Hong Kong: comprendre la crise par la liberté de sa presse

Alors que la Chine est classée 177 sur 180 dans le classement de la liberté de la presse de Reporters sans Frontière (RSF), la presse de la région administrative spéciale de Hong Kong a elle, pendant longtemps, bénéficié de son système libéral. Mais depuis la rétrocession en 1997, la donne a drastiquement changé. Hong Kong a chuté de la 18e place en 2002 à la 73e cette année. Les manifestations se déroulant depuis 3 mois à Hong Kong pourraient annoncer un tournant décisif pour le futur de la presse.

Grâce au « un pays, deux systèmes », Hong Kong a longtemps accueilli les grandes agences de presse étrangère (AFP, Reuters pour ne citer qu’eux). Les réseaux Internet ne souffrent pas non plus du Grand Firewall chinois : des sites comme Google ou Facebook sont accessibles sans compromis. Mais derrière cette façade, la presse subit depuis les années 2000 de graves attaques de son voisin communiste.

Définitivement abandonné le 4 septembre, le projet de loi d’extradition vers la Chine a été pointé du doigt dès son annonce par les organismes de défense des droits de la presse comme étant une menace importante pour les journalistes hongkongais et leurs sources. Jusqu’ici, la Chine organisait des kidnappings pour ramener sur son territoire des opposants à l’étranger, mais le nouveau projet de loi menaçait, avec l’accord avec les autorités hongkongaises, de permettre des extraditions par la voie légale.

Hong Kong, un îlot pour la presse libre en Asie

En juillet 2018, on comptait à Hong Kong 78 quotidiens de presse, pour la majorité en langues chinoise ou anglaise. Ils cohabitent depuis toujours, à l’image de la société hongkongaise, une grande variété d’opinions dans la presse. Le grand clivage politique étant la relation avec la Chine, entre les médias dit pro-démocrates (Apple Daily, Passion Times) et les médias pro-chinois (Sing Pao Daily News, The Standard, Sing Tao Daily). Cependant, les sensibilités de ces médias varient également sur les questions politiques, libérales, internationales ou sociales.

En parallèle, deux journaux sont contrôlés par Pékin via le Bureau de liaison à Hong Kong (Wen Wei Po, Ta Kung Pao). Ces quotidiens diffusent la vision officielle de l’actualité mondiale et nationale du Parti communiste chinois (PCC), mais selon un sondage de l’Université chinoise de Hong Kong, ils sont considérés aux yeux des Hongkongais comme les journaux les moins crédibles.

Michel Bonnin dans l’émission d’Arrêt sur Images du 23 août 2019

Au départ opposé au projet de loi qui menaçait leur liberté économique, le milieu des affaires a ensuite fait marche arrière pour s’aligner avec la Chine après que le régime leur ait rappelé que c’est du marché économique chinois dont ils dépendent.

Des journaux hongkongais déjà sous influence chinoise

Fin 2015, le rachat du South China Morning Post (SCMP), le quotidien anglophone le plus important de Hong Kong par le groupe Alibaba (plateforme de vente Chinois) a mis en lumière la fragilité de l’indépendance des médias.

Depuis, le journal a été à plusieurs reprises accusé de collaboration avec les autorités chinoises. En juillet 2015, Zhao Wei est arrêtée et retenue prisonnière pour « incitation à la subversion du pouvoir de l’État ».

Un an après cette avocate et activiste des droits de l’Homme en Chine sort de prison mais reste sous le coup d’une importante surveillance. Au moment de sa libération, le SCMP publie alors les confessions de la jeune avocate qui explique « réaliser d’avoir emprunté un chemin dangereux et souhaite se repentir. Je ne suis plus la même personne. »

Ni son avocat, ni son mari n’avait pu obtenir le droit de s’entretenir avec elle depuis son incarcération.

Même histoire pour Gui Minhai, écrivain suédois d’origine chinoise qui travaillait pour la librairie hongkongaise Causeway Bay Books. Entre octobre et décembre 2015, cinq employés sont enlevés, dont Gui Minhai, kidnappé lors d’un voyage en Thaïlande. Début 2016, les cinq libraires réapparaissent à la télévision nationale. Ils confessent plusieurs délits, expriment leurs regrets puis purgent leurs peines. Gui Minhai est le dernier des cinq libraires à être libéré en octobre 2017 mais il est interdit de sortie de territoire.

Quelques mois plus tard, nouveau rebondissement, Gui Minhai retourne en prison. Prétextant une visite médicale, des diplomates suédois auraient tenté de l’extraire du pays mais les autorités chinoises l’ont intercepté avant.

« Gui a insisté pour l’interview [avec le SCMP], il souhaite dire la « vérité » au public » – Au South China Morning Post on reste évidement septique, on met des guillemets autour de « vérité »

C’est à ce moment que le journal hongkongais South China Morning Post intervient.

Dans un article publié en février 2018, le bouquiniste hongkongais réapparaît dénonçant une machination de la Suède qui l’aurait piégé. « J’ai honte de mon comportement. J’ai commis beaucoup d’erreurs (…) Je souhaite à ma famille une vie heureuse. Ne vous inquiétez pas pour moi. » « J’aimerais désormais rester vivre en Chine. (…) Je souhaite que le gouvernement suédois cesse de me contacter et arrête de dramatiser mon cas. »

C’est la seconde confession de Gui Minhai mais celle-ci ne convainc pas sa fille, Angela Gui, plus que la première. Depuis 2015, elle dénonce sa détention comme politique et exige le retour de son père.

En avril, Tammy Tam, rédactrice en chef du SCMP lui répondait dans un éditorial : « Nous vous assurons catégoriquement que nous n’avons pas collaboré avec les autorités chinoises. (…) En tant que journalistes, nous faisons couramment face à des décisions difficiles. Ici, nous avons dû choisir entre interviewer votre père dans ce cadre contrôlé ou ne rien faire. »

Mais cette déclaration d’indépendance de la rédactrice en chef sonne faux alors qu’en 2015, 6 mois avant le rachat du journal, quatre éditorialistes du SCMP, connus pour leur opposition au régime chinois, étaient forcés de quitter la rédaction.

Dans un éditorial, le Asia Sentinel (journal où travaille également Philip Bowring, un des éditorialistes écartés du SCMP) soupçonnait déjà le Bureau de liaison à Hong Kong, souvent taxé d’être un organe d’influence chinois, d’être derrière ces évictions.

Les confessions forcées, un « classique » des médias chinois

Les confessions publiques comme celles qu’on fait Zhao Wei et Gui Minhai sont très répandues dans les médias chinois, elles sont réalisées en collaboration avec les autorités et diffusées aux heures de grande écoute de la télévision publique chinoise.

En réalité, ces confessions sont produites sous la menace et représentent une des nombreuses pratiques utilisées par le régime pour tisser la toile de sa propagande. Celles-ci n’ont jamais fait illusion à Hong Kong ou à l’international et visent majoritairement le public chinois sensible à la propagande du PCC.

Mais voir apparaître ce type de pratique propagandiste à Hong Kong, dans un média pourtant censé être indépendant du pouvoir, semble indiquer que la Chine continentale a déjà commencé à reprendre la main sur la presse hongkongaise.

Dans un article pour la revue Made in China en novembre 2018, Magnus Fiskesjö, anthropologue et ami de Gui Minhai estimait la réputation du journal définitivement ternie: « Ces récentes affaires montrent que le South Chinia Morning Post [depuis son rachat par Alibaba] ne peut désormais plus être considéré comme une organisation de presse indépendante. »

Une opinion qui semble partagée par les Hongkongais, alors même que le journal était auparavant perçu comme le quotidien le plus sérieux de la presse. Selon un sondage de l’Université chinoise de Hong Kong, le SCMP est le journal qui a le plus perdu en crédibilité entre 2003 et 2016.

Un nouveau journalisme d’opposition

En réponse à la pression chinoise grandissante, de nouveaux médias web au financement alternatif sont apparus avec une ligne radicalement opposée à la rétrocession de Hong Kong.

Extrait d’une manifestation du 5 août filmé à 360° par Hong Kong Free Press

Né dans le sillage de la Révolution des parapluies de 2014, Hong Kong Free Press (HKFP) est un journal web anglophone.

Ce média fonctionne par donation, selon un modèle non lucratif et affiche une transparence sur ses finances. Sa couverture alternative des manifestations de 2019 diffère du reste de la profession, les journalistes filment les rassemblements et affrontements au côté des manifestants.

FactWire est une agence de presse bilingue apparue en 2016. Elle se concentre sur l’investigation des affaires nationales et fonctionne sur un modèle économique similaire à HKFP. Sa première enquête exposa les graves défauts de qualité des rames de métros hongkongaises importés de Chine continentale. Depuis le début des manifestations, FactWire couvre les cas de violences policières en recoupant le déroulé des événements grâce aux dizaines de vidéos disponibles sur la toile.

Face à une influence chinoise de plus en plus présente, ces nouveaux médias entendent peser sur le marché de l’information hongkongaise en mettant en avant la liberté d’expression, la démocratie et les droits de l’Homme contre le système chinois. Un climat de peur entretenu par des attaques contre les journalistes.

Des journalistes pro-démocratie pris pour cible

Kevin Lau au club des correspondants internationaux de Hong Kong le 9 mai 2015

« On m’a souvent demandé ces deux dernières années si la presse à Hong Kong était en danger. Maintenant, je crois que la réponse est claire comme de l’eau de roche. Elle l’est. »

Le Ming Pao est un des plus gros journaux de la presse hongkongaise, de tendance plutôt libérale et en faveur de l’ouverture vers Pékin. En 2014, le journal participait à une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) sur les paradis fiscaux mis en place par le gouvernement de Xi Jinping et le PCC [Parti Communiste Chinois].

Le 26 février 2014, Kevin Lau, rédacteur en chef au Ming Pao est attaqué au couteau alors qu’il sortait de sa voiture. Deux hommes appartenant aux triades hongkongaises lui infligent de multiples blessures au dos et aux jambes.

Pour la sphère politique, aucun lien ne peut être établi entre l’attaque de Kevin Lau et une atteinte à la liberté de la presse. Mais le Ming Pao, rejoint par toute la profession journalistique, dénoncent alors cette attaque comme un crime contre la liberté de la presse.

Mais cette attaque rejoint la liste grandissante des violences contre les journalistes depuis la fin des années 90.

  • En 1996, le journaliste Leung Tin-Wai se fait mutiler au hachoir dans son bureau de travail.
  • En 1997, Albert Cheng, journaliste de radio se fait poignarder dans le parking de son lieu de travail.
  • Chen Ping éditeur du magazine iSun Affairs subit un passage à tabac en 2013
  • Deux jours plus tard le patron de l’Apple Daily, Jimmy Lai, retrouve une machette et une hache en guise d’avertissement à son domicile vandalisé.

Tous partagent une opinion opposée à la rétrocession de Hong Kong.

La question du mobile de l’attaque s’est ensuite posée. À ce moment là, Kevin Lau et la rédaction du Ming Pao collabore avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) pour une enquête sur les montages fiscaux organisés par l’élite politique chinoise du PCC.

Une corrélation qui n’a pas été plus approfondie, n’ayant aucune preuve que l’attaque ait été commandée depuis la Chine, les organisations de protection des journalistes ont préféré écarter toute hypothèse prématurée.

Après 11 arrestations et 2 condamnations, l’enquête n’est finalement pas parvenue à déterminer de commanditaire, cependant ces même triades hongkongaises sont depuis réapparues à plusieurs reprises. Contre le mouvement pro-démocrate en fin 2014, et également le 22 juillet dernier où cette fois-ci, elles ont été aperçues collaborant avec les forces de police hongkongaise dans de nombreuses vidéos amateur compilées par le New York Times.

La rétrocession de Hong Kong en 1997 a porté un grand coup au journalisme hongkongais et les affaires d’ingérence se sont succédées. Face aux pressions chinoises, le modèle libéral hongkongais ne semble pas capable de protéger la liberté de sa presse et tend au contraire, sous la pression, à collaborer avec Pékin. Reste la société hongkongaise, qui elle, après 14 semaines de mobilisation, ne semble pas l’entendre de cette oreille.

Une présence massive sur les réseaux sociaux et un important retour du journalisme citoyen

Si la situation pour la presse semble s’assombrir à Hong Kong, la mobilisation elle ne semble pas diminuer.

Alors que les manifestants étaient quelques dizaines de milliers dans les rues en 2014, les cortèges ont rassemblé cette année près de deux millions de personnes mi-juin et 1,7 million le 18 août, alors même que le mouvement tend à se radicaliser.

Dans Le Temps du débat sur France Culture, Eric Sautedé, analyste politique basé à Hong Kong, évoque un soutien populaire de près de 80% et une mobilisation de 25% des citoyens (pour une population de 7,4 millions).

« Be Water »: slogan phare de la mobilisation

Dans ce contexte, le mouvement a développé une présence d’une importance sans précédent sur les réseaux sociaux.

La communication autour des mobilisations, empreinte de culture asiatique, est massive et a largement dépassé les frontières chinoises (voir thread twitter du photojournaliste Maxime Reynié sur les visuels partagées sur les réseaux)

Suivant le modèle du réseau de journalisme citoyen Indymedia en Europe et Amérique du Nord (ensemble de médias citoyens locales de tendance de gauche radicale), In-Media version hongkongaise s’est développé à Hong Kong de façon collaborative depuis 2004.

Alors que le journalisme citoyen à connu un fort déclin en Occident au profit des réseaux sociaux, In-Media a continuer à fonctionner au gré des mobilisation contre la gouvernance chinoise.

Le site de In-Media connaît depuis le début des manifestations des pics d’affluence (classé 82.000e début juin, inmediahk.net est aujourd’hui 38.000e mondial selon les statistiques de trafic Web Alexa) tandis que la page Facebook compte elle plus de 560.000 abonnés.

Corée du Nord & AFP: enquête sur le journalisme sous dictature

En novembre 2016, l’Agence France-Presse (AFP) inaugurait son bureau à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord. Son objectif: couvrir le pays de l’intérieur en capturant tout ce qui lui était possible de voir, via des reporters présents sur place. Trois ans après, la Maison des journalistes est entrée en contact avec Philippe Massonnet, directeur régional Asie-Pacifique, également en charge du bureau de Pyongyang.


Comment fonctionne l’équipe de reporters?

Quel type de contenu informatif produit l’AFP dans le pays «le plus secret au monde»?

Être journaliste étranger et travailler constamment sur le sol nord-coréen, est-ce mission impossible?


Une équipe de l’AFP Asie, constituée d’un reporter texte, d’un reporter vidéo et d’un reporter photo, y travaille depuis 2016.

Faire son travail de journaliste en Corée du Nord

Leur temps sur place est néanmoins limité: ces trois journalistes se rendent en Corée du Nord toutes les six semaines pour une dizaine de jours. Cette restriction est due à une certaine réglementation du régime nord-coréen: «Aucun journaliste étranger n’a le droit d’être en permanence là-bas» nous déclare Philippe Massonnet.

Mais lorsque les reporters de l’AFP Asie ne sont pas sur place, comment la production d’informations est-elle assurée? Une autre équipe, cette fois locale, prend le relai. Parmi une liste «mince» de candidats exclusivement nord-coréens, deux locaux ont été choisis par l’AFP pour endosser les rôles de vidéaste et de photographe.

Formés à Pyongyang, puis à Hongkong pendant une semaine, ces intervenants ont apprivoisé le fonctionnement et le travail éditorial de l’Agence France-Presse. Ils ont également été formés à la technique de prise de vue. Cependant, aucun local n’a été désigné pour réaliser des contenus écrits. Un choix volontaire de la part de l’agence française: «On savait que le travail allait être très restreint».

En réalité, les deux intervenants nord-coréens «n’ont pas un rôle de journaliste à proprement parlé» nous explique Philippe Massonnet, «ils sont plus des assistants de rédaction, des fixeurs (ils assurent le rôle d’intermédiaire entre les autorités, les interlocuteurs nord-coréens, et l’AFP)».

La majeure partie des contenus est d’ailleurs produite par les trois journalistes de l’AFP Asie. Dans ce pays où la censure et l’autocensure règnent d’une main de fer, il semblerait évident que le gouvernement ait un droit de regard, et exerce un contrôle sur leurs productions.

Et pourtant, «aucune de nos réalisations n’a été contrôlée ou censurée a postériori», nous certifie le directeur régional.

L’organisme français dispose d’une totale liberté quant à l’édition de ses reportages. Ces derniers sont édités soit en Corée du Nord, soit à Hong-Kong.

Comme l’illustre ce reportage, la rédaction est libre de ses commentaires et de ses propos. Ici, elle n’hésite pas à souligner les failles entre les statistiques données par le gouvernement, et la réalité du terrain.

Le journaliste aborde également l’épineuse question du manque de nourriture dans le pays. Mais ce «final cut», accordé à l’Agence France-Presse, ne signifie pas pour autant que l’organisme est entièrement libre. L’obtention d’une information est une toute autre affaire…

L’accès à l’information: sésame ouvre toi?

À chaque pays, sa réglementation d’accès à l’information pour les journalistes. La Corée du Nord, elle, a pour coutume d’imposer un contrôle drastique et minutieux des sujets abordés, tant sur le plan informatif que sur le plan visuel et esthétique: dans une ville voisine de Pyongyang, des nord-coréens sont en train de lire le journal dans la rue.

Les journalistes d’Envoyé Spécial filment la séquence. Leur guide entre en scène, et échange quelques mots avec les locaux.

En un claquement de doigt, trois hommes sortent du champ de la caméra: leur tenue vestimentaire n’est pas appropriée pour la situation, et entache l’image du pays. Sans ces trois individus, l’image est, aux yeux du régime nord-coréen, immaculée, irréprochable, et donc diffusable.

Envoyé Spécial Corée du Nord

Capture d’écran Envoyé Spécial : premier plan représentant la scène initiale.

Envoyé Spécial Corée du Nord

Capture d’écran Envoyé Spécial : plan final après modification à la demande du guide

Si la demande d’autorisation pour avoir accès à une information, ou pour effectuer un tournage représente l’étape majeure de la création d’un sujet, elle n’en demeure pas moins l’étape la plus complexe à passer en Corée du Nord.

Les reporters de l’AFP, bien que présents sur place, rencontre les mêmes difficultés que les autres journalistes étrangers: «les autorisations sont les seules choses sur lesquelles l’équipe n’a pas la main» nous affirme le directeur régional. Les journalistes de l’AFP sont, au final, eux aussi restreints, «mais on en était conscient dès la création de ce bureau. Il n’y a aucune surprise» souligne Philippe Massonnet.

Si ce dernier avoue avoir une part de frustration, il n’oublie pas l’objectif initial de l’implantation du bureau à Pyongyang: «Ce qui est important, ce n’est pas d’être restreint, mais d’avoir un accès dans le pays. On se dit qu’on est privilégié, on va au moins conter ce que l’on voit».

Car en effet «très peu de médias occidentaux ont la possibilité de se rendre en Corée du Nord. Jusqu’ici, l’Agence France-Presse est le seul organisme journalistique français à posséder un bureau de correspondance en Corée du Nord. Mais au niveau international, il n’est ni le seul, ni le premier. L’agence de presse japonaise Kyodo s’y est implantée en 2006. Six années plus tard, c’est au tour de l’agence américaine AP (Associated Press) d’installer son bureau en Corée du Nord. Cet accord, passé entre KCNA (l’agence de presse nord-coréen) et l’AFP, revêt un aspect symbolique: «Avoir un bureau sur place, c’est un grand pas» déclare le directeur régional.

Un pas vers une plus grande couverture de l’information ? Très certainement, puisque comme l’affirme Philippe Massonnet «plus on y est, plus des relations se créent, et plus on peut faire de choses».

Depuis trois ans, les journalistes de l’AFP Asie ont «accumulé des documents riches», devenant ainsi des témoins privilégiés d’une partie de l’Histoire nord-coréenne. Mais certains thèmes sont pour autant considérés comme des «sujets tabous», dont il est formellement interdit de parler, ou d’y faire allusion.

Impossible donc pour les journalistes étrangers d’obtenir des informations relatives à ces sujets. Sur ce point, l’AFP ne déroge pas à la règle, et sa présence régulière sur le sol nord-coréen ne lui concède pas de privilège.

«Il y a des pays où l’on sait que l’on ne peut pas insister» nous explique Philippe Massonnet, et d’ajouter: «Il n’y a pas d’intérêt à aborder ces questions-ci, puisqu’elles resteront automatiquement sans réponse». Des questions qui resteraient donc sans réponse, mais qui seraient aussi susceptibles de compromettre tant le travail des journalistes français AFP que celui des intervenants nord-coréens: «Si l’on aborde des questions complexes, ca complique la tâche de tout le monde».

Le mois d’avril pointe le bout de son nez dans les rues de Pyongyang, entraînant avec lui la floraison des premiers abricotiers.

Quelques nord-coréens flânent dans les allées des parcs, quand d’autres, pinceau en main, sont venus peindre le spectacle. En parlant de spectacle, la foule se presse pour admirer tortues et poissons, et se prendre en photo devant les squelettes de divers animaux, lors des inaugurations du zoo et du musée d’histoire naturelle de la capitale.

Le dimanche, au cœur du parc Moran, les corps des nord-coréens se lâchent et s’évadent, se laissant porter par les rythmes des musiques populaires

Ce sont ces instants de vie, ces actes quotidiens que les journalistes AFP Asie et les deux intervenants locaux capturent. Les sujets abordés sont liés à des informations dites «froides»: plus éloignées de l’actualité pure, les thématiques traitées s’apparentent alors à des sujets de type magazine.

Mais cette couverture médiatique s’inscrit «dans la logique de ce que l’on voulait faire depuis le début» nous déclare Philippe Massonnet.

Quand l’AFP a décidé d’installer un bureau de correspondance dans ce pays, son objectif était de «conter la Corée du Nord à travers des histoires quotidiennes».

Outre les lancements de missile, les commémorations des grands événements de Corée du Nord, et les rencontres avec des dirigeants étrangers, les questions d’ordre politique ne sont pas placées sur le devant de la scène médiatique de l’AFP.

Et pour cause, l’organisme n’a pas accès à cette actualité chaude: «Nous ne sommes pas informés des décisions importantes». Quant aux interviews officielles, elles sont «quasi-inexistantes».

Avoir un entretien avec Kim Jong Un ? N’y pensez même pas…

Ces deux vidéos témoignent de la complexité à filmer la politique en Corée du Nord : ici l’AFP choisi de filmer les événements du point de vue des habitants nord-coréens, sans aucune interview d’officiel, aucune image d’homme politique.

Pour autant, cette situation est loin de déstabiliser le directeur régional, qui rappelle l’origine du travail de l’AFP sur place: «Nous ne sommes pas là-bas pour avoir des scoop politiques ou pour parler de la politique, mais bien pour raconter la Corée du Nord».

Malgré sa distance avec le domaine politique, l’équipe de l’AFP Asie a tout de même pu travailler sur des sujets «plus sérieux», comme en mars 2019 où elle a couvert les élections locales des districts.

«La Corée du Nord n’est pas le pays des micros-trottoirs»

Si donner la parole aux citoyens est devenu monnaie courante dans de multiples pays, il est difficile de parler aux nord-coréens, qui eux, ne sont pas habitués à cette pratique. «La Corée du Nord n’est pas le pays des sondages d’opinion ou des micros-trottoirs» nous déclare Philippe Massonnet.

«Il y a un côté à fois déstabilisant et à la fois surprenant pour les nords coréens» lorsqu’ils se font approcher par des journalistes étrangers.

Les interviews étant parfois difficiles à obtenir, cela créé une part de frustration pour l’équipe de reporter: «Quand on n’a pas de citation pour les vidéos, le reportage devient plus compliqué à réaliser» constate le directeur régional.

Mais cette situation donne en réalité une nouvelle approche du métier de journaliste: ce dernier ne se contente plus de récupérer une information et de la diffuser, mais il «effectue un travail de journaliste pur: avec le peu que l’on me raconte, comment vais-je montrer, expliquer la chose. (…) Avec des citations qui sont parfois de la propagande, on arrive à quand même raconter une histoire».

Il y a toutefois des situations, des lieux, où la parole des nord-coréens se délie. Philippe Massonnet se rappelle d’un reportage traitant de la fête des écoles, «les gens parlaient plus facilement, ils étaient plus ouverts».

En somme, les citoyens nord-coréens sont plus à l’aise «à partir du moment où les sujets abordés racontent leur quotidien».

A l’image du documentaire « Pyongyang s’amuse », réalisé par Pierre-Olivier François, et des reportages de l’AFP, la Corée du Nord, et plus précisément ses habitants, ne semble plus représenter l’idéologie d’un pays terne, glacial, enclavé: ces images inédites laissent place à des moments plus intimes, plus réels, parfois même légers. Ces auteurs apportent un nouveau regard, celui d’un pays coloré et modernisé.

Mais cette vision inédite à un prix, celui de la familiarisation avec le pays et ses habitants: si les reporters de l’AFP se rendent sur le sol nord-coréen toutes les six semaines, il aura fallu 8 ans, et plus d’une quarantaine d’allers retours aux auteurs de « Pyongyang s’amuse » pour parvenir à capter ces instants rares…

La télévision en Corée du Nord


L’arrivée de Kim Jong Un au pouvoir a quelque peu changé l’univers télévisuel nord-coréen: contrairement à ses prédécesseurs, le dirigeant fait passer son idéologie non plus par des statues à son effigie, mais par la télévision.


Le paysage télévisuel de Corée du Nord, bien qu’il tende à se moderniser, reste maigre et restrictif.

La première et principale chaîne de télévision, KCTV (Télévision centrale coréenne), date de 1963.

Accessible partout (elle est présente dans les lieux publics.) et par tous, cette chaîne est marquée par sa forte idéologie: chaque soir à 17 h, les premières images diffusées sont celles du Mont Paektu. Cette montagne sacrée est un symbole en Corée du Nord et serait le prétendu lieu de naissance de Kim Jong II. S’en suit une diffusion de l’hymne national.

Sa programmation se compose d’informations, de dessins animés et de documentaires exclusivement nord-coréens, et d’émissions politiques traitant et commentant les déplacements du dirigeant.

Cependant, son temps de diffusion n’est pas continuel: en semaine, KCTV est limitée à 5 h 30 de programmes par jour. Les dimanches, jours de fête et pendant les élections, la chaîne diffuse pendant près de 14h.

Trois autres chaînes sont disponibles via le câble. Elles ne sont donc pas accessibles par tous les nord-coréens. Chacune de ces chaînes occupe un rôle bien spécifique.

  • Mansudae Tv, lancée en 1973, est spécialisée dans les programmes artistiques et technologiques. Elle est accessible le samedi pendant 3 h, et le dimanche uniquement pendant 9h.
  • La chaîne Ryongnamsan voit le jour en 2012. En vérité, cette chaîne a été lancée pour remplacer la “TV éducative et culturelle” créée en 1997. Ryongnamsan propose des films scientifiques populaires, des conférences et des programmes éducatifs, comme l’apprentissage des langues étrangères.
  • Enfin, depuis 2015 Sport Television diffuse des contenus sportifs (compétition des athlètes nord-coréens, documentaire sur l’histoire du sport) le samedi et le dimanche de 19h à 22h.
  • En 2016, la Corée du Nord lance même son propre programme de vidéo à la demande. Baptisé Manbang qui signifie «partout», ce service est accessible via l’intranet local de Corée du Nord. Les contenus proposés ont cependant fait l’objet d’une validation par le gouvernement.

L’arrivée de Kim Jong Un au pouvoir a quelque peu changé l’univers télévisuel nord-coréen: contrairement à ses prédécesseurs, le dirigeant fait passer son idéologie non plus par des statues à son effigie, mais par la télévision.

Ces dernières années, la principale chaîne de télévision, KCTV, a évolué et s’est modernisée, via ses contenus et sa présentation, comme l’illustre le média ABC.

La Chine, le « ponce-pilatisme » et l’Afrique

[Chine – Afrique] Tous les spécialistes des relations internationales prévoient que la présence de la Chine en Afrique « sera un fait majeur du demi-siècle à venir ». En témoigne l’éclat qui a entouré, du 3 au 4 septembre, le 3e Forum de la coopération entre ces deux partenaires, à Pékin, en Chine. Si tout le continent y était représenté – au plus haut rang – les promesses du président chinois, Xi Jimping, d’accorder 60 milliards de dollars (52 milliards d’euros) d’investissements à l’Afrique, dès l’entame de la rencontre, ont constitué une sorte d’apothéose avant l’heure.

Du pain ou des balles : un dilemme mortel au Kurdistan iranien

[Par Rebin Rahmani, Directeur de la section Europe, Réseau des Droits Humains kurdes, traduit du persan au français par Nujin]

Il faisait nuit noire. Un convoi de kolbers circulait tant bien que mal sur un chemin  accidenté non loin de l’avant-poste frontalier de Ouraman séparant le Kurdistan iranien du Kurdistan irakien. L’officier posté dans cet endroit reculé remarque la présence du convoi de travailleurs nomades kurdes.

Un convoi de travailleurs nomades kurdes brave les obstacles naturels pour atteindre sa destination @nrttv.com

A l’aide de la lampe torche qui éclaire sa guérite, il se saisit de son arme de service, se précipite dehors et ouvre le feu, sans sommation aucune, sur le convoi. Un premier kolber blessé s’effondre. Plusieurs chevaux sont mortellement touchés. Mohamad, un jeune kolber, fermait le convoi sur son cheval. Contrairement à ses camarades qui déguerpissent aux premiers coups de feux, ce dernier se range sur le bas côté de la route avec son cheval. Soudain, la lampe torche de l’officier se braque sur lui. Des cris retentissent dans la nuit. « Mohamad cours, ça va mal finir, tu vas te faire descendre. »

Mais Mohamad ne l’entend pas ainsi. « Ce cheval et ces marchandises durement chargées au péril de ma vie sont tout ce que je possède. Je préfère mourir avec plutôt que d’y renoncer. « 

L’histoire se finit bien. Le soldat pris de pitié en entendant ces mots renonce à faire une seconde fois usage de son arme.

Ce soir là, Mohamad et son cheval, échapperont à la mort.

Cette histoire ne constitue qu’une histoire parmi les dizaines de récits souvent tragiques que m’ont raconté des kolbers rescapés, des proches de kolbers et des témoins, lorsque l’année passée, je me suis rendu au Kurdistan irakien près de la frontière iranienne afin de tourner un documentaire sur ces vies brisées. 

Le Kurdistan est l’une des régions les plus pauvres d’Iran. Le régime a volontairement delaissé cette région en y investissant beaucoup moins qu’ailleurs et en faisant son possible pour freiner son développement et empêcher l’agriculture, l’industrie et l’entrepreneuriat d’y prospérer. Résultat : le taux de chômage y est le plus élevé d’Iran. 

Aujourd’hui, la question des kolbers est devenue l’une des principales préoccupations des activistes Kurdes. 

Alors que ce problème pourrait être réglé presque complètement grâce à des efforts de l’Etat pour améliorer la situation économique du Kurdistan, c’est le chemin inverse que semble emprunter le gouvernement.

En août 2016, Saeed Ahsan Alavi, député de Sanandaj (capitale de la province iranienne du Kurdistan), confirmait officiellement ce qui était jusqu’alors une institution de tous les Kurdes : «La province du Kurdistan se classe au 29ème rang (sur 31) pour ce qui est du revenu annuel médian de ses habitants. Ce n’est guère mieux pour ce qui est du revenu généré par l’industrie puisque le Kurdistan se classe au 24ème rang national. Quant au chômage, malgré le manque de statistiques fiables, on peut estimer qu’il tourne autour de 25 %.»

Une étude concernant l’année civile iranienne 1395 (Mars 2016 à Mars 2017), les ménages les plus pauvres d’Iran vivent dans la province d’Ilam (revenu annuel médian par ménage estimé à 4950€) suivi par la province du Kurdistan avec un revenu annuel médian par ménage de 5035€.

Les statistiques fournies par les appareils officiels de la République Islamique confirment le taux de chômage endémique et la misère dramatique dans laquelle vivent les populations de ces régions. On comprend bien dans ces conditions que, se tourner vers l’activité de transport illégal de marchandises n’est pas un choix du cœur mais plutôt la dernière option de survie.

Les pentes escarpées n’épargnent pas les kolbers et leurs bêtes @Rebin RAHMANI

Les autorités iraniennes justifient leur brutalité à l’égard des kolbers par la lutte contre la contrebande de marchandises. Pourtant, à l’heure actuelle, la majorité des marchandises de contrebande entrant sur le territoire iranien, n’entrent pas par le biais des kolbers kurdes, mais via des mafias liées au régime qui font entrer des articles illicites via les grands ports du sud du pays. D’après le directeur de l’instance en charge de la lutte contre le trafic de marchandises, 50 à 60% des marchandises de contrebande entrent sur le sol iranien via ces groupes criminels. Des propos confirmés par un haut responsable du gouvernorat régional du Kurdistan qui estime à 3% seulement la part annuelle de marchandises de contrebande entrant via la frontière irakienne. Ces statistiques n’ont toutefois rien changé au sort tragique des kolbers qui continuent de tomber presque quotidiennement sous les balles des forces armées iraniennes.

Entre mars 2016 et février 2017, les meurtres de sang froid de kolbers par des militaires iraniens ont augmenté de façon significative en même temps que les protestations de la société civile kurde. Au point d’inquiéter le régime. Ce dernier a donc décidé de prendre les devants et de réglementer cette activité en instaurant ce qu’il a appellé des « frontières légales ». Concrètement, cela signifie que des postes frontaliers sont désormais ouverts et permettent de passer « légalement  » du côté irakien. Les kolbers se sont vus délivrer une sorte de « carte d’identification de kolber » qui lui permettent d’exercer légalement cette activité mais sous conditions. À certaines périodes de l’année, avec des intervalles fixés par le Ministère de l’intérieur, les kolbers sont autorisés à franchir la frontière afin d’aller chercher des marchandises « autorisées » côté irakien afin de les revendre côté iranien. Grosso modo, chaque kolber doté de cette fameuse carte, est autorisé à faire entrer tous les six mois l’équivalent de 370€ de marchandises. Sachant que ces biens sont récupérées au passage par un intermédiaire qui ira ensuite les revendre (et qui donc se rémunère au passage), au final, le revenu mensuel d’un kolber tourne autour de 80€. Loin très loin en deçà du seuil de pauvreté fixé par le gouvernement lui-même.

Mais au fait, qui sont exactement les kolbers et les kassebkars kurdes ?

Un kolber s’harnache pour porter sa charge @Iran Wire

Le mot « kolber » est un mot valise kurde formé des mots « koul » et « bar » signifiant respectivement « dos » et « transport ». Les kolbers sont de jeunes hommes kurdes très pauvres qui pour subsister, traversent la dangereuse frontière irano-irakienne, pour aller récupérer côté irakien des marchandises telles que des cigarettes, des téléphones portables, des tissus, des produits pour la maison, du thé et plus rarement (même si cela existe) des boissons alcoolisées (strictement interdites en Iran). Ils chargent ensuite ces marchandises sur leur propre dos ou sur leurs mulets et retraversent la frontière pour revenir côté iranien en empruntant des chemins montagneux dangereux et escarpés. 

Ces marchandises sont destinées à être vendues à prix d’or dans les centres commerciaux huppés de Téhéran. Les kolbers qui ont récupéré ces marchandises au péril de leur vies, ne touchent qu’un maigre pécule pour cette dangereuse traversée. 

Quant aux « kassebkars » (difficilement traduisible), ils récupèrent les marchandises que les kolbers sont allés chercher et se chargent de parcourir le pays de ville en ville afin de trouver acquéreur.

Leur salaire n’est guère plus mirobolant.

Les kolbers et kassebkars kurdes sont âgés de 13 à 70 ans. Parmi eux, des jeunes hommes n’ayant qu’une instruction primaire et des diplômés de l’enseignement supérieur qui faute d’emplois « normaux » à pourvoir, se sont tournés vers cette activité. 

Ces dernières années, les activistes kurdes se sont mis à recenser ces meurtres afin d’alerter l’opinion publique sur cette question. 

Ce travail minutieux a permis d’attester qu’au cours des quatre dernières années, au moins 224 kolbers et kassebkars ont été abbatus de sang froid par les forces armées iraniennes et 203 ont été blessés. 

Par ailleurs, 44 ont perdu la vie suite à divers accidents tels que chutes dans la montagne , noyades, hypothermie ou ensevelis dans des avalanches.

Rien dans les textes de lois ni dans le Code Pénal Iranien ne justifient cette brutalité étatique ce qui n’empêche pas les meurtres de kolbers d’être quasi journaliers. Le « Code de conduite des forces armées iraniennes » est pourtant formel. Dans son article 3, il stipule qu’en cas de rencontre avec un individu considéré comme « dangeureux », la première étape est un avertissement verbal à adresser au suspect, puis un tir de sommation en l’air et enfin dans le cas où l’individu refuse de se rendre, il est autorisé d’ouvrir sur le feu sur lui vers la partie inférieure au bassin, dans les jambes par exemple. Les militaires sont autorisés à tirer dans la partie supérieure au bassin du suspect, uniquement si celui ci représente un danger réel ou imminent. Dans la mesure ou les kolbers ne sont jamais armés et ne représentent aucune menace, il est absolument illégal de faire usage d’une arme à feu contre eux.

Les militants des droits humains kurdes insistent sur ce dernier point et sur le fait que ces meurtres ont lieu quotidiennement et systématiquement. Ils rejettent en bloc la version des autorités iraniennes  comme quoi ces meurtres ne seraient que des actes isolés de certains militaires aux frontières. 

D’autre part, chaque fois qu’un kolber blessé pendant son travail ou la famille d’une victime tombée sous les balles des militaires, cherche à obtenir réparation pour ses droits bafoués, ils se heurtent à une machine juridique froide et inhumaine et à un système qui protège inconditionnellement son armée.

Jusqu’à présent, aucune plainte des familles de victimes n’a abouti à la condamnation d’un militaire responsable de la mort d’un travailleur nomade kurde.

Dans le meilleur des cas, un kolber ayant été blessé ou bien la famille d’un défunt, obtiennent le versement d’une compensation financière. Il est même arrivé que des militaires ayant du sang sur les mains réussissent à échapper au versement de cette compensation.

Non seulement les plaintes des victimes n’ont pas permis d’aboutir à des condamnations ni de limiter ces actes de cruauté, mais bien souvent les courageuses familles qui osent porter ces affaires devant les tribunaux sont victimes de harcèlement et d’intimidation de la part des autorités qui parviennent à les contraindre à renoncer à leur compensation financière en leur faisant signer un document de renoncement.

Ainsi on peut dire que les militaires considèrent qu’ils peuvent abattre des kolbers sans crainte de poursuites judiciaires. Bien souvent, cela ne nuit même pas à leur évolution de carrière.

Enfin, il faut parler du devenir de ces familles qui perdent le « gagne pain » de la famille, qui plus est, dans les conditions les plus atroces qui soient. Bien souvent, les autorités n’acceptent de remettre le cadavre du défunt à sa famille qu’à la condition expresse que celle-ci renonce à porter plainte. À notre connaissance, il n’existe qu’un seul cas où la famille d’une victime a pu contraindre les autorités à lui verser la compensation dûe.

Lorsque le père de famille est tué, la responsabilité de faire subsister la famille revient à ses fils ou à un jeune homme de la famille.

De jeunes hommes qui espéraient un autre avenir se voient obligés de quitter l’école du jour au lendemain et de se lancer dans la périlleuse vie de kolber afin de faire subsister leur famille.

La jeunesse kurde est hélas la principale victime des politiques socio-économiques, sociétales et culturelles du régime au Kurdistan iranien.

un convoi de kolbers sur les pentes enneigées entre l’Iran et l’Irak @kurdpa.net

Quand les cultures de la Maison des Journalistes dialoguent avec celles du musée du Quai Branly

[Par Elyse NGABIRE]

A l’occasion de la célébration du 10e anniversaire du musée du Quai Branly qui porte désormais le nom de Jacques Chirac, ancien président de la République française, les journalistes résidents et anciens de la MDJ n’ont pas manqué à ce grand rendez-vous. Une expérience à la découverte de l’autre visage de l’ancien homme d’Etat.

Des journalistes de la Maison des Journalistes en visite au Musée du Quai Branly Crédits photo : Lisa Viola Rossi

Des journalistes de la Maison des Journalistes en visite au Musée du Quai Branly
Crédits photo : Lisa Viola Rossi

Au 37 Quai Branly, dans le septième arrondissement de Paris, du 21 juin au 9 octobre, le musée du Quai Branly portant désormais le nom de Jacques Chirac, ancien président de la République française,  commémore les dix ans de sa création.

Depuis l’été donc, ses portes restent grandes ouvertes au public et propose une gamme d’événements : expositions, spectacles, conférences, colloques, etc.

C’est en effet dans ce cadre, qu’une équipe d’une dizaine de professionnels exilés des médias composée des résidents et anciens de la Maison des Journalistes (MDJ) en compagnie du personnel du pôle communication ont effectué une visite guidée des lieux.

Ils sont d’origines et de cultures différentes : Syriens, Afghans, Érythréens, Soudanais, Burundais etc. « Ils », ce sont ces journalistes qui ont été accueillis à bras ouverts à la MDJ qui a son siège au 35 rue Cauchy, dans le 15e arrondissement de Paris.

Ils sont du même avis que l’ancien président français : pas de hiérarchie entre les cultures et toutes les civilisations naissent libres et égales. Contents de découvrir ce grand espace culturel et d’apprentissage, ils sont également impressionnés par la petite histoire de sa création, telle qu’elle nous est racontée par l’une des guides du musée : « Tout commence en 1999 lorsqu’un concours de maîtrise d’œuvre aboutit au choix de Jean Nouvel pour la construction du musée qui sera édifié au pied de la tour Eiffel. Le 20 juin, il est inauguré par Jacques Chirac qui fait savoir dans son discours que ce musée doit promouvoir, auprès du public le plus large, un autre regard, plus ouvert et plus respectueux. Et ce, en dissipant les brumes de l’ignorance, de la condescendance ou de l’arrogance qui, dans le passé ont été souvent présentes et ont nourri la méfiance, le mépris et le rejet. »

La façade du Musée du Quai Branly Crédits photo : Lisa Viola Rossi

La façade du Musée du Quai Branly
Crédits photo : Lisa Viola Rossi

Sur cette petite histoire commence alors une grande découverte

Surprises et étonnements s’invitent déjà dès l’entrée de ce grand musée, serti dans un écrin paysage conçu par Gilles Clément et occupant 27 700 mètres carrés en plus des 17 500 mètres carrés réservés au jardin.

Des murs végétaux, imaginations de Patrick Blanc, composés de 15 000 plantes et 150 espèces retiennent notre attention, avant de se diriger vers la Mezzanine Est et Ouest.

Le génie des civilisations africaines, asiatiques, d’Océanie et d’Amérique fascine l’équipe des professionnels des médias et leurs accompagnateurs, soit 300000 œuvres parmi lesquelles 11 000 de la collection « Mondialisation historique et contemporaine ». A travers des photographies, 710 000 collectionnées apprend-on, disposées de part et d’autre du musée, certains journalistes se retrouvent dans leurs différentes civilisations. C’est le cas notamment d’un journaliste burundais qui, en parcourant l’espace réservé à l’Afrique australe, découvre les habits traditionnels, des bijoux, etc. portés par le peuple kenyan, tanzanien, etc. Pourtant, son plus grand regret aura été l’absence du tambour du Burundi alors que c’est un outil culturel très connu. Pendant les années 80, une équipe de tambourinaires burundais ont séjourné à Paris à l’occasion d’une exposition sur la culture africaine.

Le génie des civilisations africaines, asiatiques, d’Océanie et d’Amérique fascine les journalistes Crédits photos : Lisa Viola Rossi

Le génie des civilisations africaines, asiatiques, d’Océanie et d’Amérique fascine les journalistes
Crédits photo : Lisa Viola Rossi

Devant chaque œuvre et chaque photographie, indique une journaliste d’origine « ouzbekistanaise », elle a envie de s’arrêter et de dialoguer avec cette autre civilisation qu’elle n’a jamais rencontré.

« Plus qu’un lieu de visite, le musée Quai Branly-Jacques Chirac doit être perçu comme  un lieu de dialogue et d’apprentissage, un lieu adapté à chacun, que l’on construit et qui nous construit » précise Stéphane Martin, président du musée.

Au cours de cette visite guidée, nous retiendrons enfin ce corridor communément appelé « Rivière » qui donne pour certains des vertiges. La « Rivière » est en effet, une invitation au voyage dans le temps et dans l’espace. Elle conduit à ces lieux remarquables, faisant découvrir toute une série d’installations affleurant tout au long de la rivière, vertigineuses pour certains. La « Rivière » sollicite le sens et l’esprit. On est perdu dans le regard, on a tendance à s’arrêter pour toucher, déchiffrer ou écouter. Et puis, on se perd encore dans ce dialogue de cultures et de civilisations… dont le président Jacques Chirac est fou amoureux… et dont le musée porte désormais son nom, un signe d’un grand honneur…

Ce n’est pas fini

Pour ceux qui veulent toujours y aller, des expositions vous y attendent.

Jusqu’au 9 octobre 2016 : – Jacques Chirac ou dialogue des cultures

– Homme blanc, Homme noir : les représentations de l’Occident dans l’art africain du 20ème siècle

Du 4 octobre au 15 janvier 2017 : The color line, les artistes africains-américains et la ségrégation

Du 22 novembre au 29 janvier 2017 : Plumes, Vision de l’Amérique

Du 22 novembre au 2 avril 2017 : Eclectique, Une collection du 21ème siècle

Du 22 novembre au 2 avril 2017 : Du Jourdain au Congo, Art et Christianisme en Afrique centrale

Du 31 janvier 2017 au 19 novembre 2017 : L’Afrique des routes

Du 28 mars 2017 au 23 juillet 2017 : Picasso Primitif

Du 23 mai 2017 au 8 octobre 2017 : La pierre magique des Maoris

Konya, une des plus anciennes villes de Turquie

[Par Khosraw MANI, envoyé spécial du Festival de Cinéma de Douarnenez]

Evoquée par Xénophon comme la dernière cité de Phrygie, l’ancienne Iconium, aujourd’hui rebaptisée Konya, est l’une des plus vieilles villes de Turquie. 

Mausolée de Mevlana, Konya (Source : pixabay.com)

Mausolée de Mevlana, Konya
(Source : pixabay.com)

Selon la mythologie grecque, un dragon menaçait régulièrement la ville, dévorant jeunes filles et jeunes garçons. Quand Persée, le fils de Danaé, tua le dragon, le peuple accrocha son image sur les portes de la ville. C’est ainsi que la cité prit ce nom d’Iconion ou Iconium, d’où dérive son nom actuel de Konya. Saint Paul y fonda l’une des premières communautés chrétiennes.

La ville fut ensuite le centre du sultanat seldjoukide de Rûm (1077-1307). Elle abrite les tombes de huit sultans, dans la mosquée d’Ala’ad-Dîn, mais surtout le mausolée de Djalâl ad-Dîn Rûmî, le grand Mevlana (1207-1273), poète persan et mystique soufi. Après sa mort, ses disciples Husâm od-Dîn Chelebî et Sultân Valad créèrent l’ordre des Mevlevis, ou derviches tourneurs. Son mausolée est toujours un lieu de pèlerinage important et, chaque 17 décembre, tous les habitants de Konya commémorent l’anniversaire de sa mort, ou plus exactement de son mariage mystique avec l’Infini créateur. La ville moderne, avec son million d’habitants, est aussi connue pour ses tapis aux motifs caractéristiques.

[Pour lire les autres articles de nos envoyés spéciaux dédiés au 39ème Festival de Cinéma de Douarnenez, c’est par ici.]

 

La bâtarde d’Istanbul, un livre d’Elif Shafak

[Par Khosraw MANI, envoyé spécial du Festival de Cinéma de Douarnenez]

Une petite trace dans un passé oublié. C’est cette trace que la romancière Elif Shafak cherche dans son livre controversé, La bâtarde d’Istanbul, paru en 2006 en Turquie et traduit deux ans plus tard en français. 

Couverture du livre ©canablog.com

Couverture du livre ©canablog.com

À Istanbul, Asya, « bâtarde » de 19 ans, tombée en amour avec Johnny Cash et passionnée par l’existentialisme français, est la fille de l’une des quatre étranges sœurs Kazançi : Zeliha, la tatoueuse, Banu la clairvoyante, Cevriye l’institutrice et Feride l’obsédée par la survenue d’un désastre imminent. Trois autres personnages installés aux États-Unis complètent l’intrigue : Mustafa, son épouse arménienne, et leur fille, Armanoush.

Puis Armanoush part clandestinement à Istanbul où elle rencontre les quatre sœurs Kazançi et Asya. L’amitié naissante entre les deux jeunes femmes va faire voler en éclats un secret bien gardé : comment les deux familles ont été liées à l’époque du génocide arménien de 1915… Accusée par le gouvernement d’insulter la turcité et de raconter des histoires fausses, Elif Shafak, née en 1971 à Strasbourg, est la nouvelle voix de la littérature turque sur la scène littéraire mondiale.

[Pour lire les autres articles de nos envoyés spéciaux dédiés au 39ème Festival de Cinéma de Douarnenez, c’est par ici.]