PORTRAIT. Farhad Shamo Roto, Ézidi « apatride dans mon propre pays »

Toujours accompagné de son fidèle sourire aux lèvres, Farhad Shamo Roto respire la joie de vivre. Lauréat 2023 de l’Initiative Marianne et fondateur de l’association « Voice of Ézidis », Farhad aide aujourd’hui les réfugiés Ukrainiens à trouver un foyer d’accueil. Des montagnes du Sinjar à l’Elysée, Farhad n’a cessé de se battre pour son peuple et les droits humains. Rencontre avec le défenseur des droits pour l’Œil de la Maison des Journalistes.

Malgré les épreuves et obstacles, le quasi trentenaire Ézidi continue de tracer sa route avec une énergie folle. Il a fait de sa communauté sa vocation, ou plutôt la liberté de son peuple.

Minorité réprimée en Irak, les Ézidis craignent que leur histoire et culture ne disparaissent avec les génocides.

Un peuple millénaire harcelé et massacré

Ézidis et non Yézidi, comme le veut l’erreur internationale. Car le terme « Yézidi » est incorrect pour la communauté concernée : à travers cette appellation se cache une manipulation politique, afin de catégoriser les Ézidis en tant que groupe terroriste.

« Le mot Ézidi est la bonne version. Il date des époques sumérienne et babylonienne et est dérivé de Khuday Ez Dam, qui signifie « J’ai été créé par Dieu », nous confie Farhad.

« Mais au cours des dernières décennies, les érudits et les médias ont associé les Ezidis à Yazid Bin Mawia, le deuxième calife du califat omeyyade qui s’était opposé au prophète Mahomet. »

Un usage qui coûtera très cher au peuple Ezidi, car des conflits très anciens entre Yazid Bin Mawia et Mahomet divisent toujours l’Irak.

« Nous ne devrions donc laisser personne nous associer à un tel conflit qui n’a pas de fin. Nous sommes issus d’une communauté remontant aux anciennes civilisations mésopotamiennes. C’est pourquoi j’écris notre nom en tant qu’Ezidi et j’encourage les autres à faire de même. »

« Je suis né en 1994, dans un village du nord de l’Iraq, dans la région de Sinjar. Nous étions une famille de fermiers qui cultivait l’ail, et notre seule source de lumière était celle du jour. »

« J’ai été un des premiers de mon village à accéder à l’école sous le régime de Saddam Hussein, et j’ai même obtenu mon diplôme avec mention. »

Etant un Ézidi et considéré comme indigène, Farhad a été longtemps victimes d’harcèlement et de brimades de la part de ses camarades.

Sa communauté connaissait et connait toujours des vagues de violences extrêmes de la part du reste de la population.

Les Ézidis pratiquent en effet une religion non-musulmane, ont leur propre langue et disposent d’une culture spécifique.

Sous le commandement de Saddam Hussein, le gouvernement a tenté d’assimiler les Ézidis, notamment en leur faisant abandonner leurs us et coutumes et en les convertissant de force à l’Islam.

Les groupes terroristes islamiques, eux, prônaient leur disparition totale.

« Les pleurs des mères ne quitteront jamais mon esprit »

Un échec suivi d’une violente répression à partir de 2014. « L’Etat Islamique nous a harcelés, torturés, puis a eu recours aux massacres et génocide, reconnu par l’ONU en tant que tel. Petit, je vivais dans des montagnes isolées, mais nous entendions parler des massacres en permanence. »

Du 3 au 15 août 2014, les Ézidis plongent au fond de l’enfer. L’Etat islamique décide de procéder à une purge ethnique, coûtant la vie à 5 000 personnes au minimum, et conduisant à l’exil de plus de 300 000 Ézidis. Plus de 5 000 femmes ont également été enlevées et vendues comme esclaves sexuelles.

Des chiffres qui ne cessent de grimper au fur et à mesure des langues qui se délient et des recherches indépendantes.

« J’étais un sans-abri, un apatride dans mon propre pays », témoigne avec émotion Farhad, qui était alors en première année à l’université où il étudiait la biologie.

Impossible de retourner dans son village natal, même aujourd’hui. « Ma famille et moi-même n’avons survécu que par miracle. »

« Nous étions piégés, l’unique voie de sortie était dans les montagnes, dans un corridor traversant la Syrie avant de remonter vers l’Irak. Nous nous sommes retrouvés dans des camps de déplacés internes. »

Ces camps, mis en place par l’ONU au début du génocide, restent un enfer pour les réfugiés. « J’y ai vécu 3 ans et demi avec ma famille. »

« Beaucoup de réfugiés se suicidaient, nous étions terrorisés et perdus. J’ai vécu cette expérience comme des années de prison. Les hurlements et pleurs des mères ne quitteront jamais mon esprit. »

Impossible pour autant que Farhad de rester cloîtré dans sa prison : le jeune homme s’active, monte un réseau pour aider les nouveaux arrivants au fil des années à s’installer, et met sur pied avec des camarades un millier de tentes.

« Je m’étais lancé dans la biologie car mon village avait besoin de personnes compétentes en soins médicaux. » Sans aide extérieure, les déplacés doivent se procurer leurs denrées alimentaires et autres fournitures.

« Je n’avais pas le choix, je devais régulièrement traverser la frontière pour ramener à manger à ma famille. Et pour pléthore de volontaires, il s’agissait d’un aller sans retour. »

« L’Etat Islamique nous bombardait et nous tirait dessus lorsque ses membres nous apercevaient. Toutes ces expériences ne m’ont donné que plus envie de dédier ma vie aux autres. »

La Drôme, surprenant havre de paix pour les Ézidis

Au bout de trois longues années, une lumière d’espoir jaillit au fond du tunnel. L’un des oncles de Farhad est alors le garde du corps d’un diplomate positionné en France, et négocie depuis août 2014 la venue de son neveu.

Son oncle y a échappé de peu lui-même, et parviendra à extraire Farhad et ses parents du pays. « Des groupes de volontaires dans la Drôme acceptent de nous accueillir chez eux, mais obtenir notre visa nous prend un an. En 2017, nous nous envolons alors pour la France. »

Il atterrit avec sa famille à Grane, non loin de Valence. Grâce à des organisations telles Val de Drôme Accueil Réfugiés, des familles entières peuvent fuir le génocide et savourer la paix.

Plus de 80 familles sont ainsi hébergées dans le département depuis 2015. Aujourd’hui, la France accueille plus de 10 000 Ézidis sur son territoire.

Après quelques mois dans la Drôme, Farhad s’installe à Lyon pour quatre semaines. Il saisit l’opportunité de se rendre sur Paris en 2018, grâce à un service civique jusqu’en 2019.

Il y fait la rencontre de Mario Mažić, co-fondateur de l’ONG « Youth Initiative for Human Rights in Croatia » et enregistre en 2019 son association « Voice of Ézidis » (VOE) dans la capitale française.

Paris lui permet par ailleurs de faire grandir VOE, chose qu’il ne pouvait pas faire dans la Drôme.

Pourtant en activité depuis plusieurs années, il avait par le passé tenter d’enregistrer VOE en Iraq, sans succès : il devait changer le nom de l’organisation, ce qui revenait à lui faire perdre son essence-même.

Mais sous le manteau, en Iraq comme en France, Farhad Shamo Roto soulève des montagnes pour aider ses compatriotes. « J’ai travaillé sur de nombreux cas très divers », explique-t-il le regard au loin, se remémorant le passé.

« J’ai fourni des conseils juridiques, en aidant les survivants installés en France à remplir leurs papiers et à s’intégrer, j’ai organisé de nombreux événements pour lier les communautés françaises et Ézidis en France. »

« Nous nous sommes mobilisés pour aider la communauté durant la pandémie, j’ai parfois été un support financier… » Enumère-t-il. Au total, plus de 500 familles bénéficient de son aide, même durant la pandémie.

Mario Mažić, avec qui il garde un lien fort, l’appelle par une belle après-midi de juin 2020 pour lui parler du programme initié par la fondation Obama, appelé « European Leaders. »

Selon Farhad, « Mario était persuadé que je pouvais faire partie du programme. J’ai donc passé une interview et j’ai été sélectionné. »

European Leaders et Initiative Marianne, le tournant international

Fort de ses expériences, d’un master Relations Internationales à l’HEIP et de sa volonté inarrêtable, Farhad est sélectionné pour participer au « Leaders Programs » en 2020, pour une durée de six mois.

Celui-ci a pour objectif « d’inspirer, de responsabiliser et de mettre en relation » des activistes et défenseur.es des droits des quatre coins du globe, à l’instar de l’Initiative Marianne.

Le premier stage a été un « très bon entraînement en défense des droits » pour Farhad, qui souhaite développer son organisation VOE à l’internationale, et qui lui a permis de solidifier son carnet d’adresses.

« Ce programme a été un véritable tournant pour moi. Les autres participants font partie de ma famille maintenant, nous nous serrons vraiment les coudes ! »

Il y rencontre le Biélorusse Nick Antipov, défenseur des droits LGBTQ+. Les deux hommes sympathisent et gardent contact, animés par la même passion pour l’humain.

Ravi de son expérience, Farhad se mobilise pour trouver un stage similaire : il finit par être sélectionné pour la promotion 2023 de l’Initiative Marianne, où il a postulé en décembre 2022.

Lancée en décembre 2021 par le président Emmanuel Macron, l’Initiative Marianne pour les défenseurs des droits de l’Homme est un programme qui comporte trois volets. Le premier est international, comprenant le soutien des défenseur.es des droits humains dans leurs pays respectifs par le biais du réseau diplomatique français.

Un volet national, impliquant l’accueil en France pendant six mois de défenseur.es des droits humains issu.es du monde entier pour permettre leur montée en compétence et leur mise en réseau, est également de mise. Enfin, un volet fédérateur vise la constitution d’un réseau international des acteurs de la défense des droits humains à partir des institutions (associatives, publiques, privées) françaises.            
   
Ces défenseurs et défenseures des droits humains venus du monde entier peuvent, durant six mois, construire et lancer leur projet en France. Cette année, treize personnes de diverses nationalités ont été primées pour leurs combats : la Syrie, l’Afghanistan, l’Irak, le Venezuela, l’Ouganda, la Russie, le Mali, le Bangladesh, le Bahreïn ou encore le Pérou ont été mis à l’honneur pour cette édition.

Après avoir reçu quatorze femmes l’année dernière, c’est au tour d’une promotion mixte d’être accueillie en France dans le cadre de l’Initiative. Les lauréats accéderont à un programme de formation afin de renforcer leurs capacités et leur engagement dans leur pays d’origine ou en France, qu’il soit en faveur des droits des minorités, de la liberté de la presse et d’expression, des droits civiques et politiques, des droits des femmes ou encore des droits environnementaux.

Grâce au programme, les lauréats peuvent développer leur association ou leur travail depuis la capitale française, ainsi que tisser un solide réseau de défenseur.es des droits. Un moyen pour la France de fédérer les lauréats et de faire rayonner son action à l’étranger. Depuis 2022, la Maison des journalistes et l’Initiative Marianne s’associent afin de renforcer les échanges entre journalistes exilés et défenseur.es des droits humains du monde entier.

« J’ai pu participer à l’Initiative grâce à des référents qui ont appuyé ma candidature », précise le jeune homme.

« Pendant six mois, j’ai encore mieux développé mes compétences en défense des droits, gestion d’association, agrandi mon réseau d’institutions et ONG nationales et internationales. Au final, l’Initiative se poursuit bien au-delà des six mois. »

La guerre en Ukraine, triste écho à sa vie

Lorsque l’invasion de l’Ukraine est déclarée par la Russie le 24 février 2022, Farhad et son ami Nick sont effondrés. Co-fondateur du projet anti-discrimination MAKEOUT, Nick Antipov est bien renseigné sur les questions d’exil et de migration forcée.

Les deux s’interrogent : comment venir en aide aux milliers d’Ukrainiens qui seront bientôt obligés de se déplacer loin du conflit ?

Se souvenant du système d’accueil dans la Drôme, où des familles françaises hébergent des Ézidis, Farhad mobilise avec l’aide de son ami la société civile. Objectif, trouver des foyers pour les familles et civils ukrainiens au plus vite.

En quelques jours, l’association ICanHelp est montée : le site internet enregistre des centaines de visites par jour, et comptabilise autant de demandes. Aujourd’hui, plus de 13 000 hôtes ont ouverts leur porte.

L’interface permet en effet aux Ukrainiens de se signaler et aux hôtes, de proposer leur domicile comme refuge. Nick et Farhad se chargent de la mise en relation.

« Très vite, nous sommes devenus le lien entre les deux parties en France, nous avons reçu énormément de soutien. L’Union européenne, le Canada, l’Allemagne, la Turquie se sont joints au programme. Un Français a même hébergé 20 familles à lui seul ! »

Toujours très attaché à son travail pour la cause Ézidie, Farhad continue d’aider les réfugiés de sa minorité en France.

Il est actuellement en collaboration avec l’ONU afin de protéger son peuple en Irak, où ils ne bénéficient d’aucun statut.

« L’ONU nous permet d’être entendu et d’avoir une voix au chapitre de nos vies », qu’il espère seront bientôt « paisibles. »

Le mois prochain soufflera le triste anniversaire des neuf ans du génocide. Farhad organise des commémorations en France avec une vingtaine d’autres associations Ézidies. Ces dernières ont par ailleurs lancé un appel à l’Irak pour la reconstruction de la région de Sinjar, leur maison natale.

Crédit photo : Marcus Wiechmann.

Maud Baheng Daizey

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