CÔTE D’IVOIRE : FATIGUÉ DE L’EXIL, GUILLAUME SORO TENTE UN DERNIER COUP DE FORCE POUR PÉNÉTRER LE TERRITOIRE.

Ancien Premier ministre et ancien président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, l’homme qui avait porté au pouvoir Alassane Dramane Ouattara, l’actuel président, a été contraint à l’exil depuis 2019 après avoir été condamné à 20 ans de prison, à la prison à perpétuité et à verser une amende de près de 8 millions d’euros. 

C’est en majeure partie grâce à Guillaume Soro qu’Alassane Ouattara se trouve aujourd’hui à la tête de l’État ivoirien. Arrivé au pouvoir en 2000 par une élection démocratique, l’ancien président, Laurent Gbagbo, avait été longtemps confronté à plusieurs rébellions qui menaçaient de renverser son pouvoir. Il fut ainsi contraint de reporter les élections pendant plusieurs années afin d’apaiser le pays. 

Mais sous la pression de la communauté internationale, il décide finalement en 2010, d’organiser le fameux scrutin qui allait provoquer une sanglante guerre civile qui l’opposa aux hommes de Ouattara dont le leader, Guillaume Soro, ne ménagea aucun effort pour le détrôner au profit de son mentor. 

Mais comble d’étonnement, après avoir partagé le pouvoir avec ce dernier pendant quelques années, sa tête est mise à prix. Il est ainsi forcé à l’exil. Un exil qui sera plutôt marqué par des traques. Las de cette vie de fugitif, l’homme qui renaît toujours de ses cendres, a décidé, contre toute attente, en novembre dernier, de rentrer dans son pays. Pour mieux comprendre ce feuilleton, un petit tour dans le temps nous est nécessaire.   

L’arrivée d’Alassane Ouattara dans la scène politique ivoirienne 

Fonctionnaire international né en Haut Volta, actuel Burkina Faso, Ouattara avait toujours exercé au compte de ce pays. Mais la donne va changer lorsque la crise économique frappe de plein fouet beaucoup de pays africains au début des années 90. En poste au Fonds Monétaire International (FMI), il est sollicité d’urgence, comme expert, par Félix Houphouët-Boigny, le tout premier président de la Côte d’Ivoire, pour redresser l’économie ivoirienne en souffrance. 

Nommé Premier ministre, il commence aussitôt à nourrir des ambitions présidentielles. C’est ainsi qu’à la volée, il se crée un village et une appartenance ethnique au nord du pays. C’est d’ailleurs ce qu’explique l’ancien conseiller français de Laurent Gbagbo, Bernard Houdin, dans son livre « Les Ouattara, une imposture ivoirienne ».

Le problème d’ivoirité

Le père de l’indépendance ivoirienne meurt finalement en 1993 et Henri KONAN BÉDIÉ, président de l’Assemblée nationale d’alors, accède au pouvoir et finit le mandat jusqu’à 1995 tel que stipulait l’article 11 de la constitution : En cas de vacance du poste présidentiel, c’est le président de l’Assemblée nationale qui assure l’intérim du pouvoir jusqu’à son terme. Lors de l’élection présidentielle de la même année, OUATTARA est candidat mais se voit disqualifier par une loi votée uniquement contre sa personne. Celle-ci stipule qu’il faut être né de parents ivoiriens et eux-mêmes nés aussi des parents ivoiriens pour être candidat. On parle alors d’ivoirité. Sans surprise, KONAN BÉDIÉ remporte les élections. Mais un coup d’État est perpétré contre lui en 1999 par lé général Robert GUEÏ qui crée une transition jusqu’en 2000. Il organise les élections mais maintient toujours le concept d’ivoirité. OUATTARA est pour une deuxième fois exclu de la course au pouvoir. Mais à la surprise générale, c’est Laurent GBAGBO, le candidat du front populaire ivoirien ( F.P.I. ), le plus ancien parti d’opposition du pays, qui accède au pouvoir.

Tribalisme et religion comme leviers des rébellions

À la suite de ses deux exclusions de la course au pouvoir, Alassane Ouattara est obligé d’user de la fibre tribale et religieuse pour rester en vie sur la scène politique ivoirienne. Il prétend que c’est parce qu’il est musulman et originaire du nord du pays qu’il est souvent recalé. Par ce comportement, il réussit à faire basculer dans son camp la jeunesse musulmane du nord où Guillaume Soro est originaire. Ce dernier fait partie de cette jeunesse universitaire des années 90 et 2000 qui a longtemps bousculé les lignes politiques en Côte d’Ivoire notamment pour la démocratisation du pouvoir politique qui était encore sous le joug du parti unique.  

Guillaume Soro à Paris en octobre 2020

Leader charismatique de la fédération estudiantine et scolaire de la Côte d’Ivoire (F.E.S.C.I.) 1995-1998, il est souvent surnommé le Che en souvenir au révolutionnaire argentin Che Guevara. Suite aux déclarations de Ouattara, il crée les Forces nouvelles (F.N.), un mouvement qui a pour but de combattre le président en place, Laurent Gbagbo. S’en suivent alors plusieurs rébellions qui visent à le renverser. Guillaume Soro dit vouloir changer les choses dans la gouvernance du pays en donnant à tout Ivoirien la possibilité d’émerger à partir de ses propres compétences. 

« Pourquoi je suis devenu rebelle » est le titre du livre dans lequel il justifie son positionnement politique. Mais dans les coulisses et sur certaines vidéos devenues virales sur la toile, c’est Ouattara qui est en arrière-plan de toutes ces rébellions.

Controverse électorale

Après plusieurs négociations, les accords de Marcoussis et de Ouagadougou, Laurent Gbagbo finit par prêter le flanc à Soro en le nommant tour à tour ministre de la Communication, ministre d’État chargé de la reconstruction et de la réinsertion et pour finir Premier ministre. Il supprime la loi sur l’ivoirité. Mais lors des élections de 2010, Ouattara et Gbagbo se retrouvent au second tour. Une controverse naît. La cour constitutionnelle proclame le président sortant comme vainqueur mais la commission électorale indépendante (C.E.I.), l’organe chargé de superviser les élections, déclare Ouattara gagnant. 

En guise de protestation, une nouvelle rébellion commence. Soro démissionne de son poste de Premier ministre et rejoint son mentor qui est soutenu par la communauté internationale. En coulisse, un deal existerait entre lui, Ouattara et Konan Bédié qui est sorti troisième au premier tour et a demandé à ses partisans de voter pour Ouattara qui leur a promis de faire seulement un seul mandat et de leur laisser le pouvoir. 

Ouattara & Soro, un marché de dupe

La rébellion dont Soro occupe la tête réussit finalement à extirper Gbagbo de son palais présidentiel pour y mettre Ouattara. Une fois dans ses fonctions de chef de l’État, il nomme le rebelle en chef comme Premier ministre. Ainsi commence la cohabitation entre les deux hommes. 

Afin de rassurer ses partenaires de leur deal, le nouveau président réorganise le paysage politique ivoirien. Il fait fusionner le rassemblement des ouphouötistes pour la démocratie et la paix (R.H.D.P.), et le parti de Konan Bédié, parti démocratique de Côte d’Ivoire (P.D.C.I.), ceci donne lieu au R.H.D.P.-P.D.C.I. Le but ici est d’avoir le monopole sur la politique ivoirienne. C’est cette nouvelle coalition qui doit toujours porter tous les présidents à la tête de l’État.

Guillaume Soro qui voit le mal venir de loin se fait élire président de l’Assemblée nationale en 2012, poste qu’il va occuper jusqu’en 2019. Mais après son premier mandat, le président est indécis. Il hésite à se prononcer mais finit par se présenter à la présidentielle de 2015 dont il est déclaré vainqueur avec un score à la soviétique. En 2019, Ouattara cherche à briguer un troisième mandat alors que la Constitution le lui interdit. 

Konan Bédié se retire de la coalition et Soro, qui vient de se rendre compte qu’il a été dupé, crée son parti pour la prochaine élection présidentielle, Générations et peuples solidaires (G.P.S.).  

Recherché mort ou vif

En 2019, Guillaume Soro démissionne de son poste de président de l’Assemblée nationale et commence à battre sa campagne pour l’élection présidentielle de 2020. Alors même qu’il est en pleine tournée internationale, un procès s’ouvre contre lui à Abidjan. Il est accusé de détournement de deniers publics et blanchiment de capitaux. Le procès se déroule en son absence et ses avocats boycottent l’audience comme explique le journal Le Monde dans un article publié au mois d’avril 2020. Il est alors condamné à 20 ans de prison et à verser à l’État ivoirien une somme de plus de huit millions d’euros. Un mandat d’arrêt international est aussitôt émis contre lui. Dans un premier temps, Guillaume Soro est traqué en Espagne par des agents d’Interpol. 

Mais ces derniers sont très vite rattrapés par la police espagnole et pointent les autorités d’Abidjan comme en étant les principaux commanditaires. Il débarque en France où quelques temps après, il est sommé de quitter le territoire sans délai lorsqu’il encourage l’armée ivoirienne à mettre fin au régime de Ouattara. 

Une information qui nous est révélée par le magazine Presse Côte d’Ivoire. En 2021, un autre procès s’ouvre contre lui à Abidjan : il est accusé, cette fois-ci, d’atteinte à l’autorité de l’État, de complot et de diffusion de fausses informations tendant à jeter le discrédit sur les institutions et le moral des populations. Il est condamné à la prison à perpétuité, y compris ses principaux collaborateurs qui sont directement emprisonnés dont certains commencent à trouver la mort mystérieusement.

Fin de l’exil

C’est en Turquie que Guillaume Soro avait finalement trouvé refuge après sa débâcle de l’Europe. Mais les autorités d’Abidjan n’avaient toujours pas dit leurs derniers mots. Elles étaient encore à sa suite lorsqu’il proclame haut et fort dans un post devenu viral sur la toile que « j’ai décidé de rentrer dans mon pays pour vivre auprès de ma femme et de mes enfants. »

Alors que la police ivoirienne, à la tête de laquelle se trouvait madame la procureure générale de la cour d’Abidjan, Nayé Henriette épouse Sori, s’apprêtait à le saisir à l’aéroport d’Istanbul, le 03 novembre dernier, il leur échappe de justesse mais quelques jours plus tard, il apparaît dans une vidéo aux portes de la Côte d’Ivoire, reçu en grandes pompes par le nouveau  président du Niger,  monsieur Abdourahamane Tchiani et quelques jours plus tard encore par le président du Burkina Faso, Ibrahim Traoré. Ce geste n’a pas laissé indemnes les autorités d’Abidjan qui redoutent une quelconque attaque de cet ancien putschiste qui maîtrise bien les frontières, où lui et ses commandos, étaient passés pour renverser l’ancien président Laurent Gbagbo.

Grégoire Blaise Essono