Mamadou Bah en France : de la rue à la Maison des Journalistes (PORTRAIT 2/2)

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« Une dictature couverte par le vent de la démocratie. Le vent peut souffler un peu, on peut se dire “oh c’est frais, agréable”, mais après ça repart, et on reste toujours dans le même climat ». Mamadou Bhoye Bah. 

  •   Par. Clémence Papion, étudiante en droit international, stagiaire à la Maison des journalistes et Ange Fabre, étudiant en droit et science politique, stagiaire à L’oeil de la Maison des journalistes. 

Mamadou Bhoye Bah arrive en France en octobre 2017. Une vie très difficile s’ouvre à lui. Il n’a plus rien, ses diplômes sont dévalorisés en France, sa famille est restée en Guinée. Il se retrouve seul mais découvre très vite la Maison des Journalistes, par le biais d’une association qui organisait des maraudes. Pour pouvoir y accéder, il faut remplir le formulaire en ligne. Sans téléphone, sans ordinateur, sans internet, c’est presque mission impossible. Mamadou vit donc dans la rue. Il raconte: « Chaque matin, quand tu te lèves, tu ne sais pas d’où tu viens et où tu vas. C’est très compliqué à gérer ».  Au fil des rencontres, Mamadou finit par être « invité » à rejoindre un camp. Cela lui fait penser à un camp militaire, mais il s’agit en fait d’un camp de migrants dont plusieurs associations humanitaires s’occupent près de la Porte de la Chapelle, à Paris. D’abord réfractaire à cette idée, il est convaincu par plusieurs personnes qui lui indiquent que cela l’aidera à trouver un logement, à s’en sortir. Il s’y rend, observe, se renseigne. « Il y a des gens qui dansent, qui se vident l’esprit. Moi je reste là, assis ». Il discute pendant de longues minutes avec une bénévole d’Emmaüs. Elle ne lui cache pas qu’il est très compliqué d’obtenir un titre de séjour, ou tout autre document lui permettant de régulariser sa situation en France, encore plus dans ce camp. Ses a priori confirmés, Mamadou décide de quitter le camp. « Je leur ai raconté que j’avais oublié un sac dans la rue, que je devais à tout prix aller le récupérer. Et puis c’est comme ça que je me suis enfui ». Il y revient finalement une semaine plus tard, après avoir rencontré un guinéen, qui, lui aussi, était passé par ce camp. Ce dernier confie à Mamadou que beaucoup se battent pour pouvoir intégrer cet endroit, qu’il doit saisir sa chance.

Pour l’anecdote, Mamadou réussit à réintégrer le camp car il est pris pour un autre. « Coïncidence ou choix du destin, un autre guinéen, appelé Mamadou, était présent sur les listes du camp. C’est comme ça que j’ai réussi à y entrer de nouveau ». Il est donc logé dans un petit abri en contre-plaqué, insalubre, il l’avoue, mais c’est toujours mieux que la rue. Il y reste dix jours, avant que les Restos du cœur, pour lesquels il était bénévole, ne lui trouvent un hébergement dans le 94. Il réussit alors à collecter toutes les informations nécessaires pour rejoindre la Maison des Journalistes. Après plus d’un an passé dans la rue, il trouve enfin un hébergement stable, et des personnes décidées à l’aider dans toutes ses procédures.

Mamadou lors d’un entretien avec le député Sébastien Nadot à la MDJ

En parallèle, il complète une licence 2 et une licence 3 en sciences de l’éducation. Il s’inscrit également en Master 1 en 2020 afin de pouvoir passer les concours de l’enseignement. Sans naturalisation, impossible pour lui de passer le concours, mais sans ce concours pas d’emploi, et sans emploi la naturalisation est inenvisageable.

Une intégration pas facile

Pris dans une spirale infernale, Mamadou est finalement engagé en tant que professeur contractuel dans l’enseignement primaire. Il fait des remplacements, ici et là. Il écrit des articles pour le journal de la Maison des Journalistes (L’oeil), de manière bénévole. « Le journalisme, c’est le seul métier que je peux exercer gratuitement ». Malgré son expérience, il ne trouve aucun poste dans ce domaine. « Même les journalistes français ont du mal à trouver du travail, alors les journalistes étrangers, même francophones, je ne vous en parle pas ». L’idée reste là, dans un coin de sa tête, d’un jour reprendre sa passion et de rejoindre une radio. Il en parle longuement, pour lui, le journalisme et l’enseignement sont deux métiers qui vont de pair. La facilité d’accès aux réseaux sociaux, à l’information de toute sorte, implique d’être bien éduqué, d’avoir été averti de la manière dont il faut prendre l’information et se l’approprier. Il apprend à ses élèves à se nourrir intelligemment des informations qu’ils reçoivent, tout en restant en alerte. Il leur apprend aussi à faire valoir leur droit, à ne jamais se laisser faire à ce propos. « Je suis touché quand mes élèves me confient qu’ils m’admirent, et qu’ils aimeraient un jour, comme moi, devenir journaliste ».

Les élèves de Mamadou pendant un atelier de peinture

L’intégration en France n’est pas chose facile donc. Mamadou l’illustre assez bien : « Il faut reconstruire ta vie. Alors que tu avais atteint 10, il faut recommencer à 0. Mais est-ce que tu es sûr que tu pourras encore atteindre 10 ? La réponse est non ». Il poursuit avec un adage africain : « Le séjour dans l’eau ne transforme pas un tronc d’arbre en crocodile ». Peu importe ce qu’il fera ici, il est sûr de ne jamais avoir le même statut qu’une personne qui est née et a grandi toute sa vie en France.

 

Un exil loin de la famille

Désormais bien établi, Mamadou le reconnaît : « La Guinée reste mon premier pays, mais la France est devenue mon pays d’accueil ». S’il avait le choix, s’il n’était pas menacé, il n’hésiterait pas une seconde et rejoindrais sa femme et sa fille, toutes deux restées en Guinée. Mais selon lui, la situation ne risque pas de s’améliorer tout de suite. « Ça ne m’étonnerait pas qu’il y ait toujours des régressions ». Lorsqu’on lui parle du régime politique, il le qualifie de dictature. Par une jolie métaphore il précise : « Une dictature couverte par le vent de la démocratie. Le vent peut souffler un peu, on peut se dire “oh c’est frais, agréable”, mais après ça repart, et on reste toujours dans le même climat ». Certes des élections ont lieu, mais ce sont des élections formelles, avec beaucoup de fraudes et de corruption. Outre le contexte politique, Mamadou déplore tout particulièrement le fait que sa fille soit privée d’une présence paternelle. « À partir du moment où vous êtes absent, l’enfant va lui-même se poser des questions : pourquoi cette personne qui était là, qui me faisait tout, qui était présente devant chaque situation et difficulté n’est plus là ? ». Mais un jour, il les retrouvera.


Si vous avez aimé cet article, lisez l’épisode 1.

 

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