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« Un Prix Nobel congolais » est-ce un signe des temps ?

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». L’aphorisme est de Rabelais. En harmonie totale avec l’attribution du Prix Nobel de la paix 2018, vendredi dernier, au médecin gynécologue congolais, Denis Mukwege, pour son abnégation à la cause des femmes violées, au Sud-Kivu, en République Démocratique du Congo. A la fois, un cas de science et de conscience. Est-ce un présage des lendemains qui « changent » dans ce pays meurtri ?

Certes, Dr Mukwege possède la science. Mais, c’est en mettant celle-ci au service de l’homme, qu’il en contribue à rehausser les vertus aux dépens des vices qui l’accompagnent. Car, la science a aussi bien son « côté face » que son « côté pile ».

Ainsi donc qu’un Prix Nobel de la paix revienne à un Congolais, c’est légitimement un sujet de grande fierté, pour l’artisan à l’origine de cette circonstance. Mais, aussi, pour l’ensemble du peuple congolais. Et, par extension, pour l’Afrique tout entière. Si ce Prix a perdu un tantinet de sa superbe dans le Vieux Monde, il garde encore tous ses galons en Afrique. Et toutes les significations honorables qui lui sont attachées.

Significations visibles et celles cachées derrière l’éclat de cet acte prestigieux. Au fait, un Prix Nobel quel qu’il soit (en physique, en littérature, en médecine, pour la paix…) exalte toujours un bienfait pour l’humanité. Tout en rappelant que l’homme est fragile, mais, heureusement, un « Roseau pensant », selon Blaise Pascal.  D’où sa force contre les forces de la nature, brutes ; contre toutes les forces négatives. D’où sa résilience.

Syndrome de Peter Pan

Pourtant, le Prix Nobel constitue pour les peuples africains une sorte de tropisme, au sens premier du mot. Autrement dit, un éveil, une impulsion, et même un topique, c’est-à-dire un « médicament qui agit à l’endroit où il est appliqué ». Pour l’Afrique, donc, le Nobel est d’essence entièrement positive, porteuse d’espoir. Philosophique ? Peut-être. Mais vrai. Pouvait-il en être autrement pour les Africains, ces souffre-douleur invétérés ?

Topique ? Le terme me plaît, en référence à la situation chaotique qui prévaut en République démocratique du Congo. Le mal en ce pays, c’est l’ « inconscience de la classe dirigeante », dont la plupart possède la science, mais, pour la « ruine de l’âme ». La RD Congo n’a plus d’âme, et si, par extraordinaire, elle en garde encore un morceau chétif, celui-ci n’est qu’un déchet vomitif.

Mais pourquoi diable cet acharnement contre la RD Congo ? Quand on se place sur un sommet et qu’on enveloppe d’un regard synoptique le contient, on en conclut vite que ce qui se passe en RD Congo ne diffère en rien de la gangrène africaine. Celle-ci prospère partout, car les mêmes causes produisent les mêmes effets. Or, à toutes les causes communes connues (corruption, concussion, dictature…), à la source de la torpeur du continent, s’ajoute, pour la RD Congo, le « syndrome aggravé de Peter Pan », cette maladie mentale qui inhibe toute aspiration à devenir adulte.

Tenez. Depuis 1960, date de l’indépendance, les Congolais se donnent à une sorte de sarabande orgiaque. Celle-ci les ramène, année après année, au point de départ. Comme des enfants chantant et dansant en rond au clair de la lune africain. Sans autre perspective que celle d’en faire une rengaine. S’en rendent-ils compte, ces Congolais qui parlent et agissent pour le compte de la médiocrité ?

La poubelle de l’Histoire

Quoi qu’il en soit, il y a un temps pour tout. Dans la Grèce antique, les présages nourrissaient fermement une série de croyances. Tel le vol d’oiseaux, qui avait la vertu d’annoncer des jours joyeux ou des moments lugubres. Dans la région des Grands Lacs africains, tout le monde le sait, quand les animaux domestiques s’agitent outre mesure, un volcan va entrer en éruption. Des signes et leur signification ! Les exemples sont légion dans presque tous les domaines.

Quid du Prix Nobel de la paix décerné au Dr Denis Mukwege ? Est-ce, en filigrane, un signe des temps ? Un présage heureux ? Rien n’est moins sûr. Mais, il est à penser que la grandeur et l’éclat d’un tel événement ne puissent constituer un déclic, qui conduise à une prise de conscience collective par la classe politique, sur son état de santé affecté par « le syndrome de Peter Pan ».

Depuis le vendredi 5 octobre 2018, le nom de Denis Mukwege n’est-il pas associé à l’honneur, à la grandeur et à l’universalité pendant que les noms des « médiocres » – et, ils en sont conscients -, glissent inexorablement vers la poubelle de l’Histoire ? A bon entendeur, salut !

Par Jean-Jules Lema Landu, journaliste congolais, réfugié en France

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