« Ce ne sont pas des animaux… ce sont des monstres »

Témoignage de Zaher, journaliste syrien en exil

Je suis resté en prison pendant deux mois. Il n’y a pas de mots pour décrire ce qu’il se passe dans les prisons d’Alep. Mes parents ont dû vendre notre maison de famille pour me faire sortir”. Le témoignage de Zaher, journaliste syrien.

Zaher est un jeune journaliste syrien de 23 ans. Arrivé en France en mai 2018, il vit aujourd’hui à la Maison des Journalistes dans l’attente que l’OFPRA lui délivre le certificat de réfugié politique. Il fait partie de la Society of Professional Journalists, dont il montre la carte de membre avec fierté.

Zaher raconte son histoire avec difficulté: ce n’est pas facile de se rappeler les années passées à Alep, l’engagement politique contre le régime de Bachar al Assad, les mois en prison, les tortures, les persécutions, jusqu’à la fuite en Turquie. Un récit très douloureux, que Zaher reconstruit pour la Maison des journalistes.

“Avec les printemps arabes, tout a changé”

Zaher commence sa carrière de journaliste à Alep en 2013, deux ans après le déclenchement du printemps arabe syrien qui aboutit à une violente répression de la part du régime d’Assad. Journaliste engagé depuis le début de la guerre, il réalise des interviews, des vidéos et des reportages photographiques. Son objectif ? Raconter au monde ce qui se passe en Syrie et dénoncer le régime de Bachar Al Assad, qu’il ne manque jamais de qualifier de « criminel ».

Il travaille pour des journaux nationaux et internationaux tels que NBC News. « Après 2011 tout a changé. La répression d’Assad contre ses opposants a été violente et beaucoup de groupes militaires sont venus de l’étranger pour le soutenir, de la Russie en premier, mais aussi de l’Iran, de l’Irak et du Liban (Hezbollah) ».

Les mois de prison, la torture et l’incapacité de raconter la douleur

Un jour, suite à un soulèvement populaire, Zaher est capturé par les forces gouvernementales et emmené en prison. Malgré ses efforts, il n’arrive pas à dire à haute voix ce qui se passe pendant cette période, car le raconter, dit-il, c’est comme le revivre une deuxième fois.

En revanche, il étend ses bras, montrant deux grandes cicatrices au niveau des avant-bras. « Ils me les ont faites en prison. Ce ne sont pas des animaux … ce sont des monstres ».

Après deux premiers mois en prison, Zaher risque d’être transféré à Damas, mais ses parents font don de leur maison au gouvernement en échange de la liberté de Zaher. Zaher est ainsi en mesure de sortir de prison et, avec sa famille, il déménage dans une autre région d’Alep, une petite maison achetée grâce aux économies de son père.

« Le régime criminel d’Assad a une “liste noire” de personnes recherchées. Sur cette liste il y a tous ses adversaires, civils, journalistes, soldats… Mon oncle faisait partie de cette liste. Avant la révolution, il travaillait au Ministère de la Culture et il est mort à la suite d’un bombardement de l’Armée d’Assad qui a détruit sa maison.  Mon père est sur la liste aussi. Je ne sais pas si j’y suis aussi, mais je le suppose », témoigne Zaher.

La maison qui brûle

En 2016, un événement inattendu a définitivement bouleversé la vie de Zaher et de sa famille. « Il était environ six heures du matin. Ma famille et moi dormions tranquillement dans notre maison jusqu’au moment où nous nous sommes réveillés entourés par les flammes. Les avions syriens et russes étaient en train de bombarder la région et ont frappé notre maison. »

Zaher croyait que c’était un cauchemar, qu’il ne s’était pas réveillé. « Je ne pouvais pas y croire. Ensuite j’ai senti la chaleur suffocante des flammes et j’ai compris que nous devions sortir le plus vite possible ».

Zaher parvient à se sauver de l’incendie avec toute sa famille et, dans l’agitation générale, il récupère son appareil photo avec lequel il filme les terribles moments où les flammes envahissent sa maison. « Nous avons perdu tout ce que nous avions. Mes documents scolaires, le passeports, des objets de valeur, tout. »

Suite à cet événement en 2016, Zaher s’échappe en Turquie, où, au bout d’un an, il obtient un visa pour la France. Aujourd’hui, Zaher ne peut pas travailler mais suit avec diligence les cours de français offerts gratuitement à la Maison des journalistes, dans l’espoir de commencer un jour son travail en France. Ses frères et ses parents vivent toujours en Syrie et Zaher parle avec eux par téléphone environ une fois par mois.

Souvenir

« Il y a deux souvenirs auxquels je suis particulièrement attaché.

Le premier remonte à mon enfance: quand j’étais petit, mon père travaillait dans le domaine de l’informatique et enseignait parfois à des jeunes d’Alep comment utiliser un ordinateur ou le reparer. Je me souviens de quand il m’emmenait avec lui dans son bureau et me montrait ses outils de travail. J’adorais ces moments, et je rêvais de devenir un expert en informatique, comme mon père.

L’autre souvenir est lié à la guerre. En 2016, après des jours et des jours de siège, l’Armée Syrienne Libre a ouvert les portes de la ville, et des camions sont arrivés pleins de nourriture et de vêtements pour la population. Cela a été un moment de bonheur pour tout le monde car il ne restait presque plus rien à manger. La ville est restée ouverte pendant dix jours, et c’était comme une grande fête. Plus tard, les forces gouvernementales d’Assad ont de nouveau fermé les portes et tué ou mis en prison les hommes qui avaient apporté les fournitures à Alep ».

EN SAVOIR PLUS SUR CE THÈME

Syrie – Liberté d’information : Peut-on s’informer sur la situation ?

[GUERRE ET JOURNALISME] Responsable de la rubrique Syrie à Libération, d’origine syrienne, Hala Kodmani est bien placée pour décrire l’évolution de la profession journalistique dans ce pays. Née à Damas en 1956, elle quitte la Syrie à l’âge d’un an et y revient à six reprises en tant que journaliste entre 2011 et 2015.

Syrie – Liberté d’information : « Au coeur de la guerre, les femmes reporters. »

[TÉMOIGNAGES DE GUERRE] Dans un pays où la guerre fait rage depuis 2011, qui sont les journalistes encore présents aujourd’hui en Syrie? Quel est leur quotidien et que risquent-ils? A l’occasion d’une conférence Skype, trois journalistes présentes en Syrie ont apporté des éléments de réponses à ces questions. En arabe puis en français, elles ont livré leur témoignage devant un panel de spectateurs dont certains sont journalistes. Ces trois femmes journalistes syriennes sont : Merna al-Hassan, Judi Arash et Shadia Taataa.

Syrie – Liberté d’information : « On peut encore informer, c’est une certitude »

[INFORMER EN GUERRE] Il y a énormément de syriens qui sont journalistes et qui ne l’étaient pas avant le début de la révolution, qui le sont devenus. Ils ont été beaucoup critiqués parce qu’ils ont commencé comme activistes. Mais, ils sont activistes de quoi ? Ce ne sont pas des activistes issus d’un groupe armé ou d’un parti politique mais parce qu’ils veulent défendre la liberté d’expression.

Syrie : « Même dans le coin le plus sombre de la terre, les gens luttent tous les jours pour être heureux »

[TÉMOIGNAGE] Ameer a 22 ans, il porte des joggings et un débardeur, il a des cheveux blonds et rebelles qui lui tombent sur les épaules et deux yeux bleus qui expriment un mélange d’émotions contrastées: gentillesse, peur, courage. Arrivé à la Maison des Journalistes avec quelques minutes d’avance, il raconte son expérience en Syrie d’une voix monotone, comme si entre lui et les événements qu’il rapporte il se dressait un mur invisible et insurmontable.

Syrie – Liberté d’information : « J’ai vu des familles et des enfants mourir à cause du gaz nervine. »

[SYRIE EN GUERRE] « J’ai vu des familles et des enfants mourir à cause du gaz nervine. Pour en limiter les effets, les médecins faisaient des injections d’atropine aux victimes, mais peu d’entre ceux qui avaient inhalé le gaz arrivaient à se sauver.»