Kagamé, François Soudan et les « faussaires »

[Par Okito-Okongo OMEDJELA]

Ouvrez Jeune Afrique et lisez ! Si vous y trouvez une information sur le président Kagamé, commentée par François Soudan, dites-vous bien : « En voici encore un autre conte sur l’homme providentiel de l’Afrique ». Ce deus ex machina, qui a trouvé un ange tutélaire à Jeune Afrique, s’appelle aussi, pour son défenseur parisien : « L’homme de fer ». C’est le titre d’un livre laudatif, paru récemment, écrit par François Soudan. Qu’on me permette de discuter ce point de vue.

Sommaire-Jeune-Afrique-10-avril-2016Dans l’article intitulé « Kagamé, Obama et la case de l’oncle Sam » ( JA n° 2870, du 10 au 16 janvier 2016), l’ « avocat » du chef de l’Etat rwandais n’en démord pas. Pour prendre à contre-pied la position de l’administration Obama, critiquant la démarche du président Paul Kagamé de vouloir s’éterniser au pouvoir, le directeur de la rédaction de Jeune Afrique (comme faisant office de porte-parole de Kigali) reprend son encensoir d’arguments subjectifs et décoche : « Un chef qui n’a rien fait pour son pays mais qui abandonne son fauteuil à l’heure fixée par la Constitution n’est pas automatiquement un héros, et un chef dont le bilan économique et social est incontesté, et qui, pour le parachever, prolonge son bail avec l’accord de ses concitoyens n’est pas, ipso facto, un vilain ».

Kagamé et Obama

Paul Kagamé et Barack Obama

C’est l’argument massue, déployé par l’auteur dans cette tribune, pour asseoir sa thèse, mais réfutable pour trois raisons principales :

1. Il convient de préciser qu’on ne peut appréhender qu’à tort le clivage ethnique hutu-tutsi (et ce que cela entraîne), à partir des rives de la Seine ou même à travers de nombreux reportages ponctuels effectués sur le terrain. C’est une question de fond délicate sur laquelle nombre d’analyses ont fait fausse route. Si bien qu’il serait imprudent d’affirmer, de la part de François Soudan, s’agissant d’un nouveau mandat du président rwandais, que ce projet avait emporté l’adhésion de la « majorité des Rwandais ». Nous savons tous ce que les votes, en général, valent en Afrique. Et, surtout, dans un pays comme le Rwanda, dont le régime est fondé sur la terreur ;

2. Prétendre que seul Kagamé possède les clefs de la réussite est un terrible déni de la sagesse universelle qui enseigne, a contrario, que « nul dans la vie n’est irremplaçable » ;

3. Les leçons de l’histoire récente de l’Afrique, en ce domaine, ne sont pas sans exemples parlants. C’est le cas de Mandela, en Afrique du Sud, qui a passé la main, après un mandat, alors que sa gouvernance avait brillé de mille feux. Senghor, avant lui, au Sénégal, était parti, après deux mandats et autres Chisano, au Mozambique.

C’est là toute une pléiade de grands hommes, qui auraient pu rester très longtemps au pouvoir s’ils le voulaient, mais comme la vie, en général, est liée aux normes (les Constitutions en sont une), ils n’ont pas défié cette logique. Aussi l’argument de François Soudan ne tient-il pas la route. Ce qui me fera dire, pour le directeur de la rédaction de Jeune Afrique, en ce qui concerne ses articles sur le président Kagamé, qu’il y a en lui quelque chose qui s’apparente à ce que l’écrivain Pascal Boniface appelle « les intellectuels faussaires ». Ceux-ci, relève-t-il, « fabriquent de la fausse monnaie intellectuelle pour assurer leur triomphe sur le marché de la conviction ».

Qui ignore que le « pouvoir use » et que le « pouvoir absolu use absolument » ? Et que Monsieur Kagamé n’est pas un extraterrestre ? Un peu de mesure…

 

 

Burundi : Assassinat de William Nimubona, l’indignation d’Agathon Rwasa

[Par Elyse NGABIRE]

William Nimubona

William Nimubona

Après son entrée dans les institutions élues pendant l’été de 2015, le camp Rwasa indique qu’il visait la protection de ses militants. Pourtant, Aimé Magera, porte-parole, constate que Bujumbura n’a pas arrêté son plan dit ‘Safisha’. Il exhorte l’intervention rapide de la Mission africaine de prévention et de protection au Burundi (Maprobu).

William Nimubona était le représentant de la ligue des jeunes du parti FNL pro Agathon Rwasa dans la zone urbaine de Kamenge. Son corps a été retrouvé le matin de lundi 4 janvier à Carama, au nord de la capitale Bujumbura. Ses compagnons de lutte indiquent que son assassinat a des mobiles politiques. Et Aimé Magera, porte-parole d’Agathon Rwasa, n’est pas loin non plus de cette triste réalité : « Ce meurtre atroce est un coup dur au parti et aux militants qui depuis 1980, sont victimes de leur idéologie. »
Quand on chasse le naturel, constate-t-il, il revient au galop. Pour lui, le pouvoir de Bujumbura revient sur son plan ‘Safisha’ déclenché depuis son accession au pouvoir contre des opposants issus du FNL.
L’assassinat atroce de M. Nimubona, regrette M. Magera, traduit l’intolérance qui a toujours caractérisé le pouvoir face aux militants fidèles à M. Rwasa.
Le porte-parole d’Agathon Rwasa constate que la violence s’amplifie de plus bel envers leurs militants.
En guise d’exemple, il fait savoir qu’Agathon Rwasa lui-même a déjà échappé de justesse à deux attentats. Un député du même camp, s’indigne M. Magera, est aujourd’hui menacé pour avoir accordé une interview à la RFI.
A Muyira (commune Kanyosha), poursuit-il, un militant a été retrouvé mort la semaine passée, un chef collinaire Kibenga (commune Isale) échappera aussi de justesse à la mort, il y a quatre jours.

Aimé Magera

Aimé Magera

Une accalmie qui vient de durer le temps de la rosée ?
L’entrée d’Agathon Rwasa dans les institutions élues pendant l’été de 2015 avait été pour cet opposant, une voie pour épargner ses militants de la violence. Pourtant, elle reprend de plus bel. Une accalmie qui vient de durer juste le temps de la rosée ? M. Magera avoue que non : « Il n’y a jamais eu de répit envers nos militants, seulement quand nous avons décidé d’entrer dans les institutions, l’intensité des assassinats de nos fidèles avait diminué. » L’assassinat atroce de M.Nimubona, regrette Aimé Magera, vient allonger la liste des victimes.
Face à la « mauvaise » volonté du pouvoir de Bujumbura de dialoguer afin que le pays recouvre la paix, M. Magera indique que la seule chose qui peut sauver le pays, c’est l’envoi de la force d’interposition comme le parti FNL n’a cessé de la réclamer depuis de début de la répression face aux manifestations pacifiques.
Et pour y arriver, conclut-il, l’implication directe de la région, de la Communauté internationale, etc. s’impose pour stopper le chao et forcer le pouvoir Nkurunziza à négocier: « Elle ne doit pas céder aux caprices du système Nkurunziza. »

Burundi : L’ancien Ministre de la défense plaide coupable devant la cour suprême

[Par Yvette MUREKASABE]

Le général Cyrille Ndayirukiye (g) arrive à la Cour suprême déportée à 102 kms de Bujumbura, le 18 décembre 2015 © STRINGER / AFP

Le général Cyrille Ndayirukiye (g) arrive à la Cour suprême déportée à 102 kms de Bujumbura, le 18 décembre 2015
© STRINGER / AFP

« Je plaide coupable ». Procès des putschistes de mai dernier, ce lundi, à Gitega, devant la cour suprême: le général Cyrille Ndayirukiye à la barre :  »je plaide coupable » a-t-il-déclaré et d’ajouter : « Je ne pouvais pas rester bras croisés alors que la police était en train de tuer la population pendant que le président Nkurunziza jouait au football et que les soldats en attente d’un déploiement au sein de l’Amisom en Somalie, semblaient indifférents »
L’ancien ministre de la défense et n°2 de la tentative de coup d’état des 13 et 14 mai, préfère se défendre seul au cours de cette audience publique très attendue. C’était la première fois qu’il allait être entendu sur le fond, la cour avait récusé ses avocats dont maître Bernard Maingain, avocat du baron belge qui suit de près la crise sociopolitique que traverse le Burundi depuis huit mois. Il avait refusé ceux commis d’office par la juridiction.

Le respect de l’accord d’Arusha. 
Le général, pour sa défense a déclaré : « Notre objectif était de faire respecter l’accord de paix d’Arusha et la constitution ». Il a par ailleurs réitéré sa requête à la cour : la confrontation avec le ministre de la défense de l’époque actuellement en cavale ou l’actuel chef d’état major général de l’armée. Selon lui, ils avaient planifié ensemble le coup d’état avant qu’ils ne changent de camp. Il a ajouté que lui et ses codétenus refusaient de porter le chapeau tout seuls. Reste à savoir si la cour suprême fera venir à la barre les deux personnalités militaires citées ci-dessus ? L’opposition burundaise, les familles des victimes et toute la population burundaise touchée par la crise politique que connaît le pays depuis Avril 2015 ont salué le courage et la dignité dont a fait preuve le Général major Cyrille Ndayirukiye au cours de cette audience publique.

 

Burundi : Pierre Nkurunziza, un « va-t-en en guerre » !

[Par Diane HAKIZIMANA]

Dans son discours à la nation, le président Pierre Nkurunziza cache mal sa détermination à en découdre avec tous ceux qui sont contre son 3e mandat.

Faisant allusion à la tentative de dialogue entre le gouvernement Nkurunziza et ses opposants (pour la plupart ils sont sous mandat d’arrêt international lancé par Bujumbura), dans la ville d’Entebbe en Ouganda lundi dernier, le Président Nkurunziza avec dédain, dans son discours, indique qu’il ne pourra point négocier avec ses opposants car, selon le propos du président burundais, « leur place est en prison». Nkurunziza est même prêt à défier les forces de maintien de la paix que l’Union Africaine préconise de déployer au Burundi.

Des policiers burundais à Musaga, le 20 juillet 2015. © Jerome Delay/AP/SIPA

Des policiers burundais à Musaga, le 20 juillet 2015. © Jerome Delay/AP/SIPA

Le Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine (source :  peaceau.org)

Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (source :
peaceau.org)

Depuis les attaques perpétrées contre 4 camps de militaires par les hommes armés non identifiés et les répressions qui ont suivis le 11 décembre dernier à Bujumbura, la communauté internationale s’est réveillée et a pris conscience du risque que court le Burundi. A cet effet, le Conseil de Paix et de Sécurité a voté une résolution pour l’envoi d’une force régionale le 18 décembre dernier, comme le prévoit la charte de l’Union Africaine dans des circonstances graves comme les crimes de guerre ou les génocides. Des bilans controversés font état de plusieurs centaines de personnes tuées le week-end du 11 décembre. Le gouvernement burundais a parlé, à travers le porte-parole de l’armée Gaspard Baratuza, de 87 personnes tuées, certaines organisations des Droits de l’Homme ont dénoncé des cas d’exécutions extrajudiciaires, d’arrestations arbitraires, de torture, et certaines parmi ces organisations commencent à parler de l’existence des fosses communes. Les agents de l’ordre auraient enterré les jeunes dans ces fosses dans le but de fausser le bilan réel des victimes. Les personnes visées par le pouvoir Nkurunziza dans ces répressions seraient surtout des jeunes issus des quartiers qualifiés de « contestataires » du 3e mandat de Nkurunziza. En majorité ce sont de jeunes tutsis, et plus d’un craignent une dérive génocidaire.
La clique Nkurunziza aurait tendance à justifier ses excès par des raisons ethniques. Là on s’en tient aux termes utilisés pas les autorités dirigeantes burundaises dans leurs discours. Le président du sénat n’a pas hésité à utiliser des termes comme « passer à l’action », « travailler », « pulvériser », « mettre le paquet », etc. autant de termes tirés du registre lexical qui rappellent les temps forts des massacres au Burundi dans les années 1993 et surtout le génocide du Rwanda voisin en 1994. Et les témoignages à Bujumbura affirment que les forces de sécurité nationale, surtout l’unité spéciale de protection des institutions (API), n’hésite pas à extraire de leurs domiciles et à exécuter les jeunes juste du fait de leur appartenance ethnique.

Nkurunziza défie les forces de l’Union Africaine

Des soldats de la mission Africaine de Prévention et de Protection au Burundi (crédits photo : france24.com )

Des soldats de la mission Africaine de Prévention et de Protection au Burundi (crédits photo : france24.com )

« Si une fois elles s’avisaient à franchir les frontières burundaises sans respecter notre souveraineté, nous sommes prêts à répliquer », c’est dans ces termes que Pierre Nkurunziza prévoit la réplique de Bujumbura face à la force MAPROBU, Mission Africaine de Prévention et de Protection au Burundi de l’Union Africaine. Bujumbura ne ménagera également aucun effort pour continuer les négociations avec les opposants du 3e mandat du président Pierre Nkurunziza, surtout ceux réunis au sein du Conseil National pour le respect d’accord d’Arusha et la restauration d’un Etat de droit au Burundi (Cnared), selon Nkurunziza. Lesdits opposants faisant référence à l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation signé en aout 2000, pour décrier ce mandat, « ne méritent que la prison », selon le chef de l’Etat Burundais. Les leaders de ce conseil sont par ailleurs sous mandat d’arrêt international. Le gouvernement Nkurunziza estime qu’Entebbe, sous l’égide du président ougandais Yoweri Kaguta Museveni, n’a été qu’un échec, « …, pour nous, nous avons clairement indiqué au facilitateur que nous n’allons pas cautionner, ni légitimer les putschistes, ni le mouvement putschiste », a précisé le ministre des relations extérieures burundais, Alain Nyamitwe. Ce dernier et son patron accusent l’opposition d’être l’auteur du coup de force avorté de mai dernier. Bujumbura ne répondra donc plus au rendez-vous du 6 janvier prochain à Arusha où étaient prévues les prochaines négociations. Les faits démontrent que le président Nkurunziza a déjà sacrifié le peuple burundais pour sauvegarder son mandat car, ni la communauté internationale, ni l’Union Africaine encore moins ses opposants ne semblent l’impressionner. Et sur terrain, tous les indices annoncent les prémices d’une guerre civile. Les habitants (surtout les jeunes) des quartiers urbains dits « contestataires » (Musaga, Nyakabiga, Cibitoke, Mutakura, Jabe) sont les premières victimes des représailles des forces de l’ordre burundaises. Le pouvoir estime que les insurgés (Bujumbura n’ose pas parler de rebelles) proviennent de ces quartiers qui se sont investis dans les manifestations contre le 3e mandat de Pierre Nkurunziza depuis avril dernier.

COP21, interview avec Mariama Diallo : « L’accord est tout sauf contraignant »

Mariama Diallo (photo crédits : Makaila Nguebla)

Mariama Diallo (photo crédits : Makaila Nguebla)

Rencontrée en marge du Sommet de la Cop21, tenue du 29 au 12 décembre 2015, Mariama Diallo, sénégalaise, prépare une thèse de doctorat à l’ Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) sur les politiques de conservation de la biodiversité au Sénégal. Elle a participé aux mobilisations et à la dynamique citoyenne des organisations présentes afin de proposer des alternatives aux questions du dérèglement climatique. Mariama Diallo revient sur le processus de la Cop21 avec un regard beaucoup plus critique que les voix institutionnelles.
Dans cette interview qu’elle nous a accordée, la chercheuse tente d’éclairer l’opinion publique sur l’accord contraignant qui a été adopté le 12 décembre dernier. Mais elle souligne également l’importance de la mobilisation des mouvements écologistes du monde entier rassemblés pour protester contre l’hégémonie des multinationales. Elle appelle la société civile africaine à s’approprier la question du réchauffement climatique.

Propos recueillis par Makaila NGUEBLA

Crédits photo : Makaila Nguebla

Crédits photo : Makaila Nguebla

M. N. :  : vous avez participé du 29 novembre au 12 décembre au sommet de la Cop21, quel est votre sentiment ?
Mariama Diallo : Disons que j’ai plutôt participé aux mobilisations et différentes actions citoyennes qui ont eu lieu en marge de la COP, et dans un contexte assez particulier d’état d’urgence. Il serait difficile de résumer cette participation en un sentiment. Au niveau du Bourget, ce qui est dommage c’est qu’on avait l’impression d’avoir deux COP : celle citoyenne et celle des Etats. D’un côté les négociateurs à huit clos et de l’autre la société civile confinée dans l’espace Génération Climat. On est vraiment resté dans deux logiques cloisonnées qui en réalité doivent être complémentaires. Mais la COP côté citoyen, en mon sens, était géniale; c’était fort de voir tous ces citoyens de divers peuples du monde venir diffuser le message de l’urgence climatique. Les mobilisations citoyennes auxquelles j’ai pris part attestent d’une magnifique dynamique citoyenne en route pour la justice climatique. Le climat n’est plus seulement l’affaire des Etats, des experts ou des grosses organisations environnementales, mais un bien commun qui nous concerne tous. Il n’est plus question d’attendre les décisions politiques, mais c’est à nous citoyens d’impulser et de mettre en œuvre le changement de système qui sauvera le climat et que les gouvernants, pour des intérêts économiques et géopolitiques, refusent d’enclencher. Pendant ces quinze jours, des citoyens du monde entier, d’une part, ont exprimé leur volonté, leur envie et surtout leur capacité à se saisir et à s’approprier la question du dérèglement climatique. Et d’autre part, ils ont montré la myriade de solutions concrètes qui existent et qui sont à portée de main et qui ne demandent qu’à être diffusées, soutenues et renforcées. On n’attendait pas un miracle de la COP, mais on espérait qu’avec les conséquences inquiétantes du dérèglement climatique, les décisions qui allaient être prises seraient à la hauteur des enjeux du changement climatique. C’est un sentiment mitigé de déception vis-à-vis de l’accord de Paris, mais aussi de satisfaction d’avoir participé à cette magnifique dynamique citoyenne.

M.N. : L’accord contraignant impatiemment attendu par tous, a été signé le 12 décembre dernier. Etes-vous satisfaite? Quels sont ses avantages et ses inconvénients ?
M. D.  : Satisfaite non je ne le suis pas, c’est tout le contraire. Je précise d’emblée que l’accord est tout sauf contraignant, on a plutôt une politique volontariste des Etats à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et rien ne nous garantit qu’ils vont s’y tenir, surtout qu’il n’y a aucun engagement chiffré et donc par conséquent aucune sanction ne suivra, aucun mécanisme de redevabilité n’est prévu. Ce que l’on connait bien en revanche, ce sont les engagements qui ont été présentés par les Etats dans les contributions prévues déterminées au niveau national et il est plus que clair qu’elles ne pourront jamais permettre de limiter le réchauffement de la planète à 1.5 °C par rapport aux niveaux préindustriels comme prescrit dans l’accord. Bien au contraire, si l’on ne fait rien, avec ces contributions on franchira le seuil des 3 °C et donc on va au-delà de la limite fixée par les climatologues. Le fait en est que le texte est très flou, rien d’étonnant, il n’est que le reflet de l’obscurantisme des négociations. On est accablé par des expressions qui en réalité ne nous édifient pas sur grand-chose comme « cherchent à parvenir », « les meilleurs délais ». Aujourd’hui plus que jamais au vu des dégâts actuels causés par le réchauffement climatique, on a besoin de mesures concrètes, on ne peut pas se permettre d’être dans l’éventualité. L’objectif affiché de 1.5 °C est, à mon sens, une façon d’instrumentaliser et de manipuler l’opinion publique pour escamoter les nombreux manquements du texte. C’est bien beau de dire que l’on va limiter le réchauffement de la planète à 1.5°C, mais c’est inepte si en revanche on ne nous dit pas comment va-t-on y parvenir. Atteindre cet objectif impliquerait une forte volonté politique des Etats et surtout une refonte des systèmes économiques des pays industrialisés. Si l’on prend le domaine de l’énergie, cela voudrait dire renoncer aux énergies fossiles (pétrole charbon, etc.), alors qu’aujourd’hui en Occident le modèle énergétique repose sur 80% des énergies fossiles. Est-ce que les pays industrialisés sont ils prêts à « décarboniser » leurs économies ? Les multinationales sont elles dans les dispositions pour renoncer à leurs projets « climaticides » ? Non je ne le crois pas.
Beaucoup de points sur lesquels on attendait l’accord de Paris comme la question de l’adaptation, des financements ou encore des « pertes et dommages » ont juste été effleurés. L’accord n’a pas fourni plus d’éléments sur les financements pour l’adaptation ; on n’a aucune visibilité sur les mécanismes de mise en œuvre de ces financements. Le risque de se retrouver dans une situation alambiquée est grande et où les mécanismes des financements pour l’adaptation soient les même que ceux de l’aide publique au développement. Je suis étonnée de voir que certains dirigeants des pays du Sud se réjouir de cet accord qui pourtant les engloutit leurs Etats plus qu’ils ne sont déjà. Mais bon on sait tous qu’ils n’ont pas réussi à maintenir les rapports de force établis au départ de la COP.

Crédits photo : Makaila Nguebla

Crédits photo : Makaila Nguebla

M. N. : Les mouvements écologistes avaient organisé à la clôture du sommet un rassemblement pour la justice climatique, auquel vous avez participé. Pourquoi vous êtes vous mobilisée avec d’autres voix associatives africaines ?
M. D. :
Il était important de dire aux gouvernants que l’on ne se plierait pas à leurs décisions qui risquent de nous conduire vers des catastrophes, que la mobilisation continuait, que Paris était juste une étape de ce processus de lutte pour la justice climatique. Ce signal qui a été envoyé le 12/12 dans tout Paris à travers diverses actions, était très fort, on était prés de 30 000 à dire qu’on en a marre de ce système, qu’on en a marre qu’une poignée de personnes puissent décider du sort de milliards de personnes et que nous allons prendre les choses en mains. Il faut que les choses changent, et ce changement là c’est à nous de le construire et de le porter, d’où tout le sens des mobilisations. Mais ce que je regrette, c’est l’absence des organisations de la société civile (même si je n’aime pas trop utiliser ce terme) ouest africaine dans les mobilisations citoyennes. Il est vraiment essentiel qu’en tant qu’Africain qu’on s’empare davantage de cette problématique car c’est avant tout des enjeux de justice climatique et sociale qui se posent. Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes les moins responsables de GES et pourtant, c’est nous qui subissons les impacts du réchauffement climatique, c’est nous qui avons une économie qui dépend entièrement des écosystèmes et des ressources naturelles. Il faut surtout comprendre que le réchauffement climatique va au delà de l’augmentation des températures, de l’avancée de la mer ou de la montée des océans, il contribue, de par les fausses solutions avancées par les instances onusiennes, à redéfinir un nouvel ordre politique mondial dans lequel les pays du Sud seront des « outsiders ». Par exemple on nous parle souvent des transferts de technologies afin d’accroître la résilience aux changements climatiques et à réduire les émissions de gaz à effet de serre avec les biotechnologies, la géo-ingénierie. Mais ces mécanismes là au-delà même de leurs impacts négatifs et des conséquences désastreuses qu’elles peuvent engendrer contribueront à nous enfoncer dans un schéma qui ne fera que renforcer notre dépendance vis-à-vis de l’occident. Le développement des biotechnologies dans le domaine agricole avec les OGM et celui des biocarburants aboutiront sans doute, au-delà des dégâts environnementaux et sanitaires, sur le contrôle des semences et de la sécurité alimentaire, l’accaparement des terres, le renforcement des inégalités socio-économiques, donc c’est bien le contrôle de nos Etats et de nos vies qui sont enjeu ; ce n’est ni plus ni moins que du néocolonialisme. Et c’est justement pour ces raisons qu’il était important de se mobiliser le 12 décembre avec d’autres organisations africaines et de continuer à se mobiliser dans les mois et années à venir pour montrer à la fois notre désaccord par rapport aux décisions prises par la COP, mais aussi pour dire qu’aujourd’hui plus que jamais on maintient nos revendications pour une justice climatique. Il faut que l’on s’approprie de la question du réchauffement climatique comme on l’a fait par exemple pour la démocratie avec les cas sénégalais, burkinabais, ou tunisien, avec de vrais mouvement populaire.

 

 

République Démocratique du Congo : quelle alchimie pour Joseph Kabila en 2016 ?

[Par Jean MATI]

L’année 2016 qui débute est celle de tous les enjeux pour la République démocratique du Congo. Le Président de ce pays, Joseph Kabila, au pouvoir depuis 2001 va devoir briguer un nouveau mandat. Fort malheureusement, il n’aura pas le droit de se représenter. Car la Constitution limite les mandats au nombre de deux. Qu’est-ce qu’il va alors advenir? La République Démocratique du Congo deviendra-t-elle un nouveau Burundi? Quels stratagèmes seront mis en place pour contre-carrer la Constitution ?

Le Président Joseph Kabila lors de son intervention devant le Parlement (source : primature.cd)

Le Président Joseph Kabila lors de son intervention devant le Parlement (source : primature.cd)

En janvier 2015, une loi du Parlement voulant modifier quelques lois de la Constitution avait provoqué une série des manifestations à Kinshasa, la capitale. La police et l’armée avaient tirés sur les manifestants. Le bilan lourd s’élevait à une quarantaine de morts, à en croire les associations de défense des droits de l’Homme. Face à ce drame, le prix du sang a payé la bravoure du peuple congolais. De ce qui précède, cette loi qui tentait de prolonger la tenue des élections en motivant cela par le recensement de la population, avait été carrément retirée par le Sénat.

En effet ce fut une grande victoire pour le peuple congolais, qui dénonçait a priori les manœuvres dilatoires du gouvernement congolais. Elles auraient permis au président Kabila de conserver son fauteuil pour une durée transitoire de trois ans. Pourquoi s’obstiner jusqu’à ce point au pouvoir ? Disons-le, Joseph Kabila est au pouvoir depuis maintenant quinze ans. En Janvier 2001, suite à l’assassinat mystérieux de son père (Laurent Désiré Kabila), en sa qualité d’officier militaire, il prit les fonctions du Chef de l’État. Un peu curieux, cette prise de pouvoir, comme si ça lui tombait du ciel. Alors, le jeune Kabila hérite d’un pays divisé par de nombreuses rebellions, il joue la carte du pacificateur. Ce rôle lui va très bien. Avec l’aide de ses parrains occidentaux, il réussit à rabattre les cartes publiquement. Il joue et gagne en mettant autour d’une table tous les belligérants du conflit congolais. En 2003, Joseph est président du schéma 1+ 4. En 2006, il organise les premières élections libres et démocratiques pour ne pas dire transparentes. Au moins, les Congolais ont pu voter ! Joseph Kabila bat au second tour le candidat Jean Pierre Bemba, son ancien vice-président.
En 2011, Joseph est réélu. Il bat l’opposant historique Etienne Tshisekedi. Cette victoire douteuse laissera un goût amer dans la langue politicienne congolaise. Le paysage politique monte au créneau. D’abord les opposants congolais qui dénoncent les fraudes massives. On laisse même entendre que dans certains coins du pays notamment à l’Est où le président est majoritaire, les jeunes enfants (mineurs moins de 18 ans) possédaient les cartes d’électeurs et avaient participé au scrutin en vue de gonfler les voix du Président sortant. Ensuite, viennent les constations négatives de la Communauté Internationale qui confirme les irrégularités.

Des opposants manifestent contre les autorités, en janvier 2015, à Kinshasa. ( source : jeuneafrique.com)

Des opposants manifestent contre les autorités, en janvier 2015, à Kinshasa. (
source : jeuneafrique.com)

Dans la foulée, le président et son régime sont mis à nu. Les associations de défense des droits de l’Homme citent dans leur rapport la République Démocratique du Congo comme un pays dangereux en matière de violations des droits humains. Les journalistes aussi s’invitent à la dénonciation du régime kabiliste. Des journalistes étrangers, il faut bien le préciser. Car les journalistes qui sont au pays subissent des fortes pressions (censures, arrestations, menaces de mort…). Tout est donc mal parti pour le « Raïs », c’est ainsi que Kabila est surnommé par ses partisans.

A partir de 2011, Joseph n’avait que cinq ans pour sauver son mandat en dépit de cette série d’accusations portées contre lui. Le président de la RDC s’est donc lancé dans de grands travaux de reconstruction du pays pour frapper l’imagination d’un congolais lambda. A Kinshasa, la capitale, pour ne citer qu’un seul exemple, plusieurs chantiers ont vu le jour un peu partout. Certaines routes ont été faites. Il y a eu des projets qui ont été atteints, certains sont en cours et d’autres ne verront certainement pas le jour sous l’ère Kabila s’il faut tenir compte du délai constitutionnel.

Pour ce faire, le président Kabila a initié récemment le dialogue national. Ce forum compte réunir tous les acteurs politiques afin de penser à l’avenir de la RDC. Plusieurs propositions seront discutées notamment sur la tenue des élections. Toutefois, l’opposition congolaise, renforcée dans son rang suite à une réunion tenue naguère à Gorée au Sénégal, ne veut pas entendre le discours sur le dialogue national prôné par Kabila. Ce dernier est soupçonné de jouer sur la prolongation du scrutin. Attendons voir ce que sera l’année 2016 en RDC !

 

 

L’insécurité djihadiste ronge-t-elle la France ?

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Les 7 janvier et 13 novembre 2015 sont deux dates qui resteront dans les annales de la République française. En lettres de Sang. Elles rappellent, avec douleur, les noms de Charlie Hebdo, Hyper Casher, Bataclan…mais renvoient aussi au climat de peur et d’insécurité qui s’est installé sur la France. A preuve, les mesures de sécurité, tous azimuts, que le gouvernement a arrêtées à la veille et le jour de Noël.

©Photo: afp.com/BERTRAND GUAY

©Photo: afp.com/BERTRAND GUAY

Depuis les horreurs de janvier, la France était comme touchée dans ses tréfonds, autrement dit dans cette assurance enfouie, qui murmurait aux Français : « Allez-y, vous êtes en sécurité ». Assurance évanouie. Le carnage du 13 novembre en a rajouté une couche. Au point de bousculer certaines de leurs habitudes.

En cela, il y a ce qui est perceptible, sans appui des statistiques. C’est le cas, par exemple, de la notion de liberté de mouvement. Le Français, ce flâneur fieffé, joyeux à la rencontre de la poésie exprimant le bourdonnement de la vie en chantier, le jour, et le silence des étoiles, la nuit, le voici, brusquement, devenu casanier. Entrave djihadiste nouée au pied.

C’est le voisin de palier, désolé, qui en parle. C’est la personne assise à tes côtés dans le bus, qui le proclame. En guise d’exutoire. Ce sont des lamentations, partagées, que l’oreille enregistre, discrètement, dans un café. Enfin, c’est la présence permanente des militaires et policiers en armes, partout, qui te le rappelle. Renforcée par des mesures politiques d’exception, en vigueur, discutées à l’infini au niveau des médias.

En résumé, c’est la peur. Orchestrées par les islamistes, les tueries ont violé non seulement le « périmètre de sécurité » dans lequel les Français se croyaient vivre. Elles ont également affecté l’ « intimité de leur conscience ». De fait, va-t-on encore au concert, au cinéma, au café, sans arrière-pensée ? Voit-on encore les gens sans leur prêter un peu de suspicion ? Se sent-on encore en sécurité, partout… comme aux bons vieux jours, marqués par l’insouciance quasi absolue ?

Que nenni. La veille et le jour même de la fête de Noël en ont apporté une preuve supplémentaire. Auparavant, on allait à l’église, à sa commodité. Exit ce Noël. Les portails des églises (4 500) en France étaient gardés, par des bénévoles. Les fidèles contrôlés, jusqu’aux sacs de dames. Sous l’œil vigilant des militaires postés aux abords.

Face à la menace djihadiste, insidieuse, la parade, martiale, du gouvernement ! Normal. Il le faut (il le fallait) bien pour la protection des Français. Mais cela n’y va point sans « ronger » davantage le capital de joie et de confiance de ces derniers. Habitués à gambader, librement, dans le pré. A la recherche du plaisir et du bonheur. A moins que la guerre menée contre l’Etat Islamiste se solde par une victoire totale. Partout. Y compris en Afrique subsaharienne, où bourgeonnent déjà des ramifications.

Qui dit que la logique de métamorphose, qui a vu Al-Qaïda se muer en Daesh, ne finirait-t-elle pas par incarner un autre califat, celui de de Boko Haram, par exemple ?