“On peut encore informer en Syrie, c’est une certitude

Difficile de trouver des informations fiables sur la Syrie qui depuis 2011 s’est vidée d’une partie de ses journalistes? Armand Hurault, directeur de l’association de soutien aux médias libres (ASML Syria) nous donne sa vision de l’information en Syrie lors de l’événement « Syrien n’est fait » organisé aux Grands Voisins à Paris.

Comment et dans quelles conditions peut-on encore informer en Syrie ?

On peut encore informer aujourd’hui en Syrie, c’est une certitude. C’est difficile, il y a énormément d’obstacles, de difficultés mais on a tendance à oublier que le conflit syrien est le mieux documenté de toute l’Histoire.

Il y a énormément de syriens qui sont journalistes et qui ne l’étaient pas avant le début de la révolution, qui le sont devenus. Ils ont été beaucoup critiqués parce qu’ils ont commencé comme activistes. Mais, ils sont activistes de quoi ? Ce ne sont pas des activistes issus d’un groupe armé ou d’un parti politique mais parce qu’ils veulent défendre la liberté d’expression. On leur a beaucoup reproché de ne pas être objectif ou neutre. Laissons-leur le temps! Depuis 2011, ils se sont formés. Aujourd’hui ce sont des professionnels qui travaillent dans des conditions très compliquées mais qui continuent. Il faut savoir les écouter !

C’est la raison pour laquelle on organise une conférence sur les femmes journalistes en Syrie – lors du festival “Syrien n’est fait” -. On entend souvent que l’on n’a pas accès au terrain. C’est faux, on sait ce qu’il se passe et on a tout à fait accès au terrain. C’est important de le rappeler. On a de vrais sources d’information et ce n’est pas la nébuleuse de désinformation que l’on veut nous faire croire.

Que conseillez-vous à une personne qui souhaite s’informer sur la Syrie ?

On a plusieurs sources disponibles. En français, je conseille Ziad Majed qui réussit à prendre des sujets complexes pour écrire des choses simples. Il y a également énormément de sources syriennes.

The Syrian Observer, qui prend chaque semaine un panel de médias syriens -gouvernementaux ou que l’on considère de l’opposition – , traduit des articles en anglais et fait un état des lieux de la presse syrienne.

On trouve aussi la newsletter d’Enab Baladi en anglais, Le Monde bien sûr et Libération qui ont une couverture très intéressante et professionnelle sur le sujet…

Peut-on faire confiance à tous les médias français sur ces questions?

Non, tous n’ont pas de spécialistes. Certains ont tendance à mettre sur un même niveau des personnes qui s’appuient sur des recherches, des investigations et des faits et ceux très minoritaires, qui nient les faits malgré toutes les preuves. C’est un biais dommageable pour l’audience française. On met sur le même pied d’égalité les faits, le journalisme et la conspiration.

Il faut faire attention aux sources que l’on consulte sur la Syrie c’est certain, et savoir si les articles s’appuient sur des sources de Syrie et qui ne sont pas “embedded” – ndlr: associées – avec les forces de l’armée du régime.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur la SMART news agency ?

C’est un projet assez unique. Elle a été créée à partir d’un réseau de  correspondants citoyens journalistes. Avec ASML, on a essayé de les aider,  de les organiser, de leur apporter de l’équipement, internet pour avoir un groupe de personnes qui rapporte et vérifie de l’information quotidiennement.

On est allé un peu plus loin en les aidant à devenir une véritable agence de presse citoyenne. Cela a impliqué beaucoup de formation pour que ces journalistes-citoyens deviennent journalistes, qu’ils se professionnalisent : sur le processus de vérification d’information, les liens avec les journalistes internationaux…

En août 2013, cette agence a été lancée. Elle travaille avec des correspondants sur le terrain en Syrie et une équipe d’éditeurs en Europe. Tout est publié en accès libre sur le site jusqu’à aujourd’hui mais l’idée est de créer à l’avenir un business modèle pour que l’agence devienne autonome et pérenne financièrement.

A partir de quand passe-t-on du statut d’activiste à celui de journaliste ?

On passe de l’un à l’autre quand on travaille dans un média professionnel, qui impose des standards stricts aux journalistes avec lesquels il travaille. Ils mettent de côté leurs ambitions personnelles et leurs objectifs pour travailler pour ceux du média. C’est un processus. Il n’y a pas de lignes de démarcations claires entre journalistes citoyens et les journalistes à part entière.

C’est toujours plus difficile car ils n’ont pas fait d’écoles de journalisme et ont appris sur le terrain avec des formations dispensées par des ONG. Ils ont plusieurs années d’expérience. Aujourd’hui on peut les considérer comme des journalistes.

Comment s’organisent ces formations ?

Elles sont difficiles à mettre en place. Sur le terrain, elles ont principalement lieu en ligne. On parle de structures internationales: avec des reporters en Syrie, des éditeurs dans différents pays. Tout le monde travaille depuis la Syrie, la Suède, la France…

Beaucoup de choses se font sur internet. Le réseau internet saute donc il faut réussir à avoir des plages longues de formation. On essaye d’enregistrer ces sessions, on trouve des moyens, des techniques…

Reste-t-il beaucoup de journalistes syriens sur le terrain?

Depuis 2011, on a une fuite continue des talents et des journalistes: des blessés, des personnes qui doivent partir pour des raisons de sécurité. On essaye de faire en sorte que malgré tout, des informations puissent sortir de Syrie, qu’il y ait encore des personnes qui nous rapportent des informations, qui couvrent des évènements. Beaucoup sont restées.

Notre but c’est également de former la nouvelle génération de journalistes: ceux qui sont restés, ceux qui ont envie, veulent faire ce métier et leur donner les moyens de faire ce métier. On forme les gens afin qu’il reste un réservoir de reporters aguerris, motivés et professionnels et pour que la Syrie ne sorte pas complètement des radars

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