Etat de la presse en Egypte : un champion déchu

Classée au 161ème rang dans World Press Freedom Index 2018 de Reporters Sans Frontières, l’Egypte contemporaine se distingue par une rapide détérioration de sa liberté de la presse soumise à une censure sévère et à un contrôle de l’Etat draconien.

Tout en étant à l’origine de la diffusion de la presse à imprimer dans le monde arabe, les gouvernements successifs ont progressivement limité la liberté d’expression jusqu’à aujourd’hui, où on se demande qu’il reste-t-il de l’espace pour une couverture médiatique indépendante, critique et libre.

Presse en Egypte : une histoire qui remonte au XIXème siècle

Il est difficile d’imaginer que ce qui est maintenant devenu une prison pour journalistes était autrefois un lieu d’apparition et de diffusion de la presse dans le monde arabe.

Remontant à l’époque de la campagne de Napoléon en Égypte, la presse à imprimer s’est rapidement développée tout au long du XIXe siècle, avec l’émergence de journaux remarquables circulant dans les rues du Caire.

Notamment, Al-Ahram, fondé en 1875, qui s’est affirmé comme le journal le plus lu du pays. Aujourd’hui, Al-Ahram est une référence majeure parmi les innombrables journaux publiés quotidiennement dans le pays.

Cependant, cette variété des médias égyptiens ne reflète pas une diversité de contenus.


En réalité, la publication dans les médias a été standardisée au point de devenir un simple reflet du discours incontournable imposé par l’État.


Comment l’état egyptien censure la liberté d’informer ?

L’observation du paysage médiatique actuel illustre bien ce manque de liberté d’expression et d’information dans l’Égypte d’aujourd’hui.

Le processus de restructuration des médias par un transfert systématique de propriété est révélateur de ce que Reporters sans frontières appelle la “Sisyfication des médias”.

À cet égard, le Media Ownership Monitor lancé par RSF en Égypte est fortement instructif. L’enquête sur les structures, les relations et les principaux acteurs qui contrôlent les médias égyptiens révèle non seulement la présence omniprésente de l’État dans le domaine du broadcasting, mais dénonce également l’intervention des services de sécurité et de renseignement.

C’est le cas du secteur de la radiodiffusion et de la télévision par satellite dominés par The Egyptian Media Group, qui est indirectement contrôlé par les services secrets.

De même, le secteur de la presse à imprimer est soit concentré autour d’entreprises notoires appartenant à l’État, comme l’Al-Ahram Establishment, soit lié à des établissements privés appartenant à de riches hommes d’affaires fidèles au régime.

C’est donc sans surprise que, dans ce contexte de contrôle total de l’Etat, les médias indépendants et les journalistes courent un risque de plus en plus élevé.

En plus d’interdire des centaines de sites Web, la prison semble constituer l’instrument privilégié dont se sert le régime pour faire taire les voix inconfortables. Selon une étude menée par RSF au début de 2019, au moins 32 journalistes seraient arrêtés avec l’accusation de “menacer la sécurité nationale” ou de “diffamation”.

Leurs profils suggèrent que tous les journalistes travaillant de manière indépendante ou sur des sujets sensibles sont presque certainement destinés à la prison. C’est le cas de Mahmoud Abou Zeid, mieux connu sous le nom de Shawkan, un photographe spécialisé dans la répression violente des Frères musulmans, ou de Mohammed al Husseini Hassan, un journaliste enquêtant sur l’inflation actuelle en Égypte. Et la liste pourrait aller plus loin…

Pourtant, ce contrôle extrême de l’État ne se limite pas à éliminer la liberté d’expression en matière de journalisme.

Une répression contre toutes les formes de la liberté d’informer 

La répression est si répandue qu’elle arrive à toucher tous les domaines. Non seulement des activistes, mais aussi des poètes, des chanteurs, des artistes, des chercheurs, des écrivains et des blogueurs, ils peuvent tous potentiellement tomber dans la catégorie des personnes qui constituent une menace à la sécurité nationale.

En conséquence, la liberté d’expression présente un risque très élevé sous ce que le directeur adjoint du Projet sur la démocratie au Moyen-Orient (POMED), Andrew Miller, a qualifié comme « le gouvernement le plus répressif de l’histoire égyptienne moderne ».

Les organisations de défense des droits de l’homme locales et internationales dénoncent sans relâche les pratiques des autorités égyptiennes visant à réprimer la dissidence pacifique. En raison de ce travail dévoué, ils font face à de graves menaces. Entre autres, POMED se réfère au cas de certains défenseurs des droits de l’homme d’ONG notables, comme l’Institut du Caire pour l’étude des droits de l’homme (CNCDH), le Réseau arabe pour l’information sur les droits de l’homme (ANHRI), la Commission égyptienne pour les droits et libertés (ECRF) et l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR), accusé dans un procès “d’offenser l’Etat égyptien, de menacer la sécurité nationale et de nuire aux intérêts élevés du pays”.

Une fois encore, les droits de l’homme fondamentaux tels que la liberté d’expression et d’information sont violés de manière flagrante dans le cadre de l’état d’urgence actuel au nom de la lutte contre le terrorisme et de la sécurité nationale. Censure, danger et prison sont évidemment les mots clés qui viennent à l’esprit quand on pense au journalisme en Egypte.

Dans un pays où le journalisme est devenu un crime, comme le dénonce l’Institut Tahrir pour les politiques au Moyen-Orient, la liberté d’expression et d’information risquent de devenir de simples concepts abstraits dans l’esprit des gens. Un scénario alarmant qui efface même les dernières traces du passé distingué de l’Égypte en tant que champion du développement de la presse et de l’information dans le monde arabe.

Zoom : être journaliste dans l’Egypte contemporaine

En examinant la situation générale de la liberté d’expression et d’information dans l’Égypte contemporaine, il est naturel de se demander à quoi peut ressembler concrètement le travail de journaliste dans ce contexte difficile.

Nous avons demandé à Yahia Dabbous, actuellement étudiant à l’École d’affaires internationales de Sciences Po et originaire d’Égypte, de décrire son expérience de rédacteur du journal en ligne Egypt Independent.

Son témoignage souligne non seulement le contrôle sévère exercé par l’État sur le contenu publié, mais également la résultante tendance instinctive à l’autocensure. Dans un contexte où n’importe quel sujet peut être extrêmement sensible, la question de savoir ce qui est permis et non permis devient une pensée obsessionnelle.

En conséquence, la plume du journaliste se déplace préférablement à l’intérieur de ces limites imposées (ou auto-imposées), ne laissant que peu ou pas de place à l’analyse, à la précision et à la créativité du journaliste. 

Yahia nous donne plusieurs exemples pour illustrer la difficulté d’écrire et de publier des articles dans l’Égypte d’aujourd’hui

Notamment, à l’époque précédant l’élection présidentielle de 2018, signaler les nouvelles des différentes arrestations et retraits de candidats potentiels qui s’opposaient au président Abdel Fattah al-Sissi s’est révélé être une tâche délicate. À titre d’information, l’article mentionnerait un tel événement; pour des raisons de sécurité, il ne fera que citer la déclaration officielle publiée, sans commentaires suivants.

Au fur et à mesure que Yahia décrit son expérience, de nouvelles facettes de la profession de journaliste en Égypte émergent. Entre autres, l’aspect économique se présente comme un défi urgent pour les journalistes. Yahia se souvient de plusieurs collègues qui exerçaient simultanément deux emplois pour gagner suffisamment. SelonYahia, le salaire de journaliste ne peut garantir suffisamment de ressources, spécialement pour subvenir aux besoins d’une famille.

Si le journalisme dans l’Égypte d’aujourd’hui apparaît clairement comme une profession risquée et peu gratifiante à divers niveaux, l’histoire de Yahia met tout aussi en lumière les questions éthiques auxquelles les journalistes doivent faire face lorsqu’ils travaillent pour un journal.

La couverture médiatique de l’histoire de Mahmoud Abu Zeid, un journaliste sélectionné pour le prix UNESCO de la liberté de la presse et emprisonné pour avoir couvert la manifestation de 2013 à la place Rabaa, laisse présager un tel défi. La presse nationale diffusait principalement la narrative officielle autour d’un journaliste qualifié comme « terroriste » et « criminel » par le régime.

Connaissant Mahmoud Abu Zeid, son histoire et son travail, Yahia et d’autres rédacteurs ont refusé de publier un tel article et ont été confrontés à la seule alternative de quitter le journal. C’est ainsi que finissait prématurément l’expérience de Yahia en tant que rédacteur à Egypt Independent.

Le témoignage de Yahia nourrit notre réflexion sur les implications de ce contrôle d’État drastique sur les médias. Ce qui peut parfois apparaître comme le concept abstrait de la liberté d’expression constitue plutôt un droit humain primordial dont l’impact sur la société et les individus n’a jamais été aussi concret. 

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