Daniela Rea signe un documentaire poignant

Journaliste d’investigation au Mexique, Daniela Rea s’est récemment rendue à la Maison des journalistes. Elle y a rencontré plusieurs de ses collègues exilés qui y sont hébergés. Daniela Rea est la première lauréate du prix mexicain Bleach –Valdez, prix récompensant des journalistes pour la qualité de leurs enquêtes dans le domaine des Droits de l’Homme.

Venue en France pour présenter son documentaire « No sucumbio la éternidad » (« L’éternité n’a pas succombé »), Daniela Rea a saisi cette occasion pour rappeler la situation des professionnels de la presse dans son pays : plus de cent de journalistes sont morts depuis 2000, 12 rien qu’en 2017, 4 depuis le début de l’année 2018. Le Mexique est classé 147ème pays au baromètre RSF.

Être journaliste au Mexique

La discussion a débuté sur la situation des journalistes au Mexique. Deux mots se sont souvent invités lors de cet échange : dignité et sécurité.

« La situation au Mexique est terrible pour les journalistes : au-delà des morts, il y a les menaces, les tortures, les fausses accusations, les emprisonnements arbitraires… Quand vous êtes journaliste au Mexique, ce travail engage toute votre famille. Malgré ma passion pour ce métier, il a fallu parfois que je dise stop. Car la violence et la répression sont tellement intenses que cela finit par nous atteindre, à modifier notre caractère. Je me suis rendu compte que j’avais beaucoup de mal à séparer ma vie professionnelle et personnelle. Lorsqu’on s’engage sur le terrain de la vérité, on n’imagine pas toutes les embûches qu’il y a sur ce chemin. »

Une différence entre la capitale et le reste du pays

« La situation de la presse au Mexique a deux caractéristiques : les journalistes locaux sont prisonniers d’un système de subventions et de plus, des groupes puissants dominent les médias (…) Dans ces conditions, il est impossible d’être objectif et de mener des investigations. En outre, les menaces dans les villes de province sont plus pesantes que dans la capitale Mexico. » C’est dans ce contexte que Daniela Rea  a décidé de vivre à Mexico. Pourtant même dans la capitale, de nombreux risques existent.

La journaliste mexicaine Daniela Rea (à gauche) accompagnée de la Directrice de la Maison des journalistes, Darline Cothière.

Les problèmes des journalistes sont partout les mêmes

Lors de leurs échanges avec Daniela Rea à la Maison des journalistes, des journalistes de la République Démocratique du Congo et du Zimbabwe ont souligné les points de ressemblance entre leurs pays et le Mexique. Journalistes tués, torturés, sans raison, sans explication. Qui a tué qui et pourquoi ? Souvent, il n’y a pas de réponse. Au cœur de cet univers incertain, il est donc très difficile de conduire des enquêtes.

Au Mexique il existe également un autre obstacle : comme souvent ailleurs, la situation financière des professionnels reste précaire a notamment expliqué Daniela Rea. « Quand on n’a pas de contrat, que l’on est payé si peu au regard des risques pris, cela décourage de vivre de cette vocation ». La vérité devient orpheline de ces défenseurs. Alors, le journalisme alimentaire est survalorisé au détriment de l’investigation.

De même, être femme et journaliste est une difficulté majeure, que ce soit pour travailler mais aussi pour être protégée. « Il faut travailler le double par rapport à un homme », dit Daniela Rea. « Le prix à payer » pour être journaliste au Mexique est rude.

 « L’éternité n’a pas succombé »

Au fil du temps, la journaliste Daniela Rea a ressenti le besoin de témoigner de la souffrance des familles mexicaines touchées par des disparitions aux causes politiques (plusieurs dizaines de milliers de familles sont dans ce cas). Son documentaire intitulé en français « L’éternité n’a pas succombé » traite ainsi du parcours de deux femmes qui ont subi la violence de l’Etat.

La première a vu son mari disparaitre il y a 40 ans, la seconde il y a 7 ans. C’est cette impasse dramatique, faite d’attente et d’espoir, que relate le documentaire :  lorsqu’un être humain disparait, c’est toute une famille qui vit dans l’attente ou dans ledeuil. Avec des conséquences évidentes sur leur vie privée : « il faut dénoncer l’impact social » que cela induit. Pourquoi avoir fait cette enquête en vidéo plutôt que par écrit ? « Car parfois les mots ne suffisent pas, alors j’ai voulu apporter une autre dimension avec un autre langage », celui de l’image et du commentaire pris sur le vif.

Des voix « off » témoignent sur les scènes d’une vie quotidienne où le temps s’étire sur un fond de drame sans fin. Un documentaire aussi étonnant sur le fond que sur la forme.

Daniela Rea fait partie des résistants de l’information et son message est empreint d’humanité et de dignité. L’échange avec les exilés de la Maison des journalistes a permis à tous de confronter leurs destins personnels et de se soutenir en ces moments si difficiles. Non, les journalistes en difficulté ne sont pas isolés et leurs situations respectives se répondent, comme en écho, où qu’ils soient dans le monde.

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