Pourquoi la France est 39ème mondiale pour la liberté de la presse ?

Selon l’indice mondial de la liberté de la presse édité par Reporters Sans Frontières – RSF -, la France est classée 39ème pays sur 180 en termes de liberté de la presse. Nous nous sommes donc demandés pourquoi ? Pour obtenir cette réponse, il a fallu se poser d’autres questions : A qui appartient les médias ?  Quelles ont été les violences à l’égard des journalistes en France en 2017 ? Comment s‘est passé la dernière élection présidentielle ?

La propriété des médias français est très concentrée

Les médias qui appartenaient autrefois à des particuliers ou à des familles sont maintenant de plus en plus la propriété de sociétés privées et puissantes.

Plus de la moitié des médias imprimés et numériques français sont contrôlés par des sociétés de services financiers et d’assurance. Cette statistique, 51%, est près de trois fois supérieure à celle du secteur de l’information et de la communication, 18%, selon d’un rapport publié par le projet Media Independence, composé de Julia Cagé et Olivier Godechot de Sciences Po, Reporters Sans Frontières et SPIIL .

Grâce à des structures d’actionnariat complexes, il est très difficile d’identifier qui détient les actions d’un média. Il est donc impossible de déterminer si des préjugés externes ou des intérêts particuliers sont en jeu. La presse française est concentrée entre les mains de quelques hommes d’affaires fortunés qui s’appuient sur un manque de transparence, y compris dans la détention des parts dans les plus importants médias français.

A ce titre, il faut rappeler que la ligne éditoriale d’un journal ne se résume pas à ce qui est rapporté et comment il est rapporté, mais aussi par le contenu qui n’est pas publié.

Un exemple Le Monde

Le Monde a été acheté par Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé en 2010, à travers une société appelée Le Monde Libre.

Pierre Bergé, via Berlys Média, détient La Société Éditrice du Monde de deux manières: le groupe média détient «26,67% du Monde Libre qui détient 63,8% de La Société Éditrice du Monde». Mais Berlys Média détient également 99,99% du capital de la Société Le Monde Indépendant qui détient à son tour 14,52% de La Société Éditrice du Monde « … Vous avez suivi ?

Cependant, Le Monde n’est pas le seul journal appartenant à des hommes d’affaires fortunés. Bernard Arnault, propriétaire et PDG de LVMH, est propriétaire de Aujourd’hui en France, Le Parisien, et Les Echos. Serge Dassault, propriétaire de Dassault System et de Dassault Aviation, est propriétaire du Figaro. Patrick Drahi, «magnat des télécommunications», est propriétaire de L’Express et de Libération.

L’opacité des médias

Ces organisations de médias privées sont statistiquement moins transparentes que leurs homologues publics. La complexité et le manque de transparence rendent quasiment impossible de reconstituer entièrement la structure de propriété d’un certain nombre de médias.

Il existe des lois qui préviennent les fortes concentrations de propriété et les biais potentiels. Selon une loi de 1986 sur la concentration de la propriété, « aucune acquisition de journaux ne sera approuvée en France dont l’entité combinée aura une part de circulation supérieure à 30%. »

Selon RSF, les groupes d’affaires fortunés peuvent avoir des intérêts qui vont à l’encontre d’un engagement en faveur d’un journalisme juste et précis. L’indépendance éditoriale et la survie économique sont menacées par les décisions managériales. Près de 100 journalistes ont quitté iTélé devenu CNews en quelques semaines à la suite d’une grève en novembre 2016. Les journalistes étaient mécontents des décisions prises par les responsables de la nouvelle chaîne et ont protesté.

Une augmentation récente de la violence

Au cours des dernières années, les forces de police françaises ont fait état de violences documentées contre des journalistes couvrant des manifestations et des manifestations, entraînant des fractures, une incapacité de travail et d’autres blessures.

  • Maxime Reynié, photojournaliste, a été frappé par des CRS pendant une manifestation à Toulouse en 2016.
  • Michel Soudais, rédacteur en chef adjoint de l’hebdo Politis a reçu un coup de matraque de la part d’un CRS.
  • Martin Lagardère, un autre photojournaliste a été <<brutalisé>> par un membre des compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI) pendant une manifestation.
  • Thierry Vincent, s’est présenté comme journaliste, cela ne l’a pas empeché d’avoir perdu connaissance après qu’il ait été jeté à terre par un CRS en 2016.
  • Estelle Ruiz a été blessée par une grenade de désencerclement pendant qu’elle filmait une manifestation en 2017.
  • Ugo Amez, Louis Witter et Michael Bunel sont été des victimes de tirs de flashball.

Bien qu’ils se soient identifiés comme des membres de la presse, ces journalistes ont été ciblés et attaqués. La sécurité des journalistes n’est jamais garantie lorsqu’ils couvrent des événements dangereux, mais il n’y a aucune raison pour que la police attaque les personnes qui font leur travail.

RSF a soumis ces affaires à l’Ombudsman français pour enquêter les violences perpétrées par les forces de sécurité contre des journalistes qui ne faisaient que leur métier.

Influence des élections de 2017

La campagne présidentielle électorale de 2017 a été tendue et les médias ont fait face à la tension émis par des candidats. Les menaces et l’hostilité dont les médias ont fait l’objet pendant les élections n’ont fait que réduire la liberté de la presse.

Lors des réunions de François Fillon, des journalistes auraient été insultés, agressés physiquement et leur équipement a été endommagé. Lors d’un événement de campagne à Nice, les journalistes ont subit des crachats et des bousculades selon les rapports.

Jean-Luc Mélenchon a aussi attaqué verbalement les médias pendant sa campagne, insultant les journalistes et appelant à un « tribunal professionnel de la presse ».

Le Front national a interdit des journalistes de Mediapart et de TMC qui souhaitaient couvrir l’annonce de campagne officielle de Marine Le Pen en septembre 2016, affirmant qu’ils la traitent différemment.

Quand les médias ne sont pas autorisés à faire un reportage sur une campagne politique d’un grand politicien, il y a atteinte à la liberté de la presse. D’être menacé, humilié ou blessé est une atteinte grave aux droits des médias.

Voici pourquoi la France est 39ème de ce classement sur la liberté d’informer. La fermeture de la salle de presse de l’Élysée annoncée le 28 mars 2018 confirme une tendance qui dépasse les clivages politiques. Les responsables et les garants de la démocratie devraient pourtant se souvenir, que sans liberté d’investigation, sans liberté de critiquer, il n’y a point d’éloges flatteurs. Et même si la France est deuxième pour l’influence culturelle, cinquième pour l’éducation, elle n’est que 39ème pour la liberté de la presse.

Lancer une alerte à l’ère du numérique

Dans un monde rythmé par des algorithmes dont le langage se traduit par des 1 et des 0, le lanceur d’alerte s’inscrit dans ce nouveau rapport au monde. Un simple « copier-coller », un simple clic sur une touche de votre clavier, et ce sont des milliards de documents qui peuvent être transmis instantanément.

C’est autour de ce constat qu’a commencé la discussion entre Rayna Stamboliyska, experte en gestion des risques et des crises, Francis Chateauraynaud, sociologue à l’origine du terme « lanceur d’alerte » et Antoine Deltour, lanceur d’alerte dans l’affaire Luxleaks, à l’occasion de la table ronde «Le lanceur d’alerte et la démocratie numérique» organisée par la Fondation Biermans-Lapôtre à Paris dans le cadre d’Université pour la paix 2018.

Seule la justice décide d’attribuer le statut de lanceur d’alerte

En janvier 2018, la justice juge deux hommes de l’affaire LuxLeaks qui obtiennent des statuts différents malgré leur travail en commun et leur implication égale. Ainsi, Antoine Deltour est qualifié de «lanceur d’alerte» par la Cour de cassation du Luxembourg. À l’inverse, les documents transmis par Raphael Halet, autre divulgateur de l’affaire Luxleaks, n’ont pas été jugés suffisamment d’intérêt général. Par conséquent, ce dernier n’est pas considéré comme lanceur d’alerte par la justice, mais comme un délateur ou un « oiseau de mauvaise augure », pour reprendre un terme qui a précédé celui de « lanceur d’alerte ».

Pour le sociologue Francis Chateauraynaud, « l’incertitude étant omniprésente, nous devons d’abord éclaircir les définitions ». Comme en France avec la loi Sapin 2, dans plusieurs pays, le législateur se penche dans l’urgence sur une définition juridique du terme. Mais il est difficile de donner un écho législatif juste à une réalité sociale qui se construit. Comme le souligne Antoine Deltour, « certains lanceurs d’alerte sont en avance sur leur temps et mordent la poussière ».

Le lanceur d’alerte et ses profils divers

Le numérique joue un rôle important dans la complexification de cette définition. La facilité de circulation et de consultation de documents dévoilés donne une autre ampleur aux alertes. Cette problématique atteint son point culminant avec le cas de Julian Assange, co-fondateur de Wikileaks. Selon lui, la « transparence radicale » est l’idée à défendre, malgré les dommages collatéraux.

Antoine Deltour a quant à lui choisi de « faire confiance à la déontologie journalistique ». Les journalistes ont les compétences pour évaluer l’intérêt de la divulgation et la capacité pour traiter et vulgariser les données. Cependant Rayna Stamboliyska explique que cela implique un choix éditorial pour le journaliste, et donc nécessairement un jugement et un tri dans l’information. « C’est à celui qui diffuse de prendre la décision », précise-t-elle.

L’illusion d’agir

Le numérique a été l’étincelle qui a permis l’embrasement de plusieurs alertes ces dernières années, mais il a aussi apporté de nouveaux obstacles à la propagation de ces alertes. Les lanceurs d’alerte sont les premiers concernés comme le raconte Antoine Deltour : « le numérique a permis que je ne passe pas des heures devant une photocopieuse mais ça a aussi conduit à ma condamnation parce que j’avais laissé des traces dans le serveur de l’entreprise ».

Par ailleurs, l’ex-employé de PwC a rencontré un fort soutien financier et moral avec la réalisation d’une pétition. Et puis, Internet a fait vivre l’alerte. Mais Françis Chateauraynaud averti : « le numérique donne l’impression de remettre l’information en circulation, et pourtant ça n’a pas d’impact tangible. La participation à un réseau donne simplement l’illusion d’agir. »

Aujourd’hui le terme de lanceur d’alerte est entré dans le langage courant pour parfois se galvauder. Pourtant, il connait une définition juridique claire et précise avec la loi Sapin 2. Par ailleurs, l’esprit de cette loi est bien de protéger l’administration, les entreprises et un fonctionnement juste de ce processus démocratique, loin de donner les pleins pouvoirs aux personnes qui dénoncent des pratiques illégales à l’intérieur de leur entreprise. Bien que des lanceurs d’alerte occupent régulièrement les gros titres des médias et l’actualité judiciaire, leur impact sur les enjeux sociétaux reste limité. Pour preuve, malgré l’affaire LuxLeaks, l’entreprise PwC se porte bien.  

Jean Bigirimana : 20 mois après la disparition du journaliste, toujours aucune nouvelle

Aucun mot des autorités burundaises n’a filtré depuis le triste enlèvement du journaliste. Aucun geste de la part de la justice. Face à cette situation d’attente insupportable, ses deux familles biologique et professionnelle demandent un minimum d’efforts.

22 juillet 2016, Jean Bigirimana, journaliste au Groupe de presse Iwacu disparaissait en commune Bugarama, dans la province Muramvya. Nous ne sommes qu’à une vingtaine de kilomètres de la capitale du Burundi. Selon des sources concordantes, notre confrère aurait été enlevé par des hommes inconnus à bord d’un pick-up.

Depuis cette étrange disparition en pleine journée, ses proches n’ont cessé de demander que justice soit faite, mais en vain. Pourtant, Léandre Sikuyavuga, directeur des rédactions à Iwacu, fait savoir que son groupe a porté plainte contre X.

Pour Léandre Sikuyavuga, les autorités burundaises doivent redoubler d’efforts pour que les conditions de la disparition de ce journaliste soient connues de sa famille. A commencer par sa veuve, Godeberthe Hakizimana, ses deux fils, Don Douglas et Timmy, ainsi que des journalistes et du peuple burundais dans son ensemble.

Jean Bigirimana, va-t-il nous revenir un jour ?

« Nous sommes tristes mais restons toujours solidaires à sa famille et à celle des professionnels des médias burundais », lâche Alice Hakizimana, vice-présidente du Rassemblement des Journalistes Burundais exilés en France (RJBF).

En restant sans aucune nouvelle, explique cette ancienne journaliste à la Radio Bonesha FM et présentatrice de l’émission Club de la presse, la tendance est de continuer à s’interroger si Jean est parti pour toujours ou s’il va nous revenir. Il est inconcevable, se désole Madame Hakizimana, qu’un journaliste disparaisse au milieu d’un endroit très fréquenté et sécurisé où tout le monde connaît tout le monde.

Là où le bât blesse, poursuit-elle, c’est l’incapacité de la magistrature burundaise à suivre toutes les pistes d’enquête mises à sa disposition par certains journalistes et défenseurs des droits de l’homme et mener ses propres investigations : « ça traduit en quelque sorte un manque de volonté ».

Madame Hakizimana indique qu’elle n’accuse personne : « Les autorités burundaises devraient comprendre l’inquiétude des hommes et femmes journalistes face à cette affaire. Selon moi, si au moins, la justice pouvait être honnête avec nous et dire aux deux familles qu’il n’y a pas d’espoir de retrouver Jean Bigirimana vivant… »

Et de mettre au défi la magistrature : « Nous serions heureux d’entendre un jour dans un communiqué de presse de la garde des sceaux du Burundi que contrairement à certaines fausses informations publiées par certains médias, Jean Bigirimana est vivant. »

Maria Efimova : une lanceuse d’alerte menacée en toute légalité par les institutions

Cinq mois après le meurtre de la journaliste maltaise Daphné Caruana Galizia, Le gouvernement et la police maltais ont été fortement critiqués pour ne pas avoir enquêté sur le meurtre de manière appropriée. Ils ont attiré l’attention de la communauté internationale qui est concernée par le droit à la liberté de la presse.

En décembre 2017, une délégation composée de membres du Parlement européen s’est rendue à Malte pour une mission d’enquête. Les députés ont qualifié leur expérience de « extrêmement préoccupante ». Ils ont expliqué que la police et le procureur général maltais ont tous deux exprimé « un haut degré de réticence à enquêter et à ne pas poursuivre la corruption et le blanchiment d’argent », selon Sven Giegold, parlementaire européen.

A la recherche du commanditaire et de son mobile

Vince Muscat, Alfred Degiorgio et George Degiorgio ont été mis en accusation devant le tribunal le 5 décembre.pour meurtre, conspiration, appartenance à une bande criminelle, utilisation d’explosifs pour tuer, possession d’explosifs et rechute. Ils plaident tous non coupables.

Beaucoup de gens déclarent qu’il y a une motivation politique derrière l’assassinat, et que l’ordre de tuer doit avoir été commandé à un pouvoir supérieur. Le gouvernement maltais offre une récompense de 1 million d’euros pour des informations sur qui a ordonné le meurtre de Caruana Galizia, et l’enquête reste ouverte.

Maria Efimova, la lanceuse d’alerte qui a fait savoir à Daphné Caruana Galizia qu’elle risquait d’être visée par le gouvernement maltais soupçonné d’être corrompu, s’est rendue lundi 19 mars 2018 aux autorités athéniennes. Ses informations contenaient des détails sur les transferts de grandes quantités d’argent aux comptes de la famille royale d’Azerbaïdjan d’Egrant, une entreprise domiciliée au Panama qui était impliquée dans le scandale des Panama Papers.

La lanceuse d’alerte harcelée et menacée en toute légalité par les institutions

Maria Efimova a travaillé dans une banque privée, Pilatus, où elle a affirmé que des fonds avaient été transférés illégalement à des politiciens maltais et au président des enfants azerbaïdjanais. Deux autres entreprises mentionnées dans les documents de Panama appartenaient au ministre maltais de l’énergie et au chef de cabinet du Premier ministre. Efimova a affirmé qu’Egrant appartient à l’épouse du premier ministre, Michelle Muscat.

Voyant le sort de Daphné Caruana Galizia, Maria Efimova s’est éloignée de Malte. Cependant, quitter le pays n’était pas suffisant pour éviter la persécution ou les poursuites. Maria Efimova, confrontée à un mandat d’arrêt européen émis par des fonctionnaires maltais, s’est présentée le 19 mars à un poste de police athénien, affirmant qu’elle était en détresse émotionnelle et craignait pour sa propre vie.

Les allégations selon lesquelles Maria Efimova aurait formulé de fausses allégations contre la police locale ont conduit à un autre mandat d’arrêt à Chypre, où elle vivait et travaillait chez Pilatus, pour avoir fraudé son employeur.

Les membres du même groupe de députés qui se sont d’abord rendus à Malte pour enquêter sur le décès de Caruana Galizia en décembre ont publié une déclaration sur ce nouveau développement. « Nous appelons les autorités grecques à assurer à Maria Efimova la protection et la sauvegarde de sa sécurité, celle de sa famille et à ne pas la renvoyer à Malte. »

Ján Kuciak, un journaliste tué en raison de son enquête sur l’évasion fiscale

La Slovaquie est plongée dans une tourmente politique depuis l’assassinat du journaliste d’investigation Ján Kuciak et de sa fiancée, Martina Kusnírová, le 25 février 2018. Ils ont été retrouvés morts dans leur maison, leurs corps criblés de balles.

Journaliste, Ján Kuciak effectuait des reportages d’investigation axés sur l’évasion fiscale et impliquant des personnalités politiques. Plus précisément, son travail sur la corruption l’avait amené à enquêter sur l’une des mafias italiennes les plus connues : la ‘Ndrangheta. Ce syndicat du crime italien semble influencer les principaux responsables gouvernementaux de Slovaquie.

Or, le dernier article publié par Ján Kuciak mettait en cause un homme d’affaires prospère, Marian Kočner. Le journaliste avait découvert que Kočner achetait des appartements … qu’il vendait à lui-même, fraudant ainsi les autorités fiscales. En réponse à la publication de ces informations, Kočner avait alors menacé le journaliste. Une plainte pénale avait été déposée en septembre 2017, sans aucune suite.

Journaliste assassiné et évasion fiscale

Alors que sept personnes avaient initialement été placées en détention avant d’être libérées, l’enquête sur l’assassinat de Ján Kuciak reste aujourd’hui ouverte, sans aucun suspect connu. Mais l’impact de sa mort ne laisse pas insensible la société slovaque. Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté pour protester contre l’implication présumée du gouvernement de Robert Fico dans ce meurtre. Des pétitions ont été lancées.

Devant ces contestations politiques et sociaux, inédites depuis l’entrée du pays dans l’Union Européenne, le président de la police slovaque a été contraint de tenir une conférence de presse. Selon ce haut responsable, ce meurtre « a probablement quelque chose à voir avec les activités journalistiques et d’enquête de Ján Kuciak », ce qui contribue à penser que sa mort était une forme de censure.

Environ trois semaines après ce double assassinat, le 15 mars, le Premier Ministre slovaque Robert Fico a présenté sa démission, ainsi que plusieurs ministres.

L’Europe attentive

L’assassinat de Ján Kuciak est dénoncé comme une attaque contre la démocratie et la liberté de la presse, attirant l’attention de la communauté internationale sur la Slovaquie. Le Conseil de l’Europe à Strasbourg suit l’enquête sur cet assassinat, selon Thorbjørn Jagland, son secrétaire général :

« Dans de nombreux cas, les journalistes payent le prix le plus élevé pour des reportages courageux sur la corruption et le crime organisé. Nous suivrons de près l’enquête, car elle a des répercussions bien au-delà de la Slovaquie ».

Le Conseil de l’Europe a également affirmé que Ján Kuciak était le sixième journaliste tué dans un État européen au cours des 12 derniers mois même si tous ces meurtres ne sont pas liés de manière avérée à leurs enquêtes journalistiques. « Le Parlement européen ne se reposera pas jusqu’à ce que justice soit faite », a déclaré le président du Parlement européen, l’italien Antonio Tajani.

Lanceurs d’alerte & Démocratie numérique : entretien avec le sociologue Francis Chateauraynaud

Francis Chateauraynaud est sociologue et directeur d’études à l’EHESS où il dirige le groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive. Il est à l’origine de la notion du lanceur d’alerte en France, qu’il introduit en 1996. En 2017, il publie « Aux bords de l’irréversible. Sociologie pragmatique des transformations » avec Josquin Debaz.

Dans le cadre de la conférence sur les lanceurs d’alerte et la démocratie numérique le mercredi 21 mars 2018 à 19h, nous sommes revenus sur l’histoire de cette notion, la diversité d’interprétations qu’elle peut susciter et sa place au sein d’une démocratie.  

Francis Chateauraynaud, c’est à vous que l’on doit la notion de « lanceur d’alerte », introduite en janvier 1996 en France. Après plus de vingt ans à travailler sur le sujet, pensez-vous qu’on puisse définir un lanceur d’alerte d’un point de vue sociologique ? Si oui, comment ?

Selon le point de vue que l’on adopte, qu’il soit sociologique, juridique, politique ou autres, on ne définira pas le lanceur d’alerte de la même façon, et ces définitions n’auront pas toutes la même portée. Avant que surgisse la notion, nous avions deux termes : prophète de malheur et dénonciateur. Les deux me posaient problème, notamment par leur connotation négative. La notion de lanceur d’alerte est non seulement bien plus positive mais elle renvoie à une action dirigée vers d’autres : on lance une alerte dans l’espoir qu’elle soit reprise par quelqu’un d’autre, si possible par un ou plusieurs acteurs dotés d’une puissance d’action.

Il était important de décrire l’ensemble des relais empruntés par l’alerte, de saisir son cheminement pour comprendre pourquoi certaines alertes étaient entendues et d’autres non, pourquoi cela prenait parfois tant de temps. À l’époque, nous travaillions essentiellement sur des personnes qui voyaient venir des dangers ou des risques, surtout dans le domaine sanitaire. C’est l’époque des grandes affaires qui ont marqué les années 1990 : le sang contaminé, la vache folle, l’amiante…

Dans le cas de la vache folle, il a fallu que des vétérinaires et des médecins finissent par croiser leurs observations et leurs inquiétudes, et que des chercheurs établissent un lien entre la contamination des vaches et des jeunes gens atteints de maladies neuronales dégénératives habituellement réservées aux anciens. Mais, officiellement, c’est finalement le gouvernement britannique qui a lancé l’alerte le 21 mars 1996. On s’éloigne d’emblée de l’idée selon laquelle le lanceur d’alerte est avant tout un justicier opérant seul contre tous.

Au départ, l’expression de lanceur d’alerte était essentiellement utilisée en sociologie. Puis elle a eu un certain succès, parce qu’elle renouvelait le vocabulaire un peu usé des mondes militants, tout en donnant un caractère vertueux que n’avait ni le militant, ni le dénonciateur, ni le prophète de malheur. Des personnalités se sont emparées de la notion, comme André Cicolella ou Jacques Testart . Les juristes s’y sont intéressés dans la foulée, suivis par les journalistes et les politiques, le tout relativement à bas bruit jusqu’en 2003. A mesure que la figure du lanceur d’alerte gagnait en visibilité, des acteurs liés aux questions de corruption et de délinquance économique s’en sont aussi saisis, en y associant le terme « éthique », comme dans l’ « alerte éthique » portée par Transparency International.

La définition du lanceur d’alerte telle qu’elle avait été développée dans l’ouvrage intitulé Les sombres précurseurs (signé avec Didier Torny en 1999) a subi une importante inflexion parce qu’il y avait chez de nombreux acteurs une volonté d’en faire la version francophone du whistleblower américain. Nous avions lu les textes disponibles dans les années 1990 sur les whistleblowers et il était clair que, dans les mondes anglophones, le terme désignait ceux qui dénonçaient des actions illégales, essentiellement dans les institutions ou les grandes organisations, et qui généralement avaient des ennuis.

Avec le lanceur d’alerte, j’avais cherché à décrire des processus plus ouverts, à travers lesquels des personnes ou des groupes découvraient ou créaient littéralement un nouveau problème public, enclenchaient un processus critique.

Dix ans plus tard, nous avons une double définition : d’une part, un lanceur d’alerte qui se forme à travers la perception de signes précurseurs d’un danger ou d’un risque, et un lanceur d’alerte animé par la dénonciation d’activités illégales, illicites ou jugées illégitimes – comme l’optimisation fiscale, qui va rarement dans le sens de l’intérêt général. La plupart des lanceurs d’alerte du premier type passent inaperçus – du moins si le problème trouve une résolution sans conflit majeur. Ce n’est pas le cas des seconds qui intéressent beaucoup plus les médias, puisqu’ils ouvrent la possibilité de scandales.

Par ailleurs, dans les travaux que je menais sur les controverses sanitaires et environnementales, il était important de séparer le lanceur et l’alerte, c’est d’ailleurs tout l’intérêt de la notion de lanceur d’alerte : l’alerte doit faire l’objet de débats, de résolutions, produire des effets bien au-delà de la personne du lanceur. Je ne souhaitais en aucun cas créer une nouvelle catégorie psychosociologique, fixant une classe de personnages.

Justement, en tant que sociologue, que pensez-vous du fait que le lanceur d’alerte soit défini dans la loi  comme étant uniquement une personne physique, et non pas une personne morale ?

C’est un des problèmes de la loi de 2016, dite loi Sapin II. En fait, un lanceur d’alerte n’est jamais seul. Il opère dans un monde, un milieu, cherche des appuis, trouve des alliés, et se fait aussi des ennemis. Toute la difficulté est de trouver le chemin le plus adéquat pour l’alerte, et comprendre à qui s’adresser pour que ce soit pris en compte et éviter le discrédit ou ce qu’on appelle les procédures bâillons visant à réduire au silence. Parfois des alertes sont dirigées trop vite vers les médias qui ne comprennent pas de quoi il retourne. Il y a parfois besoin d’un minimum de maturation ou il faut pouvoir s’appuyer sur des précédents qui font sens.

Je pense notamment à l’histoire d’Anne-Marie Casteret, journaliste médicale qui avait repéré des problèmes sérieux dans la transfusion sanguine et amorcé l’affaire du sang contaminé. Au milieu des années 1980, la plupart des journalistes et des médecins, ainsi que les autorités de santé lui ont dans un premier temps fermé la porte. Elle ne s’en est d’ailleurs jamais remise.

Que pensez-vous du fait que la loi Sapin II réglemente la façon dont l’alerte doit être dénoncée? Elle préconise en effet une alerte en cascade: d’abord on informe notre n+1, ensuite notre n+2, ou alors les autorités préfectorales, et ainsi de suite, la presse n’étant que le dernier recours.

La loi Sapin II a été écrite dans un contexte marqué par l’affaire Cahuzac puis par l’affaire LuxLeaks et d’autres cas analogues, et il s’agissait de répondre à la demande de protection des salariés lanceurs d’alerte pour ne pas abîmer ce qui restait de crédibilité politique d’un gouvernement supposé « de gauche ». Il fallait donc donner de nouveaux gages de transparence.

En 2013, nous avions travaillé sur une loi relative à la protection des lanceurs d’alerte et à l’indépendance de l’expertise en matière de santé et d’environnement. La loi Sapin 2 annule en partie ce travail lancé dès le début des années 2000 et répond surtout au choc des affaires, avec une forte implication de Transparency International France.

Il y a eu une sorte de convergence idéologique pour tout replier sur la catégorie de personne physique, obligeant en outre le lanceur d‘alerte à suivre une procédure déterminée, afin de rendre contraignante, du point de vue légal, la sortie publique des informations. Or les vraies alertes ne suivent jamais des trajectoires prédéterminées.

On peut par ailleurs douter du caractère protecteur de la formule adoptée. On peut facilement imaginer des cas où la personne est coincée entre une multinationale dont les avocats auront vite fait de faire monter les enchères procédurales, un supérieur hiérarchique ayant intérêt à étouffer l’affaire ou pour le moins à proposer des solutions discrètes, et des acteurs publics dépourvus de moyens légaux de se saisir de ce qui se passe.

Si le lanceur d’alerte décide malgré tout de passer à l’action, il se confronte à la question de la gravité. La gravité des faits est retenue comme un des critères principaux par la loi Sapin II. Or comment définir la gravité ? Et comment montrer que l’intérêt général est en cause si les éléments sont encore incertains, controversés, nécessitant des enquêtes, des recoupements, des accès aux informations ? On voit poindre en face des dispositions qui limitent les capacités de divulgation, comme dans le « secret des affaires ».

Mais il faut recontextualiser tout ça de manière plus profonde. Actuellement on observe une vulnérabilité grandissante des organisations et des institutions, qu’il s’agisse de multinationales ou d’Etats. Le doute, la défiance, la critique, la contestation, toutes sortes de prises de parole naissent de manière inattendue, désorganisée, et on assiste à une ronde incessante des révélations. Si, en interne, des acteurs identifient une faille, ils peuvent décider de la communiquer plus largement, s’exposant alors à une perte potentielle de marchés, des amendes ou un risque de réputation. Les dirigeants peuvent choisir de temporiser – comme dans le cas du Diesel Gate. Dans l’autre sens, s’ils ne communiquent pas sur les signaux d’alerte, cela ne veut pas dire que rien n’est fait derrière pour réparer ou éradiquer le problème, ce qui implique néanmoins de mettre au courant un certain nombre de personnes.

Dans les expériences réelles du travail, les processus sont bien plus complexes que la version qu’en donne la loi. En effet, elle oppose un salarié individuel qui aurait un accès direct à des faits à une hiérarchie monolithique qui passerait son temps à les camoufler.

Bref, au final, la Loi Sapin II tend à enfermer l’alerte dans un cadre très restreint. Juridiquement parlant, le texte de loi donne l’impression que les gens peuvent se défendre, mais c’est très peu le cas en pratique. C’est utopique de penser qu’on va subitement basculer dans un monde où les lanceurs d’alerte s’exprimeront librement au sein des organisations. Il y a de la violence à tous les étages dans les univers de travail. Et cela peut même s’aggraver. En Europe, on croyait être sorti des problèmes de violence politique, or plusieurs indices vont dans le sens d’un retour de vieilles méthodes mafieuses, comme en témoigne l’assassinat récent de journalistes tués à Malte et en Slovaquie. D’une manière générale, voter des lois sans prendre en compte le contexte politique et économique paraît hasardeux.

Ce qui était visé par la loi de 2013, c’était autant la protection individuelle que l’ouverture d’espaces permettant la séparation du lanceur et de l’alerte. Or, la loi Sapin II ne dit plus rien là-dessus. Elle met des contraintes fortes puisque l’alerte doit concerner l’intérêt général ainsi que des faits et dommages graves avérés, sans laisser de place à l’incertitude. La sociologie a montré comme une fausse alerte, et la mobilisation qu’elle produit, est aussi instructive qu’une alerte authentifiée. C’est donc la mobilisation produite par le signal, par la prise de parole, parfois par une simple question, qu’il faudrait retenir comme premier critère et non la gravité.

Mais au fond, la vraie question que pose le destin des lanceurs d’alerte c’est celui de l’évolution de la démocratie. Sommes-nous dans des mondes où on peut ouvrir des débats, entendre les différentes versions, voir s’exposer les attachements, les intérêts et les valeurs ? Ce qui est intéressant dans l’alerte c’est ce qu’elle révèle du monde dans lequel vive les gens et la manière dont ils vont questionner ou défendre, parfois par le déni, leurs façons d’agir et de juger. C’est un processus qui concerne tous les domaines, et qui peut donc se déployer dans différentes directions. En tant que sociologue je ne veux pas fixer la destination des processus d’alerte et je cherche plutôt à suivre des trajectoires inédites, nouvelles, dérangeantes.

Actuellement, la compréhension et l’appréhension qu’on a de la démocratie en tant que système est non seulement une crise de confiance, mais aussi de profondes mutations notamment avec l’avènement du numérique qui porte la promesse d’un fonctionnement plus horizontal par une communication accrue. Pensez-vous que le lanceur d’alerte a un rôle spécifique à jouer dans cette redéfinition ?

Le numérique est un terme générique qui recouvre plusieurs dimensions. Il est nécessaire de clarifier un peu de dont on parle. Le numérique c’est d’abord un ensemble d’outils (des ordinateurs, des téléphones, des logiciels, des algorithmes…). Il y a encore une hétérogénéité des artefacts, des supports, des machines, des modes de connexion. Si je prends cet ordinateur portable, c’est un environnement numérique mais là il n’est pas connecté sur internet. Je peux encore le déconnecter, surtout si j’ai des doutes sur le fait qu’il est protégé ou surveillé.

Rappelez-vous Edward Snowden, qui met les téléphones portables dans des micro-ondes, qui crypte tous ses messages, et préconise de revenir à de bons vieux modes de communication etc. Ceci m’amène à une autre dimension qui se glisse sous le mot magique « numérique » :  celle des modes d’existence sur le web, avec bien sûr la question des limites de ce qui peut être représenté.

En troisième lieu, je retiendrai l’ensemble des activités qui, il y n’y a pas si longtemps, se déployaient en face à face et qui sont désormais relayées par des dispositifs informatiques, comme le dépôt de projets, les transactions bancaires ou les inscriptions à l’université.

Il y a ensuite une nouvelle dimension créée par la production de données massives, ce qu’on appelle les Big Data, et surtout les nouvelles façons de rendre calculables toutes les traces, toutes les connexions, toutes sortes de mesures, avec des choses utilisées aussi bien par les services de renseignement que par des boites de publicité.

Enfin, il y a une cinquième dimension du numérique – en réalité présente dès les premiers pas de l’internet : la dimension agnostique, c’est à dire la création ou recréation perpétuelle d’espaces de subversion des pouvoirs, qui nous mène du hacking au leak jusqu’au dark web. Il est important de séparer les univers de pratiques qui ne définissent pas le même monde « numérique », bien qu’il y ait toutes sortes d’interactions.

Avant de parler d’alerte et de numérique, il me paraît important de ne pas considérer la connexion comme une opération naturelle, aveugle à elle-même, mais au contraire de la concevoir comme un acte citoyen, ce qui implique de savoir ce qu’on fait et ce qui se joue dans le système qui s’active autour de nous.

La base d’une démocratie, au sens premier de la philosophie politique, c’est la réalisation d‘une cité dans laquelle à tout instant un membre, un ou une citoyenne ne peut poser une question et susciter un débat public. Ce n’est pas pour rien que la démocratie grecque reste le modèle de référence encore aujourd’hui, au moins dans les discours : il s’agit d’organiser collectivement la discussion et la décision, ainsi qu’une régulation des échanges qui découle de cette possibilité de discussion.

La différence avec la cité grecque naît à la fois du fait de la complexification du monde social et, comme dirait Jacques Rancière, « de l’exigence toujours plus forte de prendre part aux processus collectifs« . Et donc, si on veut connecter démocratie et numérique, il faut que celui-ci soit constamment discuté, saisi par les acteurs concernés, remis au cœur du politique. Non seulement, on doit assumer un certain nombre de responsabilités tout en ayant la possibilité de faire valoir des droits, mais on doit également savoir quelles sont les implications de toute connexion, action, communication média par des outils numériques, ce qui en retour implique d’avoir des prises, mêmes minimales, sur le fonctionnement du ou des systèmes. Or, tout indique que l’on va vers un monde où les dispositifs numériques sont toujours plus opaques, asymétriques et envahissants. Ils engendrent de plus en plus d’emprise et d’addictions.

Votre question semble lier la communication et le numérique. Encore s’agit-il de savoir si on communique vraiment sur le web. On s’y exprime, pas de doute, et souvent sans même se relire, mais on n’a pas pour autant de garantie que le niveau de communication va crescendo.

La communication reposant sur des interactions, qui peuvent constamment se prendre pour objet – comme dans la méta-communication, ou dans la quête de signaux infra-linguistiques par exemple -, cela suppose d’avoir un retour sur ce qu’on expose, ce qu’on risque, ce que l’on donne et ce que l’on prend, et aussi ce qu’on y laisse.

Communiquer c’est travailler avec des tensions, des incomplétudes, des contre-propositions, des reformulations, ce n’est jamais un assentiment simple. On le voit bien lorsqu’on approfondit un sujet de manière mutuelle. Si on enlève cette dimension interactive, située, capable de se réfléchir sans se lier à un seul mode de représentation, communique-t-on encore vraiment, ou envoyons-nous et recevons-nous simplement des signaux ?

Il faudrait remonter aux sources de la cybernétique pour saisir où nous en sommes aujourd’hui. La cybernétique, celle de Norbert Wiener par exemple, part de l’idée selon laquelle on va vers un monde qui se réduit peu à peu à du traitement de signal généralisé, loin de correspondre à notre entendement de communication humaine. La communication est un mouvement qui s’engendre du fait d’interactions, de chocs entre des expériences et des mondes, dans lesquels opèrent des contraintes physiques et biologiques, que l’on ne peut pas toujours surmonter. Sur le web, il y a le sentiment que toutes les informations sont de même niveau : le flux importe plus que les points d’attache, les référents, les prises dans le réel.

Est-ce qu’un jour on peut imaginer que lancer une alerte ne soit pas un droit mais un devoir ? Est-ce utopique ?

En union soviétique, la bonne alerte consistait à dénoncer le voisin dès qu’il s’éloignait du standard socialiste. Les mondes totalitaires naissent ainsi, on finit par mettre tout le monde sur écoute, puisque que tout le monde peut s’éloigner du standard ou de la norme.

Nous revoilà avec la dimension « dénonciation », voire « délation » de l’alerte dès qu’elle engage des personnes. Il me semble qu’il faut faire très attention aux injonctions : la solution n’est pas tant dans le devoir d’alerte que dans la capacité des collectifs à se réfléchir eux-mêmes, c’est-à-dire à organiser la réflexion de leur fonctionnement, à ne pas laisser des éléments problématiques non-dits et à ne pas laisser se former des asymétries ou des monopoles – comme par exemple dans la prise de parole.

Lorsque des situations se créent où certains monopolisent la parole et d’autres se murent dans le silence, il faut que surgisse une contestation. Ce n’est pas la même chose que de dire qu’on « doit » lancer l’alerte. Car ce qui est important ce n’est pas de forcer tout le monde à crier au feu, mais bien d’éteindre l’incendie.

Si l’enjeu est de construire des collectifs intelligents, alors définissons le lanceur d’alerte comme celui ou celle qui enclenche, par son action, la construction d’un nouveau collectif capable de débloquer une situation problématique, de faire en sorte que l’on enquête et que l’on passe à l’action. Cela suppose de briser le silence, de rompre la routine, de réveiller les somnambules…

Si le lanceur d’alerte est quelqu’un qui va ouvrir un débat pour enclencher une action collective, et si le numérique est saisi avant tout pour sa dimension communicative qui génère beaucoup de bruit sans pour autant qu’il y ait discussion, est-ce qu’on pourrait envisager une connivence accrue entre les lanceurs d’alerte et les journalistes ?

Les journalistes ont une position compliquée avec les évolutions du traitement de l’information, en mode accéléré. La liste des problèmes est longue : les enjeux de communication sur des marques, les personnages publics ou des questions qui fâchent, jusqu’aux risques de faire l’objet de surveillance ou de représailles. Conséquence, il y a beaucoup d’autocensure, du moins dans les médias mainstream.

Parallèlement, des gens écrivent librement sur internet, et il est difficile de démêler le vrai du faux sans mener l’enquête, ce qui suppose des instances de vérification, des autorités épistémiques ou savantes. Ce qui pose inévitablement la question de la manière dont on évalue la qualité de l’information. On ne va pas parler des fake news, mais l’idée qu’il y ait possibilité de fixer un monopole de l’établissement de la vérité est évidemment fallacieuse, sauf si l’on tient à tuer les alertes et les expériences démocratiques.

Le journaliste n’a pas en soi à être un lanceur d’alerte. Il doit par contre être capable de traiter les signaux qui lui arrivent et il ne peut le faire, en situation d’incertitude, qu’en ouvrant des enquêtes collectives, qui peuvent soit ne pas aboutir, soit mener sur des pistes intéressantes. C’est ce qui s’est passé avec les Panama Papers. Même dans le cas d’Edward Snowden, souvent héroïsé, il y avait tout un réseau à l’oeuvre. Ces opérations créent de nouveaux rapports de forces, renvoyant à la dimension plus agnostique du numérique signalée plus haut. S’il y a un lien fort entre alerte, démocratie et numérique, c’est dans la manière dont peuvent se former de nouveaux collectifs capables d’enquêter et d’agir en partageant les informations et en redistribuant les pouvoirs.

Face à ces processus, il est dommage de perpétuer l’image romantique du lanceur d’alerte, campé en justicier solitaire, dans une forme de résurgence du rousseauisme, seul contre les méchants parce qu’il détient la vérité, alors même que cette capacité ne prend que dans un processus collectif de dévoilement.

Choisir de lancer une alerte, c’est être attentif au monde environnant et à la configuration ou au contexte politique. C’est déterminer à qui je peux adresser le message et évaluer les conséquences de sa mise en circulation. Mais c’est aussi se montrer capable d’aller au contact de ceux qui n’ont pas la même version.

On peut certes dépeindre le monde sur un mode binaire, manichéen, avec d’un côté les méchants, et leurs gangs d’avocats ou de tueurs, et de l’autre les gentils qu’on appellerait les lanceurs d’alerte. C’est un peu plus compliqué, et adopter une forme de réalisme critique n’empêche pas de reconnaître la juste valeur des lanceurs et des porteurs de cause capables de défier les pouvoirs.

Propos recueillis par Hélène Seynaeve et Guillaume Wulfing-Luer

La Turquie resserre le contrôle du web avant la journée mondiale contre la cyber-censure

Le 12 mars marque la dixième Journée mondiale contre la cyber-censure organisée par Amnesty International et Reporters sans frontières. Consacrée à attirer l’attention sur la censure de la liberté d’expression sur Internet, la Journée mondiale contre la cyber-censure vise à « rallier tout le monde en faveur d’un Internet unique sans restrictions », selon un communiqué de RSF.

Alors qu’il existe une longue histoire internationale de censure et de réglementation gouvernementale dans les médias télévisés, audiovisuels et imprimés, Internet demeure un moyen d’exprimer librement une opinion et de la communiquer au monde entier. Internet a servi de refuge à ceux qui souhaitent rester anonymes et exprimer leurs opinions personnelles, sans aucun contrôle gouvernemental.

Cependant, à mesure que le 12 mars se rapproche, de nombreux rapports internationaux soulignent la censure commanditée par des gouvernements sur Internet.

Du Sri Lanka à la Chine…

Le mercredi 7 mars, il a été signalé que des responsables du Sri Lanka avaient bloqué divers réseaux de médias sociaux à la suite de violences anti-musulmanes. Facebook, Instagram, Viber et WhatsApp ont été quelques-unes des plates-formes bloquées dans la région centrale du pays, où la violence religieuse a commencé à bouillir depuis lundi.

Les rapports de la pression chinoise sur les cyber-plateformes internationales pour censurer leur contenu ont augmenté au cours des derniers mois. L’automne dernier, un homme a été arrêté en Chine pour avoir exprimé ses opinions sur le président chinois, Xi Jinping, à ses amis via la plate-forme de messagerie américaine, WhatsApp. Il a été accusé d’avoir insulté le gouvernement chinois et le Parti communiste.

… en passant par la Turquie

En Turquie, le président Erdogan utilise Internet comme outil de censure et de propagande.

Si le gouvernement constate que quelque chose posté sur Internet est critique envers le président, la personne responsable du partage de l’information peut être emprisonnée et la publication peut être interdite. Wikipedia est actuellement interdit en Turquie. Il y a également des rapports sur Twitter et YouTube qui sont régulièrement bloqués ou des comptes fermés à cause de blagues critiques envers Erdogan et son régime.

« Je pense que le gouvernement n’était pas content de l’information diffuser en Turquie, notamment lors d’une opération menée dans le sud de la Turquie avec les Kurdes et l’armée turque », selon l’un des journalistes turcs résidents à la Maison des journalistes.

L’internet libre révèle des secrets étatiques

La lutte d’Erdogan pour le contrôle a commencé avec un scandale de corruption qui a secoué la Turquie en 2013. Des allégations de pots-de-vin impliquant le Premier ministre Erdogan, son fils et plusieurs autres ministres ont été révélées après que des conversations téléphoniques qui ont été divulguées sur YouTube.

Après avoir été secoué et fragilisé par cette affaire, la réaction d’Erdogan fut de devenir plus autoritaire. Il mena une répression contre les journalistes en publiant des articles sur le scandale et en augmentant la pression sur les médias pour qu’ils auto-censurent des informations.

La dernière vague d’actions de censure est venue en réponse à Adnan Oktar, prédicateur de télévision par satellite qui diffuse son message par satellite, câble et Internet. Les fonctionnaires du gouvernement trouvent que son point de vue sur les questions religieuses est offensant et souhaitent fermer son programme, y compris sa cyber présence.

Plus qu’une cyber-censure, une répression omniprésente sur internet

Cependant, nombreux sont ceux qui pensent que M. Oktar n’est qu’un prétexte pour une nouvelle réglementation expansive sur Internet, récemment proposée fin février.

RTÜK est une institution publique qui réglemente, censure et sanctionne les émissions de télévision et de radio. Dans le passé, RTÜK a interdit les programmes de « BBC World Service » aussi bien que le film « Sex and the City 2 », à cause de la sécurité nationale et de ce qui est considéré comme des comportements immoraux.

Le projet de loi exigerait que des sites comme YouTube et Netflix Turkey soient autorisés par RTÜK. L’article 73 stipule que RTÜK se verrait conférer le pouvoir de bloquer, retirer ou censurer tout contenu jugé « contraire à la sécurité nationale [et à] l’ordre moral du pays », y compris sur les comptes personnels de médias sociaux. Beaucoup ont soutenu que ce projet de loi donnerait à RTÜK le pouvoir de censurer la page ou la vidéo sur Internet qu’ils veulent.

Le but ultime est de renforcer l’emprise du gouvernement sur la liberté d’expression. Internet restant l’un des derniers refuges pour les journalistes qui veulent s’exprimer et partager des informations. La liberté de parole effraie le régime.

« C’est la chose la plus importante, Internet. Même s’ils essaient de le contrôler, ils ne peuvent pas contrôler tout Internet, vous pouvez toujours trouver un moyen de publier ce que vous voulez « , explique un journaliste turc. Mais c’est à vos risques et périls. Rappelons que la Turquie détient le record de journaliste en prison, et sinon c’est l’exil.

Les VPN et d’autres stratégies permettent l’anonymat sur Internet et de créer un espace de partage d’opinions et d’informations. « Dans le monde, il y a de la censure et de l’oppression sur les médias, mais d’un autre côté. Ce n’est pas parce que le système est gratuit pour les journalistes, mais parce que nous utilisons la technologie. »

Est-ce qu’on peut censurer internet ? Ce qui semblait impossible est de plus en plus réel, la Turquie n’étant qu’un exemple parmi d’autres.