Renvoyé Spécial à Créteil : « L’Afghanistan, mon paradis perdu…»

[Par Bernadette COLSON]

Le bi- place posé à une aile d’avion de l’entrée principale du lycée est là pour nous rappeler la présence sur le site d’un club aéronautique et l’implication du lycée Edouard Branly de Créteil dans les projets scientifiques. Ce mardi 22 mars, on peut aussi y voir l’envol de la curiosité de lycéens de Seconde, piqués au vif du jeu des questions/réponses, grâce à la profondeur dramatique de la parole de Khosraw  Mani, journaliste et écrivain afghan, renvoyé spécial de la Maison des journalistes .

©Lisa Viola Rossi
©Lisa Viola Rossi

Pour présenter « son pays », Khosraw  invoque un passé plus lointain, celui qui a laissé  des vestiges des civilisations persanes, il évoque Hérat « la ville la plus artistique », avec une école datant du XVème siècle à l’origine des plus beaux chefs d’œuvre de la miniature persane, et puis Balkh d’où est originaire le poète Roumi (1207-1273) mystique persan qui a influencé le soufisme, et encore Kandahar, « berceau du bouddhisme ». Son prochain roman, en anglais, a pour toile de fond une fresque  historique sur sa ville natale, Kaboul, depuis la première guerre anglo-afghane de 1839 jusqu’à l’arrivée des Talibans en 1992.

Le présent de l’Afghanistan pour Khosraw, c’est « une histoire pénible » dont il s’excuse devant son auditoire, dans un français très châtié. A 29 ans,  il a toujours connu son pays en guerre.

« J’étais enfant quand les Talibans étaient au pouvoir, la musique était interdite, la barbe pour les hommes et la mosquée étaient obligatoires. J’ai porté un turban. Je m’en souviens, j’ai vécu ça. Une seule personne, le commandant Massoud a lutté contre les Talibans. En septembre 2001, il a été tué par deux faux journalistes tunisiens, juste avant les attentats contre le World Trade Center. Ben Laden n’a pas été livré aux Américains car c’était contraire à la culture d’hospitalité  de mon pays. J’étais lycéen comme vous, poursuit-il, à la chute des Talibans en 2001, une république islamique s’est mise en place, l’espoir est revenu. Mais en 2005, les Talibans ont resurgi, maintenant ils sont partout. Sous les Talibans, la vie est interdite, on n’a pas le droit d’être vivant ni joyeux. Aujourd’hui la violence est présente au quotidien, celle des attaques des insurgés contre les forces afghanes, celle des attentats des terroristes de l’état islamique. J’ai survécu à deux attentats suicide où quatre de mes amis sont morts. »

©Lisa Viola Rossi
©Lisa Viola Rossi

En 2008, étudiant en droit et sciences politiques, sa passion est déjà le journalisme et l’écriture, il s’exprime dans un petit journal révolutionnaire qui donne la parole aux étudiants. Deux ans plus tard, il travaille pour la radio Free Europe sur des reportages sur la vie sociale et l’histoire des intellectuels.

La situation de la presse est alors en train de changer. La liberté d’expression qui s’était développée après 2001 est prise dans une spirale descendante avec la multiplication des intimidations, menaces et agressions contre les journalistes, « les journalistes libres », ceux qui traitent des questions sensibles comme le droit des femmes, la corruption, les extrémismes, les chefs de guerre. Ces atteintes à  la liberté de la presse émanent aussi bien de membres du gouvernement que des insurgés. Elles croissent d’autant plus qu’il n’y a pas de réponse judiciaire à ces exactions.

En 2012, deux motards agressent Khosraw quand il rentre chez lui. « La première chose que j’ai sentie c’est un coup derrière ma tête, raconte-t-il, la seule chose que j’ai faite a été de crier, des gens sont venus à mon aide, les agresseurs se sont enfuis ; une semaine avant cet incident, un ami avait été tué. Ma mère m’a dit : tu ne peux plus travailler là, je ne veux pas perdre mon fils ! »

En 2012, toujours pris par la passion du journalisme, il travaille pour la presse écrite, il est responsable d’un journal littéraire. En 2015, il écrit un article sur le site de la BBC à propos d’une jeune fille lynchée à Kaboul, le 19 mars, car elle osait s’adresser à un mollah. Dans cet article, il y dénonce « la religion comme identité alors qu’elle doit rester une affaire privée » et « le gouvernement corrompu qui a permis aux extrémistes d’être actifs dans la capitale ». En juin 2015, il publie un roman dans lequel il critique les modèles culturels et sociaux de l’Islam politique. «J’ai fui après cela, précise-t-il. Je suis arrivé le 31 août à Paris ».

Il ne rentrera pas dans son pays tant que la situation sera dangereuse pour les journalistes. Huit d’entre eux sont morts dans un attentat en janvier dernier. « J’ai envie de vivre », répond-il à Amar qui l’interroge.

« L’Afghanistan est miné par une guerre religieuse et ethnique, explique-t-il.  Nous avons subi  l’introduction de l’idéologie communiste dans notre pays dominé par le système féodal puis celle du fondamentalisme religieux. Mais nous sommes aussi responsables, nous les Afghans, de cette situation,  nous sommes le problème, nous devons trouver des solutions ».

Khosraw a du mal à imaginer aujourd’hui son pays en paix, mais pourtant, tient-il à préciser « sans la guerre, l’Afghanistan, c’est mon paradis, mon paradis perdu ».

©Lisa Viola Rossi
©Lisa Viola Rossi

Il a choisi la France comme terre d’exil, parce qu’il est écrivain et que Paris est le seul lieu où il « se sente calme et où il est toujours occupé ». Il a vécu les attentats du 13 novembre avec « sang-froid ». « Pour cette raison, dit-il,  j’ai eu peur de moi-même, ce n’est pas normal de ne pas craindre les attentats ». Dans son envie de vivre, il y a aussi la volonté de cet intellectuel afghan de retrouver des émotions « humaines ».

Devenir citoyen, devenir acteur, se former, tel est l’intitulé du projet d’établissement du lycée Edouard Branly de Créteil. On peut y ajouter …se mettre dans la peau d’un journaliste. Les élèves de Seconde encadrés par Sophie Hervas, professeure

documentaliste, et Clothilde Immel, professeure d’histoire-géographie ont bien joué leur rôle d’intervieweur. Dans le cadre de leur projet d’éducation aux médias (PEM), ils ont eu, pour l’instant, trois heures de cours sur les écrits journalistiques. Dans les jours qui viennent, ils devront choisir entre la brève, le reportage ou l’interview pour rendre compte sur le blog du lycée de leur rencontre de deux heures avec Khosraw Mani. Ils n’ont pas eu le temps de prendre des notes mais leur attention a été soutenue et leurs questions bien réfléchies.  Mais surtout les réponses de Khosraw  parlent au cœur et ne peuvent s’effacer facilement.

 

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