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Y a-t-il un problème en France avec les kiosquiers et les unes de journaux ?

Lorsque l’on parle de la liberté de la presse, on pense dans un premier temps aux journalistes, aux dessinateurs de presse, aux reporters. Ceux dont le travail consiste à manier l’information. Néanmoins, il y a ceux qui ont tendance à être oubliés alors qu’ils sont le dernier maillon de l’information : les kiosquiers. Dans le domaine de la presse écrite, les kiosquiers font partie des rouages qui permettent aux citoyens d’en savoir plus sur le monde. Connaissant actuellement une modernisation visant à maintenir et valoriser la vente de la presse papier, les kiosques de presse sont primordiaux dans la transmission de l’information.

Il arrive parfois, que les kiosquiers soient pris pour cibles par la population étant à l’encontre de ce que propose la presse. Dernièrement, à Pontet (près d’Avignon), l’un d’entre eux s’est vu menacé par des militants turcs pro-Erdogan suite à l’affichage de la Une du magazine Le Point. Celle-ci illustrait le portrait du président turc avec pour titre : “Le dictateur. Jusqu’où ira Erdogan ? Enquête sur le président turc, sa folie des grandeurs, ses réseaux en France, son offensive sur l’Algérie, ses crimes…”. Lors de l’action violente perpétrée par les pro-Erdogan, Sylvain Patti, le kiosquier, aurait tenté de plaider la liberté de la presse, comme il le raconte au Point.

Bien que ne faisant que leur travail de commerçants, les kiosquiers sont parfois exposés aux avis de la population environnante. A Paris, les réaction face aux unes de presse dépendent beaucoup de l’emplacement du kiosque à journaux. En effet, plusieurs arrondissements portent une identité culturelle et politique qui leur sont propres. Farès, un kiosquier du 15e arrondissement raconte par exemple, “qu’ici c’est le quartier de Macron […] les unes n’allant pas dans son sens ne vont pas plaire ».

Ce dernier a également déclaré avoir une défiance envers les médias qui « ne font pas leur boulot » selon lui.  Farès pourrait « presque comprendre l’agression » dont Sylvain Patti a été victime.  « C’est une presse de mensonge qui blesse les gens » ajoute-il avec colère. 

Halgurd, ancien résident de la Maison des Journalistes et désormais kiosquier dans le quartier Pereire du 17e arrondissement de Paris, évoque que son métier requiert toute une organisation au sujet des publications. “Parfois on doit changer la place d’un magazine ayant pour gros titre un sujet à polémique” raconte t-il. Pour le kiosquier, l’affaire à Pontet relève bien d’une atteinte à la liberté d’expression.

Un autre, travaillant dans le quartier de Barbès, raconte difficilement les insultes dont il est victime lorsqu’il dispose certains journaux en avant, notamment les unes de Charlie Hebdo, le journal satirique. Face aux questions posées sur sa situation, il ne peut refréner un regard gêné, ne souhaitant en révéler plus. Une situation particulière que les kiosquiers semblent endurer quotidiennement. Sur une quinzaine d’entre eux rencontrés, peu ont voulu dévoiler l’envers du métier.

A Médiakiosk, la société spécialisée dans l’implantation et la gestion des kiosques en France, la réponse est catégorique. “En aucun cas on ne va retirer les affiches” raconte Aurélie Lefèvre, directrice de la communication de l’entreprise, contactée par téléphone. “La France reste un pays démocratique où la liberté d’expression est fort heureusement toujours effective

Pour reprendre l’édito du numéro de Charlie Hebdo, titré « Je suis le Point » datant du 29 mai 2018, « Ils ne veulent pas qu’on qualifie Erdogan de dictateur, mais ils se comportent en serviteurs de la dictature. ». Un numéro salué par tout défenseur de la liberté d’expression. Un principe fondamental qui pourtant semble poser problème pour une certaine partie de l’opinion public.  

EN SAVOIR PLUS SUR CE THÈME

PORTRAIT. Meiirbek, journaliste kazakh exilé : «Continuer à écrire, c’est les protéger»

Meiirbek est né en 1984 en Chine mais a émigré, dès ses 22 ans, au Kazakhstan. Là-bas, il était ingénieur dans une entreprise pétrolière. Rien ne le destinait vraiment à s’engager dans une lutte pour la liberté d’expression et la liberté de la presse. Et pourtant, en 2018, plusieurs de ses proches disparaissent un à un : l’un de ses professeurs, quelques collègues… Très vite, il comprend que ces derniers ont été emmenés dans des camps de concentration chinois.

  •   Par Clémence Papion, étudiante en Master de Droit International Public et Ange Fabre, étudiant en Droit et Science politique, stagiaires à la Maison des journalistes. 

Lorsque Meiirbek comprend que ses proches disparus sont déportés en camp de concentration, il décide  de s’engager dans la lutte pour révéler les agissements des autorités chinoises . Il rejoint donc une association pour la défense des droits humains au Kazakhstan : Atajurt Kazakh Human Rights. En son sein, il a participé à faire connaître des victimes, mais aussi des familles de victimes sans nouvelles d’un de leurs proches.

En 2019, le responsable de l’association est arrêté. « Le gouvernement kazakhe a des relations très proches avec le gouvernement chinois ». Allant encore plus loin dans la répression, les forces de l’ordre kazakhes ferment les bureaux de l’association et prennent tous les ordinateurs. Pour continuer à se faire entendre, tout en essayant d’éviter de se faire emprisonné comme son responsable, Meiirbek décide de créer un compte sur plusieurs réseaux sociaux sous une fausse identité. « J’ai créé un compte qui s’appelait Erkin Azat, Erkin, en turc ça veut dire liberté, et Azat, en persança veut aussi dire liberté ». Même les collègues de Meiirbek ne sont pas dans la confidence : « Je n’aime pas le dire aux autres. Si je le fais, peut-être que le gouvernement kazakhe le saura, et après ils me chercheront. On ne sait jamais qui travaille pour qui. »

Ce compte lui a été plus qu’utile. « Au sein de l’association, après avoir interviewé des victimes, on a contacté des médias, notamment au Kazakhstan. Mais ils n’en voulaient pas, ils ne veulent pas se mêler de ce qui touche à la Chine. Le gouvernement contrôle les médias au Kazakhstan. Toutes les infos que nous recevons ont été triées. » Des médias ont commencé à s’intéresser aux histoires qu’il racontait, aux témoignages qu’il relayait. « C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à recevoir des menaces, aussi bien par le gouvernement Kazakhe que par le gouvernement chinois. J’ai reçu des messages sur Messenger qui disaient « Votre responsable a été arrêté, le prochain sur la liste, c’est vous. Attention » ».

Le responsable de Meiirbek est finalement libéré au bout de quelques mois, après la pression importante  d’Amnesty International par le biais d’une pétition. Se sentant encore en danger, ce dernier émigre aux États-Unis. De son côté, Meiirbek continue sa lutte au Kazakhstan.

Afin de mieux comprendre le contexte de persécution des minorités ethnique au Xinjiang, Meiirbek nous explique la situation. « Xi Jinping est élu en 2012. C’est un dictateur. Lors de sa deuxième année de mandat, il commence à arrêter ses opposants politiques. C’est là que des camps ont commencé à être créés, en 2016 donc. À partir de septembre 2018, il a commencé à arrêter non seulement les opposants politiques, mais également plusieurs minorités présentes en Chine telles que les Ouïghours ou les Kazakhs. Pourquoi ? Pour créer une unité chinoise, une population totalement homogène, sans différence. Dans ces camps il faut parler chinois, aucune autre langue n’est acceptée. Comme excuse à ces arrestations, Xi Jinping évoque le terrorisme. Mais tous ceux que je connais qui ont été enfermés dans ces camps n’étaient pas des terroristes, le problème c’est leur appartenance ethnique.»

Grâce aux interviews qu’il a menées, Meiirbek sait que les personnes enfermées dans ces camps sont soumises à du travail forcé entre 10 et 12h par jour. « Surtout de la couture, et il faut aller vite. Il y a un quota de vêtements à produire par jour, et s’il n’est pas atteint, le salaire est réduit. Cette histoire de salaire, c’est pour faire beau sur le papier, mais chaque excuse est bonne pour le réduire : un retard, une couture de travers, un rythme trop lent. Si bien qu’à la fin du mois, le salaire est réduit à néant et ils ne reçoivent rien. »

Outre ces informations sur le travail forcé, Meiirbek a découvert des pratiques impensables visant à limiter le plus possible l’accroissement des minorités. Au fil des interviews, ce qui s’apparentait à de simples vaccins pour éviter les maladies au sein des camps, s’est finalement révélé être une campagne de stérilisation de masse. « C’est vraiment un génocide, on cherche à mettre définitivement fin à une ethnie, une population. Le pire, c’est que si une femme arrive dans le camp alors qu’elle est enceinte, même de sept ou huit mois, ils lui font subir un avortement. »

C’est avec beaucoup de force que Meiirbek nous raconte ces histoires qui font désormais parties de lui. Révolté par ce qui se passait autour de lui, il mène une lutte sans relâche, mettant sa propre liberté en péril. Alors que les menaces deviennent de plus en plus importantes, Meiirbek établit un contact avec plusieurs associations et médias français, ainsi qu’avec l’Ambassade de France au Kazakhstan. Grâce à leur aide précieuse, il a pu se réfugier en France où Amnesty International, France 24 et l’AFP l’ont directement dirigé et mis en contact avec la Maison des Journalistes. Au mois de mai 2019, Meiirbek en devient résident. Le choix de la France est comme une évidence pour lui : « En Belgique, on parle français au sein des enceintes de l’Union Européenne. En Suisse, on parle français au sein des enceintes de l’Organisation des Nations Unies. Donc je pense que le français est important pour moi, pour continuer mon travail, c’est pourquoi j’ai choisi la France. »

Ici, Meiirbek compte bien continuer sa lutte pour les Droits de l’Homme. « Je participe à beaucoup de manifestations, d’ailleurs j’ai encore été menacé en juin 2020 par un individu qui devait être proche du gouvernement chinois, dans la rue, comme ça. Il m’a posé beaucoup de questions. Heureusement, lorsque j’ai reçu ma carte de citoyenneté, la préfecture m’avait donné un numéro où appeler si j’avais un jour besoin d’aide. Je les ai appelés et le préfet de police l’a fait arrêter, mais il a fui. » Cette lutte, il ne la consacre pas seulement aux répressions menées par le gouvernement chinois. Il s’intéresse à toutes sortes de débats. Il explique de manière posée et réfléchie « Au Kazakhstan au début, nous avions pas mal de libertés. On avait Skype, Facebook, mais maintenant c’est devenu plus dur. Petit à petit l’étau se resserre sans qu’on s’en rende compte. Une telle répression, ça ne se fait pas d’un coup. Alors quand j’ai entendu parler de la loi Sécurité Globale en France, je me suis dit qu’il fallait manifester, pour empêcher le développement d’un processus de limitation des libertés. Donc je soutiens les droits de l’Homme pour tout le monde, même français et européens ».

Meiirbek interviewé en marge d’une manifestation, à Paris

Devant tant de détermination et d’engagement se pose la question des menaces subies par la famille. Les parents de Meiirbek, ainsi que deux de ses frères vivent au Kazakhstan, « Pour eux tout va bien ». Mais un de ses frères et sa sœur, eux, vivent en Chine. « Lorsque le gouvernement chinois a découvert l’identité d’Erkin Azat, c’est-à-dire moi, ils sont allés les voir et les ont menacé. Ils savaient que j’étais hors de portée alors ils leur ont dit que si jamais je continuais de rédiger des articles, c’est eux qui seraient enfermés. Mais je ne céderai pas. Continuer à écrire, c’est les protéger, car ainsi tout le monde est au courant. Si je me taisais, c’est là que ça deviendrait dangereux pour eux, et pour toutes les minorités. C’est ce qu’ils cherchent, étouffer le sujet. »

Lorsqu’on lui demande s’il pense que la situation pourra un jour s’améliorer en Chine, il apparaît mitigé. « Vous savez, la répression est de plus en plus grande. Toute excuse est bonne pour emprisonner quelqu’un : avoir dit As-Salam Aleykoum, être rentré dans une mosquée, avoir posé des questions aux forces de l’ordre lorsqu’on ne comprend pas pourquoi on fait l’objet d’un contrôle… Désormais, même les Han chinois peuvent être emprisonnés. Ils sont pourtant la population majoritaire au Xinjiang, région où les camps se sont développés.». D’un autre côté, il est certain que le fait que le sujet de l’enfermement des Ouïghours se développe au sein de la communauté internationale est une bonne chose. « Moi j’ai encore des contacts en Chine, et ils m’indiquent que la situation s’améliore un peu. Si on continue d’en parler, la pression s’intensifiera pour la Chine et elle sera obligée de ralentir cette politique de répression ».

Après deux ans de vie à la Maison des Journalistes, Meiirbek a désormais son propre logement en région parisienne. Motivé, il tient à perfectionner son français afin de pouvoir demander la nationalité française, pays qu’il qualifie comme sa “troisième patrie”. A ce sujet, il souhaite nous lire un texte qu’il a rédigé : « Qu’est-ce que la France m’a donné ? », un poème en hommage au pays qui lui a offert l’asile. Une fois la nationalité acquise, il souhaite intégrer une formation de journalisme. « Je suis citoyen-journaliste moi, je n’ai pour l’instant aucun diplôme en la matière. Mais c’est dans cette voie que je veux poursuivre ».

D’autres articles 

Haïti. L’enjeu de la presse à travers le photojournalisme

Parti en reportage le 14 mars 2018, le photojournaliste indépendant Vladjimir Legagneur n’est jamais revenu. L’anniversaire des 3 ans de sa disparition, le collectif “50 milimèt” lui a rendu hommage.

Photojournaliste indépendant, Vladjimir Legagneur collaborait avec plusieurs médias (Le Matin, Loop Haiti, etc.) et ONG. 

Le 14 mars 2018, il part réaliser un reportage à Grand Ravine, l’un des quartiers les plus dangereux de la capitale Port au Prince. Il souhaite montrer les conditions de vie des gens de ce quartier, qui sont livrés à eux même, sans aide ni présence des autorités centrales de l’Etat. Depuis ce jour, personne ne l’a revu. 

Edris Fortuné, photojournaliste et président du collectif, nous a confié avoir tout essayé afin de dissuader son ami de faire un reportage à Grand Ravine. “Il est passé chez moi récupérer un trépied. J’ai essayé de le retenir en lui demandant de rester manger avec moi mais cela n’a pas marché. Je suis la dernière personne parmi ses proches à l’avoir vu avant sa disparition.”

Ce que révèlent les enquêtes  

Deux semaines après sa disparition, la police mène une opération à Grand Ravine (Port Au Prince), sur un terrain vague. Des ossements et un chapeau sont retrouvés. Selon Fleurette Guerrier, l’épouse de Vladjimir Legagneur, il s’agit bien du chapeau de son mari. La police effectue alors un test ADN. Mais depuis trois ans, c’est silence radio. La police n’a transmis aucune information sur ce test ni sur ce qui a pu arriver au journaliste.

Edris Fortuné dénonce un blocage politique. “Cela fait trois ans qu’on attend le résultat d’un test ADN et on n’a toujours pas d’information sur ce qui est réellement arrivé à mon ami Vladjimir.”

Pour lui, c’est clair, la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) ne prend pas au sérieux l’enquête.  

Dénoncer l’impunité de la justice 

En guise de protestation, le collectif 50 milimèt et d’autres personnes ont décidé de façon très symbolique de commémorer la disparition du photojournaliste Vladjimir Legagneur devant le local du réseau national des droits humains (RNDDH). 

Le collectif a déposé des gerbes devant un graffiti de Vladjimir peint sur un mur. Puis, Edris Fortuné a tenu à lui rendre hommage dans un discours tout aussi politique que religieux. ”Je remercie les artistes qui ont décidé d’immortaliser ce grand jour. Vladjimir, si nous dessinons ton portrait ici sur ce mur, c’est pour dénoncer l’impunité qui règne dans ce pays depuis des années. Des journalistes comme Jean Dominique, Brignol Lindor, Rospide Pétion, et tant d’autres ont été assassinés, mais comme toi ils n’ont pas eu droit à une justice équitable. Vladjimir tu n’es pas mort, au nom de toutes les forces cosmiques, au nom de tous nos ancêtres, nous saluons ta mémoire, et nous te demandons encore de lutter ...” 

Un prix pour honorer sa mémoire

Afin de parler de l’importance du métier de photojournaliste, Edris a tenu à rappeler que “la mémoire est la plus grande arme, et qu’un peuple sans mémoire est un peuple appelé à disparaître.

50 milimèt” est né dans cette optique. Le projet regroupe des photojournalistes partageant le même intérêt pour cette profession et qui collaborent entre eux. Ce projet est aussi voué à honorer la mémoire de Vladjimir Legagneur. 

Selon Edris Fortuné, le prix Vladjimir Legagneur « récompensera plusieurs photojournalistes ayant accompli un travail remarquable sur l’année. Il y aura deux prix : un prix senior et un prix junior”. Cette initiative a été approuvée par l’épouse de Vladjimir Legagneur. 

L’inquiétante situation de la presse en Haiti 

Le photojournaliste Edris Fortuné, victime de plusieurs agressions policières, reste très pessimiste quant à la situation de la liberté de la presse en Haïti. “Il n’y a [même] pas une maison de photographie en Haïti [et] le droit d’auteur n’est pas respecté”. Haïti occupe la 83 ème position dans le classement de Reporters Sans Frontières (RSF).

D’autres articles

FRANCE – La liberté d’informer contre la loi « Sécurité Globale »

La loi « Sécurité Globale » est beaucoup critiquée par les défenseurs de la liberté de la presse à cause de l’article 24 qui sanctionne la diffusion “malveillante”  de l’image des policiers notamment lors de manifestations.

Qui va décider quelle diffusion est “malveillante” ? On peut juger une intention plutôt que des actes beaucoup plus concrets capturés grâce à la vidéo ? Par exemple si je filme la violence de la police pendant une manifestation, est-ce qu’un jour, un pouvoir, en utilisant cette loi peut me chasser ? Un journaliste ou un réalisateur peuvent-ils demeurer libre avec de telles questions en tête ? Ou, par peur, peut-être commenceront-ils à s’autocensurer?

J’ai participé aux manifestations des samedi 21 et 28 novembre à Paris avec cette question en tête.

 

Des risques pour les libertés

Une chose est sûre, si la loi « Sécurité Globale » qui interdit de filmer la police, avait existé en 2016 je n’aurais jamais pu faire ce court documentaire reçu par des festivals et récompensés par des prix.

« Une fois j’ai perdu un pays. Je ne veux pas en perdre un deuxième. »

Je suis en France depuis maintenant 4 ans. J’ai décidé de vivre en France en tant que journaliste et réalisateur parce que j’ai cru qu’ici, la liberté d’expression régnait. Mais pendant ces 4 ans j’ai pu observer un manque de liberté, pendant les manifestations des Gillets Jaunes ou encore lors de la marche du 1 Mai 2019… La violence est partout même lors des manifestations pacifiques.

Et cette question de l’accréditation… Monsieur le Ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a déclaré que les journalistes “doivent se rapprocher des autorités, en l’occurrence les préfets de département, singulièrement ici le préfet de police de Paris, pour se signaler, pour être protégés par les forces de l’ordre, pour pouvoir rendre compte, faire [leur] travail de journaliste dans les manifestations »

Est-ce que je suis en Chine ou Corée du Nord ? Ces régime totalitaire au sein desquels les journalistes doivent se rapprocher des autorités pour exercer.

Dans le combat pour la liberté si on perd la France, où va-t-on pouvoir aller ? Je ne sais pas.

Une fois j’ai perdu un pays. Je ne veux pas en perdre un deuxième.

Photographies par Beraat Gokkus.

D’autres articles

MADAGASCAR – Etat de la presse, les journalistes en danger

Abus des lois, menaces de mort, corruptions et salaires de misère, les journalistes malgaches peinent à faire leur métier dans de bonnes conditions malgré les interventions des ONG. Madagascar dispose d’un large éventail de médias, dont près de 250 stations de radio, une trentaine de chaînes de télévision, une vingtaine de quotidiens, une dizaine de magazines et une dizaine de sites web principaux et journaux en ligne.

Mais très peu de malgaches ont accès à la presse. Du a son faible taux d’alphabétisation et à sa précarité peu de malgache peuvent se permettre d’accéder à un journal papier ou télévisé. La radio reste la source d’information la plus accessible.

L’accès difficile à l’information

L’éloignement et le réseau de distribution qui dépendent du moyen de transport retardent d’un ou deux jours la livraison vers les kiosques des provinces.

Pour les villages les plus enclavés de la grande île, la livraison des journaux peut être retardée d’une semaine. Par exemple à Ambovombe, 24 journaux ne sont pas disponibles, d’après l’African Media Barometer (Le Baromètre des Médias Africains).

«Actuellement, nous basculons vers le système TNT (Télévision Numérique Terrestre) qui n’est pas encore à la portée de tous. Avec les opérateurs télécom, il y a des offres qui permettent d’avoir Facebook gratuit avec des coûts relativement moins chers. Et les journaux ne sont pas gratuits. La plupart des Malgaches préfèrent lire la Une dans la rue et partent sans en acheter» nous déclare Aina Bovel, journaliste radio au Studio Sifaka (radio fiancée par l’UNESCO).

La capitale Antananarivo est la ville la plus desservie en information et donc, la grande majorité des journalistes y travaillent.

Journaliste malgache, un métier mal payé

En 2010, selon RSF, le salaire d’un journaliste en presse écrite atteint environ 38 000 ariarys (soit 8,38 euros). Aujourd’hui, certains journalistes en radio sont payés moins de 150 000 ariarys (33 euros).

« C’est un salaire de misère« , s’exclame Mialisoa Randriamampiana, journaliste d’investigation et rédactrice en chef au réseau Malina un réseau de journalistes d’investigation spécialisé sur la corruption, la plupart d’entre eux travaille vraiment dans des conditions déplorables, avec très peu de matériel.

« Ils n’ont pas vraiment de protection. Beaucoup n’ont pas de contrat de travail.« 

Additionné à leur faible rémunération, ils sont poussés à la productivité. « Le journaliste doit produire tous les jours, avec une charge de travail qui est loin d’être équilibré comparé à leur salaire » ajoute la journaliste.

Beaucoup d’entre eux sont contraints de prendre un ou plusieurs emplois alimentaires pour subvenir à leur besoin. Cette précarité quasi-caractéristique de l’île, débouche sur des pratiques frauduleuses.

Mal payés donc corruptibles, des journalistes accrocs à la felaka

A Madagascar, la felaka est très popularisée au sein de la profession, voire quasi institutionnalisée. La felaka (qui signifie «gifle» en malgache) est une enveloppe de 10.000 à 15.000 ariares (l’équivalent de quatre à cinq euros) que reçoit un journaliste de la part d’une personnalité publique (politique, artiste, patron d’entreprise…) ou encore des ministères et des organisations.

Officiellement, il s’agit d’un dédommagement pour les frais de transport mais en réalité c’est une pratique pour «récompenser» et corrompre le journaliste afin d’offrir de la visibilité à sa campagne, son entreprise, son projet … Ils écrivent alors des articles dont le principal message n’est autre que la promotion l’événement.

Ces felakas, les journalistes les accumulent. Elles permettent d’arrondir les fins de mois et peuvent même doubler leur salaire. Certaines enveloppes sont même distribuées après la publication de leurs articles. Cette pratique est si ancrée que des journalistes acceptent cette enveloppe comme un acte banalisé. Ce qui est paradoxale, c’est que la plupart des journalistes qui prennent ces enveloppes, n’acceptent pas qu’il s’agit d’une corruption.

Si l’article plait aux «donneurs» de felakas, les journalistes peuvent espérer être réinvités et donc avoir l’opportunité d’être payés. Les directeurs de publications ou les rédacteurs en chef ferment les yeux sur cette pratique car, ils se partagent quelquefois les petits billets de l’enveloppe.

«Quand j’assiste à une conférence de presse et que je lis les journaux le lendemain. Je sais qu’il y a des exagérations et qu’il s’agit des conséquences de l’enveloppe» nous confie Mialisoa Randriamampiana.

Le problème avec la felaka c’est que le contenu est potentiellement biaisé ou alors les sujets ne sont pas d’intérêt public transformant alors leurs articles, en de la communication. On frôle la désinformation.

Une loi sur la cybercriminalité s’attaque à la liberté d’informer

La récente loi de cybercriminalité a soulevé aussi des désaccords de la part de la profession. La loi sur la Cybercriminalité modifiée par le nouveau code de la communication en 2016 (article 20).

Pour lutter contre la diffamation, catégorisée comme cybercriminalité, le ministère de la Communication et de la Culture (MCC) a décidé de mettre en place sa cellule de lutte contre la cybercriminalité (CLCC) au sein de son département.

Ce même ministère régie les journalistes. La diffamation dans cet article est surtout orientée pour protéger «les tribunaux», «les forces armées nationales ou de l’Etat» ou encore «les membres du gouvernement». Article 20 (nouveau).

Lutte contre la cybercriminalité – Article 20

L’injure ou la diffamation commise envers les Corps constitués, les Cours, les Tribunaux, les Forces Armées nationales ou d’un Etat, les Administrations publiques, les membres du Gouvernement ou de l’Assemblée parlementaire, les fonctionnaires publics, les dépositaires ou agents de l’autorité publique, (…) par les moyens de discours, cris ou menaces proférés dans les lieux ou réunions publics, soit par des écrits, imprimés, dessins, gravures, peintures, emblèmes, images ou tout autre support de l’écrit, de la parole ou de l’image vendus ou distribués, mis en vente ou exposés dans les lieux ou réunions publics, (…)soit par le biais d’un support informatique ou électronique, sera punie d’une peine d’amende de 2.000.000 Ariary à 100.000.000 Ariary.

«Nous pouvons dire que c’est intimidant. Ce qui est difficile dans l’application de cet article, c’est l’interprétation ou l’appréciation de l’injure en question. Sur ce point, la loi ne le dit pas clairement» nous déclare Aina Bovel, journaliste pour la radio Studio Sifaka.

Deux journalistes malgaches attaquées par la justice de Madagascar

Depuis son adoption, la surveillance a été renforcée en particulier sur les réseaux sociaux. Pendant la crise sanitaire, deux journalistes en auront fait les frais. Le 4 avril 2020, Arphine Rahelisoa est emprisonnée en détention provisoire, le 4 avril 2020, dans la prison d’Antanimora. Elle est accusée d’incitation à la haine et diffamation contre le chef de l’État, Andry Rajoelina après la publication de la une du journal Valosoa (journal proche du principal candidat de l’opposition Marc Ravalomanana) sur Facebook dont le titre était «Covid-19, confinement, Andry Rajoelina, assassin».


La justice a rejeté les trois demandes de remise en liberté provisoire de la journaliste.


Le ministère de la Communication a insisté qu’il ne s’agissait pas d’une entrave à la liberté de la presse mais qu’il la poursuivait en tant qu’«administratrice de la page Facebook».

Arphine Rahelisoa s’est défendue en affirmant qu’elle n’était que la rédactrice en chef du journal. «Elle n’est pas l’administratrice de cette page Facebook», ont rétorqué ses avocats, précisant que cette page est gérée en France.

La justice a rejeté les trois demandes de remise en liberté provisoire de la journaliste.

La journaliste a rejoint la cellule d’une animatrice de télévision, Sabrina, qui a, elle, été attaqué en justice pour l’autre objet de hantise du gouvernement : la propagation de «fausses nouvelles» inscrit dans l’article 30 du code de la Communication.

Après la divulgation d’un de ces enregistrements vocaux annonçant l’existence de plusieurs cas de coronavirus dans le pays (alors que l’Etat en aurait annoncé aucun) a valu à Sabrina un avis de recherche à 5 millions d’ariary pour aider sa recherche puis sa détention provisoire à une des prisons les plus surpeuplées de Madagascar.

Code la communication – Article 30

–  La publication, la diffusion ou la production par quelque moyen que ce soit de fausses nouvelles, de pièces ou faits trafiqués, altérés, falsifiés ou mensongèrement attribués à des tiers et laquelle aura induit le public en erreur, troublé la paix publique ou aura été susceptible de la troubler, est punie d’une amende de 3.000.000 à 6.000.000 Ariary.

Un mois plus tard, lors d’une émission de télévision, Andry Rajoelina, n’a pas manqué la Journée mondiale de la liberté de la presse pour marquer un coup de communication après les nombreuses critiques de l’emprisonnement d’Arphine Rahelisoa.

Il a annoncé «des mesures pour la libération des journalistes qui sont en prison en ce moment».

Tous les journalistes ont été libérées après son annonce mais ils restent poursuivis. Le ministère de la Communication est censé préparer depuis 2019, une réforme du Code de la Communication à Madagascar. Cette réforme faisait partie des premières promesses de Lalatiana Rakotondrazafy, une ancienne journaliste, lorsqu’elle a pris les rênes du ministère au début de l’année.

Comme l’indique RSF, la pandémie «met en lumière et amplifie les crises multiples qui menacent le droit à une information libre, indépendante, pluraliste et fiable.» Car la liberté de la presse à Madagascar a été menacée à de nombreuses reprises à cause de la susceptibilité du gouvernement.

Fah Andriamanarivo, journaliste d’investigation et rédacteur en chef à Ma-TV, ne peut s’empêcher de constater: «Ce qui est flagrant, c’est que les politiciens en profitent pour faire de l’ambigüité de la loi leur terrain de jeu dans leur stratagème politique.»

Est-il possible de faire du journalisme d’investigation à Madagascar ? 

En 2014, Fah Andriamanarivo s’est engagé dans le journalisme d’investigation, depuis il fait l’objet de nombreuses pressions et de menaces.

En 2016, Fah a été traduit en justice pour avoir touché la corde sensible d’une affaire de kidnapping de journalistes organisée par les membres d’une entreprise de bois de rose dans l’Est de l’Île.

Poursuivis pour diffamation et propagations de «fausses nouvelles», ses deux directeurs de publication et lui ont été acquitté pour la diffusion de «fausses nouvelles», mais il a été le seul a écopé d’un mois d’emprisonnement avec sursis pour diffamation par voie de presse.

Alors que la loi en vigueur stipule qu’en cas de citation devant le tribunal, le directeur de publication et le rédacteur en chef sont les premiers responsables. Ce verdict a été prononcé quelques mois après que l’Assemblée Nationale ait voté la dépénalisation et le non-emprisonnement des journalistes pour un délit de presse.

En plus de sa législation nocive, le gouvernement met des freins aux journalistes lors de la recherche de sources et de documentations.

Les secrets d’Etat sont appliqués à tort et à travers limitant drastiquement l’accès aux informations. Les secrets des affaires publiques privent les citoyens des informations d’intérêt public et compromettent leur droit à l’information. Les procédures alourdissent l’accessibilité à certaines informations détenues par les agents de l’Etat et constituent un véritable obstacle au bon déroulement de l’enquête journalistique.

Soit ces agents essaient d’éviter les journalistes en ajournant à plusieurs reprises le rendez-vous, soit ils refusent tout simplement de collaborer en évoquant leur soumission au droit de réserve et de la confidentialité.

«Généralement, les presses qui soutiennent le pouvoir en place arrivent toujours à obtenir ce qu’elles cherchent» nous confirme la journaliste Aina Bovel.

«Le journalisme qui veut se spécialiser contre la corruption n’est pas très développé. Surtout parce qu’on a un climat dans lequel les journalistes ne peuvent pas travailler librement et sortir les informations librement» dénonce la journaliste d’investigation Mialisoa Randriamampiana.

La grande majorité des organes de presse, tous types confondus, appartiennent ou, sont intimement liés, à des personnalités politiques, des hommes du pouvoir ou de patrons d’entreprise. La ligne éditoriale devient stricte et certains articles sont à bannir si le journaliste veut garder son poste. «On a une liberté de la presse. Mais cette liberté est limitée par la peur des représailles, la peur de perdre son emploi. A un moment les journalistes ont toujours un frein» déplore-t-elle.

Pour Mialisoa Randriamampiana, le financement du réseau Malina par l’UNESCO et la collaboration avec Transparency International est indispensable pour garder son indépendance et pouvoir publier des investigations que d’autres journalistes ne peuvent même pas se permettre de creuser.

Le développement des réseaux sociaux et l’émergence des médias financés par des ONG comme le magazine Tandraka est une aubaine pour les journalistes.

Malgré les menaces de mort et les pressions extérieurs qu’ils subissent, leurs articles sont publiés. Les initiatives se multiplient pour changer ce climat si hostile aux journalistes. De nombreuses conférences et ateliers naissent pour sensibiliser et enseigner aux nouveaux, comme aux anciens journalistes, à bien respecter une déontologie et défendre la liberté de la presse.

D’autres articles

CENTRAFRIQUE – Comment la Russie influence les médias ?

Un article co-écrit par Eliott AUBERT et Alexandre GARNIER pour l’Oeil MDJ.

Officiellement présente en République Centrafricaine, officieusement omniprésente dans les médias, la Russie développe un nouveau réseau en Centrafrique depuis trois ans. Moscou met en place des campagnes médiatiques agressives en faveur de ses intérêts dans le pays. Enquêter sur ces nouveaux réseaux expose les journalistes à des menaces, voir des assassinats.

Fin août, dans les rues de Bangui, capitale de la République CentrAfricaine -RCA-, des tracts sont distribués aux passants. Sur la couverture: une poignée de main fière entre le président centrafricain Faustin Archange Touadéra et son homologue russe, Vladimir Poutine.


«La Fédération de Russie est aux origines de la paix en République centrafricaine» affirme le tract.


En arrière-plan, des photos de la parade militaire célèbrent le 60ème anniversaire de l’indépendance du pays. Cet hebdomadaire public, la Feuille Volante du Président rapporte et vante l’actualité politique du chef de l’État. L’édition du 27 août 2020 met en exergue l’étroite collaboration entre la RCA et la Russie. Les deux premières pages sont consacrées aux discours «de son excellence professeur Faustin Archange Touadera». La dernière est dédiée à la coopération entre le Kremlin et Bangui: «La Fédération de Russie est aux origines de la paix en République centrafricaine» affirme le tract, «et la coopération continue de plus belle !»

Dans les 29 dernières éditions disponibles sur le site de la présidence centrafricaine, 19 mentionnent la coopération russo-centrafricaine.

Un nouveau partenariat militaire: la Russie en RCA

Depuis 2017, la Russie s’engage massivement dans de nombreux projets en RCA: formation des forces armées centrafricaines (FACA), médiation avec les groupes rebelles (accord de Khartoum du 6 février 2020), exploitation des ressources, financement de médias.

Depuis le départ en octobre 2016 des troupes françaises de l’opération Sangaris, la Russie exploite le vide laissé. Jusqu’alors, des militaires français formaient l’armée régulière à l’aide d'armes factices en raison de l’embargo international sur les ventes d’armes instauré en 2013. Bien que la coopération russe est largement mise en évidence dans les médias centrafricains, les instructeurs de la mission de formation de l'Union européenne en République centrafricaine restent les principaux formateurs des FACA.

La naissance de la coopération militaire russo-centrafricaine débute en octobre 2017. Le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra se rend à Sotchi pour rencontrer le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov. Il lui demande notamment une aide militaire. Deux mois plus tard, Moscou obtient de l’ONU une dérogation à l’embargo. S'ensuit une série de livraisons d’armes (pistolets, fusils d’assaut, lance-roquettes).

La Russie déploie également 235 formateurs militaires avec l’accord de l’ONU. Puis, en août 2018, la Russie et la RCA signent un accord de coopération renforcée. En septembre 2020, il entraîne l’ouverture d’un bureau du ministère russe de la Défense à Bangui et devrait permettre l’implantation d’une base militaire russe sur son territoire. «Les quelques dizaines de soldats français qui étaient restés après la fin de l’opération Sangaris n’étaient pas là pour soutenir le régime, ils protégeaient la communauté française et les accès à Bangui» indique Christian Bader, ambassadeur français à Bangui de 2016 à 2018 qui a accepté de répondre aux questions de l'Oeil de la MDJ. «Or le régime de Touadéra a une peur bleue d’un coup d’État.»

 

Saturation de l’espace médiatique : la presse russophile inonde les kiosques à journaux

«La Russie surfe sur le sentiment anti-français pour s’implanter en RCA. Tous les maux du pays sont attribués à la France» estime Saber Jendoubi, journaliste indépendant basé en République centrafricaine entre 2016 et 2019 et auteur de la publication «Panorama de la presse centrafricaine. Entre pauvreté et politique d’influence» pour l’Institut français des relations internationales qui a accepté de répondre à nos questions.


«Il est courant que des journalistes acceptent d’écrire des papiers pro-russes contre de l’argent. Peu importe ce qu’ils écrivent, ils veulent manger.»


Aux yeux de la population centrafricaine, l’absence de passé colonial de la Russie procure une plus forte légitimité à son intervention. Arrivé début 2018 en RCA, Valery Zacharov, ancien responsable des renseignements russes, est nommé par Touadéra au poste de conseiller de la présidence en matière de sécurité nationale.

Mais en parallèle, son cabinet s’assure de la diffusion massive d’articles de promotion des initiatives du Kremlin. «C’est toute une équipe. Zacharov a fait venir des personnes qui l’accompagnent dans la propagande et la communication politique», pointe Vincent Mambachaka, président de l’association Espace Linga Tere composée de médias communautaires centrafricains. Il nous répond ainsi. 

«Je dirige un lieu culturel important dans le pays. J’ai été approché par un Centrafricain. Il m’a dit qu’il connaissait des personnes qui souhaitent collaborer avec moi. Les russes me proposaient de l’argent pour travailler avec eux et m’ont demandé s’ils pouvaient utiliser ma radio.» «Il est courant que des journalistes acceptent d’écrire des papiers pro-russes contre de l’argent. Peu importe ce qu’ils écrivent, ils veulent manger.»

Sous la houlette de Zakharov, il est proposé aux journalistes de percevoir 20.000 FCFA (30 euros) pour couvrir un événement organisé par la Russie ou pour réaliser un article critique vis-à-vis de la France. Vincent Mambachaka nous confirme l’utilisation massive de cette méthode.

«Ça saute aux yeux, quand je lis un papier je suis capable de dire si la personne est payée. Ce n’est pas du journalisme. En dehors de 2 ou 3 journaux, le reste c’est de la manipulation russe. Ces journaux sont à la merci de tout ce qui peut leur permettre de survivre.»

Le Potentiel Centrafricain se méfie des ambitions du président Macron / Capture d’écran du média « Le Potentiel Centrafricain »

En Centrafrique, les journalistes ne perçoivent pas de salaire fixe et il n’existe pas de revenu minimum légal. «Ils exercent leur métier dans une situation très précaire, ils crèvent la dalle» nous souligne Saber Jendoubi. «Il est courant que des journalistes acceptent d’écrire des papiers pro-russes contre de l’argent. Peu importe ce qu’ils écrivent, ils veulent manger.»

Cette stratégie, également pratiquée par la France et la Chine (à moindre échelle), permet à Moscou d’impacter significativement la ligne éditoriale des journaux locaux. Des médias, se revendiquant du panafricanisme et de l’anticolonialisme, affichent une complaisance certaine vis-à-vis de la présence russe: Centrafric Matin, l’Expansion, le Potentiel centrafricain, l’Occident, Radio Révolution Panafricaine.

Les campagnes anti-françaises en République Centrafricaine dépendent bien souvent des relations franco-russe du moment. Dès 2018, une opération médiatique agressive vis-à-vis de la France a été organisée, mais lors des négociations entre les deux pays au sujet de la Libye, l’influence médiatique russe s’est adoucie.


« On vit en Centrafrique avec 1 dollar par jour. Dans ce pays, la liberté de la presse est donc facilement achetable à moindre coût. La Russie s’est emparée de la situation pour saturer l’espace médiatique. »


Début janvier 2020, le refus de la France de supprimer l’embargo lors du vote à l’ONU a provoqué une forte réaction des médias sous influence russe.

Centrafric Matin, la Russie et la France / Extraits de unes du journal

Il demeure aujourd’hui difficile de connaître précisément l’implication financière russe au sein des différents canaux informatifs. Néanmoins, la création de certains d’entre eux comme le Potentiel centrafricain ou La feuille volante du président corrobore avec la campagne pro-russe dans le paysage médiatique lancée en 2018 – qui succède à leur arrivée en RCA.

« Quand les russes sont arrivés, ils ont mis le paquet. On vit en Centrafrique avec 1 dollar par jour. Dans ce pays, la liberté de la presse est donc facilement achetable à moindre coût. La Russie s’est emparée de la situation pour saturer l’espace médiatique. Elle est venue inonder le marché de son message et de ses idées » atteste Saber Jendoubi à notre journaliste.

Radio Lengo Songo : les diamants centrafricains financent le discours pro-russe

Le taux d’alphabétisation en RCA ne dépassait pas les 38% de la population en 2018 (50 % pour les hommes mais seulement 25% pour les femmes). Dans ce contexte, la presse écrite est réservée à la classe aisée et décisionnaire. Les tirages de la plupart des titres ne dépassent les 500 exemplaires et restent concentrés dans la capitale.

Pour le reste de la population, la radio représente le premier média d’information. Le 9 novembre 2018, la station de radio Lengo Songo voit le jour. Le directeur de la rédaction, Fred Krock, ancien rédacteur en chef du quotidien national l’Hirondelle, annonce durant la première conférence de presse: «Lengo Songo n’a nullement la prétention de vouloir révolutionner le monde médiatique en Centrafrique, mais plutôt de contribuer dans la mesure du possible à la consolidation du rôle avant-gardiste que les médias sont appelés à jouer pour le relèvement de ce pays et pour le bien de son peuple

La radio vise notamment à promouvoir la «cohésion sociale et le renouveau dans le pays». Une importante campagne publicitaire débute pour accompagner ce lancement. Des affiches publicitaires aux couleurs du drapeau national centrafricain célèbrent l’ouverture de la nouvelle station de radio Lengo Songo «construire la solidarité».

À l’origine de ce slogan, une société minière russe Lobaye Invest. Sur les affiches publicitaires, le nom de l’entreprise est associé ouvertement avec la radio. Le financement de cette station permet à Lobaye Invest de s’acheter une image positive auprès de la population. Les louanges des initiatives russes constituent en réalité une grande part de sa ligne éditoriale.

Cette implantation économique et médiatique russe se développe en parallèle des partenariats militaires à partir de septembre 2017. Plusieurs rencontres se succèdent entre le président Touadéra et des hommes d’affaires proche du président Poutine. Le 6 novembre 2017, l’homme d’affaire russe Evgueni Khodotov, ancien directeur général de M-Finance enregistre en RCA Lobaye Invest, dont M-Finance détient la totalité du capital.

Lobaye Invest débute l’exploitation et la recherche de diamants et d’or dans sept différents sites de RCA au mois d’août 2018 selon des documents obtenus par CNN.

Exploitation minière en RCA : des diamants et des armes


Après le coup d’État en Centrafrique de 2013, une guerre civile éclate entre les milices Anti-balaka et Seleka. L’exploitation minière dont l’État perd le contrôle est utilisée pour financer le conflit.

En raison du chaos, le forum de négociation international du processus de Kimberley met en place la même année un embargo sur l’exportation de diamants de République Centrafricaine.

En 2015, plusieurs régions sont libérées de l’embargo. Lorsque la Russie prend la présidence du processus de Kimberley en janvier 2020, elle affiche une volonté d’assouplir les restrictions pour développer sa coopération économique avec le gouvernement centrafricain.

Bien que les importantes ressources minières de la RCA ne représentent pas un intérêt économique suffisent pour Moscou (7 % du PIB de la RCA en 2007, avant la guerre civile), elles permettent à l’échelle locale de compenser les investissements russes. Surtout, ce partenariat permet à la Russie de prendre un rôle stratégique dans la région (en 2016, le secteur minier ne représentait plus que 0,2 % du PIB centrafricain).

Si l’embargo est levé, cela permettrait à Lobaye Invest d’augmenter ses rentes. L’entreprise possède d’ors et déjà plusieurs concessions en zone sous embargo. La RCA recherche également une stabilité au sein de ses frontières pour développer le secteur du diamant et de l’or. Lors d’un entretien au New York Times, Albert Yaloke Mokpeme, le porte parole du président Touadéra affirme qu’«avec l’aide de la Russie, nous allons être capable de sécuriser nos mines de diamants.»

En échange de cette aide militaire, la Russie par le biais de Lobaye Invest reçoit des concessions de mines.

Des journalistes enquêtant sur les réseaux russes assassinés

Le 28 juillet 2018, trois journalistes russes expérimentés, Alexandre Rasstorgouïev, Orhan Djemal et Kirill Radtchenko arrivent à Bangui. Ils ont pour projet d’enquêter sur les intérêts de la Russie en RCA et la présence d’une société militaire privée nommée Wagner.

Selon un ancien responsable du gouvernement cité anonymement par le New York Times, des mercenaires russes se chargeraient de la sécurisation des mines en centrafrique, dont celle de Lobaye Invest.

Trois jours après l’arrivée, l’équipe se rend dans le nord de Bangui avec leur chauffeur centrafricain. Vers 21h45, alors qu’ils sont à 23 km de Sibut, la voiture est arrêtée par un groupe de neufs hommes armés. Les passagers sont sortis de force puis mitraillés.

Les trois journalistes sont assassinés, seul le chauffeur survit à l’attaque.

Deux ans après, l’enquête qui n’a identifiée aucun suspect est toujours au point mort.


Un an et demi après les faits, l’enquête de Moscou est catégorique: le mobile est crapuleux et les journalistes ont ignoré les risques. Mais l’enquête russe semble passer sous silence de nombreux éléments troublants.


Dans une interview pour la chaîne qatari Al Jazeera en avril 2019, Valery Zacharov revient sur l’affaire. Il déclare ne pas comprendre pourquoi ces journalistes sont allés dans cette région.

«On leur a déconseillé de se rendre dans cette zone, ils ont été arrêtés à un checkpoint. Malgré, les avertissements, ils y sont allés. C’était une mort stupide. Je pense qu’ils n’avaient pas à aller là-bas

Quatre jours après l’assassinat des journalistes russes, une «cérémonie» est organisée par les autorités russes. Dans un hangar de fret de l’aéroport de Bangui, sur quelques palettes de bois, un drapeau russe est déposé sur les cercueils des trois reporters. Capture d’écran RFI

Derrière le journaliste qui interroge Valery Zacharov, des militaires centrafricains s’entraînent au combat. Les formateurs sont masqués et d’origine russe. «Des réservistes sélectionnés par le ministère de la Défense russe», affirme le conseiller, qui assure ne pas avoir connaissance d’éléments attestant de la présence en Centrafrique d’une «société militaire privée russe».

Un an et demi après les faits, l’enquête de Moscou est catégorique: le mobile est crapuleux et les journalistes ont ignoré les risques selon un article de Russia Today France. Mais l’enquête russe semble passer sous silence de nombreux éléments troublants.

Après le drame, le média Investigation Control Centre, pour lequel les trois journalistes assassinés travaillaient met un terme à ses activités. Cependant, le milliardaire et dissident politique Mikhaïl Khodorkovski propriétaire du média, décide de financer une contre-enquête.

En octobre 2019, le site Dossier Center qui recherche les liens des cercles d’oligarques proches de Poutine, publie le résultat de son investigation en Centrafrique. Dossier Center suspecte que le voyage en centrafrique n’ait été qu’un piège. Le journaliste qui a mis les reporters assassinés sur la piste centrafricaine, Kirill Romanovsky, travaille pour la Federal News Agency, agence de presse appartenant au même groupe que M-Finance et sa filiale Lobaye Invest.

Une heure et demi avant la première dépêche de l’AFP, le lendemain du massacre, son historique de recherche piraté révèle les mots clés « Russes à Bangui » et « Trois Russes tués ».

Romanovsky a redirigé les journalistes russes vers un fixeur centrafricain nommé «Martin», un prétendu officier néerlandais de la MINUSCA (Mission de l’ONU en Centrafrique depuis 2014). Celui-ci n’a pas pu être identifié. Les journalistes pensaient le rencontrer à Bambari, où ils se rendaient en voiture, mais les données mobiles des échanges via WhatsApp indiquent que celui-ci se trouvait en réalité dans la capitale. Son numéro de téléphone était enregistré à un faux nom et n’a été utilisé que trois fois au cours du mois de juillet.

Reconstitution réalisée par Dossier Center du meurtre des trois journalistes selon l’examen médico-médical et des images prises après le meurtre, le 30 juillet 2018.

Le chauffeur qui accompagnait l’équipe de journalistes, est également suspecté d’avoir espionné pour le compte d’un gendarme centrafricain, Emmanuel Kotofio proche des forces russes en RCA.

Ce dernier était en contact constant (plus de 108 appels entre juillet et août 2018) avec un numéro local enregistré sous une fausse identité étasunienne. Les enquêteurs de Dossier Center sont parvenus à identifier cette personne comme étant Alexandre Sotov, instructeur en espionnage, en recrutement et en renseignement pour M-Finance.

Cinq mois après les meurtres, le service de sécurité d’Ukraine (SBU), en charge du contre-espionnage, identifiait 37 membres de la société militaire privée russe Wagner présents sur le territoire centrafricain fin juillet.

Dans cette liste apparaissaient notamment les noms de Valery Zacharov sous le matricule M-5658 et d’Alexandre Sotov sous le matricule M-5661.

Dossier Center a relevé entre juillet et août 2018, 167 messages et appels téléphoniques entre les deux hommes. La liste SBU révèle qu’un nombre conséquent de ces hommes sont originaires de la ville de Saint-Pétersbourg. Aucun document écrit n’atteste explicitement de la présence du groupe Wagner, de l’achat de journalistes, ou de la chaîne hiérarchique officieuse russe en RCA. Mais l’accumulation de témoignages et corrélations depuis deux ans et demi conduit à un même nom: Evgeni Prigogine.

Evgeni Prigogine est un milliardaire russe proche de Vladimir Poutine. Surnommé par les médias le «cuisinier de Poutine» pour ses activités de restauration auprès de l’armée russe et du locataire du Kremlin, l’oligarque est également soupçonné par les États-Unis de manipulation lors des élections de novembre 2016.

La diplomatie Française l’accuse quant à elle de contrôler M-Invest, le groupe Wagner et d’être «étroitement lié à la mafia de Saint- Pétersbourg».

Trois pistes au moins associent M-Finance, société détentrice de Lobaye Invest à l’oligarque russe Evgueny Prigogine



Trois mois avant l’assassinat des trois reporters, un autre journaliste russe enquêtant sur la présence du groupe Wagner dans le Donbass ukrainien, perdait la vie dans des circonstances troubles.

Le 12 avril 2019, Maxime Borodine du média Novy Dien, faisait une chute mortelle du 4e étage de son immeuble. L’appartement était fermé à clef quand les inspecteurs sont entrés dans l’appartement.

Les autorités privilégient la thèse du suicide.

Pourtant, Viatcheslav Bachkov, collègue du journaliste, recevait la veille un appel alarmant du journaliste qui lui décrivait une personne armée et masquée sur son balcon et plusieurs autres sur son palier !

Le groupe Wagner a fait son apparition courant 2014 auprès de milices pro-russes dans l’est de l’Ukraine. Depuis cette société militaire privée (SMP) est intervenue dans de nombreux conflits à travers le monde: en Syrie dès l’année suivante, en Libye, au Soudan, au Venezuela, au Mozambique, au Mali, et récemment lors des élections au Bélarus qui ont causé des soulèvements dans le pays et la grève des journalistes.

Dmitri Outkine, néo-nazi revendiqué et ancien officier des services de renseignement militaires russes est le commandant des unités Wagner (dont le nom serait une référence au compositeur favori du troisième Reich). Officiellement, aucun lien n’apparaît entre l’État russe, l’État centrafricain et Wagner.

Les SMP n’ont d’ailleurs pas d’existence légale en Russie et les médias russes ont longtemps nié leur existence même, qualifié «d’invention» visant à «compromettre la Russie».

Le déni de Moscou s’est cependant heurté en 2018 à la colère des premiers concernés, les mercenaires. Après la mort de 200 Wagner dans un bombardement américain à Der ez-Zor en Syrie, plusieurs SMP déplorent dans une lettre publique que l’État russe refuse de reconnaître leur existence et de leur octroyer le statut de vétéran, notamment aux blessés de guerre.

Ces mercenaires, payés de deux à six fois plus que les réservistes, ont l’avantage pour les États de représenter une force militaire engageable avec plus de liberté qu’une armée régulière comme le décrit Ilyasse Rassouli dans son mémoire de fin d’étude.

«Les SMP peuvent être utilisées pour prendre en charge des missions que ne peuvent pas effectuer les forces armées nationales quand elles sont jugées trop polémiques ou illégitimes. (…) Un État n’a pas besoin d’un aval parlementaire pour engager une SMP sur un théâtre d’opération. Ainsi, leur utilisation évite parfois des délais très longs liés aux processus administratif et bureaucratique.»

Sewa Security Services aux côtés du président Touadéra – Capture d’écran Twitter

En Centrafrique, plusieurs mercenaires des SMP russes opéreraient en collaboration avec l’État centrafricains, notamment Wagner, Patriot ou encore Sewa Security Service qui se charge de la sécurité de la présidence.

Cette dernière pourrait même être une branche officieuse de Wagner, qui s’était déjà renommé Evro Polis dans ses contrats avec le dirigeant syrien en 2017. En novembre 2017, Outkine est nommé directeur général de l’entreprise Concord Management & Consulting de Evgueny Prigogine. Ce dernier nie officiellement tout lien avec la SMP, alors même que les deux hommes entretenaient déjà des relations proches avant cette promotion.

Dans une note de mai 2018 adressée à la diplomatie française, l’ancien ambassadeur en Centrafrique, Christian Bader, alerte sur la stratégie russe «militaro-sécuritaire, économique et politique» qui se déploie dans le pays.

L’ambassadeur avertit également sur la «très active campagne de dénigrement et de désinformation dirigée contre la France» et les «actions d’agit prop» financés par Lobaye Invest.

«Mon premier courrier sur la présence russe datait du 8 novembre 2017», précise Christian Bader, «mais le message n’est pas passé. Des gens pensaient que ça n’avait aucune importance. Il a fallu attendre mars pour une réaction de la diplomatie française.»

La note évoque notamment la présence de mercenaires du groupe Wagner entrés, pour certains, dans le pays avec des passeports falsifiés.

«On voyait passer les passeports, on savait que le groupe Wagner était présent. On retrouvait des mercenaires russes à Bangui qui étaient autrefois passés par des théâtres d’opération en Ukraine ou autres.»

À l’approche de l’élection présidentielle prévue le 27 décembre 2020 (qui pourrait être repoussée en raison de la pandémie), l’emprise médiatique et politique russe en RCA questionne.

«L’impact de cette présence peut être désastreux pour l’élection», insiste Vincent Mambachaka auprès de notre journaliste.

La Russie devrait soutenir le président sortant Faustin Archange Touadéra malgré une «insatisfaction causée par l’impopularité du personnage», note Thierry Simbi, activiste de la société civil et blogueur.

Saber Jendoubi estime que l’implantation russe en RCA est «une réussite». Selon lui, au niveau politique et médiatique, la Russie fait et fera «la pluie et le beau temps à Bangui.»

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