Zoom sur la liberté de la presse en Tunisie

Interviewé par la Maison des journalistes, le responsable du bureau de Tunis de RSF Souhaieb Khayati explique ce qu’est la liberté de la presse en Tunisie. Si les acquis de 2011 en termes de pluralisme et de pluralité d’opinion ne sont pas remis en cause, il pointe l’intrusion de la politique dans les médias privés.

134ème dans le classement de RSF en 2011, la Tunisie a fait un grand bond en avant entre 2015 et 2016, années au cours desquelles elle a avancé de trente places. En 2016, elle obtient le meilleur score de son histoire, à savoir 96 sur 180. À partir de 2017, le pays stationne à la 97ème place du classement.

Après la destitution de Zine Ben Ali, la parole se libère en Tunisie

Avec plus de quatre-vingt-dix médias de référence (presse écrite, sites web, chaînes de télé et stations de radio), la Tunisie dispose d’un large éventail de sites d’information. Cette situation est le résultat des mouvements populaires de 2011, qui ont abouti aux démissions de l’autocrate Zine Ben Ali, à la mise en place d’une démocratie et à l’élection d’une assemblée nationale constituante.

Souhaieb Khayati, responsable du bureau de Tunis de Reporters sans Frontières, confirme qu’après 2011, les acquis en matière de liberté de presse et d’expressions n’ont jamais été remis en cause. « La pluralité des médias reflète un véritable pluralisme d’opinion. Et, en général, les gens sont libres de s’informer et de choisir leurs propres médias de référence ».

Des motifs d’inquiétudes persistantes : les médias privés sont détenus par des hommes d’affaires ayant des ambitions politiques

Néanmoins, dans un communiqué de 2017, RSF soulignait que « des motifs d’inquiétudes persistent » dans le domaine de la liberté de presse et d’expression. Dans le communiqué on lit également que « la transition démocratique toujours en cours en Tunisie ne garantit pas encore une pleine liberté de l’information ».

Quelle est la raison de ce débat ? Interrogé par la Maison des journalistes, Souhaieb Kahyati explique que le lien entre les médias et la politique reste très fort en Tunisie: « En Tunisie, les médias privés sont détenus par des hommes d’affaires qui ont souvent des ambitions politiques. Les journaux et les télévisions ont en effet des lignes éditoriales différentes, qui sont cependant dictées par les jeux de pouvoir politiques. En d’autres termes, en Tunisie, il y a beaucoup de petits Berlusconi ».

Sur le site internet de RSF, dans la section consacrée à la Tunisie, dix chaînes de télévision parmi les plus influentes en Tunisie sont passées au crible. Le communiqué indique que « six des dix chaînes de télévision analysées ont des antécédents d’affiliation politique. En tant que média présentant les taux d’audience les plus élevés en Tunisie, les chaînes de télévision attirent naturellement des intérêts de la sphère politique […] L’État a confisqué un nombre important d’actions dans plusieurs médias détenus uniquement ou en partie par des personnes proches du pouvoir avant la révolution. Il s’agit notamment d’une maison d’édition (Dar Assabah), de trois stations de radio (FM Zitouna, Shems FM, Mosaïque FM), d’une chaîne de télévision (Hannibal TV) et d’une société de production proche d’une chaîne de télévision (Cactus Prod). La vente de ces médias devrait être entreprise dans le respect des préoccupations de transparence et de diversité ».

En 2016, sur le site Cercle Condorcet Annecy, la journaliste indépendante Amel Bejaoui déplorait le manque de sérieux des chaînes privées tunisiennes : « Les chaînes privées, au lieu de jouer leur rôle dans l’éducation civique ne se soucient que du buzz. Du coup on assiste à tout ce qui peut être dangereux pour une opinion publique non habituée à  une telle « ouverture » et qui a tendance à tout « avaler » : charlatanisme, discrimination, propagande… Outre le relais d’informations, parfois, non vérifiées, qui touchent au quotidien même des Tunisien-ne-s, exacerbant le raz le bol d’une population perdue dans un contexte où les injustices sociales perdurent et s’exacerbent, de jour en jour, dans une situation économique étouffante, au moment même où l’argent volé, des décennies durant, ne fait l’objet d’aucune mesure sérieuse pour être récupéré de la part des gouvernements successifs, afin de renflouer les caisse de l’Etat. Celui-ci se tourne à chaque fois vers les salariés pour « grignoter » encore plus sur le semblant de salaire qui leur reste. »

Les médias publics entre superficialité et sensationnalisme

Quant aux médias publics, ils sont financés par l’Etat. « Théoriquement, ils devraient être des médias de service public« , nous explique Khayati. « Mais les journalistes subissent diverses pressions de la part du gouvernement et des partis politiques. Malgré cela, les médias publics demeurent la principale référence en termes de crédibilité de l’information ».

Selon lui, “bien que le débat peut être ouvert, il reste trop souvent superficiel et plutôt orienté vers le sensationnalisme. Le problème ne concerne pas la forme, mais la substance, à savoir le traitement de l’information. Trop souvent, les problèmes mineurs sont traités avec beaucoup d’attention, tandis que les sujets plus sensibles et d’intérêt général ne sont que marginalement traités. En Tunisie, il n’y a pas d’enquête journalistique authentique ».

Khayati estime ainsi que l’information risque de se transformer en une forme de «divertissement». Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de médias plus sérieux et plus fiables que d’autres: « Le journal Nawaat est par exemple un bon canal d’information », précise Kahyati.

L’autocensure comme conséquence du lien entre les médias et la politique

Le traitement superficiel de certaines informations est le résultat de l’intrusion de la politique dans le domaine journalistique. Une autre conséquence très grave est le phénomène de la censure indirecte de certaines questions particulièrement délicates, par exemple la corruption. « Le phénomène concerne principalement l’autocensure », explique Kahyati.

« Les médias privés appartiennent principalement à des hommes d’affaires très influents, souvent impliqués dans des cas de corruption. C’est pourquoi ce sujet est rarement abordé ». Autre thème rarement abordé par les médias : le lien présumé entre certains hommes de pouvoir et les organisations terroristes.

« La censure est souvent le résultat de choix éditoriaux effectués par les rédactions journalistiques, financées par des hommes d’affaires ou des politiciens qui défendent leurs intérêts particuliers ».

Malgré tout, le procès de démocratisation n’est pas remis en cause

En 2018, aucun journaliste n’a été emprisonné en raison de l’exercice de sa profession. Cette situation -également constatée au cours des sept dernières années (à partir de 2011)-, distingue clairement la Tunisie de ses voisins, le Maroc et l’Algérie, où les cas de persécution de journalistes restent très répandus. « En termes de liberté de presse et d’expression, la Tunisie n’a rien à voir avec les autres pays du Maghreb. Les acquis de la révolution de 2011 n’ont jamais été sérieusement remis en question ».

Cela est dû, selon Khayati, à la vigilance de la société civile tunisienne. « Les Tunisiens sont profondément attachés à la liberté de la presse et de la parole et ne permettraient jamais que ces droits fondamentaux soient remis en cause ».

EN SAVOIR PLUS SUR CE THÈME

Forum des médias pour la paix à Paris: un plaidoyer pour un réseau et un Prix des journalistes de paix

Le journalisme n’est pas un métier au-dessus de tout soupçon, une ONG internationale sud-coréenne, HWPL (Heavenly Culture, World Peace, Restoration of Light), vient de nous le rappeler à travers un Forum des médias pour la paix qu’elle vient d’organiser à Paris le 6 juillet dernier.

On se surprend donc à penser que la presse ne fait pas ce qu’il faut pour lutter contre toutes les formes de violence. L’intitulé du Forum dont c’est la deuxième édition est une question « Qu’est-ce que le journalisme de paix? ».


« On a l’impression que certains titres [de presse] veulent davantage faire peur aux citoyens que de les informer et leur apprendre quelque chose » regrette un participant.


Une vingtaine de participants, principalement des journalistes et des citoyens ont tenté d’y répondre mais aussi de proposer une feuille de route afin de traduire dans les faits ce « journalisme de paix ».

Dans les débats qui ont précédé l’élaboration des réponses, la question de l’autonomie des médias vis-à-vis des pouvoirs politiques et des forces de l’argent a été soulevée avec insistance.

« On a l’impression que certains titres veulent davantage faire peur aux citoyens que de les informer  et leur apprendre quelque chose » regrette un participant. Et d’ajouter: « L’information délivrée semble souvent être choisie et non réelle. Un business de la peur s’installe, aidé en cela par des journalistes complaisants qui contribuent à l’installation de l’inquiétude et de la peur généralisée ».


Uniformisation et conformisme ont découlés pour le malheur des médias, ce sont-là entre autres les constats qui ressortent de l’échange.


Si les maux du journalisme ne datent pas d’Internet, ce dernier les a néanmoins aggravés. Une certaine tendance à la facilité s’est exacerbée et c’est à qui mieux faire le buzz et sensation dans une course effrénée de clics et d’audience. Uniformisation et conformisme ont en découlés pour le malheur des médias, ce sont-là entre autres les constats qui ressortent de l’échange.

Un autre participant a souhaité voir les journalistes faire preuve de plus de responsabilité et travailler à une information axée sur les initiatives positives au lieu de tomber dans le piège de la culture de la violence. Le retour au journalisme militant (individuel et collectif) a été également évoqué en vue d’aider au « changement d’état d’esprit ».     

Le journaliste et blogueur tchadien Makaila N’guebla de la Maison des journalistes (MDJ) a plaidé d’emblée la création « d’un réseau pour les journalistes de paix ».

Selon lui il est nécessaire que cette catégorie de professionnels soit insérée dans un réseau qui la protège et renforce ses capacités matérielles et morales. L’idée a été unanimement bien accueillie.


« La plupart du temps, les journalistes n’ont pas le droit de choisir le thème des articles qu’ils rédigent… »


Philippe Triay de France télévisions a estimé de son côté que « la construction d’un réseau de paix indépendant pour les journalistes avec HWPL, nous permettrait de pratiquer ce journalisme de paix avec un grand volume d’informations mais en dehors du cadre du pouvoir et des lobbys » et de relever que « la plupart du temps, les journalistes n’ont pas le droit de choisir le thème des articles qu’ils rédigent parce que les éditeurs sont ceux qui décident de ce genre de chose ».

Pour sa part, le journaliste syrien de la MDJ, Sakher Edris s’est dit favorable à un « traitement équilibré de l’information ».

« Je pense que la paix dans le monde est susceptible d’être réalisée si les médias publient des articles plus équilibrés et plus justes »a-t-il fait observer. Pour lui « les médias d’aujourd’hui ont tendance à se focaliser sur la violence, les conflits, la négativité et le sensationnel ».

Et d’ajouter : « La majorité des pays de ce monde clament être une république, cependant il semble qu’ils entravent le travail de paix en étant de « fausses républiques », dans le sens où beaucoup de leaders cherchent à contrôler la société civile pour leur propre profit. Je pense a-t-il ajouté qu’un monde meilleur est possible si l’on apprenait aux citoyens et ce, dès leurs plus jeune âge, les valeurs de paix et de coexistence pacifique ».


Informer, enquêter, expliquer et au besoin, démystifier, déconstruire les propagandes des gouvernements et des multinationales.


Sarah Manar, une jeune avocate, a estimé de son côté que « ce serait vraiment bien si les journalistes étaient mis dans des conditions où ils peuvent écrire des articles pour le bien commun ».

Quant à l’auteur de ces lignes, également participant au Forum en tant que représentant de la MDJ, il a insisté sur la nécessité d’œuvrer pour le rapprochement des médias des sociétés civiles tout en estimant que le devoir des journalistes, si on veut renforcer la paix, demeure toujours le même : informer, enquêter, expliquer et au besoin, démystifier, déconstruire les propagandes des gouvernements et des multinationales. Et de proposer l’attribution d’un Prix pour récompenser un journaliste de paix.

Le coordinateur du Département des relations publiques de HWPL,Wahib-Lucas Makhlouf s’est dit « impressionné de voir les journalistes étudier leur propre rôle pour accomplir non seulement le journalisme de paix mais aussi la paix elle-même« . Il a déjà fait connaitre sa position : « construire un réseau de paix pour les journalistes est une excellente idée ».

Et de lancer : « HWPL est prêt à coopérer pour faire de cette idée une réalité ».

HWPL

C’est une ONG internationale affiliée à l’ECOSOC de l’ONU avec un statut consultatif. Depuis novembre 2016, elle a réalisé dans 22 pays 40 forums ayant réuni 176 journalistes. Ces forums autour du journalisme de paix visent à renforcer les valeurs humaines et de paix dans chaque secteur de la société : la politique, le social, la religion…

Presse au Maroc : de la censure à l’autocensure

[Liberté d’informer] Contrairement à l’image que le gouvernement marocain tente de promouvoir à l’étranger, la conquête de la liberté de la presse reste dans ce pays une bataille loin d’être gagnée. Une étude récente publiée dans l’Année du Maghreb (CNRS éditions) montre qu’il existe un fort décalage entre l’optimisme des autorités, qui affirment que le paysage médiatique marocain est libre et pluraliste, et les réalités observées sur le terrain par des organisations internationales telles que RSF, FH, Human Rights Watch ou Amnesty International.

Etat de la presse en Algérie : le témoignage de l’écrivain Boualem Sansal

[MEDIA] « En tant qu’intellectuel, je me sens le devoir de ne pas abandonner mon pays. L’Algérie a besoin de voix dissidante et d’intellectuels qui n’ont pas peur de dénoncer le manque de liberté de la presse dans le pays ». Il ne fait pas bon être journaliste en Algérie. Surtout si on critique le gouvernement. Ces dernières années, des centaines de journalistes algériens ont été emprisonnés à cause de leurs articles dans lesquels, d’une manière ou d’une autre, ils dénoncent le gouvernement dictatorial de Bouteflika.

Dans la société des héros… Attention, une vérité peut en cacher une autre !

[Billet d’Humeur] C’est à se demander si l’on est encore en droit de prendre du recul. Reculer pour mieux sauter ? Non : reculer pour mieux voir. Parole de Yuan Meng, panda né en exil en France qui ose, ici et maintenant, s’interroger sur le spectacle donné depuis quelque temps en France.

Journée mondiale de la liberté de la presse : 25 ans de lutte

[JOURNÉE MONDIALE POUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE] Le droit de vérité, la liberté d’expression et la déontologie du journalisme sont rappelés aux gouvernements du monde. Aujourd’hui encore, nombreux sont les journalistes ne pouvant exercer leur métier correctement. Ils sont harcelés, emprisonnés ou même tués dans l’exercice de leur fonction. Le bilan de ces 25 dernières années reste peu réjouissant.