« Sois juge…. Et tais-toi » Film et débat sur le suicide du juge Van Tran

Le film «Sois juge et tais-toi» de Daniel Alet revient sur le suicide de Monsieur Philippe Van Tran, juge d’instruction à Pontoise. La présentation du film a été suivie par un débat ce mercredi 10 janvier, à l’auditorium de la Maison du Barreau à Paris. 

Participants :

  • Monsieur Jean-Michel Hayat, Président du Tribunal de grande instance de Paris
  • Madame Anne Caron-Deglise, Président de chambre de la Cour d’appel de Versailles
  • Madame Valentine Jully, Directeur des Services du Greffe du Tribunal de grande instance de Paris et secrétaire du CHSTC
  • Madame Marie-Aimée Peyron, Bâtonnier du barreau de Paris.

Le film, à travers les témoignages de sa femme, de ses enfants, de sa mère, mais aussi du psychanalyste Christophe Dejours, tente de comprendre ce qui a pu pousser le juge Philippe Van Tran à se suicider.

Une charge de travail colossale

On apprend que le juge croulait sous le nombre de dossiers à traiter et n’arrivait plus à joindre les deux bouts, manquant de moyens et de temps. Or, il est impensable pour un magistrat d’exprimer ouvertement son mal être, ou pire, reconnaître simplement qu’on est dépassé par le travail qui nous est demandé. Les juges font partie de ces professions où la difficulté personnelle ou professionnelle est perçue comme une faiblesse qui ne correspond pas à l’importance et la responsabilité de la fonction.

Pire, cela serait susceptible d’influer la qualité de son travail et donc d’un jugement.  Le juge Van Tran avait déjà tenté de mettre fin à ses jours quelques mois auparavant en dérobant l’arme de l’un des policiers du tribunal de Pontoise.

Après 8 jours à l’hôpital psychiatrique, sa hiérarchie délivre un rapport accablant. Pour lui, qui a tout donné à la Justice, sacrifiant même son mariage, c’est le coup de grâce. Il se rend à la gare d’Herblay, descend sur les rails et attend d’être percuté par le train. Il a laissé un mot sur son bureau, demandant pardon à ses proches.

La responsabilité de l’institution judiciaire mise en cause

Si la justice mettra dans un premier temps le suicide du juge Van Tran sur le compte de problèmes familiaux, sa femme et son fils nous apprennent à la fin de la séance qu’ils ont finalement réussi à faire reconnaître la responsabilité de l’institution judiciaire, notamment les conditions de travail de Mr Van Tran comme les principaux motifs de son suicide.

Un Président de Cour d’Assises victime et en larmes « ira jusqu’au bout »

En parallèle, «Sois juge et tais-toi» revient sur le combat de Georges Domergue, ancien Président de Cour d’Assises, qui avait simplement assisté son plombier victime d’un vol évalué à 17.000 euros de matériels et pour lequel les gendarmes ont refusé de prendre la plainte. Il a été lâché par sa hiérarchie puis sanctionné jusqu’à sa rétrogradation.

Qui plus est, la décision le concernant n’a pas respectée son anonymat comme le veut la loi. Après 30 ans de carrière, la juge Domergue devient le premier magistrat a commencé une grève de la faim pour protester contre cette injustice et pousser le garde des sceaux à réexaminer le dossier.

Il est important de souligner que Mr Doumergue n’a reçu le soutien que d’un seul magistrat, Emmanuel Poinas, qui l’accompagne depuis le début. Dans le film, on retrouve Georges Domergue chez lui, entouré de ses proches et du plombier qui avait sollicité son aide, en larmes, à la vue de l’ampleur que l’affaire a prise. Le magistrat assure ne rien regretter et promet d’aller jusqu’au bout.

Un débat d’experts

A la fin de la projection, on retrouve les différents intervenants.

Jean-Michel Hayat revient sur un autre cas de suicide d’un magistrat, Lionel Bauvais, auquel il a été confronté. Il avait alors demandé à être mandaté pour mener des investigations. Il avait entendu la veuve de ce dernier et avait découvert une lettre adressée à sa famille mais surtout une consultation du site « Le Point.fr» consacré au suicide du juge Van Tran…

Durant les 15 jours qui ont suivi, il a pris connaissance de 2 suicides supplémentaires dont une camarade de promotion. «Il faut que le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail se réunisse dès qu’il y a un drame.  Il faut étudier service par service comment ils évoluent». Mr Hayat ajoute que les conditions de travail sont plus favorables à Paris qu’en grande couronne et qu’elles sont meilleures en TGI (Tribunal de Grande Instance) qu’en cour d’appel où le nombre de dossiers a explosé. Enfin, il consent à évoquer une question qui fâche mais qui constitue pour lui le seul moyen de sortir de ces difficultés : l’évaluation de la charge de travail des juges.

Vient le tour de madame Caron-Deglise qui met en avant l’apprentissage de «l’appréhension du risque suicidaire» en rappelant que chaque juge craint de rendre une décision qui provoquerait un suicide (particulièrement au pénal). Elle cite un autre cas, celui d’un juge ayant mis fin à ses jours. Il a laissé une lettre indiquant qu’avec la charge de travail trop importante, le traitement des cas perd tout son sens.

Madame Valentin Jully témoigne des difficultés rencontrées au quotidien par les acteurs de justice qui l’entourent et évoque le cas d’une fonctionnaire venant tous les matins de Douai, soit 205 km…

Madame Aimée Peyron souligne le constat énoncé par Jean jacques Urvoas, ministre de la justice sous François Hollande, qui dénonçait les manques de moyens de la justice, un avis partagé par tous.

Et alors qu’elle s’apprête à recevoir les avocats de demain lors de leur prestation de serment, elle leur donnera deux conseils : Savoir et oser dire non, ainsi que prendre soin d’eux, ne pas s’oublier. Un avocat ne pouvant efficacement défendre son client qu’en étant bien avec lui-même.

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