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La justice camerounaise ébranlée par l’ONU dans l’affaire Marafa

[Par René DASSIÉ]

Le Groupe de Travail de l’ONU qui s’est penché sur la détention arbitraire de l’ancien ministre camerounais de l’Intérieurdemande sa libération immédiate. La Rapporteuse de l’ONU sur l’indépendance de la justice et des avocats va également être saisie. C’est la première fois que le gouvernement camerounais est obligé de présenter sa défense devant cet organe onusien de justice.

Au sujet de l’affaire Marafa Hamidou Yaya qu’il a eu à examiner, le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire « se réjouit de la coopération du gouvernement camerounais qui a su répondre aux allégations dans les délais impartis ».

Cette mention dans l’avis rendu en avril par l’organe onusien et communiqué aux autorités camerounaises à la fin du mois dernier n’est pas anodine. Devant les Nations Unis, le Cameroun s’est âprement battu, pour prouver qu’il n’avait pas violé les droits de l’ancien ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (MINATD), à un procès équitable.

(Source : Agence Ecofin)

Marafa Hamidou Yaya (Source : Agence Ecofin)

Une démarche inédite. Dans les précédentes affaires soumises à l’attention des juristes onusiens, Yaoundé avait en effet brillé par son silence, obligeant le Groupe de travail à rendre des décisions par défaut.

Ce fut le cas notamment pour les Franco-camerounais Michel Thierry Atangana et Lydienne Eyoum, tous deux finalement libérés à la faveur d’un décret du président Paul Biya. Interpellé par le Groupe de travail lorsqu’il examinait leurs requêtes respectives, le gouvernement camerounais n’avait pas jugé utile de répondre.

Le cas Marafa est donc symbolique : c’est en totale connaissance des arguments des deux parties que les juristes onusiens ont tranché. L’État du Cameroun a fait face à un véritable procès mené selon le principe judiciaire du contradictoire, à l’ONU. La lecture de la décision des juristes internationaux qui composent le Groupe de travail permet de relever qu’il s’est battu avec détermination. Avant de perdre : le Groupe de travail a tranché en faveur l’ancien ministre et demande sa libération.

Le gouvernement camerounais a demandé un délai pour préparer sa réponse

De fait, c’est en juin de l’année dernière que le Pr Ndiva Kofele kale, un des avocats Marafa Hamidou Yaya saisit le groupe de travail sur la détention arbitraire de l’Onu, pour le compte de son client.

C’est à dire au moment où l’ancien ministre entame sa quatrième année de détention, dans une caserne militaire du Secrétariat d’Etat à la Défense de Yaoundé.

Au petit matin du 22 septembre 2012, il avait été condamné à 25 ans de prison pour « complicité intellectuelle » de détournement de deniers publics. Il a toujours clamé son innocence dans cette affaire née de l’achat manqué au début des années 2000, d’un avion pour les déplacements du président camerounais. En mai dernier, lors d’un procès expéditif, la Cour suprême de Yaoundé a ramené sa peine à 20 ans de prison. Pour la communauté internationale, il est un prisonnier politique.

Dans sa requête au Groupe de travail sur la détention arbitraire, l’avocat de l’ancien ministre explique que les droits de son client à un procès équitable ont été régulièrement violés tout au long de la procédure qui a conduit à sa condamnation. Il soutient que les vraies motivations de son incarcération sont politiques, et découlent du dévoilement de son ambition présidentielle.

Lorsque le 1er juillet 2015, le Groupe de travail invite le gouvernement camerounais à répondre à ces accusations, celui-ci réagit promptement. Moins d’une semaine après, Yaoundé demande un délai supplémentaire de soixante jours, pour préparer sa réponse. Celle-ci parviendra finalement à l’organe onusien le 30 septembre.

(Source : cameroon web news)

(Source : cameroon web news)

Une délibération longue et difficile

 Les pièces de dossier fournies par les deux parties aux juristes de l’Onu sont très volumineux : elles dépassent le millier de pages. Ce qui oblige les experts à prolonger leur période de leur délibération. Il leur faudra six mois, de novembre 2015 à avril 2016, pour examiner l’ensemble des éléments et trancher.

Leur verdict est sans appel : Marafa Hamidou Yaya a été victime d’abus judiciaires et sa détention est arbitraire.

« La conclusion du Groupe de travail est limpide : M. Yaya a été victime d’une violation extrêmement grave de son droit à un procès équitable rendant nulles mais aussi non avenues les procédures engagées contre lui », écrivent les experts onusien.

L’indépendance de la justice camerounaise en question

Pour le Professeur Ndiva Kofele Kale, cette conclusion met en doute l’indépendance de la justice camerounaise dans l’affaire Marafa.

« Les six éminents juristes qui composent le Groupe de travail avaient devant eux les mêmes documents que le Ministère Public qui avait mis en accusation Marafa ; les juges de la Haute Cour du Mfoundi qui l’ont déclaré coupable et les honorables juges de notre Cour suprême qui ont confirmé le jugement de première instance (…) Pourtant après avoir examiner le mêmes preuves, le panel des juristes du Groupe de Travail est arrivé à la conclusion opposée ! Comment se fait-il que nos magistrats se soient trompés ? », s’interroge-t-il, dans un communiqué.

Paul Biya, président du Cameroun (Source : étudiant-ados)

Paul Biya, président du Cameroun (Source : étudiant-ados)

Dans son avis, le Groupe de travail a écrit que le gouvernement camerounais a « l’obligation » de « mettre fin » à la détention de Marafa Hamidou Yaya, et « d’accorder à la victime une réparation appropriée ». Il a aussi signalé qu’il allait saisir la Rapporteuse de l’Onu sur l’indépendance des juges et des avocats, pour toute action appropriée.

« Dans tous les cas, cela ne donne pas une bonne image du système judiciaire camerounais vu que cette saisine met maintenant en doute son indépendance et impartialité tant vantées », commente l’avocat.

« La décision du Groupe de Travail innocente mon client et confirme ce qu’il a toujours dit, c’est à dire qu’il est innocent de toutes les accusations portées contre lui », conclut-il.

Le gouvernement camerounais n’a pas commenté l’avis.

Le Groupe de travail qui l’a enjoint à libérer sans délai l’ancien ministre a indiqué que s’il le souhaitait, il pourrait engager « un nouveau procès où tous ses droits devront être entièrement respectés, pourvu que le Ministère public ait des raisons valables de le poursuivre ».

 

 

Affaire de l’avion présidentiel au Cameroun : la condamnation d’Atangana Mebara innocente Marafa

[Par René Dassié]

C’est un principe universel du droit pénal. Pour que deux personnes soient condamnées dans la même affaire, il faut qu’elles aient été, dans l’infraction justifiant les poursuites, coauteurs ou complices. En plus clair, dans la coaction, le coauteur commet l’infraction avec l’auteur, tandis que dans la complicité, le complice participe à l’infraction commise par l’auteur.

Appliqué à l’achat manqué il y a près de seize ans, de l’avion présidentiel de Paul Biya, ce principe signifie que les deux anciens secrétaires généraux de la présidence camerounaise, Marafa Hamidou Yaya et Jean-Marie Atangana Mebara, tous deux accusés d’avoir détourné l’argent alloué à l’achat de cet aéronef ne peuvent pas à bon droit être condamnés dans la même affaire. Et que la condamnation devenue définitive du second met automatiquement hors de cause le premier à qui il a succédé au Secrétariat général de la présidence camerounaise.

Le 6 janvier dernier, la Cour Suprême du Cameroun statuant en dernier ressort a en effet rejeté le pourvoi formé par M. Atangana Mebara contre sa condamnation à 15 ans de prison par la Cour d’Appel de Yaoundé, il y a un peu plus de trois ans pour tentative de détournement de deniers publics en coaction de la somme de 31 millions de dollars destinés à l’achat de l’avion présidentiel.

 

(Source : cameroon web news)

(Source : cameroon web news

Des faits que ce haut commis d’État de 62 ans « et dont la Commission des droits de l’homme de l’Union africaine exige la libération » a toujours nié. Un remaniement opportun au sein de la haute juridiction camerounaise avait même plusieurs mois avant l’audience de janvier 2016 permis d’écarter de la Cour Suprême de Yaoundé tous les magistrats « présumés » hostiles à la confirmation de sa condamnation, dont le rapporteur, Jean-Jacques Bikoue, renvoyé au ministère de la justice. Celui-ci avait requis l’annulation de sa peine.

Il n’en demeure pas moins qu’en toute logique, la condamnation du Ministre Atangana Mebara confirme l’innocence de Marafa Hamidou Yaya. Le 22 septembre 2012, au terme d’une audience marathon de plus de 18 heures, celui-ci avait été condamné à 25 ans de prison pour « complicité intellectuelle » de détournement de 29 millions de dollars débloqués en 2001 pour l’achat manqué de l’avion de Paul Biya.

C’est la tentative de détournement présumé d’une somme de 31 millions de dollars dont fait partie ces mêmes 29 millions de dollars qui ont servi de base à la condamnation de M. Atangana Mebara.

 

(Source : étudiant-ados)

(Source : étudiant-ados)

A noter que l’ordonnateur des dépenses, l’ancien ministre des finances, Michel Meva’a Meboutou, un proche du président camerounais qui avait reconnu devant le tribunal avoir débloqué l’argent pour le transférer à un négociant chargé d’acheter l’avion n’a jamais été inquiété. Il a en outre affirmé n’avoir jamais reçu quelque instruction que ce soit à cet effet « de la part de Marafa », qui de toute façon n’était pas son supérieur hiérarchique.

Au moment où M. Atangana Mebara prend en main la gestion administrative de l’achat de l’avion problématique, Marafa Hamidou Yaya n’en est plus du tout en charge, puisqu’il lui a cédé son poste auprès du président Paul Biya pour devenir ministre de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, en 2002.

Comment les deux hommes auraient-ils pu, à des périodes différentes, gérer ou détourner les mêmes fonds ? Par quelle opération miraculeuse auraient-ils pu contracter le temps, pour se retrouver à la même époque, au même poste, et commettre les mêmes méfaits?

« Mon successeur au Secrétariat général de la présidence a été condamné pour avoir détourné la somme que je suis censé avoir dérobée », ironisait d’ailleurs M. Marafa, dans une interview publiée en janvier 2013 dans Slate Afrique.

Depuis des années dans cette affaire, la justice camerounaise s’emmêle les pédales. Si elle suivait la logique de la justice internationale, elle n’évoquerait même plus l’affaire de l’achat manqué de l’avion de Paul Biya. En 2006, le gouvernement de Yaoundé avait saisi le tribunal arbitral de l’État d’Oregon aux États-Unis.

 

(Source : Camerpost)

(Source : Camerpost)

Celui-ci avait rendu une sentence arbitrale laquelle condamnait le négociant dans l’achat de l’avion, le groupe GIA International, à remettre à l’État camerounais un Boeing 767-300 et 800 000 dollars de dommages-intérêts. Cette sentence arbitrale acceptée par toutes les parties précisait du reste qu’aucune des personnes impliquées dans le dossier ne ferait plus l’objet de poursuites.

Lors d’une conférence de presse tenue à Yaoundé en 2014, l’avocat commis par l’État du Cameroun pour le représenter auprès du tribunal arbitral de l’Oregon, le Bâtonnier Akere Muna, avait indiqué que l’avion en question avait bien été réceptionné par son client. D’où la position de la communauté internationale, qui a reconnu Marafa Hamidou Yaya prisonnier politique.

Depuis trois ans, l’ancien ministre figure dans les rapports annuels du Département d’État américain dans la rubrique des prisonniers politiques. L’année dernière, l’Internationale Socialiste, la plus grande organisation des partis socialistes et socio-démocrates du monde a pris une résolution exigeant sa libération.

Au Cameroun, la Cour Suprême qui de par la loi est tenu d’examiner son pourvoi en cassation dans un délai de six mois accuse un retard de trois ans pour ce faire, et même ses problèmes récurrents de santé n’ont pas fait fléchir le pouvoir de Yaoundé

L’UNESCO et la lutte contre le terrorisme

[Par Emile Zola NDE TCHOUSSI]

Le 16 novembre, le Président de la Bulgarie Rossen Plevneliev a ouvert le Forum des dirigeants organisé dans le cadre de la 38e session de la conférence générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture.

UNESCO

Le siège parisien de l’Unesco (source : Unesco.fr)

 

Paris, la capitale française, abrite depuis lundi dernier et ceci jusqu’au mercredi 18 novembre, le Forum des dirigeants, organisé dans le cadre du 70e anniversaire de l’UNESCO. Cette 38ème session est dédiée aux victimes des attentats terroristes qui ont frappé Paris le 13 novembre. « Malgré les événements tragiques de vendredi dernier, nous sommes réunis ici aujourd’hui en tant que nations à l’occasion de notre 70ème anniversaire sous la bannière de l’UNESCO, pour proclamer au monde que l’esprit humain ne doit jamais être supprimé. L’aspiration de l’humanité à la paix, la tolérance et la coexistence mutuelle doivent être ressuscités », a déclaré Stanley Mutumba Simataa, Président de la 38e session de la Conférence générale dans son discours d’ouverture.

En ouvrant le Forum, la Directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, a évoqué les événements tragiques et terribles qui ont frappé Paris et le monde entier. « Il s’agit d’une attaque contre l’humanité. Nous ne l’accepterons pas. Nous ne céderons pas. Nous devons rester unis, avec la France, avec toutes les femmes et les hommes, avec toutes les sociétés ».

irina bokova

Irina Bokova (source : financialafrik.com)

 

Citant l’Acte constitutif de l’UNESCO adopté il y a 70 ans, qui stipule que « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes et des femmes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix », la Directrice générale a souligné que cela « n’a jamais été aussi actuel, aussi pertinent ».  Dans son discours, le président bulgare a souligné que « l’idéologie du terrorisme ne peut être vaincue par les armes. Elle pourra être vaincue par des idées, par l’éducation et par des sociétés tolérantes ».

Racines du terrorisme

« Ce n’est qu’en restant unis contre cette menace mondiale que nous gagnerons ce combat », a-t-il ajouté. Le Président a salué le travail mis en œuvre par l’UNESCO au cours des 70 dernières années et a rappelé que « l’UNESCO est le premier forum international consacré à la protection du patrimoine spirituel et culturel de l’humanité ».  Il a encore souligné que l’Organisation dispose de « tous les outils pour promouvoir le dialogue culturel et religieux et prévenir la radicalisation des jeunes, qu’il s’agisse de l’éducation pour tous ou encore du partage des connaissances scientifiques pour un meilleur avenir de l’humanité ».  Se référant aux racines du terrorisme, le Président a déclaré : « Il est temps d’investir plus d’efforts et de ressources dans l’éducation et la diversité culturelle afin d’assurer un avenir juste et durable pour tous ».

Juste après le président bulgare, ce fut le tour du Président Paul Biya de prendre la parole. Dans son propos liminaire, le Chef de l’Etat du Cameroun a appelé chaque nation à contribuer au combat contre le terrorisme : « Mon  propre  pays, havre de stabilité, en fait aujourd’hui la douloureuse expérience. Il subit depuis quelques années les attaques terroristes de Boko Haram. C’est le lieu pour moi de rappeler qu’aucun pays n’est à l’abri des attaques terroristes » […]  « Ce qui vient de se passer à Paris, le soir du 13 novembre, est particulièrement significatif. Le combat contre le terrorisme est le combat de toute nation qui met le respect de la personne humaine et de sa vie au premier rang de ses valeurs. Ce combat incombe à chaque nation. Il appartient à chaque nation d’y apporter sa contribution.»

« Au sein de la vaste famille du système des Nations Unies, le Cameroun  éprouve  une  inclinaison particulière   pour   l’UNESCO. […] Pays pacifique et tolérant, peuplé de populations d’origines, de religions et de traditions culturelles diverses, il se reconnaît dans l’idéal humaniste de l’UNESCO dont l’objectif ultime est « l’épanouissement » de l’homme et l’harmonie entre les peuples. Comme l’UNESCO, le Cameroun pense que nos différences, loin d’être un handicap, sont une source d’enrichissement », a poursuivi Paul Biya.

Toujours lundi matin, après le chef de l’Etat camerounais, les représentants des pays suivants, l’ex-République yougoslave de Macédoine, la Libye, la République de Lituanie et la République de l’Inde se sont également exprimés à la tribune de l’UNESCO. Dans l’après-midi, les trois anciens directeurs généraux de l’UNESCO, M. Amadou-Mahtar M’Bow, M. Federico Mayor et M. Koïchiro Matsuura, ont prononcé  des discours en séance plénière et se sont interrogés sur la portée du 70e anniversaire de l’UNESCO. En soirée, vers 19h, la commémoration a commencé en salle I par des interludes musicaux de l’Orchestre mondial pour la paix. Les musiciens représentant 19 nationalités ont interprété des morceaux de Samuel Barber et de Tchaïkovski en mémoire des victimes tuées lors des attaques terroristes vendredi. Cette interprétation était dédiée aux familles des proches.

 

Boko Haram : Barack Obama au Cameroun pour contrer l’influence russe et chinoise?

[Par René DASSIE’]

Après la Russie et la Chine, les États-Unis s’engagent à leur tour auprès du Cameroun dans la lutte contre Boko Haram. Un soutien intéressé, estiment certains observateurs.

Barack Obama annonce le déploiement de 300 militaires au Cameroun (source : europe1.fr)

Barack Obama annonce le déploiement de 300 militaires au Cameroun (source : europe1.fr)

Le président américain Barack Obama a décidé d’envoyer trois cents militaires au Cameroun, pour lutter contre Boko Haram. Il ne s’agit toutefois pas de troupes combattantes : d’après leur feuille de mission dévoilée par la Maison Blanche, ces soldats limiteront leurs actions à la surveillance par voie aérienne et au renseignement. Ils ne sont autorisés à faire usage de leurs armes que pour se défendre.

Quatre-vingt-dix d’entre eux se trouvent au Cameroun depuis lundi, comme l’a indiqué Barack Obama dans une correspondance adressée mercredi aux deux chambres du Congrès.

La durée de leur mission est indéterminée. Ils resteront au Cameroun « jusqu’à ce que leur soutien ne soit plus nécessaire », a écrit le président américain.

Trois cents hommes qui ne prennent pas directement part aux combats c’est peu, lorsqu’on sait que Paul Biya, le président camerounais, a plusieurs fois sollicité ces deux dernières années le soutien de la communauté internationale pour faire face aux islamistes de Boko Haram.

Ce n’est pas rien non plus, lorsqu’on considère l’importance stratégique de la surveillance, surtout aérienne, dans une guerre asymétrique comme celle qui oppose plusieurs États d’Afrique centrale au groupe Boko Haram.

Affaiblis notamment depuis l’entrée dans le conflit mi-janvier de l’armée tchadienne, les islamistes évitent désormais les confrontations frontales, n’attaquant que sporadiquement pour se fondre ensuite dans la nature, et recourent massivement aux attentats-suicides.

Les renseignement que fourniraient les militaires américains pourraient donc s’avérer précieux dans ce contexte. Ils permettraient notamment d’observer les mouvements suspects entre le Cameroun et le Nigeria dans le but d’anticiper les attaques. Les soldats africains pourraient aussi plus facilement contrer les mouvements de repli des combattants islamistes, qui s’en prennent régulièrement aux villages isolés et peu protégés.

Des interrogations subsistent cependant, au sujet des motivations de Washington, qui s’est jusqu’ici montrée réticente à entrer dans cette guerre. Pourquoi Barack Obama a-t-il en effet décidé de fournir au Cameroun un appui qu’il a refusé au Nigeria, où Boko Haram est né et fait le plus grand nombre de victimes ? Pourquoi vole-t-il au secours de Paul Biya, que son pays considère pourtant comme un dictateur ayant du sang sur les mains, tout en refusant d’aider Muhammadu Buhari qui, lui, bénéficie d’une incontestable onction démocratique ?

Lors de son séjour aux États-Unis en juillet dernier, le président nigérian n’avait en effet pas caché sa désolation vis-à-vis du refus des Américains de lui fournir des armes pour combattre Boko Haram. Pour M. Buhari, Washington était même coupable, par ce refus, de soutenir indirectement les islamistes qui se sont lourdement équipés en pillant les réserves de l’armée régulière pendant le mandat de l’ancien président Goodluck Jonathan.

Seidik Abba. © RFI/Sébastien Bonijol

Seidik Abba. © RFI/Sébastien Bonijol

Dans une interview accordée à France 24, Seidik Abba, journaliste et écrivain nigérien spécialiste de la région, rappelle les raisons, déjà connues, de la réticence de Washington à livrer des armes à Abuja.

« Les Américains ne sont pas satisfaits de la façon dont l’armée nigériane se comporte et estiment que le Nigeria n’est pas respectueux des droits de l’Homme », déclare-t-il. Une loi dite « Leahy », comme l’explique France 24, empêche en effet l’administration américaine d’aider militairement un pays accusé de violation des droits de l’Homme. Et au Nigeria, les droits de l’Homme sont massivement violés.

Dans son rapport de septembre 2014, l’ONG Amnesty International signalait en effet de nombreuses exactions commises à l’encontre de la population civile par les militaires nigérians, lesquels auraient massivement torturé, violé et tué indistinctement des femmes, des hommes et des mineurs lors de leur traque des islamistes.

« Fin 2014, lorsque les relations entre les deux pays commençaient à se tendre, Washington avait cessé d’entraîner un bataillon de l’armée nigériane, en raison de désaccords sur la gestion de la gouvernance », ajoute Seidik Abba.

Cependant, à l’observation, les griefs du gouvernement américain à l’égard du Nigeria pourraient s’appliquer point par point au Cameroun.

Vu de Washington en effet, le gouvernement camerounais n’est pas non plus exemplaire au sujet du respect des droits de l’Homme. Bien au contraire. Ces dernières années, le Département d’État a régulièrement épinglé Yaoundé sur la question des droits et libertés des citoyens.

Son dernier rapport publié il y a quelques mois décrit d’ailleurs une situation particulièrement alarmante. Les prisons y sont présentées comme de véritables mouroirs atrocement surpeuplés dans lesquels la malnutrition, la promiscuité et l’insalubrité font le lit de toutes sortes de maladies contagieuses qui déciment les prisonniers. Parallèlement, souligne le rapport, depuis le début de la guerre contre Boko Haram, les autorités camerounaises ont procédé à de nombreuses arrestations suivies de détentions arbitraires.

Yaoundé a également limité la liberté de manifester, en promulguant une loi controversée dite anti-terroriste qui punit de la peine de mort toute protestation publique de nature à gêner le fonctionnement des institutions.

Le rapport du Département d’Etat signale enfin des prisonniers politiques, à l’instar de l’ancien ministre de l’Intérieur, Marafa Hamidou Yaya, condamné à 25 ans de prison pour « complicité intellectuelle » dans une affaire d’achat d’avion présidentiel qu’il n’avait pas eu à gérer.

Amnesty International ne dit pas autre chose. L’ONG soutient que l’armée camerounaise s’est rendue coupable de nombreuses exactions à l’égard des civils. Comme l’armée nigériane.

Dans son dernier rapport publié il y a quelques semaines, Amnesty International indique que les militaires déployés par Yaoundé dans l’extrême-nord du pays où sévissent les islamistes ont procédé à des centaines d’arrestations arbitraires et ont massivement recouru à la torture.

Plusieurs dizaines de personnes auraient trouvé la mort dans ces conditions. L’ONG a décrit des cellules surpeuplées dans lesquelles des dizaines de détenus sont morts étouffés. Le gouvernement camerounais a d’ailleurs reconnu qu’il y avait eu des incidents, même s’il a tenté de les minimiser.

Si l’on s’en tenait donc strictement au critère du respect des droits humains, Yaoundé ne serait pas mieux placée qu’Abuja pour recevoir un soutien militaire de Washington.

Alors pourquoi ? Barack Obama est resté silencieux sur les raisons qui l’ont motivé à envoyer des forces au Cameroun.

Sur les réseaux sociaux, son soutien au gouvernement camerounais alimente les conjectures parmi les Camerounais. Certains y voient une réponse à l’appel à l’aide de Paul Biya, ce qui constitue donc une victoire diplomatique pour celui-ci. Cela paraît peu probable, au regard du refroidissement des relations entre Washington et Yaoundé.

En août 2014, le ministre camerounais de la Communication, Issa Tchiroma Bakary, avait déclaré à Yaoundé, peu après le retour de la délégation camerounaise du sommet États-Unis – Afrique, que « Barack Obama n’a pas à nous dicter la démocratie ». Particulièrement remonté, le ministre répondait à un journaliste qui avait sollicité son avis, lors d’une conférence de presse, sur la décision du gouvernement américain de conditionner l’octroi de l’aide au développement à la transparence politique et au respect des droits de l’Homme. Deux critères que le Cameroun ne remplit assurément pas.

D’autres observateurs pensent que l’appui militaire de Barack Obama n’est pas désintéressé, mais vise en réalité à contrer l’influence sino-russe, qui, via le Cameroun, pourrait s’affirmer dans le golfe de Guinée.

Melvin Akam

Melvin Akam

Ancien rédacteur en chef du quotidien Le Messager basé à Douala, Melvin Akam observe ainsi sur sa page Facebook que « Le Cameroun est peut-être le seul pays au monde qui parvienne à unir les USA, la Russie, la Chine et la France dans un conflit ». Un constat qui semble cadrer avec la réalité.

En janvier, l’ambassadeur russe à Yaoundé, Nikolay Ratsiborinsky, avait déclaré à la radio nationale que son pays allait fournir au Cameroun « quelques armements et systèmes les plus sophistiqués de dernière génération ». Parmi lesquels « l’artillerie, y compris l’artillerie de missile, la protection aérienne, le système anti-aérien de missiles et de canons, le transport de personnel, les camions blindés et les autres équipements et armements. »

D’autre part, peu ou prou boudé par Paris, le gouvernement camerounais s’est tourné vers la Chine pour améliorer ses capacités militaires et acquérir des armements. En juin 2014, des journaux du cru avaient signalé la présence de trois navires de guerre chinois sur la côte atlantique, près de la ville de Douala. Marins chinois et locaux auraient à cette occasion mené des exercices conjoints.

Le 7 août, Paul Biya recevait en audience Wang Lin, dirigeant de deux consortium chinois spécialisés entre autre dans la vente des matériels militaires. C’était au plus fort d’une controverse impliquant l’ancien ministre camerounais délégué à la Défense, Edgar Alain Mebe Ngo’o, au sujet de l’achat des armes en Chine. M. Mebe Ngo’o qui vient de perdre le portefeuille de la Défense pour celui moins prestigieux des Transports était alors accusé par voie de presse d’avoir acheté en Chine, dans des conditions douteuses, des équipements lourds, notamment des blindés et des hélicoptères Z8 dont certains s’étaient révélés défectueux.

Russes et Américains qui en Syrie soutiennent des camps opposés pourraient-ils s’accorder au sujet de la lutte contre Boko Haram ?

 

 

Cameroun – Boko Haram : Paul Biya, un chef de guerre « nonchalant »

[Par René DASSIE]

Engagés dans une inquiétante escalade, les islamistes ont commis cinq attentats-suicides dans le nord du Cameroun, en deux semaines. Le président Paul Biya ne s’est pas adressé à la nation au moment où la panique s’installe dans les villes. L’absence d’un chef de guerre actif se fait vivement sentir dans le pays.

Paul Biya en juillet 2015 ©voaafrique.com

Paul Biya en juillet 2015 ©voaafrique.com

« Nonchalante ». Voilà le terme utilisé par le Social Democratic Front (SDF), le principal parti de l’opposition camerounaise, pour qualifier l’attitude de Paul Biya, face aux agressions toujours plus violentes des islamistes de Boko Haram.

Le SDF se sent intrigué par « l’approche nonchalante à cette grave menace à la sécurité nationale du commandant en chef de nos forces armées, chef de l’État, qui a obstinément refusé de s’adresser à la nation et de consulter les associations politiques et civiles avant la riposte à ces événements tristes et tragiques ».

Le parti du chairman Ni John Fru Ndi, lui aussi inaudible depuis que le Cameroun fait face aux incursions meurtrières des islamistes venues du Nigeria voisins’exprimait ainsi samedi dernier, à l’issue de la réunion de son comité exécutif à Bamenda son fief, et capitale régionale du Nord-Ouest anglophone. C’est-à-dire trois jours après la visite d’État du président nigérian Muhammadu Buhari, venu voir Paul Biya à Yaoundé, dans l’espoir de sceller avec lui un accord en vue d’ une meilleure coordination de leurs actions contre Boko Haram.

Le point de vue du SDF est largement partagée par l’opinion camerounaise. Il y a une dizaine de jours, le quotidien Le Messager évoquait déjà « l’incroyable complaisance de Paul Biya », au moment où les islamistes frappaient durement le pays.

Attentats-suicides

Coup sur coup, entre le 12 et le 25 juillet, Fotokol, une cité de l’extrême-Nord du Cameroun proche de la frontière avec le Nigeria et souvent visée par les islamistes, et Maroua, une ville symbole, à la fois capitale régionale et centre opérationnel du dispositif militaire national de lutte contre Boko Haram, ont été la cible de cinq attentats-suicides attribués à Boko Haram. Bilan: plus de 40 morts et des dizaines de blessés, civils pour la plupart.

Ces attaques ne sont pas les plus meurtrières commises sur le sol camerounais depuis le début des hostilités, les islamistes ont fait pire à Fotokol en février dernier, en massacrant, selon des sources crédibles, plusieurs centaines de personnes. Elles ont cependant causé un choc inédit dans tout le pays, eu égard au changement radical du mode opératoire des assaillants, qui, pour la première fois, ont fait usage de « bombes humaines »

Voisins du Cameroun, seuls le Nigeria et le Tchad eux-aussi confrontés à la menace terroriste avaient en effet jusque-là connu des attentats-suicides meurtriers.

D’où le choc et la stupeur qui se sont emparés des concitoyens de Paul Biya, lorsqu’on leur a appris que les assaillants de Fotokol et de Maroua étaient pour la plupart des adolescentes, qui portaient le voile islamique intégral, sous lequel on avait dissimulé des charges explosives qu’elles ont déclenché dans des lieux publics, causant leur propre mort et celle de nombreux innocents.

Paul Biya silencieux

« Il s’agit clairement d’une escalade. Et le président Paul Biya déjà l’objet de nombreuses critiques a manqué une occasion de revêtir les habits de chef de guerre », relève un observateur.

Face à la gravité de la situation, le président camerounais aurait dû en effet beaucoup communiqué.

Il aurait dû envahir les écrans de télévision, les ondes des radios et les colonnes des journaux, pour rassurer les populations et atténuer l’effet de panique et de confusion recherché par les islamistes. Comme le fit l’ancien président américain Georges Bush debout, mégaphone en main sur les ruines du Word trade center à New York peu après les attentats du 11 septembre 2001. Ou comme le fit en janvier François Hollande, dont l’image dévalant quatre à quatre les marches de l’Élysée le 7 janvier dernier, pour se rendre au siège du journal satirique Charly Hebdo, victime d’une attaque terroriste, fit le tour du monde.

Le président camerounais a fait le choix de se contenter d’une réaction minimale, froide et distante.

Lundi 13 juillet, au lendemain des deux premiers attentats-suicides commis à Fotokol qui ont fait treize morts dont les deux kamikazes et sept blessés, Paul Biya est resté silencieux. C’est le Secrétaire général de la présidence camerounaise, Ferdinand Ngoh Ngoh, qui a signé un communiqué lu sur les médias d’État, rapportant à la troisième personne des propos attribués au chef d’État camerounais. Lesquels condamnent « avec fermeté ces attentats lâches et odieux ».

« Rebelote » une dizaine de jours plus tard. Le 22 juillet, les terroristes récidivent en frappant Maroua. Un double attentat-suicide cible un lieu populaire de la ville, faisant 13 morts et 32 blessés selon le bilan officiel. C’est encore Ferdinand Ngoh Ngoh, qui rapporte aux Camerounais par communiqué, la réaction de Paul Biya.

© rfi.fr

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Lorsque trois jours plus tard un nouvel attentat-suicide endeuille la même ville, le collaborateur du président ne juge plus nécessaire de rédiger un nouveau communiqué au nom de son patron. Paul Biya n’est même pas alors à Yaoundé. Peu après la visite du président français François Hollande, il s’était retiré à Mvomeka’a, son village natal dans le sud du Cameroun, où il s’était fait bâtir un somptueux palais.

Le quotidien Le Messager qui juge « froids et impersonnels » les communiqués de la présidence camerounaise a fait un parallèle entre l’attitude de Paul Biya et celle du président Idriss Déby, qui lui, se comporte en véritable chef de guerre.

En juin, le président tchadien avait décrété trois jours de deuil national en mémoire des victimes du double attentat terroriste qui avait fait 33 morts à N’Djamena, la capitale. « Les auteurs répondront de leurs actes » avait laissé entendre M. Déby, dès son retour du sommet du 25e sommet de l’Union Africaine de Johannesburg en Afrique du Sud.  

La désinvolture de Paul Biya est telle que les médias officiels habitués à lui tresser des lauriers à la moindre action doivent se livrer à de ridicules contorsions éditoriales, pour lui fabriquer une présence, même fictive, auprès des populations agressées.

Le 24 juillet, Cameroun Tribune, le quotidien d’État, titrait ainsi à sa Une : « Double attaque-suicide de Maroua : Paul Biya réconforte les victimes ». Cependant, la photo illustrant le titre montrait plutôt le ministre de la Défense, Edgar Alain Mebe Ngo’o debout dans un hôpital de la ville, face à un survivant de l’attentat blessé et alité.

Ce trompe-l’œil n’est pas sans rappeler le photomontage publié sur le site de la présidence camerounaise, et montrant Paul Biya rendant hommage aux soldats tombés dans la guerre contre Boko Haram, qui avait fait scandale début mars dernier. Face au tollé suscité par cette affaire, le gouvernement camerounais avait évoqué sans trop convaincre, la piste de pirates informatiques. En réaction, des médias camerounais avaient ressorti d’autres photomontages situant Paul Biya à des cérémonies auxquelles il n’avait pas participé.

« Nonchalant », absent aux sommets décisifs contre Boko Haram

Les médias privés camerounais le rappellent régulièrement : c’est Paul Biya qui avait déclaré la guerre contre Boko Haram sur le perron de l’Élysée le 17 mai, à l’issue du mini-sommet organisé par François Hollande pour déterminer la stratégie à adopter face au groupe islamiste. Depuis lors, le président qui ne rate jamais une occasion de se rendre en Occident n’a jamais mis les pieds dans le nord du Cameroun, où sévit la secte islamiste.

Et lorsque les dirigeants africains se réunissent pour débattre de Boko Haram et adopter des stratégies, Paul Biya préfère se faire représenter.

C’est son ministre de la Défense, Edgar Alain Mebe Ngo’o qui était allé voir le tchadien Idriss Déby à N’Djamena, pour négocier les conditions d’entrée en guerre de son pays, aux côtés du Cameroun.

Fin janvier au sommet de l’UA d’Addis-Abeba en Éthiopie  largement consacré à Boko Haram où il avait été décidé de mettre en place une force africaine contre la secte, c’est le même Mebe Ngo’o qui l’avait représenté. Tout comme à la rencontre d’Abuja du 11 juin convoquée deux semaines à peine après son investiture par le président Muhammadu Buhari et où Paul Biya a été le seul dirigeant absent, parmi les cinq chefs d’États du bassin du lac Tchad, engagés contre Boko Haram.

Boko Haram n’est visiblement pas une préoccupation majeure pour le chef d’État camerounais, qui avait déclaré au début des années 90 : « Lorsque Yaoundé respire, le Cameroun vit ». La capitale camerounaise a jusqu’ici été épargnée par les attentats-suicides.

Cameroun : Comment Paul Biya torpille la lutte contre Boko Haram

[Par René DASSIÉ]

Entre ses silences répétés, ses erreurs de langage et son indifférence vis-à-vis des rencontres stratégiques pour lutter contre Boko Haram, l’attitude de Paul Biya dans la gestion du dossier de la secte islamiste laisse perplexe. Il se pose désormais la question de sa capacité à continuer à diriger un Etat désormais en guerre.

Cameroun : Fotokol enterre ses morts (source : 237online.com)

Cameroun : Fotokol enterre ses morts (source : 237online.com)

Une semaine après le massacre de Fotokol, le plus sanglant depuis le début des incursions des hommes de Boko Haram sur le territoire camerounais, les concitoyens de Paul Biya n’attendent plus de leur président qu’il engage un élan de solidarité nationale envers les victimes. Mardi soir, dans son discours à la nation, à l’occasion de la fête nationale de la jeunesse, il n’a même pas effleuré le sujet. M. Biya s’est contenté de mettre les jeunes en garde contre la tentation de s’engager auprès de ceux qui dans « certains pays » créent « la guerre civile », provoquent « les déplacements de population » et « l’anarchie ». Il leur a enfin donné en exemple, « nos jeunes soldats qui veillent à notre sécurité le long de nos frontières ». Pas un mot sur le bain de sang d’il y a sept jours. Pas un mot sur la vingtaine de personnes enlevées par les hommes de Boko Haram lors d’une nouvelle incursion dimanche, c’est-à-dire deux jours avant son discours.
Le drame de Fotokol, c’était dans la nuit de mercredi à jeudi dernier. Dans cette petite ville du nord-ouest Cameroun frontalière du Nigéria, les islamistes qui sont arrivés par petits groupes portant des tenues militaires ont ratissé les quartiers, maison après maison, tuant jusqu’à 400 personnes selon certaines sources citées par des médias crédibles, à l’instar de RFI.
Un dirigeant normal aurait tout de suite condamné fermement ce carnage. Il aurait adressé ses condoléances aux familles des victimes. Il aurait ordonné que les drapeaux soient mis en berne et décrété un jour de deuil national. Il aurait réuni son gouvernement pour élaborer la riposte.

François Hollande et Idriss Déby en exemple

François Hollande (source : lesechos.fr)

François Hollande (source : lesechos.fr)

C’est ce qu’a fait François Hollande en France. Le Président s’est rendu immédiatement au siège de Charlie Hebdo mercredi 7 janvier peu après l’attentat terroriste qui a décimé la rédaction de l’hebdomadaire satirique, alors que les assassins couraient toujours et que rien ne pouvait, dans l’absolu, garantir sa propre sécurité. En chef de guerre d’un pays attaqué, le président français s’était, dans la foulée, adressé à ses concitoyens pour condamner l’attentat et les rassurer, avant d’organiser des réunions ministérielles de crise pour coordonner la riposte à l’attentat le plus sanglant connu par l’Hexagone depuis des décennies. Il avait décrété pour le lendemain un jour de deuil national, et organisé la marche républicaine qui, quatre jours plus tard, devait mobiliser près de quatre millions de personnes dans les rues françaises et à laquelle ont participé une cinquantaine de chefs d’Etats et de gouvernements.

Idriss Déby (source : senego.com)

Idriss Déby (source : senego.com)

C’est ce que fait le tchadien Idriss Déby, chaque fois qu’on s’en prend à la sécurité de son pays. Engagé de manière préventive dans la guerre contre Boko Haram, M. Déby s’est exprimé devant son parlement, et a accompagné ses soldats envoyés au Cameroun, jusqu’à la frontière de son pays. C’est ce que font tous les présidents qui n’ont pas oublié qu’ils sont présidents.
Paul Biya était en devoir de s’exprimer pour consoler les victimes et rassurer la nation. Il était en devoir d’expliquer ce qui s’était réellement passé ce jour-là à Fotokol. D’autant plus que de nombreuses questions au sujet de ce massacre sont restées sans réponses. Au moment des faits, où était l’armée camerounaise qui était censée protéger la ville? Les soldats avaient-ils fui devant les islamistes, comme l’a prétendu un journal en ligne tchadien ? Les rumeurs qui parlent de nombreuses défections dans les rangs sont-elles avérées ? Voilà autant d’interrogations auxquelles les Camerounais sont en droit d’avoir des réponses.
Curieusement, ces questions ne semblent pas préoccuper outre mesure Paul Biya, qui semble vivre le conflit avec détachement, comme si les choses se passaient loin, dans un autre pays et qu’il n’en recevrait que de lointains échos. Alors que les islamistes portent de plus en plus la guerre à l’intérieur même du Cameroun.

Visite aux victimes du conflit

Les Camerounais ne rêvent même plus de voir leur président se rendre dans le nord du pays où la Croix Rouge ne cesse d’alerter sur la catastrophe humanitaire que pourrait engendrer le conflit. Il y a six mois, cette ONG indiquait déjà qu’environ 48 000 Nigérians s’y étaient réfugiés, s’ajoutant à 30 000 réfugiés internes.

La Croix Rouge camerounaise (source : ifrc.org)

La Croix Rouge camerounaise (source : ifrc.org)

Le sentiment d’abandon est si présent chez les populations du nord Cameroun, qu’on a les a vu sortir par centaines pour acclamer en libérateurs les soldats tchadiens, lorsque ceux-ci sont entrés au Cameroun, mi-janvier. Les journaux indépendants camerounais relèvent également que Paul Biya n’a jamais rendu hommage aux soldats tués dans la lutte contre les islamistes de Boko Haram, et ne manquent pas de faire le parallèle avec l’attitude des présidents d’autres pays en guerre.
L’absence d’un chef de guerre actif, qui communique, est par ailleurs dévastatrice sur l’opinion camerounaise. Par son silence, Paul Biya a laissé prospérer toutes sortes de rumeurs et d’amalgames, au sujet des belligérants et de leurs motivations réelles.
En septembre dernier, fidèles à la stratégie de division que le président a lui utilisé tout au long de ses 32 ans de pouvoir, certains de ses fidèles, dont un ministre, agitaient la thèse du complot nordiste dans un manifeste public. Ils laissaient croire que derrière Boko Haram se cachaient en réalité des dignitaires de la région où, jusqu’ici, sévit exclusivement la secte, suggérant que ceux-ci auraient fomenté une rébellion. Le manifeste connu sous le nom de « l’appel de la Lékié », du nom d’un petit département proche de Yaoundé, avait obligé certaines personnalités insidieusement mises en cause, à se justifier publiquement.
On aurait attendu d’un président faisant son travail, qu’il s’élève au-dessus de cette mêlée, pour appeler à l’unité nationale face à un ennemi commun, et rejette cette stratégie du bouc-émissaire. Paul Biya est resté silencieux.
Il est tout aussi muet, depuis que des médias douteux accusent l’occident, notamment la France à laquelle il a pourtant demandé une aide contre les islamistes, de financer et d’armer les islamistes de Boko Haram, pour déstabiliser le Cameroun. Cela sans la moindre preuve.
Silencieux, absent. Alors que dans ses rares discours où il évoque le conflit, le président camerounais appelle à « une réponse globale », il montre, dans les faits, un dédain curieux à toutes les initiatives de ses pairs africains, soucieux d’apporter une réponse mutuelle aux assauts des islamistes.
En mai dernier, peu après le sommet élyséen où le président camerounais avait déclaré la guerre contre Boko Haram, Idriss Déby était allé le voir à Yaoundé pour mettre au point avec lui les mesures adoptées à Paris, pour combattre les islamistes. Paul Biya avait trainé des pieds. Plusieurs mois après, en janvier, lorsqu’il doit revenir vers le président tchadien, les hommes de Boko Haram frappant de plus en plus fort, c’est son ministre de la Défense, Edgar Alain Mebe Ngo’o, qu’il envoie à N’Djamena discuter avec M. Déby.

24e sommet de l’Union africaine (source : rfi.fr)

24e sommet de l’Union africaine (source : rfi.fr)

L’absence de Paul Biya à Addis-Abeba, lors du 24e sommet de l’Union africaine a également été remarquée. Réunis dans la capitale éthiopienne le dernier week-end de janvier, les présidents africains ont décidé de constituer une force de frappe de 7500 hommes contre Boko Haram. Cela en l’absence du président camerounais, qui est avec son homologue nigérian Goodluck Jonathan, également absent, principaux concernés par le sujet.

Incohérence

Les Camerounais ont commencé à se faire petit à petit à l’idée que leur président n’est plus cohérent, lorsqu’il s’exprime en dehors des discours préparés d’avance.
Début août, alors qu’il se rend au sommet Etats-Unis-Afrique de Washington, le président se risque à répondre, chose rare, aux questions des journalistes locaux, avant de prendre son avion. Il commet alors une bourde irréparable, en mettant dans le même panier les martyrs de la lutte pour l’émancipation du pays du joug colonial, la guerre contre le Nigeria pour la presqu’île de Bakassi, et les islamistes de Boko Haram. « Je dis que le Cameroun a eu à traverser d’autres épreuves, on a eu à lutter à Bakassi, on a éradiqué les maquis, les mouvements révolutionnaires, on est venu à bout des villes mortes. Ce n’est pas le Boko Haram qui va dépasser le Cameroun », laisse-t-il entendre, à la surprise générale.

Boko Haram et Paul Biya

Boko Haram et Paul Biya

Bien entendu, cet écart avec la réalité plombe la lutte contre Boko Haram. Paul Biya s’étonne de l’inertie au sein de son gouvernement qu’il ne cesse de fustiger, oubliant que ses ministres attendent depuis bientôt deux ans, un remaniement qu’il avait lui-même annoncé, pour rendre l’équipe plus efficace. Dans ce contexte, les ministres prennent peu d’initiatives. La coordination entre différents départements est défaillante, et les renseignements civils et militaires fonctionnent mal. L’année dernière, le ministre de la Communication, Issa Tchiroma Bakary reconnaissait lui-même à demi-mots cette faiblesse, en suggérant aux populations des zones attaquées par les islamistes de Boko Haram, de renseigner le gouvernement sur leurs mouvements.
Sur la scène internationale, Paul Biya est isolé, ignoré, boudé. Définitivement, le vieux président parait hors-jeu. Il est sans doute temps que les Camerounais songent résolument à se doter d’un vrai dirigeant.

 

 

Cameroun : Arrestation de Gervais Mendo Zé, Paul Biya veut éviter une révolution

[Par René DASSIE’]

L’ancien patron de la radio télévision publique camerounaise a été interpellé mercredi et placé sous mandat de dépôt. Il est accusé d’avoir détourné de l’argent public, lorsqu’il était encore en fonction. Cependant, pour de nombreux observateurs, Paul Biya a en réalité sacrifié un de ses soutiens indéfectibles pour distraire une opinion qui réclame l’alternance politique. 

La prison centrale de Yaounde (source : 76crimes.com)

La prison centrale de Yaounde (source : 76crimes.com)

Gervais Mendo Zé (source : cameroonjournal.com)

Gervais Mendo Zé (source : cameroonjournal.com)

Gervais Mendo Zé a-t-il été sacrifié pour distraire une opinion publique tentée par l’expérience burkinabè ? De nombreux observateurs du marigot politique camerounais y croient. Vue sous cet angle, l’arrestation mercredi de l’ancien Directeur général de la CRTV, la radio télévision d’Etat et réputé très proche de la famille présidentielle camerounaise n’aurait que peu de choses à voir avec les détournements de fonds dont on l’accuse.  Au contraire, elle pourrait constituer le dérivatif trouvé par le pouvoir, aux revendications d’alternance au sommet de l’Etat qui se font de plus en plus bruyantes, depuis qu’une révolution populaire de trois jours au Burkina Faso a eu raison du président Blaise Compaoré.

Un gestionnaire mis à l’amende

Bien entendu, personne ne se risquerait à voir en le très religieux M. Mendo Zé aujourd’hui âgé de 70 ans, un saint injustement persécuté. Sa gestion ultra personnalisée de la CRTV, qui a duré 17 ans, de 1988 à 2005 a laissé une entreprise financièrement exsangue, en dépit des dizaines de milliards de francs CFA collectés, au titre de la redevance audiovisuelle. De sorte que si la justice camerounaise ne traînait pas la mauvaise réputation de justice aux ordres, il aurait même pu être pour elle un bon client. Il y a cinq ans en effet, le Contrôle supérieur de l’Etat (CSE), une institution chargée de vérifier les comptes des administrations publiques et parapubliques avait émis un rapport très critique sur sa gestion, et l’avait condamné à rembourser 2,6 milliards de francs Fcfa (4 millions d’euros) au Trésor public. Une somme constituée de dépenses non prévues dans les missions de la Crtv. A quoi M. Mendo Zé avait-il utilisé ce pactole ? A payer des cachets indus, mais aussi des primes et aides financières à ses collaborateurs et à des particuliers. En somme, de la générosité avec l’argent d’autrui. Outre le remboursement de tout cet argent, le CSE avait aussi infligé à M. Mendo Zé une « amende spéciale » de 2 millions FCFA (3.000 euros) et l’avait déchu de ses droits civiques pendant cinq ans.

 La crainte de la contagion de la révolution burkinabè

Il n’avait contesté ni le rapport du CSE ni la sanction qu’on lui avait infligée, et coulait une retraite sobre en croyant l’affaire close. D’où les interrogations que suscite son arrestation et sa mise sous mandat de dépôt à la prison centrale de Yaoundé.

D’abord le contexte de cette interpellation.  Le tribunal criminel spécial de Yaoundé qui a officiellement pour mission de traquer et de punir les malversations financières dans l’appareil d’Etat a en effet rouvert le dossier de M. Mendo Zé au moment où une partie de l’opposition et de la société civile, réveillée par la récente révolution populaire burkinabè réclame le départ de Paul Biya, au pouvoir depuis 32 ans. En 2008, le président camerounais avait réussi, au prix d’une sanglante répression des manifestations populaires, à modifier la Constitution, pour faire sauter le verrou qui l’empêchait de se représenter. Il avait donc réussi là où Blaise Compaoré vient d’échouer et ne s’attendait pas logiquement à de nouvelles contestations, du moins pas avant la fin de son mandat actuel, en 2018.  Mais, le départ forcé du président burkinabè est venue bousculer les choses.

John Fru Ndi (source : jeuneafrique.com)

John Fru Ndi (source : jeuneafrique.com)

Profitant de l’opportunité, John Fru Ndi, le président du Social democratic front (SDF), le principal parti de l’opposition a annoncé qu’il y aura une révolution au Cameroun, dès l’année prochaine.

De leur côté, quelques titres de la presse privée ont également relancé la question de l’alternance politique. « Après 32 ans de pouvoir… Pourquoi Paul Biya doit partir », a titré à sa Une Le Messager, principal quotidien d’opposition.

« Pour de nombreux médias privés (…), son arrestation [de M. Mendo Zé NDLR] est une distraction, voire une «immolation». Car elle intervient au moment où le débat public chez les camerounais est marqué par les félicitations adressées au peuple burkinabé qui a fait preuve d’héroïsme en faisant chuter le dictateur Blaise Compaoré. Paul Biya pour anticiper un mouvement populaire au Cameroun, veut relancer «l’opération épervier», écrivait jeudi le site [Koaci.com->http://koaci.com/cameroun-operation-epervier-arrestation-lancien-directeur-general-radio-television-detat-96395.html].

« Ce qui se passe au Burkina Faso est suivi par une grande partie de la jeunesse africaine qui semble n’attendre qu’un mot d’ordre, celui de la mobilisation et de la prise en main de son destin », abonde dans le même sens Vincent Sosthène Fouda, président du Mouvement camerounais pour la sociale démocratie, un parti d’opposition.

Un fidèle parmi les fidèles de Paul Biya sacrifié

Il y a ensuite la personnalité de Gervais Mendo Zé. Car dans le système de Paul Biya, l’ancien patron de la radio télévision d’Etat n’a pas été n’importe qui. C’est lui en effet qui a construit et exécuté pendant près de deux décennies la propagande du régime à la radio et à la télévision publique. Omniprésent sur les antennes, il ne manquait aucune occasion de magnifier « l’œuvre exceptionnelle » de Paul Biya à la tête du pays. Bien plus, il lui a aussi offert son soutien spirituel. Catholique exalté, promoteur de la « mariologie », sorte de culte à la vierge Marie qui frise l’idolâtrie et que n’approuve pas le clergé, il a ainsi créé la « Voix du cénacle », une chorale religieuse. Des rumeurs persistantes ont habituellement laissé entendre que les membres de la « Voix du cénacle », se relayaient pour prier en faveur du président camerounais et de sa famille. En public, la chorale assurait l’animation, lors de la plupart des sorties du couple présidentiel camerounais, n’hésitant pas à faire danser des ministres. Elle a d’ailleurs consacré à Paul Biya et à son épouse plusieurs cantiques louangeurs. Ce qui dans un pays pétri de ferveur religieuse n’est pas peu de choses.

En laissant la justice arrêter M. Mendo Zé, c’est donc un gros poisson que Paul Biya vient de lâcher. Pour des raisons qui pour certains paraissent évidentes.

«Il (Paul Biya) n’hésiterait pas à sacrifier tout ce qu’il peut pour rester au pouvoir. Que ce soit ses proches ou des milliers de Camerounais »,  analyse Mohamadou Houmfa, un journaliste qui suit au quotidien l’actualité camerounaise.

Hilaire Kamga (source : cameroun24.net)

Hilaire Kamga (source : cameroun24.net)

Militant des droits de l’homme et secrétaire permanent de la Plate-forme de la société civile pour la démocratie au Cameroun, Hilaire Kamga ne dit pas autre chose « Mendo Zé en prison ou l’illustration d’un système qui se désagrège. Attention, les citoyens doivent redoubler de vigilance car le régime de M. Biya n’a plus de commandant in chief. Nous devons plus que jamais accélérer les préparatifs de la transition post-Paul Biya », écrit-il sur sa page Facebook.

Lancée en 2004 sous la pression des bailleurs de fonds, l’opération « Epervier » dédiée à la lutte contre la corruption avait acquis quelques années plus tard la réputation d’instrument de purge politicienne. Elle pourrait aussi désormais servir de dérivatif aux exigences d’alternance à la tête de l’Etat. La presse camerounaise annonce ainsi d’autres arrestations, à la suite de de celle de M. Mendo Zé.