Premiers jours en France : la vie d’Hawa

Ce matin donc, lendemain de mon arrivée en France, perdue dans cette ville où je ne distingue pas le nord du sud, j’arrive chez Hawa sans problème.

La veille, elle m’avait donné une carte sim prépayée qu’elle n’utilisait pas et comme mon téléphone n’acceptait pas là connexion via données mobiles, elle m’a aussi prêté son ancien téléphone. Il était loin d’être au top mais c’est un téléphone. Elle avait des messages dedans ainsi que ses photos mais jamais je n’ai fouillé. Jamais. Même sa page Facebook, je l’ai fermée. Je ne fais pas aux gens que ce que j’accepterais qu’on me fasse. Avec son téléphone, je pouvais être en contact avec le reste du monde. Jusque là, c’est le sien j’utilisais pour écrire et échanger avec ma famille. Pas très discret tout ça… Tous ces gestes me prouvent que c’est vraiment mon amie.

Je deviens une domestique

Dans la journée, elle m’a demandé de faire la cuisine pour qu’on mange. Un repas africain. Cela prend trop de temps, sans oublier le coût et j’en suis pas très fan. Je lui ai dit qu’on pouvait manger local, de qualité et sans dépenser une fortune. Elle connaît pas les recettes occidentales donc j’allais lui montrer quelques unes.

Après la cuisine, elle a proposé qu’on mange dans la même grande assiette, comme en Afrique. Quelle bonne idée ! Après que j’eus pris quelques cuillères de ce riz au poisson, ma copine arracha l’assiette pour manger seule. J’étais tellement sidérée que je n’ai pas eu de mots pour elle. Je ne suis pas habituée à me bagarrer pour de la nourriture. Je ne viens pas d’une famille vraiment riche mais on n’est pas des affamés. J’ai déposé ma cuillère doucement et à sa demande, je partis faire la vaisselle.

Elle a trouvé sa domestique, moi. Et je regrette de m’être laissée faire mais je ne sais pas vexer les gens, ni me disputer. Même dans ses rêves les plus fous, elle ne pouvait pas me traiter ainsi. J’avais la vie qu’elle rêvait de mener. On n’était pas du même monde. La seule chose qu’on avait en commun, ce sont les quatre jours de théâtre mensuel. A raison de 2 heures par jour mais il me semblait qu’on se respectait, je n’ai jamais eu de complexe de supériorité sur quelqu’un, jamais.
Comme pour s’excuser de ce sale comportement, elle s’est mise à me raconter son vécu en France.

L’histoire d’Hawa

La personne qui devait l’accueillir s’est désistée au dernier moment et sa voisine a appelé sa cousine pour la recevoir. Elle accepta moyennant des travaux domestiques et des tâches de nounou, elle serait payée en plus. Elle était plutôt contente de cette proposition. Chez cette femme en France, Hawa dormait sur une couette par terre. C’était en hiver. Elle la réveillait le matin à 5 heures pour nettoyer la maison, mettre la table, préparer les enfants et les accompagner à l’école. Au retour, ranger toutes les chambres, faire les lits, même celui du couple (où elle ramassait les papiers mouchoirs usagés par on sait tous quoi), faire la cuisine, aller chercher les enfants, nettoyer la maison une deuxième fois, faire le dîner, la vaisselle. Le repassage et la lessive étaient parmi ses tâches aussi. Elle n’avait jamais eu de jour de repos. Tout ceci en 2016. En France. Mais personne ne peut porter plainte. Les gens sont trop liés au pays.

Par moment, la femme sortait sans laisser de quoi manger à la maison puis elle appelait Hawa pour lui demander de faire les courses à ses frais et qu’elle rembourserait. Ce qui ne fut jamais restitué. Hawa vécu dans cette servitude pendant deux mois, ne sachant pas quelles démarches faire pour avoir les papiers ou une autre vie que celle de domestique.

Des démarches administratives

Un jour, elle s’est souvenue qu’elle avait le numéro d’un compatriote pour qui elle avait ramené un colis. Elle l’appela au secours. Celui-ci la rencontra au moment où elle déposait les enfants à l’école. A noter qu’elle était tellement débordée et monopolisée par sa patronne qu’elle n’avait jamais le temps de sortir. De toutes les façons, elle ne connaissait nulle part où aller.

A sa rencontre avec ce monsieur, il lui offrit un manteau. Il faisait froid et elle n’avait qu’une veste que sa patronne lui avait donnée pour ses sorties « commandées ».

Ce compatriote lui expliqua qu’il faut demander l’asile politique mais de ne surtout pas quitter là où elle est, pour ne pas se retrouver dans la rue. Il l’aida beaucoup dans ses démarches. Quand elle a obtenu son premier récépissé et qu’elle l’a montré à sa patronne, celle-ci a faillit s’évanouir. Ne comprenant pas comment sa domestique a pu faire des démarches administratives et elle constatait que la jeune femme la quittait petit à petit. Hawa lui dit qu’elle va appeler le 115 pour être hébergée mais qu’elle pouvait venir le matin faire les travaux. Continuer la vie de bonne à tout faire pour avoir de l’argent.

La femme refusa catégoriquement et mit Hawa dehors quelques jours plus tard, sans lui donner sa paye intégralement. Elle l’a payée au compte goutte et un jour, elle lui remis même des faux billets. C’est à l’agence de transfert d’argent qu’on les lui a signalés. Elle l’a échappé belle hein. La dame refuse depuis lors de répondre à ses appels. Elle a fini par laisser le reste de son argent avec elle.

Une histoire d’amour… et d’argent

Bref, elle se retrouva chez le monsieur, le compatriote qui l’orientait dans les démarches. Quand le 115 ne lui donnait pas de place, c’est là où elle dormait et y passait la journée. Cette situation était désolante au point qu’il lui indiqua une association qui aide et héberge les femmes. Mais comble de malheur, quand Hawa s’y présenta, on lui dit que c’est juste pour les femmes avec enfants ou les familles.
Ma copine était perdue mais rusée qu’elle est, elle ne tarda pas à trouver une solution.

Sa relation amicale avec le compatriote se mua en relation amoureuse. Il était de nationalité française et il était en séparation de corps avec sa femme. Elle avait vu une double opportunité à saisir. D’après ce que j’ai compris dans son récit malgré sa tentative catastrophique de voiler la vérité et de modifier les faits.
1- Faire un enfant pour avoir les papiers sans souffrir
2- Faire un enfant et aller voir l’association pour être hébergée.

De toutes les façons, elle ne voulait pas être perdante. En plus de profiter de l’argent et des parfums qu’il lui achetait et qu’elle envoyait à sa famille, elle vivait bien à ses crochets.

Il y a des mères en Afrique, ce qui leur reste à faire, c’est mettre leurs filles sur le trottoir et attendre que les clients payent pour prendre l’argent. Tellement ce proxénétisme quotidien à peine voilé est désolant. C’est pas seulement du à la pauvreté, c’est aussi une cupidité de haut niveau. Tu sait que ta fille vit avec un homme qui n’est pas son mari mais tu l’encourage à le piller et tu réceptionnes tout ce qu’elle récolte. Pourtant le concubinage n’est pas dans nos cultures. C’est même une honte pour une famille si une fille vit seule, à plus forte raison avec un homme qui n’est pas son mari. C’est une abomination. Mais cela ne veut pas dire que toutes les filles sont sages hein, loin de là. Des astuces existent pour faire les pires perversions tout en restant sous le toit familiale. Parfois même ce sont les filles, célibataires sans emploi, qui assurent les dépenses de la famille.

Revenons à nos moutons sil vous plait. Ma copine finit par tomber enceinte. Elle appela son frère au pays( il n’était même pas au courant de la situation) pour lui dire qu’elle est enceinte d’un gars qui a les papiers mais elle va faire une interruption de la grossesse.
Naturellement, celui-ci l’en dissuada. Elle a joué avec les mots de telle sorte que la décision finale vienne de quelqu’un d’autre. Comme ça, elle dira qu’elle voulait s’en débarrasser mais les gens l’en ont empêchée. c’est malin ça. A moi, elle a dit que le gars la violait presque parce qu’elle n’était pas consentante mais ceux qui les ont connu ensemble m’ont rapporté qu’ils étaient vraiment amoureux et heureux…

Une culture d’origine reniée

Mais malgré l’appellation que l’enfant issu de cette union peut avoir en Afrique, sa grand-mère l’appelle « Dieu donné ».  Elle a tellement spolié le gars quand il est parti en Afrique pour un séjour. Elle a profité de sa voiture et de son argent avec une telle aisance… Seigneur, j’ai du mal à imaginer ma mère dans un tel rôle. Je vous épargne le qualificatif donné aux enfants illégitimes en Afrique. Surtout quand les parents n’ont pas d’argent. L’argent achète presque tout. Tout le monde se tait quand tu fais des bêtises si tu es riche ou s’il t’arrive de dépanner financièrement les gens de temps en temps. Tu deviens le roi ou la reine, tout ce que tu fais est bon. Cette Afrique des fiers guerriers n’existe presque plus. La cupidité et la misère ont eu raison sur la dignité et les bonnes mœurs.

Revenons à nos moutons encore s’il vous plait. Pendant qu’Hawa vivait cette idylle avec le fœtus qui grandissait sens ses entrailles, le compatriote s’est réconcilié avec sa femme. C’est pas beau tout ça. Ne sachant pas encore la vérité, ma copine est allée à l’association qui héberge les femmes et enfants qu’elle a rencontrée auparavant. Mais vu qu’elle a demandé l’asile d’elle-même, elle devait continuer sa procédure. Elle fut hébergée dans un Centre d’accueil pour demandeurs d’asile et le monsieur disparu pour aller rejoindre sa femme et ses enfants. J’imagine comment Hawa à du souffrir. Devant tout le monde en plus. Tout le monde connaissait son histoire et il paraît qu’elle était très malheureuse. La pauvre. C’est vrai que ça fait mal ça.

Le comble, le géniteur ne voulait pas reconnaître l’enfant. Il a fallu qu’elle le menace  de tout raconter à sa femme pour qu’il cède. L’enfant eut la nationalité française mais pas là mère et étant un garçon, elle ne pouvait pas demander la protection contre les mutilations génitales féminines que subissent quasiment toutes les filles chez nous. Son asile fût refusée et le recours n’eût rien donné.
Elle était désemparée mais l’association d’aide aux familles l’a contactée et hébergée dans cet hotel où je l’ai trouvée, malheureuse et désemparée. Son état n’était vraiment pas enviable.

La morale que j’ai tirée de son histoire est qu’il ne faut jamais chercher à trop profiter des gens, la situation risque de se retourner contre soit si les choses ne se passent pas comme prévu et dans la plupart des cas, ça finit toujours mal, c’est la loi de la nature.

Ce jour, j’ai affronté seule les transports (j’ai validé les tickets cette fois) pour aller dormir chez la fille qui a accepté de m’héberger la nuit. Elle est tellement froide… limite hautaine et méprisante. Même quand je la salue, elle murmure au lieu de me répondre. C’était devenu gênant et moi qui n’avait pas dîné ce soir chez ma bonne amie, j’ai remercié Dieu pour le toit sous lequel j’ai été abritée et j’ai dormi.

EN SAVOIR PLUS SUR CE THÈME

Tout ce que la France m’a donné

29 avril 2019 à Paris. Il pleuvait, les passants cherchaient des abris en courant. Personne n’a remarqué un oiseau tout trempé. J’ai vu cet oiseau en pensant à moi-même : la confusion de l’ignorance, la peur, l’angoisse de l’inconnu… Je me demandais, Meiirbek, pourquoi tu es en France ?

Je me demandais sans arrêt : Meiirbek, si tu restais silencieux au Kazakhstan, est-ce que tu garderais ta vie tranquille et prospère là-bas ? Peut-être ? Mais je ne trouverais pas la paix au fond de mon cœur,  je ne pouvais pas rester silencieux ainsi j’ai commencé à crier : la liberté, la liberté. Mais au lieu de la liberté, c’est la menace que j’ai reçue.

À Paris, tout seul dans ma petite chambre [à la Maison des journalistes], chaque fois que je fais la cuisine et que je suis dans mon lit, j’ai ma réponse : Meiirbek, si tu étais au Kazakhstan tu serais en prison, et la France t’a donné la liberté.

La France est ma troisième patrie. Oui, la France n’est pas parfaite, il y a beaucoup de problèmes à résoudre en France. Mais au moins en France, on ne cache pas les problèmes.

Et puis, en France, nous les réfugiés, comme des oiseaux trempés par la pluie, nous avons les mêmes droits que les citoyens français. Nous pouvons vivre dans l’égalité. Que ce soit le travail, l’éducation ou le déplacement, nous avons les mêmes droits, au moins officiellement et politiquement. Donc la France m’a donné l’égalité.

Quand nous les oiseaux sommes en train de trembler sous la pluie, une main douce et chaude se tend vers moi, elle essuie l’eau sur mon corps et me donne un abri… Ainsi j’aimerais vous remercier, les professeurs, car non seulement vous nous apprenez le français, mais vous nous apprenez, en plus, la fraternité.

Je me souviens bien de votre sourire, à chaque fois. Chaque fois que je suis en difficulté, je me rappelle les sourires de mes professeurs et leurs encouragements: “Meiirbek, c’est pas grave, tu y arriveras!

Qu’est ce que la France m’a donné?   La liberté, l’égalité, la fraternité.

Merci beaucoup.

Meiirbek SAILANBEK, journaliste kazakh (ancien résident de la MDJ)

Corbeil-Essonnes

04.06.2021

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Dara (dessinateur iranien) : “Des jeunes vivent la liberté sans en avoir conscience”

En collaboration avec la Maison des journalistes, L’Orient à l’envers vous présente Dara, caricaturiste iranien aujourd’hui réfugié en France. Via son parcours, cet ancien résident de la MDJ revient sur son métier, ses conditions de travail en Iran, son arrivée en France et les valeurs qu’il porte aujourd’hui.

Ancien résident de la Maison des journalistes (MDJ), Dara est arrivé en France en 2015 après la fermeture de son journal et fuyant les menaces à son encontre. “Je suis arrivé ici par hasard. C’est étrange, avec toutes les difficultés, comme l’obstacle de la langue. Un changement radical”.

Dessinant depuis l’âge de huit ans, ce langage universel lui permet de penser, communiquer et partager. C’est SA vie, résume-il. D’ailleurs, la première chose faite le jour de son arrivée à Paris, fut de se rendre au musée du Louvre. “C’était MON rêve d’enfant. C’était impressionnant. La culture française en général m’attire beaucoup”.

Dans ce podcast, Dara évoque aussi sa vision de la société française, estimant que son pays est incompris des Français, par leurs jugements “ erronés” sur les Iraniens. Ce constat le choque surtout lorsque les médias sont impliqués. “Nous sommes restés étrangers au monde occidental. L’Iran est malheureusement très absent des médias français, ses images très stéréotypées découlent d’un jugement partial, comme pour voile ou l’autorité religieuse. Parfois c’est vrai, mais ce ne sont pas des choses fondamentales. Nous pourrions par exemple évoquer différents Irans : Iran de la politique, de la culture, de la religion, etc.” Dara estime que les Iraniens sont “plus modernes” qu’ils ne paraissent. “L’Iran n’est pas un pays démodé. Les chiffres montrent que les femmes iraniennes sont plus éduquées que les hommes. Nous sommes une société moderne, bien à jour par rapport à l’actualité, et l’islam iranien est particulier.”

Membre de l’association Cartooning for Peace créée par le dessinateur Plantu et Kofi Annan, prix Nobel de la Paix et ancien Secrétaire général des Nations Unies, Dara est engagé dans des combats lui tenant à cœur. C’est le cas par exemple de l’éducation aux médias avec de multiples ateliers qu’il anime au profit des collégiens et lycéens français. “Il y a des jeunes qui vivent la liberté sans en avoir conscience. J’adore partager cela avec eux et leur dire combien ils ont de la chance”.


Halgurd S. © L’Orient à l’envers

Écoutez également le podcast de Halgurd, réfugié kurde d’Irak et un autre ancien résident de la MDJ.

https://podcast.ausha.co/l-orient-a-l-envers/portrait-du-kurdistan 


À PROPOS DE L’ORIENT À L’ENVERS

Le podcast de décryptage inspirant et réaliste sur le danger d’une histoire unique sur le Moyen-Orient. Une histoire de catastrophes, de guerres incessantes, de pauvreté, de désespoir, mais surtout une représentation incomplète, négative, stéréotypée, qui éloigne, dépossède et déshumanise.

L’Orient à l’envers se propose d’analyser et critiquer ces représentations, de découvrir ces sujets oubliés et de comprendre cette actualité compliquée, méconnue ou mal connue pour porter une représentation différente, juste, authentique.

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Ibrahim Cheaib : La Maison des journalistes m’a sauvé !

Ibrahim Cheaib, journaliste Libanais et résident de la MDJ, était l’invité de Radio Notre Dame pour une émission consacrée à la journée mondiale de la liberté de la presse. Il revient sur la situation de la liberté de la presse au Liban, les raisons de son exil et sa vie actuelle en France.

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Ammar Abd Rabbo : ambassadeur des journalistes exilés

Ambassadeur de la Maison des journalistes (MDJ) et parrain de sa promotion de 2020-2021, le journaliste et photographe franco-syrien Ammar Abd Rabbo a accompagné, ce 3 mai, les journalistes de la MDJ à l’Hôtel de Ville de Paris pour célébrer la journée mondiale de la liberté de la presse. La promotion 2020-2021 a reçu la carte Citoyenne-Citoyen de Paris des mains d’Anne Hidalgo, la Maire de Paris.

C’est depuis Beyrouth (Liban), où il était en déplacement pour plusieurs projets professionnels, qu’il revient dans cette interview sur son lien avec la Maison des journalistes, son engagement en faveur des réfugiés et sa vision de l’accueil qui leur est réservé en France.

Avoir deux amours : leur pays et Paris

Décerner les cartes de citoyens aux résidents de la MDJ, est devenu une tradition annuelle unissant la Maison des journalistes à la Mairie de Paris. Au regard de Ammar, cet acte reflète une grande importance symbolique. “Je suis fier et ému que ma ville ouvre les bras à ces journalistes et leur rende hommage. C’est faire en sorte, comme dans la chanson [de Joséphine Baker], qu’ils aient deux amours : leur pays et Paris.”

Un lieu exceptionnel pour des journalistes exceptionnels

L’engagement d’Ammar vient en partie de ses voyages et séjours dans différents pays. “Ayant vécu en Syrie, en Afrique et ayant beaucoup voyagé, je sais ce que les journalistes doivent endurer”. Invité à rejoindre le comité des ambassadeurs de la MDJ, il n’a donc pas hésité longtemps. Toutefois, il ne cache pas sa surprise, avec une touche d’humour. “J’étais un peu vexé car c’est un signe de vieillesse. On ne demande pas cela à un jeune journaliste. Mais je suis revenu rapidement à la raison. J’étais fier et ému d’appartenir à la famille de la MDJ, car c’est en effet une famille. C’est très émouvant à chaque fois d’y aller car c’est un lieu unique et exceptionnel qui héberge des femmes et des hommes exceptionnels.”

Ammar accorde une grande valeur au mot “refuge”, même s’il estime qu’il a été un peu vidé de son sens. Une raison de plus pour lui de continuer à soutenir les journalistes en exil. “Ils ont dû quitter leur famille, leur pays, leurs amis, juste pour avoir dit un mot ou avoir écrit une ligne. C’est pourquoi nous devons les aider… Ce sont des héros, mes héros en tout cas.”

De nombreux projets au Liban

En déplacement permanent, comme tous les autres « ambassadeurs », Ammar a dû travaillé d’arrache-pied pour terminer des projets au Liban, avant de rejoindre Paris spécialement pour l’occasion. C’est le cas par exemple de sa collaboration avec Daraj, un média en ligne indépendant et alternatif “qui n’est pas soumis aux pouvoirs de la région qui ne sont pas des amis de la liberté de la presse”. Mais avant tout, il a filmé l’effondrement économique du Liban et les difficultés de la vie quotidienne des Libanais et des réfugiés. Peu importe le lieu, la cause des réfugiés et des gens “ordinaires” ne le quitte jamais.

Crédit photo : Karzan Hameed (3 mai 2021)

Crédit photo : Karzan Hameed (3 mai 2021)

Crédit photo : Karzan Hameed (3 mai 2021)

Crédit photo : Karzan Hameed (3 mai 2021)

 

 

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“Rendez-vous européen” avec un journaliste irakien

PORTRAIT.  Journaliste irakien exilé en France, son enquête sur les crimes d’honneur a remporté le prix Nirij (Network of Iraqi Reporters for Investigative Journalism) en 2018. Habillé avec élégance, portant une courte barbe soigneusement taillée, Ahmed Hassan affiche une timidité enfantine qui se dissipe rapidement au fil de notre rencontre. Portrait de ce journaliste, également résident de la Maison des journalistes (MDJ).

Ahmed avait 13 ans lorsque la guerre d’Irak éclata en 2003. D’une voix à peine audible, il raconte cette période dramatique et traumatisante durant laquelle il a perdu plusieurs proches. “J’étais terrorisé de voir les chars et les militaires américains occuper des rues devenues désertes. Avant, il y avait une agitation quotidienne des gens sortant des souks…” Cependant, ces temps de guerre n’évoquent pas que de tristes souvenirs à Ahmed. Il dit avoir vécu une enfance aussi heureuse que celles des autres enfants. “Unis, nous avons pu en tant que famille dépasser tous les obstacles. Mes parents ont bien pris soin de nous. On se réunissait le soir et on discutait. Mon père nous racontait des histoires, dont certaines inventées par lui-même. Il n’y avait ni radio ni télévision, car l’électricité avait été coupée. Tout avait été détruit. On entendait juste les tirs, les cris et les pleurs.

     Ahmed est né à Al-Rusafa, l’un des plus vieux quartiers de Bagdad. Situé au cœur de la ville, ses places publiques abritent de superbes monuments. Dès son adolescence, il participe aux diverses manifestations et aux activités politiques. “J’ignorais complètement leurs objectifs (rires) et mon père me demandait continuellement de faire attention.” Afin d’approfondir ses connaissances, Ahmed intègre en 2008 la faculté de sciences politiques de Bagdad. “C’est là où ma vie a changé”, dit-il dans un demi-sourire. “Ça commence par une histoire d’amour avec une jeune fille chrétienne très cultivée. C’est elle qui m’a encouragé à faire du journalisme. D’ailleurs, mon premier article, je l’ai écrit avec elle. ‘Les jeunes d’Irak ont besoin de la vie’, tel était son titre. Les jeunes souffraient énormément à cette époque. Ils ne pouvaient même pas se promener dans les jardins ou au bord du fleuve Dijla. Ils avaient peur des extrémistes et des milices.” 

 

Cet article a été le début de sa carrière, durant laquelle Ahmed a collaboré avec huit journaux plus ou moins indépendants. Mais il n’était pas au bout de ses peines. “J’ai rencontré des difficultés dans les salles de rédaction. On nous demandait alors de nous plier aux pressions des partis politiques et des financiers. J’ai toujours refusé”, lâche-t-il avec beaucoup de fierté. “Ces institutions diffusaient un discours haineux contre certaines composantes du peuple irakien. Pour elles, le terrorisme était sunnite, et les milices qui tuent et volent étaient chiites… En réalité, sunnites comme chiites souffrent des milices et du terrorisme. Aucun des deux ne représente la volonté du peuple irakien, pas plus que le gouvernement parachuté par les forces américaines. Ici, je ne souhaite exprimer aucune sympathie avec le régime de Saddam Hussein, qui était pire pour le peuple irakien, d’autant qu’à son époque il n’y avait même pas de journalisme.

     C’est cette absence d’un journalisme indépendant et professionnel qui a poussé la nouvelle génération à se lancer dans des aventures professionnelles numériques. C’est le cas d’Al Alam Al Jadid – Le Nouveau Monde –, fondé en 2013 et dirigé par Ahmed Hassan. Le journal espérait contourner l’emprise économique et éditoriale des partis politiques sur les médias. “Depuis 2003, les gouvernements successifs ne cessent de faire l’éloge d’un prétendu paysage médiatique libre et ouvert à une opinion critique. Ceci est un mensonge auquel bien des démocraties ont malheureusement adhéré, probablement pour des raisons économiques.” Pour appuyer ses propos, Ahmed Hassan évoque un rapport de l’association de défense de la liberté de la presse en Irak – dont il est l’un des fondateurs–, qui relate les violations ayant ciblé des journalistes entre 2010 et 2020. En l’espace de dix ans, au moins 90 journalistes ont été assassinés et 350 ont été la cible d’agressions ou de tentatives d’assassinat par des groupes armés affiliés au pouvoir. “Nous n’avons pas vu la justice ou le gouvernement bouger pour punir les responsables de ces crimes. C’est l’impunité totale”, s’indigne Ahmed. 

À ce climat d’insécurité pour les journalistes viennent s’ajouter des problèmes hérités de la dictature. “Les autorités continuent à appliquer des lois qui datent de l’époque de Saddam Hussein. Les symboles de l’État – président, président du parlement, Premier ministre, etc. – sont intouchables”, estime Ahmed.

L’exil en France

Ahmed a commencé à réfléchir à l’idée de quitter le pays après l’assassinat de plusieurs amis et collègues journalistes. Mais c’est lorsqu’il a vu son nom figurer sur une liste des prochaines cibles qu’il a pris sa décision. Il n’a alors pas beaucoup hésité sur la destination. “La France est un état laïc; et puis j’aime cet équilibre entre le socialisme et le capitalisme. Je m’intéresse à la sociologie française depuis mes études à l’université et je pense que j’aurai plus de chances de réussir professionnellement dans une ville comme Paris.” Arrivé en France en septembre 2020, Ahmed envisage de reprendre ses études en master puis doctorat de sociologie politique.

Souvenir

     Ahmed hésite un peu avant de nous montrer un objet auquel il est attaché. “Toutes les affaires auxquelles je tenais sont restées à Bagdad. Ma bibliothèque, mon bureau, et bien sûr ma maison”. Il jette un regard sur sa montre numérique et enchaîne : “S’il y a un objet précieux que j’ai apporté avec moi, c’est cette montre. Je l’ai achetée à Bagdad un mois avant de venir en France. Elle contient un agenda qui m’aide beaucoup dans mon travail de journaliste. J’avais un problème avec l’exactitude avant de posséder cette montre. Mes amis ajoutaient toujours deux heures aux rendez-vous qu’ils me donnaient (rires).”  Mais ces retards n’étaient pas le fait seulement de ses oublis : “ Bagdad est connue pour la piètre qualité de ses transports publics, ainsi que ses embouteillages dus à l’état des routes, aux travaux interminables et aux checkpoints. Il est difficile d’honorer plus de deux rendez-vous par jour. Même les étrangers sont conscients de cela, c’est pourquoi ils ne s’installent pas loin de Karrada, où se concentrent les médias. À Bagdad on vous demande souvent de préciser ‘rendez-vous européen ou irakien?’.” Pour l’heure, ses rendez-vous sont parisiens, mais pourra-t-il un jour retourner à Bagdad et y exercer librement son métier ?  

 

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