« J’ai été contactée par les islamistes de Daech : ils m’ont dit qu’ils avaient mon fis, Abboud. Si j’envoyais de l’argent, ils l’auraient peut-être libéré, sinon ils le tueraient. »

Le combat sans fin des journalistes syriens : l’histoire de Fatten, une mère qui a perdu son enfant, une journaliste en révolte pour les droits de la femme au Moyen-Orient

Fatten est une journaliste syrienne qui a échappé le régime pour pouvoir continuer à écrire. Mère d’un fis capturé par Daech, elle n’a jamais cessé de dénoncer la condition des femmes en Syrie et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, elle vit en France, où elle espère obtenir le droit d’asile.

Fuir pour continuer à écrire

De la Syrie à la Jordanie, en passant par l’Egypte et la Turquie : le chemin qui a amené Fatten en France est aussi long que l’histoire qu’elle raconte dans sa langue maternelle, l’arabe. À côté d’elle, Omar traduit phrase par phrase dans un anglais approximatif.

Au cours de son récit, Fatten alterne des tons agités avec des pauses qui semblent sans fin, durant lesquelles elle pousse de longs soupirs. À chaque pause, on se demande si elle aura la force de continuer ses confidences. Mais Fatten continue, les mains toujours croisées sur la table, immobile, le regard bas et résigné de celle qui a trop souffert pour s’offrir le luxe d’envisager un avenir plus acceptable.

« Je suis arrivée en France le 5 avril 2018 », commence-t-elle.

Longue pause. En Syrie, Fatten a travaillé comme journaliste, écrivant des articles et des short stories pour un journal national. Elle est également la créatrice de deux séries TV, dont une pour enfants. En 2012, Fatten risque d’être arrêtée en raison de ses articles dans lesquels elle dénonce la condition de la femme en Syrie et est donc contrainte de quitter le pays pour se réfugier en Jordanie.

« Pour m’échapper, j’ai du payer une grosse somme d’argent à la police locale. En Syrie, ça marche comme ça, les gendarmes ferment un œil en échange d’argent ». En Jordanie, les choses ne vont pas mieux pour Fatten : « J’étais dans la rue pendant trois jours, je n’avais pas un endroit où aller et le gouvernement jordanien n’aide pas les réfugiés syriens. Au bout de quelques mois, je n’avais autre choix que de repartir, et j’ai choisi l’Egypte ».

Dire non aux islamistes, ça comporte des risques

En 2012, le Caire ressemble à un autocuiseur prêt à exploser à tout moment.  Le régime de Moubarak vient de tomber et la révolte populaire a abouti à l’arrivée au pouvoir du chef de l’armée Morsi, membre des Frères musulmans. Tandis que les forces islamistes s’installent dans la ville comme dans le reste du pays, la vie des journalistes indépendants se complique de jour en jour.

Dans cette jungle de forces divergentes, Fatten est seule: « La ville regorgeait de groupes d’islamistes et certains d’entre eux ont essayé de me recruter, ils m’ont offert une protection en échange de ma coopération à leur cause, mais je ne voulais rien avoir à faire avec eux », dit-elle avec une fierté sans concession dans les yeux.

En quelques mois, la situation s’aggrave.

Menacée par les islamistes à cause de son travail de journaliste, Fatten décide de partir à nouveau pour la Turquie.

« Entre 2013 et 2014, la Turquie était un endroit relativement sûr pour les réfugiés syriens comme moi » témoigne-t-elle. À ce point du récit, Fatten prend une longue pause, regardant ses mains, toujours croisées sur la table, toujours immobiles. Elle plisse les yeux comme pour se recueillir dans une prière intérieure.

Lentement, elle recommence à parler :  » Mon fis, Abboud, travaillait comme cameraman entre la Turquie et la Syrie. Il faisait un travail indépendant comme moi. Il a été capturé par Daech « . Fatten fouille dans son sac et sort un stylo et un petit morceau de papier, sur lequel elle écrit en chiffres occidentaux la date à laquelle son fils a été capturé: 26 juin 2013.

Quelques jours après l’enlèvement d’Abboud, Fatten est contactée par Daech via les réseaux sociaux. « Ils m’ont dit qu’ils avaient Abboud et que si j’avais envoyé de l’argent, ils l’auraient peut être libéré, si non ils l’auraient tué ». Quelques jours après, Fatten décide de retourner en Syrie pour chercher son fils, mais sa tentative échoue et elle risque d’être capturée et exécutée par un autre groupe des milices Daech.

De retour en Turquie sans Abboud, Fatten découvre que son bureau de presse a été pris d’assaut par des Turcs proches au régime d’Assad;  Fatten se retrouve ainsi sans travail. « La police et les forces gouvernementales turques n’ont rien fait pour m’aider ou pour me protéger », poursuit-elle après un long soupir. Ne pouvant plus travailler, Fatten décide ainsi de contacter le consulat de France à Ankara et obtient un visa français. 

Aujourd’hui, Fatten est hébergée à la Maison des Journalistes et attend que l’OFPRA analyse sa demande de droit d’asile. Elle n’a aucune nouvelle de son fils depuis cinq ans.

Souvenir

« Quand je repense à la Syrie, je pense à mon mari, Rateeb : il était un journaliste comme moi et je l’aimais beaucoup, il est mort à 34 ans. Il est la seule belle chose dont je me souvienne ».

EN SAVOIR PLUS SUR CE THÈME

Ammar Abd Rabbo : ambassadeur des journalistes exilés

Ambassadeur de la Maison des journalistes (MDJ) et parrain de sa promotion de 2020-2021, le journaliste et photographe franco-syrien Ammar Abd Rabbo a accompagné, ce 3 mai, les journalistes de la MDJ à l’Hôtel de Ville de Paris pour célébrer la journée mondiale de la liberté de la presse. La promotion 2020-2021 a reçu la carte Citoyenne-Citoyen de Paris des mains d’Anne Hidalgo, la Maire de Paris.

C’est depuis Beyrouth (Liban), où il était en déplacement pour plusieurs projets professionnels, qu’il revient dans cette interview sur son lien avec la Maison des journalistes, son engagement en faveur des réfugiés et sa vision de l’accueil qui leur est réservé en France.

Avoir deux amours : leur pays et Paris

Décerner les cartes de citoyens aux résidents de la MDJ, est devenu une tradition annuelle unissant la Maison des journalistes à la Mairie de Paris. Au regard de Ammar, cet acte reflète une grande importance symbolique. “Je suis fier et ému que ma ville ouvre les bras à ces journalistes et leur rende hommage. C’est faire en sorte, comme dans la chanson [de Joséphine Baker], qu’ils aient deux amours : leur pays et Paris.”

Un lieu exceptionnel pour des journalistes exceptionnels

L’engagement d’Ammar vient en partie de ses voyages et séjours dans différents pays. “Ayant vécu en Syrie, en Afrique et ayant beaucoup voyagé, je sais ce que les journalistes doivent endurer”. Invité à rejoindre le comité des ambassadeurs de la MDJ, il n’a donc pas hésité longtemps. Toutefois, il ne cache pas sa surprise, avec une touche d’humour. “J’étais un peu vexé car c’est un signe de vieillesse. On ne demande pas cela à un jeune journaliste. Mais je suis revenu rapidement à la raison. J’étais fier et ému d’appartenir à la famille de la MDJ, car c’est en effet une famille. C’est très émouvant à chaque fois d’y aller car c’est un lieu unique et exceptionnel qui héberge des femmes et des hommes exceptionnels.”

Ammar accorde une grande valeur au mot “refuge”, même s’il estime qu’il a été un peu vidé de son sens. Une raison de plus pour lui de continuer à soutenir les journalistes en exil. “Ils ont dû quitter leur famille, leur pays, leurs amis, juste pour avoir dit un mot ou avoir écrit une ligne. C’est pourquoi nous devons les aider… Ce sont des héros, mes héros en tout cas.”

De nombreux projets au Liban

En déplacement permanent, comme tous les autres « ambassadeurs », Ammar a dû travaillé d’arrache-pied pour terminer des projets au Liban, avant de rejoindre Paris spécialement pour l’occasion. C’est le cas par exemple de sa collaboration avec Daraj, un média en ligne indépendant et alternatif “qui n’est pas soumis aux pouvoirs de la région qui ne sont pas des amis de la liberté de la presse”. Mais avant tout, il a filmé l’effondrement économique du Liban et les difficultés de la vie quotidienne des Libanais et des réfugiés. Peu importe le lieu, la cause des réfugiés et des gens “ordinaires” ne le quitte jamais.

Crédit photo : Karzan Hameed (3 mai 2021)

Crédit photo : Karzan Hameed (3 mai 2021)

Crédit photo : Karzan Hameed (3 mai 2021)

Crédit photo : Karzan Hameed (3 mai 2021)

 

 

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Afrique de l’Ouest : ces élections qui tuent l’espoir

Dans les pays développés, démocratiques, et dans la plupart de ceux qui aspirent à l’être, les urnes constituent une sorte de blanchisserie de la démocratie. Elles « nettoient » et accouchent, en principe, du propre pour donner des nouveaux habits à la République, un nouvel élan. C’est tout le contraire pour l’Afrique qu’elles habillent d’un accoutrement cachant contestations et violences meurtrières. En témoignent, singulièrement, les résultats de récentes élections au Niger, en Guinée Conakry et en Côte-d’Ivoire.

Pendant quasiment une semaine, Niamey, capitale du Niger, et plusieurs autres villes du pays flambaient de colère. On chahutait, on bousculait, on incendiait maisons de particuliers et bâtiments publics. Avec des morts à la clé. Et pour cause. Tout était parti, mardi 23 février, par la publication des résultats du deuxième tour de la présidentielle, remporté sans contexte par Mohamed Bazoum. Selon ces résultats, celui-ci avait récolté 55,75 % des voix, face à son rival de l’opposition, Mahamud Ousman, avec 44,25 % des suffrages.

Pourtant, le président sortant, Mahamadou Issoufou, avait écarté du chemin la pierre d’achoppement consistant à modifier la Constitution pour un « troisième mandat ». Astuce permettant aux présidents en place de se maintenir au pouvoir, mais ayant pour conséquences de générer des mouvements de protestations violents. Tout était donc fondé pour assister, cette fois, à des élections paisibles. On avait vite oublié que les désordres post-électoraux, en Afrique, étaient la règle et leur contraire l’exception.

Or, en novembre et en octobre derniers, il y a eu élection présidentielle, respectivement en Côte-d’Ivoire et en Guinée Conakry. Les présidents des deux pays ont procédé à une modification de Constitution pour un « troisième mandat » et se sont, de ce fait, maintenus à leur fauteuil. Mais, sur fond des crises pré et post-électorales, émaillées de brutalités : destructions de biens publics et bains de sang. L’opinion tant locale qu’internationale l’avait décrié à tue-tête, et on avait cru que cela était suffisant pour servir d’exemple au Niger. Bernique !

Manifestation contre la modification de la Constitution en Guinée, le 24 octobre à Conakry – Crédit : Aboubacarkhoraa

Les deux exemples laissent perplexe. En Côte-d’Ivoire, après avoir publiquement promis de quitter le pouvoir, le président Ouattara est spectaculairement revenu sur sa décision. Or, il est à classer parmi ce que l’Afrique a de meilleur, en termes d’élites intellectuelles. Il a renié la parole donnée, qui a valeur de serment. Sans scrupule. Il en est de même du président guinéen Alpha Condé, professeur des universités, y compris à la Sorbonne. Il s’accroche au pouvoir, à plus de quatre-vingts ans d’âge, après avoir lutté, lui-même, des décennies durant, contre l’aspérité des dictatures guinéennes.

Comment penser, dans ce contexte de proximité de temps (en l’espace de cinq mois) et de position géographique (le Niger est même voisin de la Côte-d’Ivoire) que ces attitudes de responsables politiques ivoiriens et guinéens, et des événements qui y sont liés, n’aient pas eu un impact sur le plan mental des Nigériens votants ? N’avaient-ils pas vu, instinctivement, une « main frauduleuse » dans les résultats d’élections organisées par un alter ego de l’Ivoirien Ouattara et du Guinéen Condé ?

Il y a, à cet égard, un problème fondamental de confiance, qui va continuer de se poser pendant longtemps encore entre les dirigeants africains et leurs peuples, dont la maturité politique ne cesse de croître.

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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Hussein Chaker : “J’ai une relation spirituelle avec la France”

Portrait de Hussein Chaker

Je m’appelle Hussein Chaker. Je suis un kurde syrien. Je fais partie de ces gens qui naissent accusés de séparatisme ou d’opposition au pouvoir en place”. C’est par ces mots que Hussein Chaker, journaliste Kurde syrien réfugié en France et résident de la Maison des journalistes, se présente.

Hussein est, en 1980, à Hassaké dans le nord-est de la Syrie. Comme beaucoup de ses amis d’enfance, il est vite confronté aux difficultés liées à sa langue maternelle et à son identité kurde.A l’école primaire je ne savais pas parler un mot d’arabe. C’est étrange, car je connaissais par cœur des versets de Coran. Les débuts étaient trop durs. Mais, avec le temps, je suis devenu très bon, surtout en expression écrite. J’étais meilleur que mes amis arabes (rires). Je n’avais besoin d’aucune aide pour faire mes devoirs. Je suis quelqu’un d’autonome de nature. Cela a peut-être joué un rôle, je pense.”

Ludwig Deutsch – In the Madrasa [1890], © Gandalf’s Gallery

Au collège, en parallèle par l’enseignement classique, Hussein a intégré un Kuttab, une école traditionnelle soufie. Mon père voulait absolument que j’ai ce double enseignement. Pour lui c’est une manière de pratiquer la culture locale et de la sauvegarder”. Les katatib [pluriel de Kuttab] datent d’au moins mille ans. Dans cette institution, Hussein a étudié la littérature, la philosophie, et même les mathématiques. Ce sont également des lieux de débat où on peut discuter de la culture, de la poésie et même de la politique. Là aussi j’étais brillant. Pour moi c’était aussi une manière de m’affirmer. Cette façon de s’imposer par les études cache le complexe du traitement qu’on nous impose nous les kurdes. J’aime la langue arabe. Je la considère non seulement comme ma seconde langue mais aussi comme ma seconde langue maternelle.”

Un service militaire (très) obligatoire 

Une fois le baccalauréat obtenu, Hussein part à l’université… Non, pas encore. Hussein est appelé au service militaire obligatoire. Il est devenu soldat dans la ville de Homs. Son séjour dans l’armée devait durer un an et demi mais il a finalement duré 3 ans et vingt jours ! En effet, à cause du décès du président Hafez el-Assad [1930-2000], l’armée a décidé de prolonger son service, comme c’était le cas pour d’autres jeunes comme lui. Le régime avait peur des perturbations et voulait s’assurer d’une transition politique calme du pouvoir à son fils Bachar. Qu’est ce que j’ai appris de l’armée? c’est vrai que j’ai manié les armes et tout, mais je n’ai rien appris d’utile… Si, probablement deux choses : la méditation, le fait d’être seul face à la nature surtout pendant les tours de garde. Le reste, que des maladies physiques. Mon visage a aussi changé. Les rides sont apparues trop vite”. Mais le plus triste dans cette histoire aux yeux de Hussein est d’avoir servi une armée qui allait, par la suite, retourner ses armes contre ses propres citoyens (“printemps arabe” à partir de 2011 notamment). Aujourd’hui, c’est une période très douloureuse de ma vie (soupir). Comment osent-ils utiliser leurs armes et nous bombarder, alors qu’il n’y avait aucun ennemi externe. Juste pour défendre le despotisme et anéantir la révolution?!

Le président syrien Bachar al-Assad

Une fois le baccalauréat obtenu, et le service militaire obligatoire terminé, Hussein décide de partir à Damas, la capitale, pour étudier le journalisme et réaliser son rêve d’enfance. Depuis petit je voyais mon père écouter la radio. J’adorais la voix de la radio. Mais c’est surtout en commençant à corriger les erreurs politiques et de langue des présentateurs télé et en remarquant leur manque de neutralité que ma volonté de devenir journaliste s’est confirmée”. Mais les formations étaient trop techniques. Une perte de temps pour Hussein qui voulait aller vite. Ses conditions économiques devant la cherté de la vie dans la capitale l’ont contraint à s’arrêter au bout d’une année pour retourner à Hassaké, sa ville natale, pour étudier le droit cette fois. Pour moi, c’est une condition pour comprendre la société. Certains pensent qu’il suffit d’apprendre des lois par cœur. Non. Le droit est une discipline globale. Pour mettre en place des lois il faut comprendre la société et prendre en compte les aspects politique, humains, économique, etc.

Le double enseignement (classique et traditionnel), le service militaire et les études universitaires ont déjà forgé la personnalité de Hussein. Il devient alors très actif sur les questions liées à la culture kurde. On travaillait en marge des organisations politiques kurdes prohibées officiellement mais encore tolérées à l’époque par le régime.”

Le printemps avorté

Hussein se retrouve rapidement sur la liste des ennemis du régime qui a arrêté plusieurs de ses amis. Il fuit alors vers le Liban jusqu’aux prémices du printemps syrien. Il revient pour y participer.J’avais espoir d’un changement. Pour avoir, enfin, une démocratie. En effet, début 2011 le printemps arabe éclate et n’épargne pas la Syrie. Tout le monde connaît la suite : le régime a réprimé violemment les manifestations causant des milliers de morts et le pays bascule alors dans une guerre civile.Le régime a même libéré des terroristes des prisons pour nous terroriser. De la sorte, il a obligé la révolution à prendre les armes et les choses se sont compliquées”. L’histoire est en effet compliquée et Hussein insiste souvent sur ce point. Il n’hésite pas à nuancer et à préciser qu’il simplifie quand cela est nécessaire. Il estime, par exemple, qu’il y avait, au tout début de la révolution, comme une sorte d’alliance entre certaines parties kurdes et le régime. Des kurdes comme moi ont rejoint la révolution, tandis que d’autres ne l’ont pas fait. C’est la nature humaine. Le régime prenait en compte ce facteur et tentait de garder les kurdes à l’écart de cette lutte. C’est ainsi qu’il n’a pas, par exemple, bombardé les régions kurdes. Il a aussi naturalisé des kurdes auxquels il avait auparavant ôté la nationalité. D’un autre côté, nous [les kurdes] n’avons pas l’habitude d’utiliser la violence car on vivait dans les plaines et non pas les montagnes qui encouragent la lutte armée. Malheureusement, le terrorisme est vite apparu et les kurdes ont été obligés de prendre les armes pour se défendre et même à s’allier aux américains… L’histoire est plus compliquée que ça mais j’essaye, encore une fois, de simplifier les choses”.

Afin d’écraser la révolution, le régime annonce dans les journaux et la télévision qu’il va appeler un grand nombre de jeunes pour rejoindre l’armée. Hussein faisait partie de la tranche d’âge annoncée. Il quitte alors le pays pour se réfugier au Kurdistan irakien. Là-bas, j’ai travaillé comme préparateur et présentateur de programmes télévisés. Mon émission parlait de questions liées à la philosophie politique, sur le radicalisme par exemple”. Avec la montée du terrorisme de Daesh (“l’État islamique”) en Syrie et en Iraq (2014), il reçoit des menaces de mort car on le considérait comme quelqu’un qui diffusait l’athéisme. “Je ne faisais que poser des questions. Mais des questions précises sur l’Islam et les droits Humains, l’Islam et les droits des minorités, ou encore le patrimoine islamique. J’organisais des débats et il y avait des pour et des contre”. Hussein est contraint de changer continuellement d’adresse et parfois de ville. En 2016 il fuit vers la Turquie pour s’installer à Gaziantep avant d’entrer en contact avec l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF) pour demander de l’aide et obtenir, en 2019, un visa pour la France. “J’ai une relation spirituelle avec la France. C’est le pays de la laïcité et moi je suis laïc. Je sens que la langue française est proche de la langue kurde et de mon cœur. J’ai lu la charte des droits de l’homme de la révolution et j’ai regardé son film plusieurs fois et je continue d’ailleurs à le revoir de temps en temps. J’ai vu les églises construites au style gothique. Je croyais que cette architecture existait uniquement en Italie. Ça existe aussi chez nous et ça date de l’époque des Croisades. C’est un véritable exemple de brassage des civilisations entre l’orient et l’occident. »

Un souvenir

S’il y a un objet précieux pour Hussein c’est Mem et Zin”, un recueil de poèmes (Diwan en arabe) écrit en 1692 par Ehmedê Xanî (1650-1707). “Ce Diwan, connu dans la culture kurde, parle d’une histoire d’amour impossible entre Mem et la princesse Zîn. » Hussein considère l’auteur comme la première personne à conceptualiser, de manière ‘claire et moderne’, l’idée d’un « nationalisme kurde ».

 » Il est aussi, probablement, le premier poète soufi à écrire des poèmes pour enfants. C’est un modèle pour moi. Cet ouvrage, qui date d’environ 4 siècles, jouit d’une grande valeur scientifique et émotionnelle. Il m’a accompagné partout le long de mes voyages. Je l’ai lu et relu plusieurs fois. Il me rappelle que je suis kurde et que l’amour n’est pas facile. Je suis attiré par les histoires d’amour impossibles. Rien que de le regarder stimule mon humanisme”, conclut Hussein.

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Rendez-vous avec Alep, à Lecce

A Lecce en Italie, l’ancien Alep m’attendait. Je suis venue pour participer au festival «Conversation sur le futur» qui s’est tenu le dimanche 27 octobre. Il y avait plusieurs activités: cinéma, débat, rencontre, cousine, musique…

Depuis la route de l’aéroport de Brindisi jusqu’à Lecce, par voiture, je jette un oeil sur le programme.

En feuilletant le programme je revois : plus de trente lieux à Lecce ont accueilli les événements de ce festival, la ville est devenue comme un grand spectacle, considérée comme le capitale de l’architecture baroque et selon Wikipédia; (Lecce a, pour ces raisons, reçu des surnoms flatteurs la «Florence baroque», la «Florence du Sud» ou encore l’ «Athènes des Pouilles»).

Je n’ai pas eu du temps pour me reposer, j’ai posé ma valise à la chambre de l’hôtel, j’ai pris la carte de la ville et je me suis dirigée vers le bureau de festival.

Quinze minutes à pieds entre l’hôtel et le bureau au centre ville. Ces quinze minutes m’ont fait voyager dans plusieurs pays: en Turquie à Mersin, puis au Liban à Beyrouth, et en Syrie à Alep…

Soudain, je me suis trouvée, dans mon pays des merveilles. Au moment où je traversais la rue près de la grande basilique «Santa Croce», je me suis retrouvée dans l’ancienne ville d’Alep; mêmes petites ruelles, mêmes pierres, mêmes architectes et mêmes odeurs…

Avant que je ne constate que je ne suis pas à Alep, j’ai vu le logo du festival en face de moi, je suis donc devant le bureau. Obligée de laisser Alep à l’extérieur, je suis entrée pour rencontrer Gabriella, la directrice du festival, celle qui m’avait invitée.

En passant dans petites rues, en sentant le cousin, j’essayais de retrouver l’image du très fameux restaurant d’Alep, chez Abou Abdo Al Fawal,  le meilleur préparateur de foul (fèves) de la ville.

Il n’y a pas une seule famille à Alep qui n’ait pas gouté au moins une fois le plat d’Abou Abdo. Mon père, pendant toute ma jeunesse, chaque vendredi, nous avait cherché le foul.

Par politesse, je n’ai pas osé prendre de photos.

Je viens d’arriver à la conférence. On parle de sujets professionnels avec Gabriella. Changement de programme, Marta, une journaliste qui devait animer le débat est finalement partie aujourd’hui pour le Rojava. Le débat sur le combat des femmes est remplacé par une rencontre sur  la question kurde.

Au fond de moi, je préparais mon plan secret: demain matin, je vais me réveiller tôt pour revenir et rencontrer de manière plus intime cette Alep qui m’attend ici.

J’ai terminé mon déjeuner et j’ai commencé a me préparer pour le débat concernant la question kurde. Avant le débat, je rencontre Shayda, kurde iranienne qui va participer au débat de demain, ainsi que Lucy et Emmanuella, deux traductrices extraordinaires.

En arrivant devant une emrveilleuse place, « Convitto palmieri», où le débat va avoir lieu, nous avons décidé, nous les quatre femmes, de prendre un verre sur un terrasse  de café qui donne sur la place. On y voit le public entré et sortir de la salle. En quittant le café, j’ai vu un monsieur qui s’adressa à nous en arabe, j’ai donc pensé qu’il était arabe… Mais non ! Salvatore est un italien qui parle arabe et qui connaiit la Syrie car il a vécu quelques années à Damas.

J’étais étonnée par le public, je n’avais pas imaginé que la salle sera remplie à ce point. Et ça a continué, des gens sont arrivés à la dernière minute pour nous écouter.

Apparemment ces actualités attirent le publique. Mon intervention était au même moment que l’offensif turque au Rojava. Le public a envie de comprendre et connaitre les en jeux du point de vu des kurdes. J’ai témoigné sur cette guerre et présenté mon expérience avec des amis sur les places Qamichli et Ras al-Aïn. J’ai aussi parlé de la révolution syrienne manipulée pour devenir une guerre civile, et ainsi attirer les soldats de monde entier !

Le rencontre avec le public était très chaleureux.

Antonella qui était avec moi lors de la conférence, est une représentante de «Patria Indipendente» et elle m’a proposé un entretien pour sa revue le lendemain matin. J’accepte sans oublier mon plan secret. Je me suis donc réveillée tôt et j’ai pris mon café rapidement avant de croiser quelqu’un qui me retarde pour mon rendez vous.

Les dimanches, les rues sont vides, il n’y a presque personne à Lecce, il y a moi et Alep.

En repassant dans les petites rues, je rencontre à nouveau les quartiers de la citadelle d’Alep, Bab al Hadid, Joub Al Quba, Al Qalaa… J’étais rempli par l’esprit de ma ville natale. Alep que je découvre avec un nouveau visage, une apparence mixte avec de l’arabe et de l’italien.

J’ai passé plus de deux heures à arpenter cette petite ville quand j’ai croisé Shayda qui avait pensé, comme moi, à marcher seule et à découvrir la ville. En pensant à haute voix, j’ai dit: je n’arrive pas à définir cette ville, elle ressemble beaucoup aux endroits de mon passé.

Shayda m’a confié: « On sent qu’on vit dans un grande château… » Lecce est bien un château.

A la fin du débat de ce soir qui avait lieu à «l’Officine Cantelmo»,  nous étions cinq femmes sur la scène : Shayda, la kurde iranienne, Hwaida, journaliste  libanaise, Emmaneulla, Lucy et moi.

Notre complicité était spontanée entre Shayda, Hwaida et moi. J’ai partagé plein d’expériences avec la kurde qui connait bien les souffrances des femmes kurdes, et également avec Hwaida qui travaillait sur les femmes syriennes.

Entre les deux langues, arabe et kurdes, je me suis sentie libre de parler des femmes vivant dans notre région orientale.

J’ai terminé mon intervention en dévoilant mon secret : j’ai rencontré Alep à Lecce, elle m’attendait ici.

En sortant, Salvatore me dit, « j’ai une amie d’Alep, elle était venue à Lecce et elle m’a dit ce que tu as dit, qu’Alep ressemble à Lecce. »

Salvatore pour sa part, m’a avoué, que parmi tous les pays orientaux qu’il avait visité, il préfère la Syrie. Nous avons fixé un rendez vous, un jour où l’autre en Syrie, plus précisément, à Alep.

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La photo comme témoignage: entre action et réactions

Au cours de leurs carrières, les photojournalistes prennent un nombre incalculable de clichés. Alors parmi ce nombre impressionnant de photos, quelles sont celles qui vont retenir l’attention du public, celles qui vont faire le tour du monde et celles qui vont recevoir des prix ? Quel rôle voient-ils à la photo? Réponses de photographes.

Selon Zaher, photojournaliste syrien de 23 ans qui a dû fuir son pays le métier de photojournaliste consiste à rendre compte de la réalité. « Je pense que je fais ce que je peux pour atteindre la vérité et la transmettre ».

Il ajoute: « Ce que je fais n’est pas politique, je ne suis pas dans un parti, je ne fais que raconter la vérité. »

Pour d’autres, ce qui compte c’est de comprendre pleinement une situation. « Je veux comprendre pourquoi » explique un autre journaliste syrien Abdul Eassa. « Je ne veux pas seulement prendre une photo, je veux surtout comprendre pourquoi ». Il poursuit en expliquant que les manifestations des Gilets Jaunes au cours de cette année lui ont appris beaucoup de choses sur la France elle-même.

Le photojournalisme est également vu comme un moyen de créer du lien social, s’intéresser à des situations particulières, à des individus. C’est le constat que fait Zaher quand il dit « j’ai choisi la photo car chaque photo a une histoire, elle représente un moment (précis) ».

Pour d’autres encore le photojournaliste a pour mission d’interpeller le public, de toucher au moins une personne. C’est ce que confirme Abdul Eassa « le point essentiel [du photojournalisme] est d’avoir un impact sur les gens et sur l’humanité en général. Afin de stopper quelque chose, en particulier les crimes. Et aussi informer -prevent- sur les choses inconnues du public – that no one care. »

C’est d’autant plus vrai en cas de guerre, comme en Syrie, car il s’agit ici de rendre compte d’une situation dans sa globalité, de la violence sous toutes ses formes peu importe les acteurs impliqués et le positionnement politique. C’est d’ailleurs souvent cette violence qui pousse les photographes à vouloir des actions concrètes, au-delà de simples réactions. Surtout lorsqu’on est impliqué soi-même dans le conflit.

Voir leurs photographies partagées sur les réseaux sociaux puis reprises par les grands médias à la Une peut sembler avoir un effet sur la politique.

© Julia Le Duc – La Jornada de Matamoros

La photo du migrant salvadorien et de sa fille retrouvée noyés en essayant de traverser le Rio Grande en est un parfait exemple. Cette autre photo de migrants cherchant à atteindre les États-Unis en traversant la frontière a fait le tour de la planète et a engendré une vague d’émotion collective.

Un présentateur de CNN n’a d’ailleurs pas pu contenir ses larmes face à la violence qui s’en dégage. Mais pour le photographe de l’AFP, Abdul Eassa ce n’est pas l’image qui est choquante mais l’histoire qui se cache derrière.

D’autant plus que dans un monde saturé d’images, un cliché chasse l’autre, ce qui montre la limite d’une photo malgré l’émotion qu’elle suscite. Pourtant, cette image n’a pas fait dévier de son cap le président des États-Unis Donald Trump face à sa stricte politique migratoire.

Et au-delà du foisonnement d’images, l’apparition des fake-news est venue rendre les choses encore moins lisibles. Le lecteur se sent perdu et impuissant face à un flot d’images permanent et à cette concurrence de l’information. Cette inertie face à la diffusion de ces photos peut être très difficile pour les photojournalistes.

Pour Zaher Al Zaher témoigner est presque vital, c’est pourquoi il peine à comprendre l’absence d’actions. D’après lui, la situation en Syrie relève de la crise humanitaire. Lorsqu’il était en Syrie, il voulait travailler avec des journaux étrangers afin que la communauté internationale soit alertée et s’empare du problème. Cette frustration est toujours présente aujourd’hui et elle est commune à de nombreux photographes ayant fait face à ce genre de situations.

Ces reporters peuvent finir frustrés voire déçu du manque de réactions. En effet ils ont été sur le terrain pendant des mois et ont mis leur vie en danger, afin de livrer un récit fidèle de ce qu’ils ont vu et de témoigner de choses inconnues du grand public. Frustrés de ne pas avoir eu l’impact attendu et d’observer que la situation ne change pas.

Malgré tout, certaines photos deviennent iconiques, comme celle de Nick Ut représentant une petite fille brulée au Napalm en 1972 lors de la guerre d’Indochine.

Cette photo a fait le tour du monde et est devenu un symbole des violences subies par les civils lors de la guerre d’Indochine. Malgré son succès (on en fait même aujourd’hui des sacs), cette photo n’a pas fait basculer le cours de la guerre. Elle n’a fait que confirmer ce que pensait l’opinion publique américaine, lassée par ces huit années de conflits.

Au-delà même de la violence qu’elle dégage, cette photo est efficace car elle est simple et sobre, mettant en valeur la souffrance vécue par la petite fille et les enfants qui l’entourent. Elle montre une réalité violente et inconnue du grand public. Encore aujourd’hui cette photo est mondialement connue et elle illustre même les manuels d’histoire français.

Zaher Al Zaher


« Je me rends compte sur le coup que la photo est puissante et plus tard je me rends compte qu’elle représente l’Histoire ».

Né à Alep en Syrie, Zaher Al Zaher, 23 ans, commence à travailler en tant que photographe pour des journaux internationaux à partir de 2013. Il couvre l’évolution de la guerre civile syrienne, principalement à Alep.

À cause de son engagement politique, il est enlevé et torturé par les forces gouvernementales syriennes.

Il réussit à fuir en Turquie puis arrive en France à la Maison des Journalistes en 2017. Depuis il fait partie de la Society of Professional Journalist et suit principalement les manifestations, comme celles des Gilets Jaunes.

Abdulmonam Eassa


« Il y a pleins d’images, mais peu {de photojournalistes} prennent en compte l’histoire qu’il y a derrière »

Abdulmonam Eassa est un jeune photojournaliste syrien de 24 ans qui a commencé à travailler en tant qu’autodidacte lors de la guerre civile syrienne en particulier à Damas à partir de 2013.

Depuis plus de cinq ans il travaille en free-lance avec l’AFP d’abord en Syrie et depuis octobre 2018 en France. Avant d’arriver à la Maison des Journalistes il est resté un an en Turquie afin d’obtenir un visa pour la France.

Depuis il couvre principalement les manifestations, notamment celles des Gilets Jaunes à Paris. Il a reçu le Visa d’Or pour ses photos sur l’action des ONG en Syrie.