Un voyage sans retour

C’est le départ. Il faut y aller. Aller loin de ce pays, loin de tout ce cauchemar. Parcequ’il faut survivre. A l’aéroport ce jour, le militaire à qui on avait donné beaucoup d’argent pour m’aider à sortir vint me chercher dans la voiture. C’est lui qui a géré les bagages. Il m’a bien dit d’en prendre sinon j’allais attirer l’attention. Il a raison après tout. J’ai presque eu un excédant mais tout est rentré dans l’ordre.

Physiquement, j’étais très faible. Mon corps se traînait pour se déplacer. J avais l’impression de flotter parfois. Il y avait une faim indescriptible qui avait élu domicile dans mon ventre ces derniers jours. Je n’arrivais plus à avaler. L’angoisse, la peur, le stress, les problèmes et les inquiétudes étaient mon univers. J’ai quand même acheté un sandwich. Quand j’ai avalé un petit bout d emon sandwich, je l’ai entendu atterrir dans mon estomac. C’est comme si un écho qui me parvenait. L’écho de la faim, bien-sûr.

La corruption, fléau du pays

Après cette bouchée de nourriture qui n’a absolument rien résolu dans ma situation, je me suis engouffrée dans l’aéroport avec le militaire. Il y avait les douaniers qui attendaient aussi de l’argent. Eh oui. Il faut toujours payer. Encore et encore. Il n’y avait pas de raison que j’ai sur moi notre monnaie locale vu que je partais mais dans un pays on est habitué à avoir de la liquidité.

Mais ici, tout est question d’argent et si tu n’en as pas quand il le faut, c’est jamais bon pour toi. Personne ne sort sans ses pauvres liasses durement acquises. La preuve, si je n’avais pas d’argent, je ne sais pas ce que les douaniers auraient fait, dit ou trouvé pour me retarder. Pauvre pays. Pauvres de nous. Piller son prochain pour exister.

A la question du militaire « qui vient te récupérer à Paris » , je réponds « ma copine » avec une telle naïveté. Une petite joie avait même trouvé place sur mon visage . Je supposais à cet instant précis que tout allait bien se passer après l’atterrissage.

Dans la salle d’attente, j’étais constamment en ligne avec mes amis de France. Ils étaient inquiets pour moi certes, et visiblement très impatients de me revoir. J’ai bien suivi les recommandations du militaire. Rester naturelle et sereine dans cet espace. Dur mais hélas, je pense que j’y suis parvenue.

Les premiers pas en France d’une exilée

Atterrissage à Roissy ce matin de bonheur. J’ai essayé de manger dans l’avion mais je ne sais pas si la nourriture que j’avalais parvenait à mon organisme. Cette situation me fait presque rire aujourd’hui. Je n’ai pas pu dormir alors que j’avais un sommeil fou à rattraper une fois arrivée. C’est sûr et certain. J’avais hâte d’être dans l’appartement de ma bonne copine qui m’a bien rassuré de venir me prendre. Je la nomme Hawa. J’avais même un grand colis pour elle. Sa maman me l’a remis le jour du départ. En plus de mes habits mal rangés dans la valise, le poids normal de bagages était atteint.

Mais bizarrement, dans ma tête meurtrie, j’avais encore les conseils d’un de mes  anciens patrons qui me disait à chaque production audiovisuelle qu’on avait, de ne jamais avoir qu’un seul plan dans ce qu’on fait. Il faut toujours un plan B ou C. Pour faire face aux éventualités. Pour ce cas présent, j’avais une réservation d’hôtel. Je comptais y aller, flamber mon argent de poche avec un grand pincement au cœur mais je ne voulais pas être interpellée par la police. Ah non. Pas ça encore. Déjà si je suis interpellé à l’aéroport, me ramener  au pays serait plus aisé. Tellement de choses dans cette petite tête en ce matin d’automne….

Une douanière m’a demandé ce que je venais faire en France. Panique. Panique. Panique. Mais j’ai gardé un faux calme et sorti des documents. Après lecture, elle me dit : « bienvenue en France« . Ouuuhhh quel soulagement ! Le militaire et les autres personnes impliquées dans le voyage m’avaient mise en garde pour cette étape. J’avais aussi mille euros. Argent de poche à montrer si on me le demandait. Cette somme est tellement élevée chez nous. Le smic est d’environ 40 euros. Une véritable fortune mais quand il faut se sauver, la valeur de ta vie dépasse celle de l’argent.

Quand j’eus franchi les contrôles, je suis sortie attendre ma copine. J’avais pas de connexion internet. J’étais sur roaming et je l’appelais chaque fois. J avais. Envie de quitter l’aéroport. Très très envie.

La rencontre avec celle que j’appellais « mon amie »

Hawa arrive enfin vers 10h. Quel soulagement. Mais surprise, elle a un enfant dans une poussette. Son enfant. Je ne savais pas mais on en parlerait une fois à la maison. Il faut sortir de cet endroit.

Elle me dit de faire vite pour partir parce que c’est à cause de moi qu’elle a fait sortir son enfant si tôt. Ils sont sortis depuis 5h du matin pour être là à 10h. En plus qu’en France , on ne fait pas sortir les enfants avant 8h sinon tu risques de le perdre si la police te voit.

Sornettes. Maintenant que je connais un peu les transports, j’ai regardé l’itinéraire qu’elle a pris. C’est 1h20 environ. Et en ce qui concerne les enfants, c’est faux. J’ai vu des enfants dehors à l’aube et tard la nuit. Mais je pense qu’elle voulait marquer le coup en me faisant comprendre qu’elle a pris des risques pour moi et qu’elle a fait un long trajet. Histoire de ne pas oublier que je lui dois. C’est une dette. Mais ce jour là, j’ai été  très touchée par ce qu’elle a fait pour moi. Cela prouve que c’est une amie et que je peux compter sur elle.

On s’est empressées de partir. Partir pour une destination inconnue mais je ne me posais pas trop de questions. Je voulais me poser, manger, dormir. J’en avais besoin.

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Afrique de l’Ouest : ces élections qui tuent l’espoir

Dans les pays développés, démocratiques, et dans la plupart de ceux qui aspirent à l’être, les urnes constituent une sorte de blanchisserie de la démocratie. Elles « nettoient » et accouchent, en principe, du propre pour donner des nouveaux habits à la République, un nouvel élan. C’est tout le contraire pour l’Afrique qu’elles habillent d’un accoutrement cachant contestations et violences meurtrières. En témoignent, singulièrement, les résultats de récentes élections au Niger, en Guinée Conakry et en Côte-d’Ivoire.

Pendant quasiment une semaine, Niamey, capitale du Niger, et plusieurs autres villes du pays flambaient de colère. On chahutait, on bousculait, on incendiait maisons de particuliers et bâtiments publics. Avec des morts à la clé. Et pour cause. Tout était parti, mardi 23 février, par la publication des résultats du deuxième tour de la présidentielle, remporté sans contexte par Mohamed Bazoum. Selon ces résultats, celui-ci avait récolté 55,75 % des voix, face à son rival de l’opposition, Mahamud Ousman, avec 44,25 % des suffrages.

Pourtant, le président sortant, Mahamadou Issoufou, avait écarté du chemin la pierre d’achoppement consistant à modifier la Constitution pour un « troisième mandat ». Astuce permettant aux présidents en place de se maintenir au pouvoir, mais ayant pour conséquences de générer des mouvements de protestations violents. Tout était donc fondé pour assister, cette fois, à des élections paisibles. On avait vite oublié que les désordres post-électoraux, en Afrique, étaient la règle et leur contraire l’exception.

Or, en novembre et en octobre derniers, il y a eu élection présidentielle, respectivement en Côte-d’Ivoire et en Guinée Conakry. Les présidents des deux pays ont procédé à une modification de Constitution pour un « troisième mandat » et se sont, de ce fait, maintenus à leur fauteuil. Mais, sur fond des crises pré et post-électorales, émaillées de brutalités : destructions de biens publics et bains de sang. L’opinion tant locale qu’internationale l’avait décrié à tue-tête, et on avait cru que cela était suffisant pour servir d’exemple au Niger. Bernique !

Manifestation contre la modification de la Constitution en Guinée, le 24 octobre à Conakry – Crédit : Aboubacarkhoraa

Les deux exemples laissent perplexe. En Côte-d’Ivoire, après avoir publiquement promis de quitter le pouvoir, le président Ouattara est spectaculairement revenu sur sa décision. Or, il est à classer parmi ce que l’Afrique a de meilleur, en termes d’élites intellectuelles. Il a renié la parole donnée, qui a valeur de serment. Sans scrupule. Il en est de même du président guinéen Alpha Condé, professeur des universités, y compris à la Sorbonne. Il s’accroche au pouvoir, à plus de quatre-vingts ans d’âge, après avoir lutté, lui-même, des décennies durant, contre l’aspérité des dictatures guinéennes.

Comment penser, dans ce contexte de proximité de temps (en l’espace de cinq mois) et de position géographique (le Niger est même voisin de la Côte-d’Ivoire) que ces attitudes de responsables politiques ivoiriens et guinéens, et des événements qui y sont liés, n’aient pas eu un impact sur le plan mental des Nigériens votants ? N’avaient-ils pas vu, instinctivement, une « main frauduleuse » dans les résultats d’élections organisées par un alter ego de l’Ivoirien Ouattara et du Guinéen Condé ?

Il y a, à cet égard, un problème fondamental de confiance, qui va continuer de se poser pendant longtemps encore entre les dirigeants africains et leurs peuples, dont la maturité politique ne cesse de croître.

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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Hussein Chaker : “J’ai une relation spirituelle avec la France”

Portrait de Hussein Chaker

Je m’appelle Hussein Chaker. Je suis un kurde syrien. Je fais partie de ces gens qui naissent accusés de séparatisme ou d’opposition au pouvoir en place”. C’est par ces mots que Hussein Chaker, journaliste Kurde syrien réfugié en France et résident de la Maison des journalistes, se présente.

Hussein est, en 1980, à Hassaké dans le nord-est de la Syrie. Comme beaucoup de ses amis d’enfance, il est vite confronté aux difficultés liées à sa langue maternelle et à son identité kurde.A l’école primaire je ne savais pas parler un mot d’arabe. C’est étrange, car je connaissais par cœur des versets de Coran. Les débuts étaient trop durs. Mais, avec le temps, je suis devenu très bon, surtout en expression écrite. J’étais meilleur que mes amis arabes (rires). Je n’avais besoin d’aucune aide pour faire mes devoirs. Je suis quelqu’un d’autonome de nature. Cela a peut-être joué un rôle, je pense.”

Ludwig Deutsch – In the Madrasa [1890], © Gandalf’s Gallery

Au collège, en parallèle par l’enseignement classique, Hussein a intégré un Kuttab, une école traditionnelle soufie. Mon père voulait absolument que j’ai ce double enseignement. Pour lui c’est une manière de pratiquer la culture locale et de la sauvegarder”. Les katatib [pluriel de Kuttab] datent d’au moins mille ans. Dans cette institution, Hussein a étudié la littérature, la philosophie, et même les mathématiques. Ce sont également des lieux de débat où on peut discuter de la culture, de la poésie et même de la politique. Là aussi j’étais brillant. Pour moi c’était aussi une manière de m’affirmer. Cette façon de s’imposer par les études cache le complexe du traitement qu’on nous impose nous les kurdes. J’aime la langue arabe. Je la considère non seulement comme ma seconde langue mais aussi comme ma seconde langue maternelle.”

Un service militaire (très) obligatoire 

Une fois le baccalauréat obtenu, Hussein part à l’université… Non, pas encore. Hussein est appelé au service militaire obligatoire. Il est devenu soldat dans la ville de Homs. Son séjour dans l’armée devait durer un an et demi mais il a finalement duré 3 ans et vingt jours ! En effet, à cause du décès du président Hafez el-Assad [1930-2000], l’armée a décidé de prolonger son service, comme c’était le cas pour d’autres jeunes comme lui. Le régime avait peur des perturbations et voulait s’assurer d’une transition politique calme du pouvoir à son fils Bachar. Qu’est ce que j’ai appris de l’armée? c’est vrai que j’ai manié les armes et tout, mais je n’ai rien appris d’utile… Si, probablement deux choses : la méditation, le fait d’être seul face à la nature surtout pendant les tours de garde. Le reste, que des maladies physiques. Mon visage a aussi changé. Les rides sont apparues trop vite”. Mais le plus triste dans cette histoire aux yeux de Hussein est d’avoir servi une armée qui allait, par la suite, retourner ses armes contre ses propres citoyens (“printemps arabe” à partir de 2011 notamment). Aujourd’hui, c’est une période très douloureuse de ma vie (soupir). Comment osent-ils utiliser leurs armes et nous bombarder, alors qu’il n’y avait aucun ennemi externe. Juste pour défendre le despotisme et anéantir la révolution?!

Le président syrien Bachar al-Assad

Une fois le baccalauréat obtenu, et le service militaire obligatoire terminé, Hussein décide de partir à Damas, la capitale, pour étudier le journalisme et réaliser son rêve d’enfance. Depuis petit je voyais mon père écouter la radio. J’adorais la voix de la radio. Mais c’est surtout en commençant à corriger les erreurs politiques et de langue des présentateurs télé et en remarquant leur manque de neutralité que ma volonté de devenir journaliste s’est confirmée”. Mais les formations étaient trop techniques. Une perte de temps pour Hussein qui voulait aller vite. Ses conditions économiques devant la cherté de la vie dans la capitale l’ont contraint à s’arrêter au bout d’une année pour retourner à Hassaké, sa ville natale, pour étudier le droit cette fois. Pour moi, c’est une condition pour comprendre la société. Certains pensent qu’il suffit d’apprendre des lois par cœur. Non. Le droit est une discipline globale. Pour mettre en place des lois il faut comprendre la société et prendre en compte les aspects politique, humains, économique, etc.

Le double enseignement (classique et traditionnel), le service militaire et les études universitaires ont déjà forgé la personnalité de Hussein. Il devient alors très actif sur les questions liées à la culture kurde. On travaillait en marge des organisations politiques kurdes prohibées officiellement mais encore tolérées à l’époque par le régime.”

Le printemps avorté

Hussein se retrouve rapidement sur la liste des ennemis du régime qui a arrêté plusieurs de ses amis. Il fuit alors vers le Liban jusqu’aux prémices du printemps syrien. Il revient pour y participer.J’avais espoir d’un changement. Pour avoir, enfin, une démocratie. En effet, début 2011 le printemps arabe éclate et n’épargne pas la Syrie. Tout le monde connaît la suite : le régime a réprimé violemment les manifestations causant des milliers de morts et le pays bascule alors dans une guerre civile.Le régime a même libéré des terroristes des prisons pour nous terroriser. De la sorte, il a obligé la révolution à prendre les armes et les choses se sont compliquées”. L’histoire est en effet compliquée et Hussein insiste souvent sur ce point. Il n’hésite pas à nuancer et à préciser qu’il simplifie quand cela est nécessaire. Il estime, par exemple, qu’il y avait, au tout début de la révolution, comme une sorte d’alliance entre certaines parties kurdes et le régime. Des kurdes comme moi ont rejoint la révolution, tandis que d’autres ne l’ont pas fait. C’est la nature humaine. Le régime prenait en compte ce facteur et tentait de garder les kurdes à l’écart de cette lutte. C’est ainsi qu’il n’a pas, par exemple, bombardé les régions kurdes. Il a aussi naturalisé des kurdes auxquels il avait auparavant ôté la nationalité. D’un autre côté, nous [les kurdes] n’avons pas l’habitude d’utiliser la violence car on vivait dans les plaines et non pas les montagnes qui encouragent la lutte armée. Malheureusement, le terrorisme est vite apparu et les kurdes ont été obligés de prendre les armes pour se défendre et même à s’allier aux américains… L’histoire est plus compliquée que ça mais j’essaye, encore une fois, de simplifier les choses”.

Afin d’écraser la révolution, le régime annonce dans les journaux et la télévision qu’il va appeler un grand nombre de jeunes pour rejoindre l’armée. Hussein faisait partie de la tranche d’âge annoncée. Il quitte alors le pays pour se réfugier au Kurdistan irakien. Là-bas, j’ai travaillé comme préparateur et présentateur de programmes télévisés. Mon émission parlait de questions liées à la philosophie politique, sur le radicalisme par exemple”. Avec la montée du terrorisme de Daesh (“l’État islamique”) en Syrie et en Iraq (2014), il reçoit des menaces de mort car on le considérait comme quelqu’un qui diffusait l’athéisme. “Je ne faisais que poser des questions. Mais des questions précises sur l’Islam et les droits Humains, l’Islam et les droits des minorités, ou encore le patrimoine islamique. J’organisais des débats et il y avait des pour et des contre”. Hussein est contraint de changer continuellement d’adresse et parfois de ville. En 2016 il fuit vers la Turquie pour s’installer à Gaziantep avant d’entrer en contact avec l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF) pour demander de l’aide et obtenir, en 2019, un visa pour la France. “J’ai une relation spirituelle avec la France. C’est le pays de la laïcité et moi je suis laïc. Je sens que la langue française est proche de la langue kurde et de mon cœur. J’ai lu la charte des droits de l’homme de la révolution et j’ai regardé son film plusieurs fois et je continue d’ailleurs à le revoir de temps en temps. J’ai vu les églises construites au style gothique. Je croyais que cette architecture existait uniquement en Italie. Ça existe aussi chez nous et ça date de l’époque des Croisades. C’est un véritable exemple de brassage des civilisations entre l’orient et l’occident. »

Un souvenir

S’il y a un objet précieux pour Hussein c’est Mem et Zin”, un recueil de poèmes (Diwan en arabe) écrit en 1692 par Ehmedê Xanî (1650-1707). “Ce Diwan, connu dans la culture kurde, parle d’une histoire d’amour impossible entre Mem et la princesse Zîn. » Hussein considère l’auteur comme la première personne à conceptualiser, de manière ‘claire et moderne’, l’idée d’un « nationalisme kurde ».

 » Il est aussi, probablement, le premier poète soufi à écrire des poèmes pour enfants. C’est un modèle pour moi. Cet ouvrage, qui date d’environ 4 siècles, jouit d’une grande valeur scientifique et émotionnelle. Il m’a accompagné partout le long de mes voyages. Je l’ai lu et relu plusieurs fois. Il me rappelle que je suis kurde et que l’amour n’est pas facile. Je suis attiré par les histoires d’amour impossibles. Rien que de le regarder stimule mon humanisme”, conclut Hussein.

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Maha Hassan : Composer son identité, une utopie ?

© TAKAT

2018, à l’arrivée dans l’aéroport d’un pays arabe [que je préfère ne pas citer]. En consultant mon passeport français, l’officier me demande de quelle origine je suis. Il me demande ensuite de lui présenter un justificatif de ma “propre identité”. Choquée, je lui ai répondu : « mais je suis française, vous avez mon passeport entre vos mains ! ».

J’étais sidérée en discutant avec ce monsieur. J’ai essayé de lui expliquer, en vain, que je n’avais aucun papier de mon pays d’origine et que j’étais une citoyenne française. Ces quelques minutes devant l’officier me paraissaient longues. J’étais angoissée. J’ai eu l’impression qu’ils allaient me renvoyer. Finalement, l’officier a mis le cachet sur mon passeport en insistant que je ne pourrais pas quitter le sol de ce pays arabe, sans pouvoir justifier de mon identité d’origine.

En discutant avec les deux amis Français (l’un d’origine irakienne et l’autre marocaine) qui ont effectué le voyage avec moi, ils m’ont raconté que personne ne leur avait demandé leurs papiers d’origine. 

Ce n’est pas la première fois que ce genre d’incident m’arrive. Dans un autre pays arabe, quand l’officier en charge de vérifier mon passeport m’a demandé comment ça se faisait que je sois française alors que je portais un nom arabe. «Oui, je m’appelle Maha, je suis d’origine syrienne et je suis une voleuse d’identité», m’étais-je dit. Pour éviter une autre conversation inutile, je lui ai dit que je m’étais mariée avec un Français. «Et ta famille, comment accepte-elle ton mariage avec un Français?!», me lançant d’un regard méprisant.

De retour à l’aéroport Charles de Gaulle, à Paris, l’officier chargé de vérifier mon passeport avait scruté mon visage et avait commenté: Madame, vous avez l’air fatiguée ! 

J’avais failli pleurer. J’étais touchée de l’attention de la part de cet officier français qui me traite enfin comme une vraie concitoyenne, moi qui venait d’arriver d’un pays qui était sur le point de m’interdire de quitter son sol. Un pays où je m’étais sentie humiliée et accusée de porter un faux-passeport.

En Europe, où on a la mentalité de cette égalité entre des Français de souche et les “autres”, je me déplace avec confiance. Ces “autres”, comme moi, qui ne sont pas toujours légitimes dans leur pays d’origine et les pays voisins. 

Maha Hassan © Ouest-France

 

Exil linguistique

Je suis donc née en Syrie, dans une famille kurde. Contrairement à mes cousines et cousins, qui vivaient à la campagne, je parlais l’arabe, la langue de quartier, de l’école et la langue officielle du pays. J’étais douée dans cette langue ; je maîtrisais la grammaire, la dictée, etc. Mais, en allant dans mon village d’origine et en jouant avec mes cousines et cousins, je n’arrivais pas à communiquer avec elles. Ils me traitaient alors comme une étrangère !

En ville, les voisins du quartier appelaient ma famille ”la maison des kurdes”. Je ne comprenais pas comment je pouvais être Kurde selon les autres (arabes et kurdes) car je ne parle que l’ arabe. Je me sentais « différente » : je ne ressemblais ni à mes amies arabes de “souche”, ni à mes cousines kurdes.

La lecture m’a aidé à remplir ce fossé au fond de moi. Partager les idées des autres et trouver des points communs avec eux ou avec leurs personnages, me faisait me sentir, enfin, “légitime”. Je pense avoir commencé à aimer la littérature française grâce à Camus. Avec Camus, j’ai senti un rapprochement avoir lu ”L’étranger”. 

Le temps s’est écoulé, et je suis devenue une écrivaine en langue arabe, mais j’ai toujours porté au fond de moi-même, cette blessure.

En arrivant en France, je pensais que ce nouveau pays allait soigner ma cicatrice, et que je pouvais, enfin, devenir une citoyenne internationale; le rêve de mon père communiste. 

Je ressens une proximité avec Sartre, Rimbaud, Camus, André Breton, Jacque Vaché, Derrida, etc. Je guérirai donc ici. Dans ce pays que je connais, comme si j’y étais avant, via la littérature et le cinéma.

Je me retrouve beaucoup dans la série française de films documentaires « Histoires d’une nation » qui m’a énormément touché. Elle m’a donné le sentiment de cette légitimité qui me manquait, que ce soit en Syrie ou en France. Après avoir terminé cette série, en marchant à Morlaix; ma ville actuelle; une femme que j’ai croisé m’a adressé la parole. Quelque chose de banal comme “il fait froid”. Je lui ai répondu que oui. Puis elle répondait : “et, vous êtes de quelle origine ?”. C’est la question que j’entends systématiquement depuis presque 17 ans que je vis en France.

Nouvelle identité

Malgré l’amertume de ne pas trouver une légitimé, ma vie en France m’a donné la sécurité et la protection de ma liberté. 

Ici, j’ai retrouvé une partie de mon identité perdue, l’identité kurde. Cette identité qui était, et l’est encore, interdite et méprisée en Syrie.

Je considère la France comme mon pays. Elle est au fond de moi. Elle m’a ôté ce sentiment de peur, le “péché” d’être Kurde. Ici, je suis une Kurde légitime, mais pas vraiment une Française reconnue.

Comme un puzzle, je construirai ma nouvelle identité : je suis Française et Kurde, même si je ne maîtrise ni le français ni le kurde surtout que je maîtrise parfaitement l’arabe. Je suis française par choix et culture, par la sécurité et la liberté. Je reste Kurde, par histoire, mémoire et passion. Et arabe, par cette langue qui me permet de m’exprimer et de penser.

J’essaie de recomposer mon identité, de la tisser, une couche sur l’autre. Je peux me déplacer d’une identité à l’autre, sans avoir de sentiments d’avoir trahi cette identité qui nous emprisonne et qui fait de nous des « soldats »; des soldats qui défendent uniquement l’héritage de nos ancêtres biologiques sans celui construit par nous-même…”

             

Maha Hassan 

Écrivaine d’origine kurde syrienne. Parmi ses ouvrages : « Bonjour la guerre », « Cordon ombilical » et « Métro d’Alep » (traduit en italien). Visiter son blog 

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CONGO BRAZZAVILLE – Des milliards destinés à la santé et à l’enseignement

Malgré  des financements et des dons alloués régulièrement par des partenaires bilatéraux et cohorte au Congo pour la réalisation de différents projets, le peuple broie toujours du noir. L’illustration nous est donnée par la gestion scabreuse de la pandémie de Covid-19. Des dons et bagatelles d’argent prennent la tangente; le nombre de personnes contaminées et décédées va toujours crescendo…

Jusqu’à ce jour, aucun hôpital digne de ce nom a été construit. Certes, il y a eu la réfection de quelques rares chambres des hôpitaux, l’achat de matériel de fortune surfacturé à 300% tel que nous l’avons révélé dans nos précédentes publications ; les tests de dépistages continuent à se faire en dents de scie par défaut des réactifs et du matériel de pointe.

Des ministères de la Santé à celui de l’Éducation nationale, les politiques congolais ne se donnent pas les moyens de réussir

Pire,  Gilbert Ondongo, ministre d’État chargé de l’économie depuis le 30 avril 2016, et deux autres ministres des finances, tergiversent trop longtemps avant de décaisser les fonds même quand ils sont en possession des devis à temps.

Au finish, c’est le ministre de la santé et le peuple qui en font les frais. Dans cet océan de malheurs, le bouquet final a été l’attribution par le Premier Ministre de la gestion des tests à l’aéroport International de Maya à un judoka Togolais.

Des milliards de francs CFA sont réservés pour la reprise des cours tandis que les habitudes  irresponsables des ministres des finances ne rassurent pas les congolais sur l’avenir de leurs enfants appelés demain à renouer avec l’école.

Des milliards en question Global Partenership for Education avait approuvé la requête relative au financement accéléré  de la riposte au Covid-19 visant à soutenir le secteur de l’éducation en république du Congo d’un montant de sept millions de dollars pour appuyer la continuité des apprentissages pendant la fermeture des écoles et la  préparation et l’assurance de la réouverture des écoles et les mesures  d’accompagnement socio-sanitaires et de la protection de l’enfant.

A cette bagatelle, le budget de 2020 avait aligné des milliards de francs CFA pour la reconstruction des bâtiments scolaires et la réalisation des examens.

La liste des promesses non tenues par l’éducation Nationale du Congo Brazzaville

Constat selon nos investigations :

  • Des salles de classe n’ont pas été construites
  • Les épreuves de l’examen du BEPC ont été corrigées en retard par le simple fait que les resources financières étaient indisponibles !
  • De même, la continuité des apprentissages pendant la fermeture des écoles traine…
  • La quasi totalité des établissements scolaires ne sont toujours pas alimentés en point d’eau permanent. Conséquence, comment transmettre aux apprenants et enseignants le simple geste de lavement régulier des mains !
  • Les salles resteront toujours pléthoriques avec 50 élèves par classe avec risques de contamination en masse de Covid-19. La norme devrait être de 30 pour respecter les règles de distanciation scolaire.
  • L’augmentation du financement en matière d’éducation pour atteindre 20% du budget intérieur n’est pas visible dans le budget révisé.

Il sied de dire haut et fort que, l’enseignement de qualité dépend inéluctablement des enseignants bien formés en nombre suffisant  et des infrastructures.

Loin de nous l’idée de remettre en cause le leadership d’Anatole Collinet Makosso qui tente de relever tant soit peu le système éducatif congolais. Cependant, son action sera voué à l’échec sans les Hommes consciencieux, les enseignants bien formés et les moyens financiers adéquats.

Les congolais ne doivent plus courber l’échine en laissant leurs enfants étudier dans des mauvaises conditions alors que leur argent est planqué dans les paradis fiscaux et dans diverses firmes.

Conscient de ce fait et pour soulager la misère des populations, le Conseil épiscopale des évêques du Congo depuis le 9 mai 2018 ne cesse de demander aux dignitaires de rapatrier au Congo les fonds qu’ils ont pillé .

En définitive, unité cohésion, patriotisme, amour du prochain, formation des enseignants, infrastructures, sont les leitmotivs qu’il faut pour booster le système éducatif congolais. 

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Congo Brazzaville – Les ex-présidents Lissouba et Yhombi inhumés en France

Pascal Lissouba et Jacques Chirac

Pascal Lissouba est mort il y a quelques jours à Perpignan. Élu démocratiquement président de la République en ne violente guerre civile qui l’opposa à l’actuel président du Congo Brazaville, Denis Sassou-Nguesso


Joachim Yhomby-Opango fut lui aussi président de la « République populaire du Congo » de 1977 à 1979 (ancien nom du Congo Brazaville de 1970 au 15 mars 1992) et lui aussi est mort en France, à Neuilly-sur-Seine. Lui aussi reste exilé dans la mort. Adversaire politique du président actuel, ses parents ont été tués lors du coup d’État de 1997.

C’est un secret de polichinelle, bien qu’officiellement les ex-présidents Lissouba et Yhombi étaient en disgrâce avec Denis Sassou Nguesso, ils étaient tout de même plus ou moins aux bons soins de la République : madame Jocelyne Lissouba et parents ainsi que Jean Jacques Serge Yhombi Opango et famille ne diront pas le contraire.

Nos deux illustres personnages ont droit aux honneurs de la République dus à leur rang. L’unique difficulté que devrait rencontrer le rapatriement du cadavre Lissouba est son statut de réfugié. Même mort, il ne devrait pas repartir chez lui.

La mort entraînant l’annihilation de la personnalité juridique, l’ouverture de la succession du défunt s’impose comme le prévoit l’article 720 du code civil français, avant d’engager une quelconque démarche.

Il est certes vrai que les loups ne se bouffent pas entre-eux. Sassou Nguesso l’a démontré en évacuant qu’un seul prisonnier: Mokoko Jean Marie Michel. 

Pourtant il y en avait tant d’autres, comme le professeur Boukadia, le Colonel Mpika et le journaliste Bemba (moi-même) qui n’ont été secouru que grâce au concours des officiels américains et français.

Mais, les dirigeants actuels doivent s’arranger à proclamer le « pardon et l’amour » ?

Nous parlons des dirigeants qui gèrent le Congo et non uniquement le président Sassou Nguesso, car il n’est rien tout seul, il représente un système.

Tous les membres du système, y compris les pseudos fraternels, sont comptables. Ils tuent, pillent, asphyxient, trichent… Bref, ils violent les droits des congolais ! Que la mort des présidents Yhombi et Lissouba unissent les congolais pour bâtir leur pays. Que Yahvé couvre le Congo.

Ghys Fortune BEMBA-DOMBE

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