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Syrie : “Même dans le coin le plus sombre de la terre, les gens luttent tous les jours pour être heureux”

[TÉMOIGNAGE] Ameer a 22 ans, il porte des joggings et un débardeur, il a des cheveux blonds et rebelles qui lui tombent sur les épaules et deux yeux bleus qui expriment un mélange d’émotions contrastées: gentillesse, peur, courage. Arrivé à la Maison des Journalistes avec quelques minutes d’avance, il raconte son expérience en Syrie d’une voix monotone, comme si entre lui et les événements qu’il rapporte il se dressait un mur invisible et insurmontable.

Syrie – Liberté d’information : “J’ai vu des familles et des enfants mourir à cause du gaz nervine.”

[SYRIE EN GUERRE] “J’ai vu des familles et des enfants mourir à cause du gaz nervine. Pour en limiter les effets, les médecins faisaient des injections d’atropine aux victimes, mais peu d’entre ceux qui avaient inhalé le gaz arrivaient à se sauver.»

Le combat sans fin des journalistes syriens : l’histoire de Fatten, mère en deuil et journaliste en révolte

[JOURNALISTE DE LA MDJ] “J’ai été contactée par les islamistes de Daech : Ils m’ont dit qu’ils avaient mon fis, Abboud, et que si j’avais envoyé de l’argent, ils l’auraient peut être libéré, si non ils le tueront.” Le combat sans fin des journalistes syriens : l’histoire de Fatten, une mère qui a perdu son enfant, une journaliste en révolte pour les droits de la femme au Moyen-Orient.

La Syrie est une prison éternelle

Après les bombardements qui ont eu lieu ce 4 avril avec l’utilisation présumée d’arme chimique et avant la déclaration de Donald Trump le lendemain sur la volonté de frapper la Syrie (avec le concours des armées française et britanniques), les syriens, arabes et occidentaux, sont divisés en deux camps: les pour et les contre. Mais la majorité des opinions publiques étaient contre ces frappes de représailles menées par les Etats-Unis.

Plusieurs arguments ont été présentés pour refuser ces frappes. L’idée principale pour refuser le rôle des Américains en Syrie est : «Bachar al-Assad combat les terroristes».

Si ce n’est pas Assad, est-ce obligatoirement Daesh ?

En tant que syrienne, je n arrête pas de discuter avec des gens de plusieurs tendances politiques et je suis tombée souvent sur ce cliché: « Vous voulez le départ de Bachar pour que Daesh prenne le pays ! »

D’un côté, nos amis arabes “nationalistes” rêvent encore de l’unité arabe. De l’autre, les gauches arabes ou occidentales qui vivent toujours avec l’idée fixe de combattre l’impérialisme. Ils choisissent donc al-Assad, un dictateur “arabe-laïc” qui protège la Syrie moderne des islamistes.

Cette idée qui résume le conflit syrien de façon très naïve, ne prend pas en compte le peuple syrien. Elle le nie totalement au prétexte de cette impasse: soit Bachar al-Assad, soit Daesh.

C’est pour cela qu’en tant que syrienne, je souhaite remettre cette affaire en ordre pour éclairer la situation. Selon moi, cette guerre n’est pas celle d’un président laïque d’un côté (qui protège les chrétiens et les kurdes tout en défendant l’unité arabe et la résistance contre Israël) et de l’autre les islamistes terroristes.

Pour comprendre ce conflit, il faut reculer de sept ans en arrière.

Syrie – 2011 

Quand la révolution syrienne fut déclenchée, elle n’était qu’un rêve : celui du peuple Syrien à vivre comme tous les autres peuples, en liberté.

Les syriens ont vécu jusqu’en 2011, pendant quarante ans, sous le despotisme de la famille al-Assad. En regardant le début des printemps arabes dans les pays voisins, les syriens ont imaginé qu’ils pourraient finalement se débarrasser de cet héritage “éternel”, de cette condamnation infinie à vivre dans le silence et la peur. Malgré les souffrances infligées par ce régime, ils ne demandaient pas son départ. Ils ont rêvé de quelques petits changements pour vivre avec dignité: la liberté politique, la liberté de presse, l’annulation de l’état d’urgence, l’égalité sociale…

Les manifestations ont commencé pacifiquement. Mais le régime totalitaire hérité du père, Hafez al-Assad, qui considère la Syrie comme un bien privé,  n’a pas supporté cette révolte.

Le fils al-Assad, un nouveau « Big Brother», n’imaginait pas que ces « microbes » puissent lui contester le pouvoir. Le régime voyait le peuple comme son serviteur. Bachar al-Assad, fils gâté et héritier d’un pouvoir inattendu, a réagi violement en traitant le peuple qui manifeste de “microbes”. Le régime a déclaré terroristes islamiques les manifestants, l’assimilant à son conflit avec les Frères musulmans. La victoire du père al-Assad dans les années 80 a poussé le fils à croire qu’il pouvait, comme son père, gagner la partie. Bachar al-Assad n’acceptera pas d’être moins que son père. Sa famille le soutenait. C’était devenu une affaire familiale.

Si al-Assad avait pensé un seul instant à discuter avec l’opposition au début des évènements, la Syrie n’en serait pas arrivée à cette guerre. Mais il a choisi une réponse sanglante, similaire à celle de son père. C’est la même école : tel père, tel fils.

Al-Assad était rassuré d’être soutenu par la communauté  internationale, car paniquée à l’idée d’un nouveau front terroriste en Syrie.

Le combat du peuple syrien est devenu très compliqué, entre le despotisme du régime et l’idée qu’il est devenu terroriste.

Des terroristes aux services d’al-Assad

Al-Assad a sollicité l’aide de vrais terroristes; cela tombait bien, ses prisons en étaient pleines, et le moment de profiter d’eux était venu.

Ce régime syrien a parlé très tôt de terrorisme. Il faut rappeler qu’Hafez, le père de Bachar al-Assad, a façonné la Syrie comme un état policier solide pour se protéger des terroristes. Face à ce soulèvement populaire, il a été capable d’user de réels terroristes pour soutenir son scenario. Il a ouvert les portes des prisons aux prisonniers radicaux et a même fait venir des détenus libérés de la prison d’Abou Ghraib en Irak. Il a également ouvert les portes de la Syrie aux djihadistes venant de monde entier.

L’idée monstrueuse de ce régime a été de créer une succursale de Daesh en Syrie. Cette organisation qui a commencé son travail à Alep en capturant des opposants laïques, des activistes civils et des journalistes, a fini par combattre l’armée libre. Daesh n’a jamais affronté les soldats du régime, qui le lui a bien rendu. N’oublions pas que les “soldats” de Daesh ont été déplacés via des bus climatisés, vers Boukamal, la frontière irakienne, dans Deir Ezzor, sans courir aucun risque.

Le peuple syrien manipulé à l’échelle internationale

Daesh a combattu pour l’intérêt du régime al-Assad.

Et comme la révolution n’avait pas d’idole (il s’agit d’un mouvement spontané dirigé par la jeunesse non politisée qui s’est coordonnée  dans les villes et les quartiers), les politiciens, surtout les frères musulmans, ont sauté sur l’occasion. Avec l’aide de riches pays arabes et de la Turquie, ils ont encouragé la création d’un conseil national syrien devenu le représentant de cette révolution.

Ainsi les Frères musulmans et les pays du Golfe ont commencé à mettre en place leur agenda pour islamiser cette révolte.

Après sept ans de guerre

Nous avons aujourd’hui au moins 500.000 morts et 7 millions de réfugiés. Le régime a réussi à présenter le conflit comme une guerre entre lui (un régime laïc arabe) et les terroristes. Et cela est la grande erreur que la communauté  internationale a commise.

Al-Assad a gagné pour protéger le trône de sa famille, avec les soutiens de plusieurs forces internationales: L’Iran, la Russie et certains groupes irakiens chiites ainsi que le Hezbollah…

Depuis le début de cette révolte populaire, ni Bachar, ni ses alliés, ne veulent l’établissement d’un régime démocratique en Syrie. Ils ont tout fait pour écraser la révolution et la manipuler en la présentant finalement comme un mouvement terroriste.

Ce régime est capable, avec son expérience de tourner la vérité et convaincre tout le monde par ses mensonges. Et voici le dernier exemple très récent:

Le soir du 16 Avril 2018, la présidence de la République a confirmé “qu’une procédure disciplinaire de retrait de la Légion d’honneur à l’endroit de Bachar el-Assad a bien été engagée” par Emmanuel Macron. Trois jours plus tard, Damas prend l’initiative : elle a rendu la Légion d’honneur décernée par la France en 2001 à Bachar alAssad qui a déclaré : “Il n’y a pas d’honneur pour le président al-Assad de porter une décoration attribuée par un pays esclave des États-Unis“.

Ainsi l’image présentée au monde par ce manipulateur de la vérité est: C’est al-Assad qui refuse cette décoration, car il ne supporte pas qu’elle vienne d’un pays esclave des États-Unis.

Le combat aujourd’hui, n’est pas entre al-Assad et des islamités, mais il est entre al-Assad, Daesh, la Russie, l’Iran, la Turquie, les Êtas-Unis et toutes les autres armées combattantes en Syrie, contre le peuple syrien. La guerre est une sorte de punition contre ce peuple qui a osé rêver de révolte pour obtenir sa liberté. Un peuple condamné à être prisonnier pour l’éternité, un peuple massacré en direct avec plusieurs moyens et armes… Mais la seule ligne rouge est l’arme chimique, alors que tous les autres moyens de tuer les syriens sont permis et légales!

 

Cet article est publié en partenariat avec le Caffè dei giornalisti de Turin

Répétition des conflits et des guerres : pourquoi l’homme perd-il la mémoire ?

En avril 2018, l’Académie des Sciences a réuni sous la coupole de l’Institut de France un panel éclectique dans le cadre des Rencontres Capitales. L’ancien Premier Ministre Bernard Cazeneuve, la directrice de la Maison des journalistes Darline Cothière, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, la philosophe Chantal Delsol, la rabbin Delphine Horvilleur et l’auteur Antoine Leiris ont discuté ensemble le thème : « Répétition des conflits et des guerres : pourquoi l’homme perd-il la mémoire ? ». La rencontre était animée par Alberic de Gouville, journaliste et vice-président de la MDJ.

Que faire des guerres passées ?

Que peut faire l’humanité de cette mémoire écrite par la violence et la haine ? On a tendance à penser que se souvenir permet de ne pas répéter ses erreurs.

Mais que penser alors quand les peuples ne cessent de se battre ? L’homme perd-il la mémoire ? Pistes de réflexions.

Darline Cothière, directrice de la Maison des journalistes, raconte comment la résilience est apparue comme une étape essentielle pour les journalistes exilés accueillis par l’association. Intimement lié à la mémoire, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a théorisé la notion de « résilience » en France : « après un traumatisme soit on reste hébété, soit on se remet à vivre. C’est une définition simple et naïve de la résilience ».  Ce processus psychologique prend une place essentielle dans la vie d’un témoin de l’Histoire, comme le sont les journalistes en exil.

Les professionnels de l’information qui sont accompagnés par la MDJ ont pour beaucoup subi des oppressions, des emprisonnements, des tortures physiques et psychologiques. « Le traumatisme de la guerre peut être collectif mais il concerne aussi et surtout l’individu, il a touché sa chaire et son psychisme » a indiqué Darline Cothière.  Pour les acteurs de la lutte pour la liberté d’expression, « il est donc nécessaire de faire résilience pour continuer à témoigner ». Reprendre la lutte par le témoignage permet ainsi de poser une pierre fondatrice de la construction d’une vie contrainte à l’exil.

Façonner la mémoire collective

Le témoignage appelle aussi à questionner la transmission de la mémoire individuelle à la mémoire collective. Dans « Vous n’aurez pas ma haine », Antoine Leiris fait l’exercice de cette résilience. Pour lui et pour son fils, il décide d’avancer. Comment les proches des victimes des attentats du Bataclan continuent-ils de profiter de la musique et de la fête ? « Je pense qu’il faut une part d’oubli », explique-t-il. L’auteur confesse qu’il ne témoigne plus « sauf quand je suis entouré de personnes qui peuvent transformer mon histoire en mémoire et en intelligence ». Devenue une page de la mémoire collective française, l’histoire d’Antoine Leiris ne lui appartient plus vraiment.

L’histoire devient parfois récit. Comment les rescapés des camps de la mort trouvent-ils la force de témoigner de ce qu’ils ont subi, de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils voudraient peut-être pouvoir oublier, pour que les autres n’oublient pas ? C’est la littérature, l’art, l’école qui continuent à propager ces témoignages.

Boris Cyrulnik précise dans ce sens que « la mémoire n’est pas le retour au passé mais sa représentation ».  Une représentation fortement liée au politique. L’ancien Premier Ministre, Bernard Cazeneuve, considère que « la pensée politique est devenue a-historique. Pourtant la mémoire est fondamentale pour la démocratie. C’est par l’exercice de la mémoire que l’on peut corriger ce qui ne peut être accepté ».

Réunion d’avant-débat

« Il ne suffit pas de ne pas oublier »

Comment, dès lors, expliquer que l’humanité soit rappelée, toujours et encore, vers la guerre, le conflit et la violence ? Pour la philosophe Chantal Delsol, « il ne suffit pas de ne pas oublier ». Elle explique que les conflits naissent de l’exacerbation des différences. Or, la diversité fait partie de l’humanité. La guerre est donc vouée à revenir, constamment.

Une répétition, une redondance ou encore un « bégaiement de l’histoire » pour la rabbin Delphine Horvilleur : « on parle de la même manière et les mots reviennent : néo-fascistes, néo-collabo, par exemple. On utilise les vieux mots faute de mieux » a-t-elle conclu.

De là à dire que l’homme a perdu la mémoire, il n’y a qu’un pas que l’on pourrait franchir trop vite. Et aux vues des actualités qui éclaboussent les unes d’encre et de sang, difficile de prouver que les leçons de l’histoire sont encore vivaces dans les esprits. Et pourtant … si la mémoire n’empêche pas les conflits, « beaucoup de guerre sont déclarées à cause d’un excès de mémoire » rappelle Boris Cyrulnik.

Avant de conclure qu’aujourd’hui encore, l’humanité saigne pour une histoire vieille de 2000 ans.