"Ma première vision de la France, c'est à l’aéroport de Paris quand j'ai vu deux hommes s’embrasser. J’ai alors compris ce qu’était la liberté"

D’un air timide, Mulham s’avance dans la pièce accompagnée de sa voix grave, sa chemise à carreaux et ses espadrilles bleues marines. « Je me serai fait bien plus beau si j’avais su que j’allais être photographié ! »

Quelques secondes auront suffit pour le mettre en confiance. Du haut de ces 27 ans, ce jeune syrien déborde d’énergie et d’enthousiasme. Pourtant, Mulham Hendawy a connu les débuts de la révolution syrienne, la censure et l’exil.


#Syrie : « Quand vous participez aux manifestations, vous ne savez pas si vous rentrerez à la maison le soir ou si vous serez tué ».


En 2011, Mulham est étudiant en première année de journalisme à l’université d’Alep. A cette époque, la guerre civile en Syrie débute et ses camarades descendent dans les rues pour protester. Il se munie de son téléphone et les rejoins afin d’immortaliser ces moments et de les publier sur Youtube.

Il décide également d’écrire pour commenter les manifestations. « Pour cela je devais revêtir un masque, celui du gentil étudiant. Le régime syrien contrôle tout, je ne pouvais pas me permettre d’aller à leur encontre« .

Les mois sont passés et Mulham a arrêté d’écrire et de participer aux manifestations devenues bien trop dangereuses. Il devient alors bénévole dans une association à Damas nommée « Syria Trust for the Development« .

Il s’épanouit à nouveau et produit des reportages autour des évènements organisés par l’association. De retour à Alep, les rassemblements s’étaient amplifiés.

« Quand vous participez aux manifestations, vous ne savez pas si vous rentrerez à la maison le soir ou si vous serez tué ».

En septembre 2012, à seulement 20 ans, Mulham décide de quitter la Syrie, se sentant menacé. Un passage éclair de 24 heures en Turquie pour récupérer les papiers, puis direction les Emirats Arabes Unis. Sa sœur n’aura pas cette chance et se retrouvera bloquée en Turquie durant plusieurs mois.

Durant 6 mois, il s’installe à Abu Dhabi et débute sa seconde année d’études de journalisme. A cette époque, le conflit syrien est encore récent, personne aux Emirats n’avait entendu parler de cet endroit avant. Les chaînes d’informations se sont penchées sur le sujet et qui de mieux qu’un natif comme Mulham pour expliquer les manifestations? Malheureusement, sa nationalité syrienne l’empêchera d’être embauché.


#Egypte : « Je suis un syrien, sans papier, avec une barbe, ça dérange. Je n’étais pas vraiment en sécurité« .


Direction l’aéroport, embarquement immédiat vers l’Egypte où il a vécu 6 ans. Il entame sa troisième année en journalisme à l’université au Caire. Il devient alors producteur de programmes dans une chaîne de télévision syrienne diffusée au Caire. Mulham s’y est senti pour la première fois indépendant et heureux de pouvoir couvrir les évènements de son pays d’origine sans risques.

« Lorsque j’ai eu mon premier salaire alors que j’étais encore étudiant, ça a marqué un réel tournant pour moi« .

Il devient par la suite free lance pour de nombreux sites d’informations syriens et se spécialise dans le journalisme d’investigation à la CBC pendant 2 années. Peu à peu, les médias n’arrivent plus à contacter la population syrienne notamment par internet.

Les nouvelles se font de plus en plus rares. C’est à ce moment qu’une association anglaise propose à Mulham de fonder et devenir le rédacteur en chef d’un journal hebdomadaire directement imprimé en Syrie. Deux de ses amis sont envoyés dans le pays afin de trouver l’endroit adéquat pour imprimer ce futur périodique. Ils n’en reviendront jamais. Le projet tombe à l’eau.

Le jeune syrien abandonne la télévision et se lance dans une nouvelle aventure: gérant d’une section de traduction dans une entreprise de doublage. Malgré tout, la vie en Egypte pour Mulham est une épreuve du quotidien. « Je suis un syrien, sans papier, avec une barbe, ça dérange. Je n’étais pas vraiment en sécurité« .

Lorsqu’il décide de faire des démarches pour obtenir un passeport en 2015 auprès de l’ambassade syrienne, la situation se complique. « Personne ne vous aidera ici, et je vous déconseille de rentrer sur le territoire syrien » lui déclare sèchement un officier de police derrière lequel se trouvait un portrait de Bachar el-Assad grandeur nature. Mulham se résout, il n’aura ni papiers, ni avenir en Egypte s’il ne change pas d’identité.

8 mois plus tard, une rencontre opportune lors d’une soirée lui permet d’obtenir un rendez-vous à l’ambassade française du Caire. 11 mois plus tard, « I’m Here ! ».


« Ma première vision de la France, à l’aéroport de Paris, a été celle de deux hommes entrain de s’embrasser. C’est là que j’ai compris ce qu’était la liberté ».


Le visage de Mulham se détend, un sourire apparait sous sa barbe. Dès que le jeune homme évoque la France, le mot « freedom » ponctue chacune de ses phrases, de ses anecdotes.

Il se réjouit des plaisirs simples de la vie comme marcher dans la rue, prendre le métro, rire aux éclats, bruncher le dimanche midi sans craindre d’être réprimandé. « Je peux désormais être moi-même ».

Depuis son arrivée sur le territoire français en décembre, Mulham enchaine les expériences. Le dimanche 10 mars 2019, il se produit sur scène à la Philharmonie de Paris dans le cadre du concert « Chants d’Alep ». « Je peux tout être ici. Un doubleur, un modèle photo, un rédacteur, je ne sais pas. Je sais uniquement que j’ai autant de possibilités que je le souhaite désormais. »

Célia Oprandi

Souvenir

« Ce qui m’a le plus marqué, c’est sans aucun doute mon départ en Turquie avec ma sœur. Je me souviens que ma mère s’occupait comme elle pouvait afin d’oublier que j’allais quitter ma famille, mon domicile, ma vie en Syrie. Elle m’a aidé à faire mes bagages, a préparé mes habits. Elle a d’ailleurs glissé un savon d’Alep dans l’une de mes valises pour que je n’oublie pas l’odeur de mes draps.

Ma mère se retenait de pleurer tandis que mon frère nous jalousait, ma sœur et moi, de quitter le pays. Avant de partir pour l’aéroport, il m’a donné une bille avec laquelle il jouait. Cette boule de verre a frôlé le sol des rues d’Alep un nombre incalculable de fois. Il m’a expliqué qu’il me l’offrait pour que je ne l’oublie pas, qu’il soit toujours à mes côtés.

Cette petite bille a voyagé avec moi en Turquie, en Egypte, aux Emirats et maintenant ici, en France. »