Un voyage sans retour

C’est le départ. Il faut y aller. Aller loin de ce pays, loin de tout ce cauchemar. Parcequ’il faut survivre. A l’aéroport ce jour, le militaire à qui on avait donné beaucoup d’argent pour m’aider à sortir vint me chercher dans la voiture. C’est lui qui a géré les bagages. Il m’a bien dit d’en prendre sinon j’allais attirer l’attention. Il a raison après tout. J’ai presque eu un excédant mais tout est rentré dans l’ordre.

Physiquement, j’étais très faible. Mon corps se traînait pour se déplacer. J avais l’impression de flotter parfois. Il y avait une faim indescriptible qui avait élu domicile dans mon ventre ces derniers jours. Je n’arrivais plus à avaler. L’angoisse, la peur, le stress, les problèmes et les inquiétudes étaient mon univers. J’ai quand même acheté un sandwich. Quand j’ai avalé un petit bout d emon sandwich, je l’ai entendu atterrir dans mon estomac. C’est comme si un écho qui me parvenait. L’écho de la faim, bien-sûr.

La corruption, fléau du pays

Après cette bouchée de nourriture qui n’a absolument rien résolu dans ma situation, je me suis engouffrée dans l’aéroport avec le militaire. Il y avait les douaniers qui attendaient aussi de l’argent. Eh oui. Il faut toujours payer. Encore et encore. Il n’y avait pas de raison que j’ai sur moi notre monnaie locale vu que je partais mais dans un pays on est habitué à avoir de la liquidité.

Mais ici, tout est question d’argent et si tu n’en as pas quand il le faut, c’est jamais bon pour toi. Personne ne sort sans ses pauvres liasses durement acquises. La preuve, si je n’avais pas d’argent, je ne sais pas ce que les douaniers auraient fait, dit ou trouvé pour me retarder. Pauvre pays. Pauvres de nous. Piller son prochain pour exister.

A la question du militaire “qui vient te récupérer à Paris” , je réponds “ma copine” avec une telle naïveté. Une petite joie avait même trouvé place sur mon visage . Je supposais à cet instant précis que tout allait bien se passer après l’atterrissage.

Dans la salle d’attente, j’étais constamment en ligne avec mes amis de France. Ils étaient inquiets pour moi certes, et visiblement très impatients de me revoir. J’ai bien suivi les recommandations du militaire. Rester naturelle et sereine dans cet espace. Dur mais hélas, je pense que j’y suis parvenue.

Les premiers pas en France d’une exilée

Atterrissage à Roissy ce matin de bonheur. J’ai essayé de manger dans l’avion mais je ne sais pas si la nourriture que j’avalais parvenait à mon organisme. Cette situation me fait presque rire aujourd’hui. Je n’ai pas pu dormir alors que j’avais un sommeil fou à rattraper une fois arrivée. C’est sûr et certain. J’avais hâte d’être dans l’appartement de ma bonne copine qui m’a bien rassuré de venir me prendre. Je la nomme Hawa. J’avais même un grand colis pour elle. Sa maman me l’a remis le jour du départ. En plus de mes habits mal rangés dans la valise, le poids normal de bagages était atteint.

Mais bizarrement, dans ma tête meurtrie, j’avais encore les conseils d’un de mes  anciens patrons qui me disait à chaque production audiovisuelle qu’on avait, de ne jamais avoir qu’un seul plan dans ce qu’on fait. Il faut toujours un plan B ou C. Pour faire face aux éventualités. Pour ce cas présent, j’avais une réservation d’hôtel. Je comptais y aller, flamber mon argent de poche avec un grand pincement au cœur mais je ne voulais pas être interpellée par la police. Ah non. Pas ça encore. Déjà si je suis interpellé à l’aéroport, me ramener  au pays serait plus aisé. Tellement de choses dans cette petite tête en ce matin d’automne….

Une douanière m’a demandé ce que je venais faire en France. Panique. Panique. Panique. Mais j’ai gardé un faux calme et sorti des documents. Après lecture, elle me dit : “bienvenue en France“. Ouuuhhh quel soulagement ! Le militaire et les autres personnes impliquées dans le voyage m’avaient mise en garde pour cette étape. J’avais aussi mille euros. Argent de poche à montrer si on me le demandait. Cette somme est tellement élevée chez nous. Le smic est d’environ 40 euros. Une véritable fortune mais quand il faut se sauver, la valeur de ta vie dépasse celle de l’argent.

Quand j’eus franchi les contrôles, je suis sortie attendre ma copine. J’avais pas de connexion internet. J’étais sur roaming et je l’appelais chaque fois. J avais. Envie de quitter l’aéroport. Très très envie.

La rencontre avec celle que j’appellais “mon amie”

Hawa arrive enfin vers 10h. Quel soulagement. Mais surprise, elle a un enfant dans une poussette. Son enfant. Je ne savais pas mais on en parlerait une fois à la maison. Il faut sortir de cet endroit.

Elle me dit de faire vite pour partir parce que c’est à cause de moi qu’elle a fait sortir son enfant si tôt. Ils sont sortis depuis 5h du matin pour être là à 10h. En plus qu’en France , on ne fait pas sortir les enfants avant 8h sinon tu risques de le perdre si la police te voit.

Sornettes. Maintenant que je connais un peu les transports, j’ai regardé l’itinéraire qu’elle a pris. C’est 1h20 environ. Et en ce qui concerne les enfants, c’est faux. J’ai vu des enfants dehors à l’aube et tard la nuit. Mais je pense qu’elle voulait marquer le coup en me faisant comprendre qu’elle a pris des risques pour moi et qu’elle a fait un long trajet. Histoire de ne pas oublier que je lui dois. C’est une dette. Mais ce jour là, j’ai été  très touchée par ce qu’elle a fait pour moi. Cela prouve que c’est une amie et que je peux compter sur elle.

On s’est empressées de partir. Partir pour une destination inconnue mais je ne me posais pas trop de questions. Je voulais me poser, manger, dormir. J’en avais besoin.

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Le demandeur d’asile a toujours deux histoires, une qu’il présente aux services de l’immigration et une autre qu’il ne peut révéler et qu’il garde pour lui.”

Les services d’asile occidentaux interrogent les arrivants sur les menaces qui les poussent à quitter leurs pays d’origine en quête d’une nouvelle vie. Le demandeur d’asile a toujours deux histoires, une qu’il présente aux services de l’immigration et une autre qu’il ne peut révéler et qu’il garde pour lui. C’est une question complexe et épineuse que l’écrivain et cinéaste irakien Hassan Blasim résume bien dans son recueil de nouvelles Cadavre Expo (Seuil, 2017).

Pour comprendre la réalité de cette menace, il faut se demander si les militants et les journalistes sont en danger en Irak ? Les empêche-t-on de faire leur métier ? Risquent-ils leur vie s’ils ne font pas assez attention et s’ils ne se préparent pas à fuir leur pays ?

D’où vient cette menace et dans quel contexte ces nombreux militants et civils sont-ils morts ? Après chaque assassinat, le gouvernement : « des parties inconnues avec une déclaration accompagnée, entre autres, par l’ouverture d’une enquête pour trouver et poursuivre les tueurs devant la justice ». Ce qui est étrange, c’est qu’il s’agit toujours des mêmes déclarations, même si le gouvernement a changé, comme s’il s’agissait systématiquement d’une réponse toute faite.

Nous sommes donc face à une nouvelle théorie : quiconque va manifester et revendiquer ses droits risque de mourir et quiconque essaie de critiquer le régime, qu’il soit journaliste ou militant, fera face à la menace directe de la mort.

Cette nouvelle série d’assassinats a commencé le 1er octobre 2019 lors de la Révolution d’Octobre. Suite à des interventions de la police anti-émeute (ou d’autres forces encore inconnues), ces manifestations ont coûté la vie à plus de 600 jeunes Irakiens.

Countryman, un court métrage de Hassnaien Khazaal.

Parmi eux, des journalistes et des militants assassinés dans des opérations planifiées. À Bassora, dans le sud de l’Irak, Hussein Adel et sa femme ont été tués chez eux après un assaut organisé par des hommes armés. Amjad Al-Dahamat, lui, a été assassiné au sortir du domicile du chef de la police du gouvernorat de Maysan. Dans le gouvernorat de Karbala, devant un hôtel, un motard a tiré sur Fahim al-Ta’i puis s’est enfui, etc.

Des femmes ont également été visées comme Reham Shaker Yaqoub, médecin, assassinée dans sa voiture par trois balles.

Cette série d’assassinats se poursuit, bien après la Révolution d’Octobre. Il y a quelques jours, Ihab al-Wazani, un autre militant de Karbala, a été tué devant sa maison avec un pistolet silencieux. Pour avoir exprimé leurs opinions ou revendiqué leurs droits et les droits du peuple, les militants sont visés. 

Qu’en est-il des forces de sécurité, du gouvernement et des services du renseignement ? L’Irak est considéré comme un système démocratique, mais de quelle démocratie parle-t-on lorsque le pays reste sous l’influence des États-Unis et de l’Iran ?

Quel est l’intérêt de ce système démocratique et des élections si chaque candidat au poste de Premier ministre n’est pas nommé sans l’accord préalable des États-Unis et de l’Iran ?

L’organisation que les États-Unis ont mis en place après 2003 n’est pas une démocratie mais plutôt un système de quotas sectaires.

Qu’en est-il des Nations Unies ? Leur rôle s’apparente à celui des grandes institutions islamiques. L’ONU condamne le gouvernement seulement lorsqu’il y a des soulèvements et des révolutions lors desquels de nombreuses personnes perdent la vie mais en dehors de cela, on ne l’entend pas.

Qui sont les premières victimes de ce système ? L’ensemble du peuple irakien. Car, si on met de côté la guerre, les arrestations et les assassinats, nous sommes aujourd’hui confrontés à un processus de politisation du peuple. C’est-à-dire que les Irakiens sont incités à parler politique, mais pas à débattre tranquillement… Ils sont encouragés à s’écharper sur les réseaux sociaux. Objectif : créer des tensions entre les enfants d’un même peuple. Et gare à ceux qui s’opposent à ce système, comme les journalistes ou les militants, car dès lors le gouvernement n’hésitera pas à les éliminer.

Puisque ces personnes ciblées ne sont plus de ce monde et prouvent ainsi que leur vie était en danger, une question reste sans réponse : peuvent-elles maintenant émigrer et demander l’asile ?!

Hassanein Khazaal, journaliste et réalisateur irakien. Ancien résident de la Maison des journalistes. Il est l’auteur de Jidar Baghdad (“Le mur de Bagdad”).

En sept semaines de révolte en Irak, il y a eu plus de 330 morts, avec environ 15.000 blessés.

Les jeunes Irakiens revendiquent l’accès à l’emploi, l’égalité sociale et la fin du régime politique totalement corrompu selon eux.

La plupart des personnes tuées ont été abattues à balles réelles, d’autres ont subi des blessures mortelles causées par des grenades lacrymogènes tirées à bout portant sur les manifestants.

En outre, des canons à eau ont été utilisés, pulvérisant de l’eau bouillante selon les informations fournies par les manifestants.

Il n’y a pas que la jeunesse de Bagdad qui se soulève en Irak, la ville pétrolière de Bassorah a réduit sa production de 50% suite au mouvement de protestation dans la ville. 

Pour mieux comprendre la situation actuelle en Irak, voici une série de reportages traitant de la révolte irakienne.