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Max Mathiasin (député de Guadeloupe) : « la France a abandonné l’Afrique aux chinois »

Député de la Guadeloupe, Max Mathiasin s’est fait remarquer par son intervention à l’Assemblée Nationale sur l’esclavagisme en Libye. Son discours, qui a reçu un enthousiasme unanime, a marqué les esprits. Retour sur les coulisses de son intervention, son regard sur la politique migratoire en Europe et sur les relations franco-africaines. Entretien.

La première fois où vous avez regardé la vidéo de CNN montrant des migrants à vendre, quelle a été votre émotion ?

Au début je me suis dit c’est peut-être des fake news car j’en ai déjà vu des vidéos de la sorte. Mais quand j’ai vu que c’était signé CNN, je me suis indigné et je me suis  dit « là c’est du sérieux« . Peu de temps après, j’ai reçu des demandes d’intervention de la part de plusieurs concitoyens. Un jeune Guadeloupéen, qui avait fait campagne avec moi pour l’élection législative, m’a dit « Max, cette vidéo m’a givré le sang !« . C’est sa réponse qui a été pour moi déterminante.

Qu’avez-vous fait ensuite ?

A ce moment-là, j’ai demandé à Laurence de Saint Sernin, ma collaboratrice, de déposer auprès de mon groupe politique, un changement de question car j’étais inscris pour une question sur le chômage en Guadeloupe. Comme elle n’avait pas encore vu la vidéo, elle m’a répondu « mais vous savez, Monsieur le député, il y a plein de choses qui circulent sur WhatsApp ».

Je lui balance la vidéo et elle voit vite, comme moi, qu’elle est digne de foi. J’ai pris l’avion le samedi pour arriver à Paris le dimanche où j’ai passé la journée enfermé. Lundi matin, je suis allé voir la responsable administrative de mon groupe politique. Elle m’a répondu qu’il y a déjà des membres d’autres groupes qui sont inscrits pour la même question et qu’il y a au moins six personnes qui interviennent sur le même sujet. Je lui ai dit que je dois absolument poser la question sur l’esclavage en Libye car mes ancêtres ont été esclaves. Elle a regardé le registre d’inscription et elle m’a dit « OK ».

Comment avez-vous préparé votre question ?

J’ai dit à ma collaboratrice que  pour parler de l’esclavagisme, il me faut faire appel à mes ancêtres et à un Colonel guadeloupéen de l’armée française  (il faut dire qu’il y avait une première abolition de l’esclavage en 1794 et qui a été rétabli par Napoléon Bonaparte en 1802). Cet homme avait combattu, en 1802, les troupes de Napoléon. Il s’était opposé à son commandement à la tête des esclaves et des soldats pour se révolter. Je me suis donc inspiré de ce fait.

Je n’étais pas sûr du contenu de la déclaration, que j’avais lu une seule fois de ma vie, mais il y avait une chose dont j’étais sûr, c’est qu’il s’adresse à la postérité. J’avais la chance d’avoir deux autres collaborateurs qui étaient là. Nous avons commencé à écrire sur la question, sachant qu’on a un temps d’intervention de deux minutes. Nous avons travaillé toute la journée et on a fini autour de minuit.

Après une relecture, j’ai dit à mon équipe « les enfants, vous pouvez aller vous coucher vous avez bien travaillé ! » Le matin, j’ai regardé la question une dernière fois et j’y ai ajouté encore une phrase.

Laquelle?

J’ai ajouté qu’« il y a des passés qui ne finissent pas de passer ».

C’est une allusion que les faits risquent de se répéter…

Exactement. Et c’est ce qu’on voit encore aujourd’hui.

Dans l’hémicycle, comment avez-vous vécu ces deux minutes?

Trois personnes avant moi allaient parler de la Libye, mais j’étais tellement sûr de moi que je ne les entendais même pas. J’étais très sûr de la force de ma question dans la mesure où c’est une question juste, dans le sens de la justice. Quand je suis arrivé au milieu de mon intervention, j’ai jeté un coup d’œil autour de moi et j’ai vu que les députés avaient la tête tournée vers moi.

J’ai vu en particulier un député réunionnais qui avait les yeux rougis. Là, je me suis dit qu’il fallait que je sois encore plus inclusif. C’est pourquoi j’ai improvisé deux petites phrases. J’ai ajouté « c’est notre vie » à « c’est ma vie » et « notre histoire » à « mon histoire », pour faire adhérer tout l’hémicycle à mes propos.

Les retours vous ont-ils surpris ?

Après avoir posé ma question,  j’ai vécu un moment de vide mais aussi de peur. On se demande quelles seront les conséquences de ce qu’on a dit. J’ai pris conscience de la portée de la question quand j’ai quitté l’hémicycle surtout lorsque les journalistes sont venus nombreux vers moi. Ce qui m’a frappé surtout c’est que certains députés qui sont venus me saluer avaient les larmes aux yeux. Je me suis dit qu’il se passe quelque chose.

Vous avez évité de parler des causes de ce qui s’est passé en Libye. C’est par peur de choquer ?

J’ai voulu m’adresser à la conscience des gens et à ce qu’il y a de plus profond de l’humanisme. Je sais que les Français tiennent beaucoup à la révolution de 1789 avec son héritage, ses errements et les erreurs qui ont pu être commises. S’ils rejettent les exactions qui ont été commise, notamment la terreur, elle reste un héritage important du point de vue du rayonnement de la France dans le monde. Par conséquent, c’est un acte que je voulais politique. Lorsque j’ai parlé de « notre histoire » j’ai bien ajouté que cela se passait en colonies françaises.

Donc il ne s’agit pas d’occulter le passé colonial de la France et de l’Europe ni de nier leur responsabilité dans le sous-développement d’une grande partie du monde, notamment en Afrique subsaharienne et le Maghreb. Dans ces pays dits « pauvres », il y a ce que Samir Amine a appelé « l’échange inégal ».

Amine, qui a essayé de mesurer le différentiel de force de travail et de valeur ajoutée dans les échanges de marchandises entre ces deux « blocs », soulève la question de la détérioration de l’échange entre les pays « sous-développés » au profit des pays « développés ». Il y a une part de travail et de la valeur sous-évalué des produits non transformés et non manufacturés, ce qui appauvrit certains pays. C’est aussi un peu ce qu’on retrouve dans le livre « Et l’Europe sous-développa l’Afrique ».

La communauté internationale a promis de bouger et Macron a qualifié ce qui s’est passé de « crimes contre l’humanité ». Comment évaluez-vous les actes par rapport aux promesses?

Pour l’instant, il faut dire que les choses n’ont pas vraiment bougé, aussi bien de la part de la France que de la part des chefs d’État africains malgré la grande déclaration à Dakar sur la question du droit de la protection et du rapatriement de leurs concitoyens. D’après les informations dont je dispose, il y a encore entre 400 et 700 mille personnes bloquées en Libye. Il semble que l’Europe s’accommode un peu du fait que l’existence de ces camps empêche les gens de traverser. Aujourd’hui encore, certains sont emprisonnés ou vendus et d’autres auxquels on demande aux familles de payer des rançons.

Pour moi la situation n’a pas évolué et il n’y a pas de transparence sur la manière dont on pourrait mettre fin au phénomène.

Absence de transparence de la part de qui?

La France et les Nations Unies notamment. Evidemment, ne soyons pas non plus naïfs. Il faut savoir que les gens quittent l’Afrique subsaharienne au détriment de leurs vies. Il y a ce phénomène où chacun pense que « l’autre ne s’est pas tiré, mais moi je pourrais m’en sortir« . Les gens quittent leurs pays parce qu’il y a l’attrait de l’Europe lié aux images mais aussi au fait que ceux qui sont partis ne parlent surtout pas de leurs conditions matérielles terribles.

Pensez que les scènes diffusées par CNN risquent de se répéter ?

On s’aperçoit que ça perdure. L’Europe a décidé d’intensifier ses aides aux pays subsahariens, mais ces aides, au regard des problèmes économiques réels qui existent, sont à mon avis insuffisantes. Il faut changer la politique africaine de l’Europe, c’est-à-dire la politique de la «  France-Afrique » qui vise non seulement les matières premières, mais aussi et surtout, les systèmes politiques à travers la mise en place d’hommes d’État, qui ne sont en fait que des hommes de paille à la solde des gouvernants étrangers et des grosses compagnies. Nous avons deux exemples, un qui est ancien et l’autre qui est plus récent.

Le paternalisme n’a pas changé et l’état d’esprit colonial n’a jamais changé en France même avec un gouvernement qui se veut « socialiste », « progressiste » ou « humaniste ». J’ajouterais aussi les communistes car lorsque j’étais étudiant à Paris, à l’époque où on était un peu indépendantistes et rêveurs, quand on leur parlait de l’indépendance ou de l’autonomie de la Guadeloupe, ils nous rétorquaient « mais pourquoi vous voulez  l’autonomie ?! Vous êtes français ! ».

Pensez-vous que le projet de loi asile et immigration peut ou va apporter des solutions ?

Une circulaire qui voudrait que les migrants soient contrôlés quand ils sont dans des centres d’hébergement, au risque que certains d’entre eux soient conduits dans des centres de rétention, je ne peux qu’être absolument contre. Il faut que la France clarifie sa politique migratoire. Si la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde et si l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde, il faut aider ces gens à rester chez eux. Pour cela, il faut que cette aide soit collective, inclusive et significative.

Bien sûr qu’il faut mener des actions contre la famine par exemple, mais il faut aussi, en un second temps, mettre en place un véritable transfert de connaissance. C’est ça la vraie coopération, parce que le grand problème de ces pays c’est la question de la capacité d’investissement. Or, il y a une vingtaine d’années la France a abandonné l’Afrique aux chinois. Les chinois ne font rien pour rien. Ils sont encore pire vis-à-vis de ceux qu’ils ne connaissent pas où qu’ils font semblant de ne pas connaître.

France-Afrique : Macron a gagné. Et, après ?

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Tous les médias du monde, quasiment, ont forgé des formules dithyrambiques à l’endroit d’Emmanuel Macron, le jeune président français âgé de 39 ans, élu le 7 mai. L’Afrique n’a pas été en reste. Si quelqu’un en Occident s’est écrié : « Une étoile est née, vraiment ? » (Courrier international, du 11 au 17 mai), quelqu’un d’autre, en Afrique, a retorqué : « A Macron bien né, la valeur n’attend pas le nombre des années » (site Wakat Séra du Burkina, 8 mai).

 Les deux formules ci-dessus soulèvent des espoirs, mais dans des directions différentes.

Emmanuel Macron, nouveau président de la République française
© Christophe Ena/AP/SIPA

Dans les médias occidentaux, on note que Macron inspire à la fois espoirs et doutes. Si pas la peur. Beaucoup d’entre eux, comme par connivence, évoquent l’« Ode à la joie » du poète allemand Friedrich von Schiller. Ce poème rappelle « le secours demandé au génie, lorsque le danger est imminent, et dès que celui-ci se présente, on s’effraye de lui ».

Ainsi, la question qui émerge à leur esprit et qu’ils se posent ouvertement avec insistance est celle-ci : « Et si Macron échouait… ».

Tel n’est pas le cas pour l’Afrique, où on met en avant la naissance de nouvelles relations entre le continent et la France. On exploite ainsi, avec confiance, le volontarisme affiché par cet homme nouveau, en rupture de ban avec l’ère gaullienne, à l’égard du continent. Son crédo « ni à gauche ni à droite », autrement dit, les deux rives d’une même rivière au service des voiles « françafricaines » obsolètes, fait, a priori, plaisir aux Africains.

Ceux-ci ont-ils raison de se réjouir, en donnant tort au passé ? Que nenni, car l’Histoire, c’est l’Histoire. Elle est fondée sur des ressorts énigmatiques qui propulsent l’humanité vers des progrès inouïs ou la retardent, un instant, à travers des malheurs exemplaires. La révolution cognitive, l’esclavage, la révolution industrielle, le colonialisme, l’excellence du numérique, aujourd’hui… tous ont leur part de contradiction dans la marche du monde.

La force de la « françafrique »

Il en va ainsi de la fameuse « françafrique ». C’est une chaîne d’antivaleurs, érigées en paternalisme éclairé, avec deux faces opposées : le bien, puisque ce néocolonialisme à visage humain – qu’on le veuille ou non -, a empêché le continent d’éclater davantage, rongé par le poison du tribalisme (après son partage par la Conférence de Berlin, en 1884 -1885). Bien sûr, à l’avantage de l’Occident ; le mal, puisque l’exploitation indue, à tout va, par ce système, a non seulement appauvri le continent, mais l’a également jeté dans l’obscurantisme d’illettrisme, faute par celui-ci de disposer des moyens suffisants pour l’éducation de ses populations.

Tweet du président guinéen, Alpha Condé, pour l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence française
© facebook

Cette chaîne puise ses racines dans la politique africaine mise en place par le général de Gaulle. En dépit de ses qualités reconnues de grand homme d’Etat, celui-ci est resté retenu par le tropisme de l’Histoire, qui veut que le plus fort exploite le plus faible. Ses successeurs sont restés emprisonnés dans la même logique, puisque de Pompidou à Hollande, la « françafrique » n’a pu être gommée.

Or, pendant ce temps, les Africains avaient déjà commencé à ouvrir l’œil – et le bon -, sur l’existence de ce contrat léonin. D’où cet élan de confiance exprimée envers Macron, qui, d’ores et déjà, leur donne le sentiment d’être un véritable tournant dans les relations entre les deux partenaires.

Nombre d’observateurs pointilleux, en ce domaine, nourrissent sans ambages le même optimisme. Béchir Ben Yahmed le justifie en ces termes : « Macron s’intéresse à l’évolution de notre continent et sait que la France gagnerait beaucoup à renouer avec lui des liens qui se sont distendus, depuis vingt-cinq ans » (Jeune Afrique, du 7 au 13 mai).

Il est rare de voir ce pilier de la presse africaine glisser, tout de go, dans une affirmation aussi dogmatique. A Macron donc de la jouer ferme… et efficace, puisqu’il est sous le régime de l’« alignement des astres ». Dit-on…

Francophonie : le tour est joué

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Le XVe sommet de la Francophonie a vécu, du 29 novembre au 2 décembre, à Dakar, au Sénégal. C’est la Canadienne d’origine haïtienne, Michaëlle Jean, qui remplace l’emblématique Abdou Diouf, ancien président du Sénégal. Le tour est donc joué. Reste à relever le défi de la « modernité » auquel l’organisation doit faire face. Car ses objectifs doivent évoluer avec les temps. En Afrique, on s’interroge.

Michaëlle Jean et Abdou Diouf (Source : lencrenoir.com)

C’est, pour la première fois, que la direction de l’Organisation Internationale de la Francophonie glisse des mains des Africains pour passer à celles d’une Canadienne. Sans heurts.

Nous disons « sans heurts », puisque, en dépit d’âpres tractations menées pour déboucher sur cette désignation, la vie de l’organisation n’a pas été affectée. Les candidats malheureux, en la personne du Congolais Henri Lopes, du Burundais Pierre Buyoya et du Mauricien Jean-Claude de l’Estrac, ont accepté de bonne grâce leur « défaite ». Y compris les chefs d’Etat des trois pays dont ils sont ressortissants.

D’ailleurs, vue d’Afrique, bien qu’elle ait abouti à une désignation par consensus, une telle compétition ne reflétait pas moins l’image d’une démocratie. C’est loin des tricheries, exercées au niveau des urnes, où la victoire des dictateurs est comme gravée dans le marbre.

Mais qu’à cela ne tienne. Ce niveau de la démarche dépassée, nombre d’observateurs, en Afrique, s’interrogent sur l’utilité d’une telle structure, fondée sur la « prospérité » d’une langue. Qui plus est la langue de l’ancien colonisateur. N’est-ce pas une autre face, cachée, de la « Françafrique » ?

La réponse se trouve dans l’historique même de cette organisation. Le concept de la Francophonie est né, en 1880, d’un certain Onésine Reclus, géographe français. Celui-ci rêvait d’un monde uni par la promotion culturelle. Dans les années 1950, l’idée sera rejetée par la classe politique française, mais adoptée, plus tard, par des Africains. A l’instar de Senghor, Bourguiba et Diori. Plusieurs Québecois adhéreront aussi au projet.

En 1970, matérialisation des faits : l’Agence de Coopération Culturelles et Technique (ACCT) est portée sur les fonts baptismaux, à Niamey, au Niger. Elle passera la main à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) en 2005, après l’épreuve transitoire, à travers l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie (AIF). Rien à voir donc avec la « Françafrique », cette maffia, sans statuts, opérant à l’ombre de l’Elysée.

Mais, la Francophonie doit sortir de l’ornière, c’est-à-dire s’adapter aux réalités du « monde globalisé ». Aujourd’hui, tout est consubstantiel. Le culturel ne peut être compris, en Afrique, surtout, sans la perfusion d’une bonne dose de l’économique et du politique pour régler la question de la pauvreté et celle liée à la promotion de la démocratie.

Telle doit être la tâche prioritaire de Madame Michaëlle Jean, soutenue par la France. Car, à l’avenir, c’est l’Afrique, qui sera le socle de la pérennité même de la langue française. Le président Hollande semble, déjà, pousser à la roue. Tant mieux.