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Législatives en Algérie : Abdelkader et le degré zéro de la politique

Les lendemains de la débâcle électorale du 12 juin passé sont cruels pour les généraux algériens. Le désaveu populaire envers le régime militaire est on ne peut plus éloquent.

Même le rafistolage des chiffres n’a pu cacher le fait que les « vainqueurs » des législatives (le Front de libération national – FLN, islamistes-maison et le Rassemblement national démocratique RND réunis) sont d’un poids politique infiniment infinitésimal, et pour tout dire : nul. C’est cette nullité paroxystique que le chef de l’État entend assumer. Ainsi, d’une manière officielle, Monsieur Abdelmadjid Tebboune a fait savoir, le jour même de la tenue du scrutin que le taux de participation ne l’intéressait pas. Autrement dit, les élections seront validées dussent-elles provoquer des fous rires. Un simple calcul basé sur les résultats définitifs publiés dans le Journal officiel, donne les pourcentages suivants : Le FLN qui soi-disant a remporté les élections, n’a pu décrocher que 1.18% des voix, les islamistes du Mouvement de la société pour la paix (HMS), 0.85% et le Rassemblement national démocratique (RND), 0.81 %.

Bienvenu dans le monde à l’envers ! On a un pouvoir schizophrène qui, lui-même, met à nu la démocratie de façade. C’est la folie du pouvoir, une maladie dont seul Tebboune serait, dit-on, atteint. Dans un pamphlet publié sur sa page Facebook, Noureddine Boukrouh, ex ministre de Bouteflika a suggéré que le chef de l’État devrait être interné dans un asile psychiatrique. Sous le titre « Ce fou de Tebboune », le post a terriblement fait sensation sur les réseaux sociaux.

Connu pour être proche des services de renseignements-aile de l’ex DRS [Département du renseignement et de la sécurité], cet ex ministre n’a pas été inquiété alors que des activistes du Hirak ont été jetés en prison pour moins que rien. Mon propos n’est pas de souhaiter la prison aux politiques ou d’exiger des sanctions à leur encontre, ce serait une atteinte à la liberté d’expression. Toujours est-il que ce n’est pas Boukrouh qui va être emprisonné mais Nordine Aït Hamouda. Tout porte à croire que l’opération a été montée dans le cadre d’une guerre des services. Aït Hamouda aurait été attiré sur le plateau de Hayat TV dans un guet-apens. Ex député, Aït Hamouda est le fils du colonel Amirouche, maquisard kabyle tué par l’armée française, célèbre dans toute l’Algérie. Les hirakistes, des quatre coins du pays se réclament d’ailleurs de lui. L’un de leur slogan est « Nous sommes les enfants d’Amirouche, nous ne ferons pas marche arrière ». Acquis aux idées d’un courant berbériste non consensuel, on aurait fait dire, haut et fort, à Aït Hamouda, ce qu’on pressentait qu’il serait capable de dire dans un débat à forte portée idéologique : l’Histoire en l’occurrence. C’est, du reste, avec fougue qu’il dénonça comme « traîtres » Houari Boumediene, ancien chef de l’État, Messali Hadj, le père du nationalisme algérien et l’émir Abdelkader, icône de la résistance algérienne à l’occupation française lors de ses débuts. Toutes ces personnalités vitupérées par Aït Hamouda appartiennent au courant arabo-islamiste. Arrêté et mis sous mandat de dépôt, le fils du colonel Amirouche est accusé d’ « atteinte aux symboles de l’État et de la révolution », « atteinte à un ancien président de la République », « atteinte à l’unité nationale », « incitation à la haine et discrimination raciale ». Toutes les voix sensées ont appelé à la libération de l’ex député arguant que l’affaire devrait être recadrée par les historiens. Oubliés donc les projectiles tirés sur Tebboune. Ainsi, ce dernier est gommé par un ancien chef d’État. A défaut de débattre des problèmes du présent, les Algériens sont ainsi conviés à s’occuper du passé.Il est utile de souligner que ce n’est pas la première fois qu’une personnalité historique est la cible de calomnies. Sous Bouteflika, Messali Hadj a été également dénoncé comme « traître » par un ex chef d’un parti berbériste. Plus près de nous, en 2020, c’est Abane Ramdane, un des principaux dirigeants du FLN historique, qui a fait l’objet d’une accusation de traîtrise de la part d’un fonctionnaire arabophone exerçant au niveau de l’administration de la wilaya (département) de M’sila. En outre, de son vivant, Ben Bella avait estimé que le congrès de la Soummam, qui devait organiser la révolution algérienne et dont Abane fut l’architecte, avait été une « trahison ». Dirigeant d’origine kabyle, partisan de l’éviction des militaires de la scène politique, Abane a été également célébré par les hirakistes qui se sont reconnus dans son combat.

Le débat sur l’histoire : un débat culturel

Force est de constater que ce débat sur l’Histoire renvoie à un conflit culturel dont les protagonistes ne sont autres que les élites politiques arabistes et berbéristes. Chacun de ces deux camps voit dans l’histoire de l’Algérie une histoire habitée par une succession de traîtres quoique différents selon que l’on se situe d’un côté ou de l’autre. Aussi, depuis la présence romaine, la figure de la traîtrise est toujours liée à un ancien colonisateur. c’est pourquoi d’aucuns diront que l’aguellid (roi) Massinissa fut le « chien » de Rome. L’historien et anthropologue Alain Mahé a bien cerné le problème lorsqu’il écrit que « la singularité de ces affrontements culturels [entre militants arabistes et militants berbéristes] réside dans le fait que les militants d’une cause ne parviennent à flétrir la cause adverse qu’en faisant intervenir un élément tiers, en l’occurrence un conquérant ou un colonisateur. [1]». Le discours historique des berbéristes « conduit implicitement à l’équation : arabe = colonisé, mais il en va de même dans les représentations qu’entretiennent les populations arabophones sur l’identité berbère.[2] » Mais ces derniers propos sont à relativiser vu que le Hirak qui est lui même un phénomène culturel, a fait évoluer les choses.

Un déluge de répression

Tout ce tintamarre fait autour de l’émir Abdelkader survient sur fond d’un déluge de répression visant les marches, les partis, les associations, les militants du Hirak, du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et les autonomistes. L’Algérie n’est pas loin d’atteindre 400 prisonniers politiques. Même Fethi Gheras, chef de file du MDS, héritier du communisme algérien, s’est vu arrêté à son domicile. Cette opération spectaculaire vise à semer la terreur dans la population. Ce n’est pas que le multipartisme soit menacé, c’est qu’il n’existe pas. Mêmes divisés en pro et anti-Tebboune, les généraux algériens, semblent penser qu’ils sont en mesure de réduire le Hirak et neutraliser le MAK en Kabylie, et ce, peut-être en favorisant les autonomistes avant de se retourner contre eux. L’accusation de terrorisme qui vise le mouvement indépendantiste ne peut s’expliquer pour le moment que de cette façon.

[1] Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe-XXe siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Bouchene, Paris, 2001, pp. 478-479.

[2] Ibid.

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De l’usage de la politique dégénérative en Algérie

Le président Abdelmadjid Tebboune s’est révélé une version améliorée d’Abdelaziz Bouteflika. Tout comme son prédécesseur, il est l’incarnation biologique d’un système politique frappé de paralysie.

Imposé par le commandement militaire dont les principaux représentants sont des gérontocrates, Tebboune perpétue l’impasse plus qu’il ne l’a résout. Et ce n’est pas un hasard si le mouvement anti-régime s’est donné pour nom « Hirak », qui signifie étymologiquement « mise en mouvement ». On a ainsi, d’un côté, une classe dirigeante moribonde, boiteuse et claudicante, qui, férocement se dispute la rente pétrolière, et de l’autre un peuple de marcheurs impénitents prêts à en découdre.

C’est peu dire que le régime algérien est un régime décadent. Bâti sur l’exclusion sociale, il est l’adepte d’une politique dégénérative ayant pour postulat la dépossession de tout ce qui constitue l’identité politique, culturelle et sociale des différents acteurs sociaux. De cette politique, les généraux ont en fait un instrument stratégique du processus de déclin économique, de décomposition institutionnelle et du dépérissement social. L’élaboration de cette politique est dominée par les stéréotypes qui distribuent aux uns et aux autres les bons et les mauvais points, décrétant ainsi qui doit vivre et qui doit mourir. Ainsi, le Haut conseil de sécurité, en violation de la constitution de 2020, a classé deux mouvements politiques -Rachad et le MAK – comme organisations « terroristes ». Le mouvement associatif n’a pas échappé à la vindicte du gouvernement. Implantée dans un quartier de la capitale, l’association SOS culture Bab El Oued, s’est vue accuser de financement étranger alors que ses dirigeants ont été qualifiés de « criminels ».

En réalité, c’est le soutien actif de cette association au mouvement populaire qui lui a valu les foudres des autorités. Non moins grave, a été la procédure judiciaire initiée par le ministère de l’Intérieur pour dissoudre le Rassemblement action jeunesse (RAJ), une association qui n’a eu de cesse d’œuvrer pour la consolidation du Hirak. Ces actions appuyées par des arrestations de militants et d’activistes ainsi que de journalistes ont préludé à la répression massive des manifestations du vendredi et du mardi habituellement animées par les étudiants. Les hirakistes se sont cependant distingués par un pacifisme sans faille, refusant de verser dans la violence alors même que l’occasion leur a été offerte. Il en est résulté que les rues d’Alger s’emplissent chaque vendredi de cars de police aux lieu et place des foules grandioses. Une confrontation avec les forces de l’ordre aurait débouché sur une situation catastrophique qui aurait pu justifier le report ou l’annulation des élections législatives prévues le 12 juin prochain. Ces élections, dont personne ne veut, vont se dérouler si elles venaient à se tenir sur un fond aux teintes sombres. Les populations revendiquent une transition démocratique, jugeant que le parlement sert d’objet ornemental à un système dont le vrai pouvoir est exercé par les généraux.

Ainsi, le pouvoir en place peine à mobiliser l’électorat et à trouver des candidats. Les moins de quarante ans ont été avisés qu’ils pouvaient percevoir la somme de 30 millions de centimes (1800 environ) en guise de financement de leur campagne. Mais l’attrait du lucre est d’autant plus intéressant que les députés et les sénateurs touchent un traitement « 20 fois supérieur au salaire minimum » selon le mot du politologue Lahouari Addi. N’empêche, des partis sur papier et des personnalités « indépendantes » croient savoir qu’ils ne doivent pas rater la chance de leur vie pour se remplir les poches. On ne peut expliquer autrement les motivations des participationnistes dès lors qu’un minimum d’éthique politique et de rectitude morale auraient incité à l’abstention.

En effet, dans une Algérie où croupissent en prison 180 détenus d’opinion, il ne saurait avoir d’élections démocratiques. Le Hirak, objectivement, est appelé à perdurer pour longtemps…

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Algérie. Le Hirak aux prises avec la police politique

Cœur battant du régime, la police politique algérienne donne des signes d’essoufflement dans sa fonction d’animatrice « souterraine» de la vie politique nationale. Usée jusqu’à la corde sa propagande est devenue inopérante, signe s’il en est, que la population a changé.

Cœur battant du régime, la police politique algérienne donne des signes d’essoufflement dans sa fonction d’animatrice « souterraine» de la vie politique nationale. Usée jusqu’à la corde sa propagande est devenue inopérante, signe s’il en est, que la population a changé. 

Les montages médiatiques récurrents à l’effet d’entraver l’action du mouvement anti-régime, Hirak, sont désormais accueillis par l’opinion publique avec ironie et incrédulité. Toutes les tentatives de criminalisation du mouvement populaire se sont soldées par un échec. 

Après que la télévision publique eut consacré un temps d’antenne à un « terroriste islamiste » qui disait préparer des opérations violentes au niveau du Hirak, et ce, sous l’instigation du mouvement « islamiste » Rachad, la même télévision s’est offert quelques jours plus tard, un show à la limite du grotesque, dont l’acteur est un « marchand d’armes », qui prétendait avoir pris contact avec des éléments du mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) pour une livraison d’armes. Le mouvement indépendantiste kabyle projetait, selon lui, de perpétrer des attentats aux quatre coins de l’Algérie.

 Aussi, des opposants de courants divers installés à l’étranger, pour la plupart des lanceurs d’alertes sur les réseaux sociaux, avaient été la cible d’une campagne d’intimidation orchestrée par Alger. Des communiqués officiels les ayant accusés d’entreprise terroriste, avaient annoncé que des mandats d’arrêt internationaux ont été lancés à leur encontre. Plus d’un mois après ces accusations, les lanceurs d’alertes incriminés continuent de narguer les autorités en poursuivant leur activisme avec la même détermination. Visiblement, les autorités n’ont aucune preuve et avaient misé sur l’effet d’annonce comme si elles voulaient occuper le terrain avec un produit inexistant. 

Ce qui retient l’attention, c’est que les attaques contre le Hirak puisent leur vigueur dans ce que le pouvoir croit être les failles de la société algérienne : l’inclination islamiste et la peur d’une dissidence kabyle. En réalité, la police politique a, depuis l’indépendance, joué sur ces deux tableaux. Elle n’a fait que mettre à jour son logiciel d’attaques. Le spectre d’un zéro vote en Kabylie constitue une véritable hantise pour les décideurs militaires qui ont imposé la tenue d’élections législatives pour le 12 juin prochain. Pour les tenants du pouvoir, casser du kabyle revient à casser le Hirak. Tout est bon pour diviser la société algérienne et l’amener à substituer à la lutte contre la classe dirigeante, la lutte religieuse et la lutte ethnique. C’est dans cet ordre d’idées que l’islamologue Saïd Djabelkhir est traîné dans la boue. La justice algérienne, instrumentalisée qu’elle est par les officines de l’ombre, a condamné en première instance cet universitaire à trois ans de prison pour « offense aux préceptes de l’islam » livrant ainsi à la presse et surtout à la presse internationale une matière dont elle raffole. 

Quand les agressions fusent dans le registre ethnique, elles sont souvent exprimées par des ministres, des chefs de partis ou des députés obséquieux appartenant à la mouvance dite « islamiste ». Une faune politique très impliquée dans les réseaux de corruption de l’État. Une députée fantasque dont les élucubrations l’ont amenée à déclarer avoir été victime d’un ensorcellement, a passé la totalité de son mandat à susciter, via les réseaux sociaux, la haine entre berbérophones et arabophones. Les officines de l’ombre ont découvert une curieuse façon de capitaliser la parité politique hommes-femmes dans l’assemblée nationale. Notre députée doit son intrusion dans le champ politique grâce au quota des femmes instauré par une loi de 2012 suivant en cela, les recommandations de la communauté internationale. Ce qui devait être ainsi un progrès s’est transformé sous la latitude algérienne en un cirque de féminisme de mauvais aloi.

Également cheffe de parti, notre députée s’était crue obligée de faire ses déclarations politiques sous le regard approbateur de son époux. Se revendiquant d’une descendance prophétique, l’«élue » du peuple n’a pas eu froid aux yeux, en soutenant être favorable à la polygamie au motif que c’est un précepte religieux. C’est dire que la police politique algérienne excelle dans le raffermissement de la structure patriarcale de la société. Elle sait que sa survie est tributaire du conservatisme social.

On aura aussi noté la gestion épouvantable de l’affaire Saïd Chetouane. Un jeune hirakiste, plutôt un adolescent qui n’a pas encore atteint la majorité. Arrêté et conduit dans un commissariat lors d’une manifestation du Hirak, il s’était plaint à sa sortie de violence sexuelle. Au lieu de dénoncer les droits bafoués de l’enfant, une certaine presse aux ordres avait mis en exergue le fait que ses parents étaient divorcés, la mère ayant la garde de l’enfant. Aussi, a-t-on laissé parfois entendre que ce dernier était « illégitime » comme pour jeter l’anathème sur la mère. Il est stupéfiant de constater que les autorités ont fini par arracher Said Chetouane à sa mère en le plaçant dans un centre de protection de l’enfance. Ainsi l’État, en bon protecteur de la famille, prétend être le plus à même d’assurer le rôle du père. Triste histoire, le jeune Saïd refuse de boire et de manger depuis qu’on l’a enfermé dans le centre. Ainsi, si le Hirak n’a pas encore réussi à améliorer les droits de l’Homme, il a néanmoins démystifié le régime. 

Celui qui a incarné en Algérie leur défense, maître Ali Yahia Abdennour, aimait à écrire à peu près ceci : « la police politique s’occupe d’accompagner l’Algérien et l’Algérienne depuis sa naissance jusqu’à sa tombe ». Mais, je crois que cette affirmation a cessé d’être vraie depuis le Hirak. Membre fondateur de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) avant d’en devenir le président, Ali Yahia Abdennour vient de décéder le 25 avril 2021. Ses obsèques sont emblématiques du combat que le défunt avait livré contre les services algériens. Le drapeau national et le drapeau berbère, interdit par le général Gaïd Salah, avaient orné son cercueil.

En outre, un autre événement a émaillé ces funérailles. Un échange rude et vif s’était engagé entre Bouzid Lazhari, président du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) et l’opposant Karim Tabbou. Coquille vide, la CNDH est un énième organisme étatique recommandé par la communauté internationale. Malheureusement, le « Conseil » a été détourné de sa vocation. Il est devenu une entité qui fait écran aux violations des Droits de l’Homme qu’il est censé protéger. Aussi, en marge de la cérémonie, Tabbou, très remonté contre Lazhari, lui avait asséné: « Vous avez gardé le silence alors que les détenus d’opinion croupissent dans les prisons ». S’étant vu signifier qu’il était « persona non grata », le Monsieur Droits de l’Homme officiel, fut contraint de quitter précipitamment les lieux sous les cris de « Dégage ! ». Force est de constater que la militance hirakienne, c’est aussi le surgissement d’une conscience émancipatrice qui entend s’affranchir de la tutelle de la police politique d’où du reste les nombreux slogans dénonçant cet appareil anti-constitutionnel.

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Les islamistes, une marque déposée en Algérie

L’image des islamistes est une « marque déposée » en Algérie. Nul ne peut y toucher sans se rendre coupable de félonie. C’est une image maudite et immuable qui annonce la condamnation à la perpétuité.

C’est ainsi qu’en a voulu le régime en place. Confronté à une opposition inédite, qui menace de l’emporter, le pouvoir algérien est en train d’engager en ce moment la bataille de l’image et de la mémoire autour de la guerre civile des années 1990. Au fur et à mesure que le mouvement anti-régime, Hirak, prend de l’envergure, les islamistes sont montrés du doigt comme les instigateurs sournois de cette insurrection populaire. Du coup, ils sont renvoyés à leur violence djihadiste. C’est eux qui seraient à la manœuvre pour manipuler les millions d’Algériens qui manifestent dans les quatre coins du pays. Comme le dit Gaston Bachelard « Les images ne sont pas des concepts. Elles tendent à dépasser leur signification. » Ainsi, la télévision d’État n’a pas lésiné sur les mises en scène en montrant des « terroristes  ‘daechisés’ » tenant des propos selon lesquels ils seraient impliqués dans un projet violent au sein du Hirak. Depuis Bouteflika, et même au-delà, le récit sur les islamistes est sous contrôle, et il n’est pas jusqu’à la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » qui ne les considère comme les uniques responsables de la décennie sanglante. Aucune nuance n’y est permise. Le régime tente une énième division des populations en espérant voir des pans de la société se désolidariser du courant islamiste Rachad, qui s’est tenu à l’écart du système rentier.  Ce qui confère à ce mouvement politique une certaine virginité politique par rapport à ses homologues islamistes corrompus et largement discrédités. 

Que ce courant ait pu, depuis, évoluer dans le bon sens, ou qu’il ait pu aspirer à se conformer aux desiderata de la démocratie, ou même qu’il ait pu vouloir s’inspirer du modèle islamiste à la tunisienne; cela doit relever du domaine de l’impossible et de l’impensable. Si la presse algérienne était véritablement libre, elle aurait pu se faire l’écho des mutations de l’acteur islamiste qui outre, refuse lui-même l’étiquette d’« islamiste », affirme vouloir contribuer à bâtir un État de droit.

La transgression du « politiquement correct » par le journaliste El Kadi Ihsane

N’empêche, la presse algérienne recèle des individualités remarquables, qui de temps en temps, parviennent à briser la loi de l’omerta. Un petit article intitulé « Pourquoi la place de Rachad doit être protégée dans le Hirak » paru le 23 mars 2021, a mis sens dessous dessus le régime algérien. Signé par le journaliste et éditeur de presse électronique, El Kadi Ihsane (proche de la mouvance laïque), ce papier qui plaide pour l’intégration de l’acteur islamiste dans le mouvement anti-régime, a valu à son auteur d’être convoqué par la gendarmerie nationale sur une plainte, tenez-vous bien, du ministère de …la Communication. El Kadi Ihsane avait, par message vidéo, averti avant de se rendre à la convocation qu’il observerait une « grève de la parole » face aux gendarmes au cas où on l’interrogerait sur le contenu de son travail journalistique. Évidemment, il a tenu parole, ce qui, irrémédiablement en dit long sur la portée de cette affaire.

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D’autres articles sur l’Iran

La présidentielle française à l’heure algérienne

[Par Larbi GRAINE] Les présidentielles françaises sont toujours ardemment suivies en Algérie. Le sort de la diaspora d’origine algérienne, la question de la libre circulation entre les deux pays, sont  les points qui retiennent le plus l’attention des Algériens. Parfois la passion mise dans le suivi des moindres détails inhérents à l’actualité française, a fait dire à certains que les Algériens agissent par compensation de l’absence chez eux de débat d’idées et de véritable compétition politique.

El Boulitik البوليتيك, L’Homme Jaune, 2017 ©Facebook/L’Homme Jaune

Il n’empêche, de part et d’autre de la Méditerranée, il y a une espèce de commune intuition marquée par une affinité géopolitique ayant donné lieu à de multiples correspondances. Par exemple, sitôt que l’attentat terroriste sur les Champs-Elysées connu, on a pu lire sur les réseaux sociaux investis par les Algériens, que cela allait profiter à Marine Le Pen. D’autres pensent que cela est de nature à défavoriser Jean-Luc Mélenchon, lequel est très bien estimé  pour son esprit d’ouverture et sa bonne disposition envers les étrangers. En outre, le feuilleton Fillon n’est pas passé inaperçu. Il a beaucoup amusé. Jamais les Algériens ne se sont sentis aussi proches des Français que dans cette affaire de corruption.

Un journal satirique local a du reste publié un article au titre évocateur : « l’Algérie et la France signent un partenariat pour échanger leurs savoir-faire en matière de corruption ». Que cela soit dit en passant, la démocratie européenne n’est plus aussi idéalisée qu’elle ne l’était dans les années 1970 et 1980. Ce qui donc a dû créer un trait de convergence supplémentaire entre les régimes du Sud et du Nord. Les Algériens ne voteront donc pas pour Fillon. Ils ont quelque sympathie par contre pour Macron qui a su se faire connaitre à l’occasion du voyage qu’il a effectué en Algérie. Son discours aux accents anticolonialistes a séduit les officiels et de nombreuses franges de la population restées sensibles aux thèmes nationalistes.

Entretien d’Emmanuel MACRON pour la chaîne d’information algérienne EchorouknewsTV, le 14 février 2017.

La scène politique française est, en fin de compte généralement appréhendée en termes de xénophobie et de xénophilie. La configuration gauche- droite ne parait pas avoir de sens.  Il va sans dire que le Front national de Marine Le Pen est négativement célèbre. Son image est associée  aux dérives de la société française.  En outre, dans une Algérie où pullulent les nouveaux riches, Mélenchon est apprécié pour ses coups de gueule contre cette catégorie sociale. Si les Algériens pouvaient voter pour le candidat de France insoumise, il battrait certainement des records.

En Algérie, la gestion des cultes est dans l’impasse

[Par Larbi GRAÏNE]

Algérien d’origine kabyle mais de confession chrétienne, Slimane Bouhafs a été condamné par la Justice algérienne à 5 ans de prison ferme pour « atteinte à l’islam et au prophète Mohamed ». Ces accusations sont basées sur des messages qu’il aurait postés sur Facebook. Ses avocats ont fait appel et le verdict est attendu pour le 6 septembre prochain.

Slimane Bouhafs (Source : siwel.info)

Slimane Bouhafs
(Source : siwel.info)

Ad ṣelliɣ af nbbi lmexttar taqbaylit teswa kter (je traduis du berbère (1), je prie sur le Prophète élu (Mahomet) mais la kabylité est d’un meilleur prix.) (2) Ce blasphème prononcé par un thaumaturge kabyle du XIXe siècle, Cheikh Mohand-ou-Lhoussin, illustre parfaitement la philosophie qui imprègne l’islam kabyle sous l’ère du maraboutisme et du confrérisme. L’islam est alors compris comme une religion de tolérance et de pardon, qui de par cette qualité ne saurait absorber le code de l’honneur adopté en pays kabyle. Mais sous l’impulsion du réformisme musulman d’origine levantine, né en réaction à l’expansionnisme colonial, le mouvement national algérien a combattu d’une manière opiniâtre l’islam traditionnel. Pourtant, la période ayant précédé le réformisme a été jalonnée par de hauts faits d’armes sous la conduite de grands marabouts. Mais, le récit national, très lacunaire sur ce point, attribue la résistance à autre chose que le maraboutisme. Si la mémoire de l’Emir Abdelkader est officiellement célébrée et honorée, on fait tout pour faire oublier ses origines maraboutiques. (3) Ce qui est mis en avant c’est son côté guerrier et chevaleresque et sa stature d’homme d’Etat. (4) De même, on éprouve de la gêne quand il s’agit d’évoquer la révolte kabyle de 1871 à laquelle avait participé le chef de l’ordre confrérique Rahmaniyya, le cheikh Aheddad. En outre, l’évocation de l’insurrection des Ouled Sidi Cheikh, puissante famille maraboutique du Sud-Oranais, est encore perçue comme problématique du fait qu’elle fait référence à une tribu de marabouts. La volonté d’occulter l’islam traditionnel a été imposée au FLN par les Ulémas. L’historiographie algérienne, d’ailleurs, fait débuter l’histoire de l’Algérie le  1er novembre 1954, soit au moment du déclenchement de la guerre d’indépendance. L’Algérie indépendante a, ensuite adopté l’islam comme « religion d’Etat ». Cette formulation est une pure abstraction, car l’Etat y prétend connaître ce qu’est l’islam. Ce dernier n’ayant pas de clergé, il va s’en accaparer pour fabriquer une religion artificielle expurgée de toute spiritualité. Ce qui fera office de clergé est une espèce de cléricature fonctionnarisée disséminée dans les rouages administratifs de l’Etat. Un ministère des Affaires religieuses est requis pour moduler la religion, désormais propriété de l’Etat, et assurer la police des cultes autres que musulmans. C’est alors qu’on assistera à la naissance d’un marketing islamique radiophonique et télévisuel, dont la finalité est de scénariser les rituels religieux.

Alors que l’islam traditionnel s’appuie sur les zaouïas et les écoles coraniques, le néo-islam se développera sur les pupitres d’écoliers, les universités et autres instituts spécialisés, sur les ondes de la radio, de la télévision, les séminaires de la pensée islamique animés par de doctes messieurs rappelés de l’Orient. L’islam est forcé de se couler dans le moule de la République une et indivisible, et gommer toutes ses aspérités jusqu’à devenir une matière irrémédiablement lisse. Le prêche hebdomadaire télévisé sert de modèle pour des milliers de mosquées que compte le pays qui répète à l’envi le discours des imams souvent dépourvus de culture générale. Sans s’attarder sur le drame qui va éclater durant les années 1990, il convient de signaler l’émergence depuis le début des années 2000 d’une nouvelle communauté religieuse extérieure à l’islam : les convertis au christianisme dont Slimane Bouhafs, 49 ans, en est un bel exemple. Sortis du giron du mouvement évangélique, leur nombre qui n’est pas encore estimé en l’absence d’enquêtes officielles ou officieuses, semble tout de même important en Kabylie. D’après des recoupements personnels, dans cette région berbérophone, le mouvement évangélique est en constante progression. Pour l’instant on n’en connait pas la raison précise. Est-ce une réaction au déni identitaire ? aux restrictions des libertés ? Je pense qu’on ne tardera pas à le savoir.

Les convertis au christianisme, une nouvelle donne

Quoi qu’il en soit, l’irruption des convertis sur la scène nationale algérienne est une nouvelle donnée importante. Certes, une tentative d’évangélisation des Algériens durant la colonisation a eu lieu sous l’instigation du Cardinal de Lavigerie, mais elle s’est globalement soldée par un échec. Le peu de convertis qu’avait pu former cette campagne, ont, dès l’indépendance du pays, rejoint la France. Les personnages les plus connus de cette communauté chrétienne aujourd’hui disparue, sont les membres de la famille Amrouche : Jean, Taos et Fadhma, tous écrivains qui ont fait de la revendication de la berbérité l’un de leur leitmotiv. En dehors de cet épisode, l’Algérie n’a pas connu de communauté chrétienne établie sur son sol. Sans remonter à l’Eglise d’Afrique et à Saint-Augustin, on peut trouver trace d’une très petite communauté chrétienne au temps de la dynastie berbéro-musulmane des Hammadides. Mais elle sera décimée au XIIe siècle sous les Almohades.

Le berbère devient officiel, mais la Kabylie continue d’entretenir son particularisme

En gros, la Kabylie est la région d’Algérie la moins infectée par l’islam bureaucratisé de l’Etat. Elle y a échappé grâce au mouvement culturel berbère et à la forte émigration vers l’Europe que connait la région depuis le début du XXe siècle. Avec l’affaire Bouhafs le gouvernement algérien se retrouve dans l’impasse. Si son illégitimité le pousse à rechercher le soutien des populations les plus travaillées par l’islam étatique, il échoue cependant dans sa tentative de mettre un frein aux campagnes d’évangélisation. Force est d’observer que sa loi sur le culte autre que musulman, qu’il a fait adopter en 2006 n’a pas eu l’effet escompté. Pis, la chape de plomb islamiste que les autorités font peser sur le pays est en train de créer une fissure entre la Kabylie et le reste de l’Algérie. Alors qu’il n’y a pas longtemps, la revendication kabyle se limitait à la langue, elle s’ouvre maintenant à la revendication d’un territoire.

Militants du mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie (MAK) (Source: Algerie1.com)

Militants du mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK)
(Source: Algerie1.com)

Le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK) est en train de se tailler des fiefs dans certaines localités de cette région, lesquelles entendent ne pas se laisser soumettre à la morale publique imposée dans le pays et à la police des mœurs qui sévit à l’effet d’interdire la consommation d’alcool, les loisirs, etc.Le MAK est en possession d’un projet politique qui ne souffre d’aucune ambiguïté. Il veut l’indépendance de cette région et il possède une politique claire envers les convertis auxquels il promet, – s’il venait à asseoir l’Etat kabyle – un régime de laïcité. En revanche, n’ayant aucun projet politique, en face l’Etat algérien navigue à vue. Actuellement il est occupé à gérer la maladie du chef de l’Etat dont il se plait, suivant un programme savamment orchestré, à en exhiber à la face du monde, l’image horrifiante.

 

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(1) Le berbère (tamazight) a été promu en février 2016 langue officielle en Algérie à côté de l’Arabe.

(2) Mouloud Mammeri, Inna-yas Ccix Muḥend ( Cheikh Mohand a dit), à compte d’auteur, Alger, 1990.

(3) Que cela soit dit en passant, Abdelkader dans son exil à Damas en Syrie, a sauvé des centaines de Chrétiens d’un massacre certain.

(4) D’une certaine manière le nationalisme algérien a repris à son compte le portrait d’Abdelkader tel qu’il a été élaboré par la France coloniale, qui insiste sur les traits nobles et aristocratiques de l’homme par comparaison avec ses comtes et marquis.

 
 
 

Du bikini au burkini: la métamorphose d’un maillot de bain sous la mondialisation

[Par Larbi GRAÏNE]

C’est dans les années 30 du siècle dernier, en Europe, que la mode du maillot de bain va atteindre son apogée. Ayant remarqué que les femmes relevaient leur tenue pour mieux bronzer, le Français Louis Réard inventa en 1946 le bikini. Il donna à sa création un nom emprunté à un îlot du Pacifique Sud où les Etats-Unis procédaient alors à des essais nucléaires.

Affiche de l’exposition de la galerie Joseph Froissart à Paris (Source : galeriejoseph.com)

Affiche de l’exposition de la galerie Joseph Froissart à Paris
(Source : galeriejoseph.com)

L’affaire du Burkini m’a poussé à réfléchir sur la question de savoir si le maillot de bain ou la tenue de plage, était connu, de par le passé, dans le monde musulman. Il semblerait que non. Les chroniques concernant un pays comme l’Algérie, évoquent pour la période précoloniale des baignades en mer où les hommes et les femmes s’y relayaient – comme au Hammam – à des horaires différents. Cependant, ces sorties à la plage n’avaient aucunement un caractère massif et routinier qu’on leur connait aujourd’hui. Elles concernaient plutôt les riverains qui y allaient en période de canicule. Mais ces chroniques restent muettes sur le type d’habit qu’on portait pour s’immerger dans l’eau. On peut imaginer que les femmes, malgré la permission qui leur est accordée, endossaient par pudeur d’amples robes et sarouels pour faire face à tout imprévu qui les mettrait en présence de l’élément masculin. Ou peut-être que les activités de baignades étaient tellement codifiées que les femmes devaient se sentir suffisamment à l’aise pour enfiler quelque tissu de leur fantaisie. Il n’empêche, contrairement à ce qu’on peut en penser, le maillot de bain « chrétien » n’a pas une grande histoire par rapport à celui des pays du Sud. Il apparaît au moment de la révolution industrielle du XIXe siècle. Comme le football, le maillot de bain est originaire de l’Angleterre alors en proie à un boom industriel sans précédent. Il se diffuse, ensuite, sur les côtes de la Normandie, en France, propulsé par l’essor du transport ferroviaire. Dès 1820, les plages sont fréquentées surtout par la bourgeoisie et l’aristocratie anglaises ou françaises, permettant le développement des stations balnéaires. Beaucoup y viennent sur recommandation de leur médecin pour soigner telle ou telle maladie, calmer une nervosité ou une douleur. La tenue de plage dont le souvenir a disparu aujourd’hui, consistait en une robe en laine portée indifféremment par les hommes et les femmes. S’il semble dégager un caractère prude, cet habit a été célébré par les vers de Charles Cros :

La robe de laine a des tons d’ivoire
Encadrant le buste, et puis, les guipures
Ornent le teint clair et les lignes pures,
Le rire à qui tout sceptique doit croire

C’est pendant cette époque qu’une nouvelle catégorie de voyageurs voit le jour. On les appelle « touristes ». Ces derniers parcourent les pays étrangers par curiosité et oisiveté. Cette définition péjorative va évoluer au fil du temps avant de se fixer dans son acception actuelle.
C’est dans les années 30 du siècle dernier, que la mode du maillot de bain va atteindre son apogée. Ayant remarqué que les femmes relevaient leur tenue pour mieux bronzer, le Français Louis Réard inventa en 1946 le bikini. Il donna à sa création un nom emprunté à un îlot du Pacifique Sud où les Etats-Unis procédaient alors à des essais nucléaires. Le bikini rime donc avec bombe. Le chanteur algérien d’expression kabyle, Idir, qui évoque dans l’une de ses chansons la femme-bombe, ne se doutait pas que cette représentation de la féminité est partagée de part et d’autre de la Méditerranée…
Ce rapide aperçu sur les conditions d’apparition du maillot de bain permet de mettre en évidence ceci : c’est que le bikini a fait oublier qu’il n’est que la réplique féminine de la tenue de plage masculine, qui est apparue en même temps que lui. En tant que tenue de plage, réservée spécialement à cet effet, le maillot de bain n’avait pas d’existence avant 1820 et sa diffusion massive ne devait devenir effective qu’à partir du moment où la législation sur le travail adoptera le principe des congés payés. D’où la notion de loisir qui va en découler.
C’est le salariat qui va fabriquer le « désir des rivages ». A partir du XXe siècle, le gros des troupes du salariat, formé par les classes moyenne et ouvrière, déferle sur les plages. C’est ainsi que les séjours en bord de mer deviennent un phénomène social. Plus qu’un lieu de détente, la mer mute en un lieu de consommation. Désormais hôtels, commerces, bungalows, piscines, ports de plaisance s’égrènent tout le long des côtes.

La mondialisation

On a beaucoup parlé de la mondialisation. Concrètement ce qui me semble l’expliquer le mieux, c’est l’architecture des maisons. Partout dans le monde, à quelque exception près, qu’on soit dans des Etats à régime démocratique, dictatorial, islamique ou laïque, le modèle est, en gros, le même. Il est la copie conforme de celui de l’Occident. La structure du chez-soi recouvre un espace réparti entre la cuisine, la salle de bain, le salon et les chambres (il faut ajouter pour les classes privilégiées, le jardin, la buanderie, la véranda et le garage). Cet espace domestique est organisé de manière à recevoir toute la panoplie d’appareils et de meubles fabriqués par les grandes multinationales : la machine à laver, le frigidaire, la cuisinière, le lave-vaisselle, la chambre à coucher, la télévision, l’ordinateur, le climatiseur, etc. En l’espace de quelques décennies, des millions de gens ont changé leur manière de s’asseoir, de manger, de faire leur toilette et même l’amour, désormais prescrit par la télévision satellitaire. Des maisons traditionnelles, voire des villages entiers ont été rasés par leurs propres occupants afin d’y faire édifier en leurs lieux et places des constructions conformes au schéma européen. De nos jours, les familles se prélassent sur des fauteuils autour du petit écran alors que leurs aînés ont grandi sur des nattes ou des tapis. En Algérie (j’évoque ce pays fréquemment car c’est celui que je connais le mieux), un seul meuble paraît avoir été détourné de sa fonction première. Je fais allusion ici à la bibliothèque. En effet, en dehors de la classe aisée, on la garnit généralement de bibelots et de porcelaine. J’y vois là, le résultat d’un bricolage de l’Etat-nation algérien qui, via l’école, signifie (en accord avec la mondialisation) qu’on peut se passer des livres dès lors qu’on importe tout ce dont on a besoin pour vivre décemment.
Cela dit, l’habit le plus répandu en Algérie, voire dans un nombre incalculable de pays dans le monde, n’est ni le burnous, ni la djellaba, ni la gandoura, mais bel et bien le blue-jean américain. Généralement quand des journalistes étrangers débarquent en Algérie, surtout, les confrères français, ce qu’ils remarquent en premier est le voile féminin. Un objet qu’ils ont d’abord découvert chez eux.

Femmes algériennes défilant à Oran en haïk pour réclamer la réhabilitation du voile traditionnel ( Source: cdn.liberte-algerie.com )

Femmes algériennes défilant à Oran en haïk pour réclamer la réhabilitation du voile traditionnel
( Source: cdn.liberte-algerie.com )

Pour eux, les jambes de millions d’Algériennes moulées dans des blue-jeans trop serrés ne sont pas dignes d’intérêt. Un certain orientalisme y sévit encore, vaille que vaille, alors que l’ancien monde s’est écroulé comme un château de cartes. Hormis la barbe et le costume de l’islamiste invétéré, sous la mondialisation, on ne trouve plus sur quoi disserter. Le monde s’est tragiquement rétréci. Finie l’époque où l’on commentait le blanc immaculé du burnous d’Abdelkader, le turban d’El-Mokrani et le caftan des odalisques recluses dans les demeures d’Alger. A vrai dire l’histoire de l’habillement est à écrire. La mondialisation mène la guerre contre les habits traditionnels, les langues et les dialectes, les cultures et les monnaies locales. On ne compte plus les parlers menacés d’extinction.

La naissance du burkini

Le burkini porté par une musulmane ( Source : wikimedia.org )

Le burkini porté par une musulmane
( Source : wikimedia.org )

Il ne fait aucun doute que le burkini est un habit moderne.
D’inspiration islamique il se veut comme une alternative au bikini. Cette nouvelle offre d’habillement intervient après une première expérience du voile islamique qui se voulait comme un substitut du voile traditionnel (dont la forme et les couleurs, la taille et la manière de le porter, diffère suivant les pays et les cultures). En Algérie le hidjab a pris la place du haïk. Le hidjab n’étant lui-même que la forme islamique mondialisée.
Le progrès de la mondialisation qui a balayé costumes et coutumes, fit donc le lit de l’islam mondialisé qui a vite imposé les siens. Le marketing islamique s’appuie sur une technique très simple pour promouvoir ses produits. Il doit procéder à la halalisation de l’objet occidental dont il cherche à s’approprier le concept. Dans le fond le burkini ne s’oppose pas au bikini. En France, il est l’indice probant que les masses « musulmanes », en tant que partie prenante du salariat français, se coulent dans le moule de la mondialisation occidentale. Que cherche ce burkini si ce n’est à ramener et à faire traîner les corps des femmes « musulmanes » sur le bord des plages ? à les faire profiter du bien-être de la mer et à les soumettre à la loi de la consommation et du marché, quand bien même si cela soit sous le label islamique ? Sa finalité, fondamentalement, est la même que le bikini. Peut-être que l’horreur et le dégoût que ce maillot de bain inspire à certains « occidentaux » découlent-t-ils de sa ressemblance scandaleuse avec le modèle qu’il veut insidieusement cloner en faisant mine de s’en écarter ? Cette intention ne se lit-t-elle pas jusque dans son nom ? Décidément, le choc des civilisations n’aura pas lieu, car c’est vers l’uniformité que le monde est en train de cheminer. Le bilan du port du hidjab en Algérie durant ces dernières années, peut faire apparaître qu’il a plus participé au mouvement de la mondialisation qu’il s’en extrait.

Nonobstant ses accointances avec l’islam politique, qui empêche sa lisibilité, le hidjab est en réalité un voile-leurre qui légitime le travail féminin et qui permet aux jeunes filles de conduire des voitures, de faire du commerce et d’exercer le métier de journaliste. Une des percées spectaculaires du voile est d’avoir justement réussi à recouvrir la tête de très nombreuses journalistes présentatrices de journaux télévisés. Jamais les femmes salariées n’ont-elles été aussi nombreuses, puisqu’elles se sont même taillé la part du lion dans des secteurs stratégiques comme la Santé et l’Education nationale. Je ne dirais pas que c’est grâce au voile. Le voile n’est qu’un instrument de la mondialisation islamique, elle-même pendant de la mondialisation occidentale. Ce sont les évolutions en cours dans les sociétés musulmanes qui sont en train de changer les choses. L’arrivée des femmes (fussent-elles voilées) sur le marché du travail en constitue la pierre angulaire. Il est permis de supposer qu’à brève ou longue échéance, la question de l’obsolescence du voile, est appelée à être posée sur la place publique.Les cultures issues de l’islam auront alors à faire face à l’obstacle qui se dresse sur la voie de leur sécularisation : casser le tabou de la virginité dont le voile est le symbole.(1)
L’idée de s’affranchir de cet obstacle qui, pour l’instant, leur paraît quelque chose de monstrueux, pourrait bien trouver dans les transformations en cours les conditions de sa transcription dans l’action.

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(1) Cf. Malek Chebel, L’esprit de sérail. Mythes et pratiques sexuels au Maghreb, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », Paris, 2003.