Le tabou républicain de la petite muette : violence des surveillants sur les prisonniers

Laurence Delleur est journaliste et documentariste. Elle a notamment travaillé plusieurs années sur la violence des surveillants de pénitencier envers les prisonniers. Laurence Delleur a décidé de développer ce sujet dans un documentaire «Matons violents, la loi du silence» qui a été diffusé sur France 5 le dimanche 11 juin 2018 à 22h30.

L’occasion pour nous de revenir sur la genèse du projet et des difficultés rencontrées pour développer un sujet si délicat, dans un lieu si tabou.

Pourquoi avoir décidé de faire ce documentaire ?

Je pense que la réinsertion qu’on met en avant est totalement illusoire, c’est une grande hypocrisie. On a choisi de parler de la violence physique mais il y a aussi une maltraitance institutionnelle. Cela peut être un refus de parloir par exemple. Parfois lorsque tu es transféré, tu perds toutes tes affaires et on ne te les rend jamais. Ce sont les injustices du quotidien qui font que les détenus ne sont pas dans un état d’esprit qui leur permet de construire une sortie et de se réinsérer.

C’est aussi un sujet dont on parle peu. On parle parfois de la violence dans un article de presse régionale parce qu’il y a un procès, mais ces derniers aboutissent très rarement. Les surveillants sont très peu condamnés, beaucoup moins que lorsqu’il y a du trafic de stupéfiants ou lorsqu’ils tombent amoureux d’une détenue. Pour cela par contre, on les condamne.

Pour l’administration pénitentiaire, la violence est un tabou. Ce qui m’intéressait au départ, c’était de voir la démarche d’un détenu qui ne cherchait pas à se venger, ni à frapper, mais à saisir la justice pour faire reconnaître ses droits. Cela veut dire qu’il croit en la justice. Cette même justice,  qui l’a punie puisqu’il est en prison. Intellectuellement, je trouvais cela sain.

En tant que journaliste, quelles difficultés peut-on rencontrer lorsque l’on aborde le thème des prisons ?

Tout dépend de l’angle choisi. Pour raconter les ateliers culture et le théâtre en prison, il n’y a pas de problème. Quand j’ai contacté les services de communication de l’administration pénitentiaire, ils voulaient me vendre le module respect. Ce sont des prisons où les détenus disposent des clés de leur cellule. C’est une relation assez différente qui s’instaure entre les gardiens et les détenus. Il faut savoir que ce sont des détenus sélectionnés pour leur bon comportement. Du coup, ils ont une vie plus agréable, plus responsable. Ils prennent un peu plus leur vie en main en prison, ils sont moins passifs.

Avec ma productrice, nous avons rencontré la responsable du service communication qui n’a pas nié que le problème existait, mais qui l’a minimisé et surtout ne nous a jamais accordé d’interviews. On souhaitait une interview de Nadine Piquet, directrice de Fleury-Mérogis, mais on ne l’a pas eu. Il y avait une dizaine de plaintes là-bas et c’est aussi la plus grande maison d’arrêt d’Europe. On avait également demandé à faire des images de la prison, mais il faut des autorisations pour cela. J’ai reçu un mail qui expliquait que je n’avais même pas le droit de filmer les prisons. Pourtant quelques mois plus tard, il y a eu l’affaire Abdeslam et les télés du monde entier ont pu faire des images sans que ça ne pose de problèmes à personne. Donc on a dû ruser.

Comment ?

On a choisi un député engagé dans la cause des détenus. On est rentré avec lui à Fleury. Les parlementaires peuvent rentrer en prison et être suivis par un journaliste. C’est très important pour les journalistes. Après… ces visites ont leurs limites car les parlementaires ne sont pas toujours très inquisiteurs. Ils ne cherchent pas toujours «la petite bête» donc ça peut ressembler à des visites de courtoisie où on ne voit pas grand-chose. Mais Noel Mamère a joué le jeu, on ne lui a pas dicté quoi que soit. Il connaissait notre sujet. Ce qui a été intéressant pour nous c’est que Nadine Piquet est venue à sa rencontre puisque c’était un député médiatisé. On a ainsi pu lui poser quelques questions.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour faire parler les surveillants ?

J’ai eu beaucoup de personnes différentes au téléphone : le personnel médical, des aumôniers, des visiteurs de prison….mais ils n’ont pas voulu s’exprimer publiquement. Ils ont peur. Étrangement, soit ils ne voient rien, soit ils minimisent ou alors ils ne veulent pas en parler. Ils ont peur de perdre leur poste et je pense qu’ils le perdraient. J’ai vu un visiteur de prison à Valenciennes qui rencontrait régulièrement les détenus. L’un d’entre eux lui avait parlé des violences qu’il subissait avec d’autres détenus. Je lui ai demandé des détails pour crédibiliser le témoignage. Il en a parlé par la suite à la direction interrégionale. Son permis de «visiteur de prison» n’a pas été renouvelé et il a subi des représailles. On lui a reproché de raconter ce qu’il se passait. Pourtant les lanceurs d’alertes ça existe ! On devrait le féliciter pour avoir dénoncé une situation anormale, illégale et punissable par la justice.

Comment sont perçus les détenus qui osent s’exprimer ?

Il y a beaucoup de détenus qui ne savent pas qu’ils peuvent porter plainte. La plupart ne connaissent pas du tout les procédures. Alors quand ça leur arrive, ils ne savent pas quoi faire. Parfois lorsqu’ils demandent à avoir un certificat médical pour porter plainte, on les en dissuade. L’ancien Contrôleur général des lieux de privation de liberté m’a raconté qu’il y avait un détenu qui voulait porter plainte et qui avait demandé en même temps son transfert pour se rapprocher de sa famille. Un surveillant est venu le voir, avec sa plainte et le papier pour son transfert à la main. Il lui a demandé de choisir entre les deux. Du chantage quoi !

Ces détenus sont aussi très mal perçus par l’administration pénitentiaire et par les surveillants. Une fois leur plainte déposée, ils subissent généralement des représailles à l’intérieur même de la prison.

Comment avez-vous rencontré le surveillant Éric ?

Je m’intéressais à plusieurs cas de violences supposées et plus particulièrement un cas suivi par la Commission nationale de la déontologie de la sécurité. Elle avait émis un avis sur le sujet, je savais que c’était un cas vérifié. J’ai retrouvé le surveillant sur internet et on a commencé à discuter ensemble. Finalement on a collaboré pour écrire un livre puis pour le film.

J’ai découvert par la suite que la Commission avait rencontré deux autres surveillants, mais leurs témoignages sont restés vraiment anonymes. Ils avaient été protégés jusqu’au bout. Éric, lui, a été convoqué par les enquêteurs et le Procureur. Ce dernier est venu pour le faire témoigner. S’il refusait, il risquait d’être impliqué pour complicité.

C’était un vrai dilemme: soit il ne parlait pas et il risquait d’être poursuivi, soit il parlait et cela risquait d’avoir des conséquences dans sa prison. Je pense que c’était un soulagement pour lui de s’exprimer après tant d’années.

Quel a été le moment le plus difficile dans la construction de ce documentaire ?

Il y en a eu beaucoup… Ce qui est difficile, c’est que la parole des détenus n’est pas souvent jugée crédible. On n’a pas de preuves formelles, on n’était pas quand cela s’est passé, il n’y a pas d’images… Après, mon travail depuis plusieurs années sur ce sujet fait qu’il y a des témoignages que je sais crédible. Ma plus grande préoccupation, c’était qu’on les écoute.

C’est très rare d’avoir des photos de ces violences. Pour un détenu à Rennes nous avons obtenu des photos par l’intermédiaire d’une avocate. Ce détenu a été accusé d’avoir frappé des gardiens. Je ne sais pas s’il tentait de se défendre ou s’il les a attaqués. Il a été placé en garde à vue et il a eu le droit à un avocat. C’est comme ça que cette dernière s’est rendue compte qu’il était gravement blessé et elle a eu le réflexe de prendre des photos.

Comment pourrait-t-on décrire la liberté de parole du détenu?

Il n’y en a pas. Un syndicat de prisonnier vient de se créer mais je pense qu’ils sont encore peu nombreux à l’avoir intégrer. Il faut être courageux pour s’exprimer sur ces sujets lorsque l’on est détenu. Cela ne devrait pas.

Le problème c’est qu’à la sortie de prison, les détenus ont d’autres chats à fouetter. Ils doivent se reconstruire.

En prison, il y a un lieu justement où les détenus sont supposés avoir droit à une défense: c’est la commission de discipline. Quand le détenu fait quelque chose d’illégal, quand il frappe quelqu’un, ou lorsqu’il trafique, il passe devant cette Commission. Il est alors défendu par un avocat. Sauf que les avocats ne sont pas toujours présents et lorsqu’ils viennent c’est généralement des avocats commis d’office qui ne connaissent pas le dossier. La Commission est dirigée par le directeur de l’établissement. Je ne comprends pas comment on peut avoir un avis juste et indépendant si c’est l’administration qui dirige la séance. Je pense que cela devrait se passer à l’extérieur de la prison. C’est un simulacre de démocratie !

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