ce parti entend défendre la pratique religieuse se refusant ainsi de se laisser entrainer dans le piège de vouloir concurrencer les islamistes sur leur propre terrain. Certes d’autres formations se sont réclamées de la laïcité mais elles n’ont pas osé aller au-delà du discours, ou de la posture qui consiste à laisser leurs militants exprimer individuellement leur solidarité envers les nouveaux convertis lors des rassemblements organisés en leur faveur. On évoque même le terme de « sécularisation » au lieu de la laïcité. Ce qui permet d’articuler celle-ci à une donnée sociohistorique kabyle, à savoir que les sociétés villageoises se sont depuis la nuit du temps prises en charge par elles-mêmes en dissociant les affaires de la cité de la religion. La sécularisation en Kabylie puise sa philosophie de la locution sententielle populaire « j’maa liman » (au nom de toutes les croyances). La laïcité décrirait plutôt la réalité européenne, qui renvoie à la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
Au lieu du « nous avons le plus grand nombre de mosquées » ou du « nous nous abreuvons à l’islam de nos ancêtres », le MAK déclare respecter au nom de la laïcité, tous les citoyens kabyles qu’ils soient chrétiens, musulmans ou non croyants.

Hocine Aït Ahmed, président du Front des forces socialistes (Yawatani.com)

Hocine Aït Ahmed, président du Front des forces socialistes (Yawatani.com)

S’agissant du FFS et du RCD, en raison de l’accusation portée contre eux d’être des formations régionalistes cantonnées à la Kabylie, ils se sont bien gardés de franchir certaines lignes rouges quant à la défense des convertis. Il n’y a que le courant nationalitaire qui a pris explicitement fait et cause pour ces derniers. Au lendemain d’un raid mené en décembre 2009 contre des chrétiens kabyles par des adolescents à la Nouvelle-Ville de Tizi-Ouzou, le MAK, alors autonomiste, s’est fendu d’un communiqué pour déclarer que « c’est la rencontre de la Kabylie avec le christianisme qui poserait problème aux plus hautes autorités du pays, car renforçant l’occidentalophilie de celle-ci et son combat pour son autonomie régionale ». Les attaques contre les chrétiens sont jugées comme une incitation à susciter de la part des Kabyles des appels à davantage d’islamisation. La stratégie du MAK va consister alors à associer le combat pour l’affirmation de l’identité kabyle, – la kabylité-, avec la défense de la laïcité. A l’appel du mouvement autonomiste, des milliers de marcheurs ont défilé le 12 janvier 2010, à Tizi-Ouzou et Bejaïa pour fêter le nouvel an berbère et réclamer « l’autonomie régionale kabyle » et « dénoncer l’agression honteuse (contre les chrétiens, NDLR) et exprimer notre attachement à la liberté de culte ». Les autonomistes sont sortis renforcés des procès de convertis que ce soit à Aïn El Hammam ou à Larbâa Nath Irathen.
Face à la police des mœurs, encline à sévir contre des jeunes pour les contraindre à respecter l’observance du carême durant le mois de ramadan, le mouvement nationalitaire kabyle prône un déjeuner public de non jeûneurs à Tizi-Ouzou. On est au ramadan 2013, l’appel à défendre la liberté de conscience est entendu. Des centaines de personnes sont venues boire et casser la croûte sous les flash-photos. Une première dans le monde musulman. Tacticien à souhait, le MAK parvient toujours à sortir du lot même si l’action est initiée par des personnalités (dont son président) plutôt que par l’organisation elle-même. Sa visibilité est rendue possible grâce à son action durable sur le terrain, palpable du reste depuis plus d’une dizaine d’années au moins, laissant au RCD et au FFS le soin de ronger comme des os pourris, les élections législatives et municipales. La suite des événements montre que les tentatives répétées pour réislamiser la société kabyle n’ont pas eu l’effet escompté. Bien entendu les islamistes avec barbes et kamis sont présents en Kabylie, leur poids demeure cependant insignifiant. Mais il y a bel et bien un face-à-face entre berbérisme et islamisme, lequel a remplacé le clivage berbérisme-arabisme, qui dans le fond se rejoignent. Ce face-à-face se déroule à ciel ouvert. Ainsi après l’affront du carême rompu, l’ancien dirigeant du Front islamique du salut (FIS), Ali Belhadj, accompagné d’une assemblée de clercs, est venu sur les lieux mêmes où l’on avait quelques jours auparavant dénoncé l’inquisition de l’Etat, pour condamner les agissements des « impies ». Mais ce monsieur qui se présente en Kabylie en tant qu’islamiste ou missionnaire, est vu par les Kabyles comme un « Arabe ».

Le panberbérisme makiste.
On l’attendait moins sur le terrain du panberbérisme, et pourtant c’est la prouesse réalisée par le mouvement indépendantiste, lequel a réussi à convaincre Kameleddine Fekhar, défenseur de l’identité et de la culture mozabites, de la nécessité de revendiquer pour le Mzab, le droit à l’autonomie. Le 20 avril 2014, les deux hommes ont présidé un rassemblement sur le Parvis des droits de l’Homme à Paris, en présence de Yella Houha, fondateur du Mouvement autonomiste chaoui (MAC), une organisation moins bien connue. On le voit bien, s’étant libéré des contraintes dont sont hantés les partis « kabyles » à vocation nationale, le MAK est allé jusqu’à se déployer en dehors des limites territoriales qu’il s’était fixées. Au nom de la laïcité et de la solidarité berbère, il prend la défense de la minorité mozabite, adepte de l’islam ibadite et sur laquelle pèse un ethnocide d’autant plus dangereux qu’il est soutenu par la bourgeoisie parasitaire. Le MAK a adopté la même attitude par rapport au conflit qui oppose les touaregs (autre groupe berbère) à l’Etat malien et ce, en soutenant les rebelles du MNLA. Il devient clair que le courant indépendantiste en Kabylie caresse l’espoir de redessiner la carte géopolitique de l’Afrique du Nord.

Le MCB ou l’héritage maudit.
Il n’a pas échappé à certains le fait que le sigle MCB dont on n’entend plus parler depuis la fin des années 90, est réapparu cette année à l’occasion de la célébration du 20 avril. Un groupe d’anciens militants de ce mouvement a signé en effet un appel à une marche pour revendiquer l’officialisation de tamazight. Tout porte à croire que l’initiative avait pour motivation réelle de faire écran à la marche à laquelle avait appelée le MAK pour le même jour.

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Saïd Sadi, fondateur et ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (elwatan.com)

Le MCB est à l’origine un regroupement informel d’intellectuels militants dont l’action a trouvé un écho retentissant auprès de la masse de la population kabyle. L’université de Tizi-Ouzou, fut le fer de lance de ce mouvement qui devait soulever la question berbère en Algérie. Il fut le premier mouvement social d’importance après l’accession du pays à l’indépendance. Il révéla l’ampleur de l’adhésion populaire à la revendication de la culture amazighe. Le MCB est crédité d’être aussi l’une des premières nébuleuses politiques à être approchées par le pouvoir au lendemain des émeutes sanglantes d’octobre 1988. A en croire des sources proches de ce mouvement citées du reste par l’historien Alain Mahé, le général Larbi Belkhir, chef de cabinet de la présidence avait pris contact avec quelques personnalités du MCB dont Saïd Sadi, futur dirigeant du RCD, lequel avait fait entre 1978 et 1982 un passage dans le parti d’Aït Ahmed du temps de la clandestinité et Hachemi Naït Djoudi, qui deviendra, après sa légalisation secrétaire général du FFS entre 1989 et 1991. Toujours est-il que le MCB constitua un enjeu de taille au cœur de luttes, que ce soit pour la constitution du RCD ou la relance du FFS que la clandestinité avait réduit à une structure presque vide. Aussi ceux qui avaient convoqué les assises du MCB, – Saïd Sadi et ses amis – furent-ils en réalité ses fossoyeurs, car les fameuses assises qui se tinrent en février 1989 à Tizi-Ouzou, durent accoucher du RCD. Entre le nouveau parti et le FFS, ce sera désormais une course contre la montre en vue du contrôle du MCB, qui représente le seul cadre à même de procurer la légitimité politique en Kabylie. En janvier 1994, le RCD mis en place le « MCB-coordination nationale », ce qui poussa le MCB alors proche du FFS d’adopter l’appellation « MCB-commissions nationales ». Quand le mot d’ordre du boycott scolaire sera lancé à la rentrée scolaire 94-95, il se passera à peu près neuf mois avant que les autorités décident d’installer le Haut-commissariat à l’amazighité (HCA). Entre temps, Ferhat Mehenni, alors dirigeant du MCB-coordination nationale est poussé à la porte de sortie du fait d’un désaccord avec Saïd Sadi quant à la gestion du boycott. Au final si le HCA s’attèlera très vite à introduire la langue berbère dans le système éducatif algérien, il n’en absorbera pas moins une partie des militants du MCB. Nombre d’entre eux fourniront les effectifs enseignants, tandis que d’autres s’investiront dans des projets éditoriaux de livres berbères, ou dans le cinéma et la télévision d’expression amazighe. Le MCB soutient l’hypothèse que le peuple algérien est formé d’Arabophones et de Berbérophones mais qui dans la majorité sont d’origine berbère. Il plaide pour un statut national et officiel pour tamazight. L’Etat algérien a beau jeu de reprendre à son compte la formulation du MCB, à savoir que le peuple algérien est majoritairement berbère, (ce qui est vrai d’un point de vue scientifique), mais il ne l’en assortit pas moins de l’énoncé implicite qu’il faut s’en tenir aux apports de l’arabe et de l’islam. Tous les chefs d’Etat depuis Chadli Bendjedid ont concédé : « Nous sommes des Berbères que l’islam a arabisés ». Il s’ensuit que pour le pouvoir algérien les Algériens sont des Arabes et des musulmans. Si l’Etat insiste sur le fait que la composante berbère de l’identité algérienne est un patrimoine qui appartient à tous les Algériens, c’est pour empêcher une région ou une partie du peuple de se prévaloir du monopole de la berbérité. Justement le MAK met en pièces ce système conceptuel sur la berbérité en considérant le peuple algérien comme un peuple composé d’Arabes et de Berbères. Dans le peuple algérien, il ne s’y voit déjà plus. Le peuple kabyle est opposé au peuple arabe, les Mozabites, aux Châamba arabes, les Chaouis aux Arabes de l’Est, etc. C’est une vision qui découle d’une essentialisation de la race ou d’une ethnicisation à même de trouver un écho dans le régionalisme qui traverse la société algérienne. Mais cette conception a des conséquences dissolvantes pour l’Etat-nation. Le pouvoir central algérien aura maille à partir avec une revendication circonscrite à l’ancien territoire des Zouaouas (tribu Kabyle du Djurdjura) et à la partie occidentale de celui des Kotamas (tribu Kabyle des Babors), formant un ensemble très individualisé dont l’origine remonte au moins aux temps médiévaux.
Tout compte fait, la résurrection du MCB parait donc plus relever du mythe que d’une donnée concrète. Depuis le Printemps noir de 2001, la Kabylie entretient des rapports de véritable rupture avec l’Etat central. Le courant autonomiste n’aurait pu s’y ancrer s’il n’avait pas trouvé un terrain fertile. On peut dater les premières velléités autonomistes aux affrontements violents ayant suivi l’assassinat en 1998 du chanteur Matoub Lounès. Trois ans après, c’est au tour des âarouch d’entretenir une situation de violence permanente avec sa plate-forme d’El Kseur « scellée et non négociable ». Si ces derniers n’ont pas explicitement réclamé l’autonomie régionale, il n’en reste pas moins que dans les faits ils se sont conformés à son esprit. Ils ont exigé le départ de la gendarmerie, perçue comme une force d’occupation, comme ils ont « rejeté » toute élection qui se déroulerait sur le territoire de la Kabylie. Les évolutions en cours attestent de l’accentuation de la singularité kabyle. En plus de sa fête « nationale » qui est le 20 avril, la Kabylie sous l’impulsion du MAK célèbre depuis au moins quatre années le jour de l’an berbère qui correspond au 12 janvier. Des marches sont organisées pour marquer cet événement, ce qui encore détache la Kabylie du reste du pays. L’emblème algérien tend de plus en plus à s’effacer au profit du drapeau berbère, qu’on brandit dans les manifestations publiques et sur les gradins des stades quand joue la JSK (Jeunesse sportive de Kabylie), l’équipe fétiche de la région (4). Le mouvement séparatiste à vrai dire multiplie les occasions pour cristalliser la conscience identitaire collective, dès lors que la conscience ethnique renforce la conscience politique. De ce fait le pouvoir d’Alger est de plus en plus soumis à rude épreuve. Célébrée, la kabylité est adossée, outre à la laïcité, à l’occidentalisme qui prend ainsi le contre-pied de l’arabo-islamisme. Passons sur le fait que l’amitié avec Israël est exaltée. Point n’est donc besoin d’expliquer que l’adoption par les Kabyles des caractères latins pour transcrire le tamazight, contrairement à ce qui a été dit à ce sujet, n’est pas d’ordre purement technique mais bel et bien d’ordre idéologique.

De la question berbère à la question kabyle.
Mais les difficultés sont à venir. Le 20 avril de cette année a été entaché par la tuerie en Kabylie de soldats de l’armée nationale populaire. Ce qui augure de dérapages vers un conflit sécuritaire, ce qui est de nature à pousser le courant indépendantiste à entrer en concurrence avec le détenteur de la violence légitime. Le terrorisme en Kabylie opère depuis le Printemps noir, c’est-à-dire au moment où il s’était tu dans le reste de l’Algérie. C’est un fait connu que la bourgeoisie compradore est prompte à instrumentaliser le terrorisme pour criminaliser tout mouvement de contestation qui la met en danger.
Bientôt le pouvoir algérien sera appelé à répondre plus constamment à des actes qui passeront à ses yeux comme des actes de défiance à son égard. Le parti de Bouaziz Ait Chebib (n°1 du MAK) est sur le point de faire élire le drapeau kabyle. Les électeurs kabyles à travers une opération inédite sont conviés à choisir le drapeau de leur nation parmi plus de 80 spécimens. La proclamation du drapeau national kabyle est prévue le 14 juin prochain, à l’occasion baptisée « journée de la nation kabyle » en référence à la marche des âarouch de 2001 qui avait drainé plus de deux millions de manifestants à Alger.
En définitive la promotion de tamazight en langue nationale n’a pas réglé la question berbère en Algérie. Elle s’est même mutée en question kabyle. Avec le recul, on se rend compte que la constitutionnalisation en 2002 de cette langue fut une concession visant à désamorcer l’insurrection des âarouch et à maintenir en l’état le système politique en vigueur. L’Etat a fait le contraire de ce qu’il a laissé entendre. Il a régionalisé la langue berbère, en veillant à ce que son enseignement (toujours facultatif) ne déborde pas le pays kabyle et ne s’implante pas à Alger où pourtant il y a une forte demande sociale. L’Etat a, lui-même, fait le lit du MAK. Quand Mouloud Hamrouche dit que nous avons affaire à un pouvoir anti-national en faisant allusion aux trois compartiments qui le composent (DRS-présidence-les généraux) il insinue par là que la dislocation de l’Algérie n’est pas seulement un mythe.

Notes :

1. Nous distinguons la bourgeoisie compradore de la bourgeoisie industrieuse, productrice de richesses. Issad Rebrab, fait partie en Algérie de cette dernière même si au départ il a bénéficié d’un coup de pousse qui lui a permis de bénéficier d’un prêt bancaire. Lors des émeutes dites de « l’huile et du sucre » de janvier 2011, un bras de fer s’était engagé entre les deux bourgeoisies, il s’est soldé par la victoire de la compradore qui a fait revenir le gouvernement sur sa décision d’imposer un impôt aux importateurs ainsi qu’un contrôle draconien sur leur activité.

2. La presse algérienne a fait état d’un deal qui aurait été secrètement conclu en 2011 entre le pouvoir et le FFS au moment où les manifestations de rue se multipliaient à Alger dans la foulée du « printemps arabe ».Ce fut l’époque où l’on chassait les chefs d’Etat arabes tombés en disgrâce, et où déjà Zine El Abidine Ben Ali, Mouammar Khadafi et le raïs égyptien, Hosni Moubarak, avaient été déchus. Des ministres et des officiels algériens se sont alors empressés de déclarer à certains journaux que Bouteflika (bien avant qu’il ne soit terrassé par son AVC), n’envisageait nullement de briguer un quatrième mandat. Le pouvoir montrait des signes de faiblesse disait-on. L’ex premier secrétaire du FFS, Karim Tabbou qui avait été démis de ses fonctions à la veille des législatives de mai 2012, a relayé du reste, ces soupçons de contacts avec la présidence de la république notamment. Mais en octobre 2012, le Conseil de sécurité de l’ONU adoptait une résolution enjoignant aux pays ouest-africains de préciser leurs plans en vue d’une intervention militaire au Mali. Finalement le deal supposé entre le FFS et le pouvoir en place n’a pas vu de concrétisation sur le terrain, le parti d’Aït Ahmed n’ayant soutenu aucun candidat lors de la présidentielle de 2014, ni apporté une quelconque caution à la réélection de Bouteflika. Le FFS n’aurait-il pas une seconde fois été desservi par une conjoncture internationale défavorable, presque imputable à la même cause qui avait été à l’origine de l’échec de son mémorandum de 2001, à savoir l’impératif de lutter contre al-Qaïda ?

3. Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou, Enquête sur les conversions en terre d’islam, Denoël, Paris, 2011.

4. A noter que le drapeau berbère actuellement usité en Kabylie est un drapeau panberbère. Formé de 3 bandes horizontales bleu, vert, jaune, avec au milieu, transcrite en rouge,  la lettre Z en tifinagh; il fut conçu vers les années 70 par l’Académie berbère fondée à Paris par le Kabyle Mohand Arab Bessaoud. En 1998 le Congrès mondial amazigh (CMA) l’a proclamé comme drapeau commun à tous les Berbères. Ce qui explique sa diffusion non seulement en Kabylie (et d’autres régions d’Algérie), mais aussi aux îles Canaries, au Maroc, en Tunisie, en Libye et chez les Touaregs du Mali.

« Retour sans cimetière » : La parole a Djibril Diaw

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Djibril Diaw, auteur et réalisateur mauritanien, nous présente son film documentaire « Retour sans cimetière », tourné dans le village de Donaye en Mauritanie, à côté la frontière sénégalaise, où les négro-mauritaniens de l’ethnie Peul sont obligés d’enterrer leurs morts hors de leurs terres. Le sujet du film a causé l’exil forcé de Diaw, aujourd’hui accueilli par La Maison des journalistes.

La première sortie officielle du film a été mardi 13 mai, à 20h, à la « Peniche Anako » de Paris, dans le cadre du Festival « Docs Afriques ». « J’espère – explique Djibril Diaw – que ce film répondra à l’attente du public, qui découvrira aussi le vrai visage de ce village qui se bat. Le film traite des questions le plus courantes en Mauritanie, notamment le problème de la spoliation des terres, le problème de l’identité nationale qui se pose et en général le problème des négro-mauritaniens dans ce pays qui se cherche depuis l’indépendance ».