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Du pain ou des balles : un dilemme mortel au Kurdistan iranien

[Par Rebin Rahmani, Directeur de la section Europe, Réseau des Droits Humains kurdes, traduit du persan au français par Nujin]

Il faisait nuit noire. Un convoi de kolbers circulait tant bien que mal sur un chemin  accidenté non loin de l’avant-poste frontalier de Ouraman séparant le Kurdistan iranien du Kurdistan irakien. L’officier posté dans cet endroit reculé remarque la présence du convoi de travailleurs nomades kurdes.

Un convoi de travailleurs nomades kurdes brave les obstacles naturels pour atteindre sa destination @nrttv.com

A l’aide de la lampe torche qui éclaire sa guérite, il se saisit de son arme de service, se précipite dehors et ouvre le feu, sans sommation aucune, sur le convoi. Un premier kolber blessé s’effondre. Plusieurs chevaux sont mortellement touchés. Mohamad, un jeune kolber, fermait le convoi sur son cheval. Contrairement à ses camarades qui déguerpissent aux premiers coups de feux, ce dernier se range sur le bas côté de la route avec son cheval. Soudain, la lampe torche de l’officier se braque sur lui. Des cris retentissent dans la nuit. « Mohamad cours, ça va mal finir, tu vas te faire descendre. »

Mais Mohamad ne l’entend pas ainsi. « Ce cheval et ces marchandises durement chargées au péril de ma vie sont tout ce que je possède. Je préfère mourir avec plutôt que d’y renoncer. « 

L’histoire se finit bien. Le soldat pris de pitié en entendant ces mots renonce à faire une seconde fois usage de son arme.

Ce soir là, Mohamad et son cheval, échapperont à la mort.

Cette histoire ne constitue qu’une histoire parmi les dizaines de récits souvent tragiques que m’ont raconté des kolbers rescapés, des proches de kolbers et des témoins, lorsque l’année passée, je me suis rendu au Kurdistan irakien près de la frontière iranienne afin de tourner un documentaire sur ces vies brisées. 

Le Kurdistan est l’une des régions les plus pauvres d’Iran. Le régime a volontairement delaissé cette région en y investissant beaucoup moins qu’ailleurs et en faisant son possible pour freiner son développement et empêcher l’agriculture, l’industrie et l’entrepreneuriat d’y prospérer. Résultat : le taux de chômage y est le plus élevé d’Iran. 

Aujourd’hui, la question des kolbers est devenue l’une des principales préoccupations des activistes Kurdes. 

Alors que ce problème pourrait être réglé presque complètement grâce à des efforts de l’Etat pour améliorer la situation économique du Kurdistan, c’est le chemin inverse que semble emprunter le gouvernement.

En août 2016, Saeed Ahsan Alavi, député de Sanandaj (capitale de la province iranienne du Kurdistan), confirmait officiellement ce qui était jusqu’alors une institution de tous les Kurdes : «La province du Kurdistan se classe au 29ème rang (sur 31) pour ce qui est du revenu annuel médian de ses habitants. Ce n’est guère mieux pour ce qui est du revenu généré par l’industrie puisque le Kurdistan se classe au 24ème rang national. Quant au chômage, malgré le manque de statistiques fiables, on peut estimer qu’il tourne autour de 25 %.»

Une étude concernant l’année civile iranienne 1395 (Mars 2016 à Mars 2017), les ménages les plus pauvres d’Iran vivent dans la province d’Ilam (revenu annuel médian par ménage estimé à 4950€) suivi par la province du Kurdistan avec un revenu annuel médian par ménage de 5035€.

Les statistiques fournies par les appareils officiels de la République Islamique confirment le taux de chômage endémique et la misère dramatique dans laquelle vivent les populations de ces régions. On comprend bien dans ces conditions que, se tourner vers l’activité de transport illégal de marchandises n’est pas un choix du cœur mais plutôt la dernière option de survie.

Les pentes escarpées n’épargnent pas les kolbers et leurs bêtes @Rebin RAHMANI

Les autorités iraniennes justifient leur brutalité à l’égard des kolbers par la lutte contre la contrebande de marchandises. Pourtant, à l’heure actuelle, la majorité des marchandises de contrebande entrant sur le territoire iranien, n’entrent pas par le biais des kolbers kurdes, mais via des mafias liées au régime qui font entrer des articles illicites via les grands ports du sud du pays. D’après le directeur de l’instance en charge de la lutte contre le trafic de marchandises, 50 à 60% des marchandises de contrebande entrent sur le sol iranien via ces groupes criminels. Des propos confirmés par un haut responsable du gouvernorat régional du Kurdistan qui estime à 3% seulement la part annuelle de marchandises de contrebande entrant via la frontière irakienne. Ces statistiques n’ont toutefois rien changé au sort tragique des kolbers qui continuent de tomber presque quotidiennement sous les balles des forces armées iraniennes.

Entre mars 2016 et février 2017, les meurtres de sang froid de kolbers par des militaires iraniens ont augmenté de façon significative en même temps que les protestations de la société civile kurde. Au point d’inquiéter le régime. Ce dernier a donc décidé de prendre les devants et de réglementer cette activité en instaurant ce qu’il a appellé des « frontières légales ». Concrètement, cela signifie que des postes frontaliers sont désormais ouverts et permettent de passer « légalement  » du côté irakien. Les kolbers se sont vus délivrer une sorte de « carte d’identification de kolber » qui lui permettent d’exercer légalement cette activité mais sous conditions. À certaines périodes de l’année, avec des intervalles fixés par le Ministère de l’intérieur, les kolbers sont autorisés à franchir la frontière afin d’aller chercher des marchandises « autorisées » côté irakien afin de les revendre côté iranien. Grosso modo, chaque kolber doté de cette fameuse carte, est autorisé à faire entrer tous les six mois l’équivalent de 370€ de marchandises. Sachant que ces biens sont récupérées au passage par un intermédiaire qui ira ensuite les revendre (et qui donc se rémunère au passage), au final, le revenu mensuel d’un kolber tourne autour de 80€. Loin très loin en deçà du seuil de pauvreté fixé par le gouvernement lui-même.

Mais au fait, qui sont exactement les kolbers et les kassebkars kurdes ?

Un kolber s’harnache pour porter sa charge @Iran Wire

Le mot « kolber » est un mot valise kurde formé des mots « koul » et « bar » signifiant respectivement « dos » et « transport ». Les kolbers sont de jeunes hommes kurdes très pauvres qui pour subsister, traversent la dangereuse frontière irano-irakienne, pour aller récupérer côté irakien des marchandises telles que des cigarettes, des téléphones portables, des tissus, des produits pour la maison, du thé et plus rarement (même si cela existe) des boissons alcoolisées (strictement interdites en Iran). Ils chargent ensuite ces marchandises sur leur propre dos ou sur leurs mulets et retraversent la frontière pour revenir côté iranien en empruntant des chemins montagneux dangereux et escarpés. 

Ces marchandises sont destinées à être vendues à prix d’or dans les centres commerciaux huppés de Téhéran. Les kolbers qui ont récupéré ces marchandises au péril de leur vies, ne touchent qu’un maigre pécule pour cette dangereuse traversée. 

Quant aux « kassebkars » (difficilement traduisible), ils récupèrent les marchandises que les kolbers sont allés chercher et se chargent de parcourir le pays de ville en ville afin de trouver acquéreur.

Leur salaire n’est guère plus mirobolant.

Les kolbers et kassebkars kurdes sont âgés de 13 à 70 ans. Parmi eux, des jeunes hommes n’ayant qu’une instruction primaire et des diplômés de l’enseignement supérieur qui faute d’emplois « normaux » à pourvoir, se sont tournés vers cette activité. 

Ces dernières années, les activistes kurdes se sont mis à recenser ces meurtres afin d’alerter l’opinion publique sur cette question. 

Ce travail minutieux a permis d’attester qu’au cours des quatre dernières années, au moins 224 kolbers et kassebkars ont été abbatus de sang froid par les forces armées iraniennes et 203 ont été blessés. 

Par ailleurs, 44 ont perdu la vie suite à divers accidents tels que chutes dans la montagne , noyades, hypothermie ou ensevelis dans des avalanches.

Rien dans les textes de lois ni dans le Code Pénal Iranien ne justifient cette brutalité étatique ce qui n’empêche pas les meurtres de kolbers d’être quasi journaliers. Le « Code de conduite des forces armées iraniennes » est pourtant formel. Dans son article 3, il stipule qu’en cas de rencontre avec un individu considéré comme « dangeureux », la première étape est un avertissement verbal à adresser au suspect, puis un tir de sommation en l’air et enfin dans le cas où l’individu refuse de se rendre, il est autorisé d’ouvrir sur le feu sur lui vers la partie inférieure au bassin, dans les jambes par exemple. Les militaires sont autorisés à tirer dans la partie supérieure au bassin du suspect, uniquement si celui ci représente un danger réel ou imminent. Dans la mesure ou les kolbers ne sont jamais armés et ne représentent aucune menace, il est absolument illégal de faire usage d’une arme à feu contre eux.

Les militants des droits humains kurdes insistent sur ce dernier point et sur le fait que ces meurtres ont lieu quotidiennement et systématiquement. Ils rejettent en bloc la version des autorités iraniennes  comme quoi ces meurtres ne seraient que des actes isolés de certains militaires aux frontières. 

D’autre part, chaque fois qu’un kolber blessé pendant son travail ou la famille d’une victime tombée sous les balles des militaires, cherche à obtenir réparation pour ses droits bafoués, ils se heurtent à une machine juridique froide et inhumaine et à un système qui protège inconditionnellement son armée.

Jusqu’à présent, aucune plainte des familles de victimes n’a abouti à la condamnation d’un militaire responsable de la mort d’un travailleur nomade kurde.

Dans le meilleur des cas, un kolber ayant été blessé ou bien la famille d’un défunt, obtiennent le versement d’une compensation financière. Il est même arrivé que des militaires ayant du sang sur les mains réussissent à échapper au versement de cette compensation.

Non seulement les plaintes des victimes n’ont pas permis d’aboutir à des condamnations ni de limiter ces actes de cruauté, mais bien souvent les courageuses familles qui osent porter ces affaires devant les tribunaux sont victimes de harcèlement et d’intimidation de la part des autorités qui parviennent à les contraindre à renoncer à leur compensation financière en leur faisant signer un document de renoncement.

Ainsi on peut dire que les militaires considèrent qu’ils peuvent abattre des kolbers sans crainte de poursuites judiciaires. Bien souvent, cela ne nuit même pas à leur évolution de carrière.

Enfin, il faut parler du devenir de ces familles qui perdent le « gagne pain » de la famille, qui plus est, dans les conditions les plus atroces qui soient. Bien souvent, les autorités n’acceptent de remettre le cadavre du défunt à sa famille qu’à la condition expresse que celle-ci renonce à porter plainte. À notre connaissance, il n’existe qu’un seul cas où la famille d’une victime a pu contraindre les autorités à lui verser la compensation dûe.

Lorsque le père de famille est tué, la responsabilité de faire subsister la famille revient à ses fils ou à un jeune homme de la famille.

De jeunes hommes qui espéraient un autre avenir se voient obligés de quitter l’école du jour au lendemain et de se lancer dans la périlleuse vie de kolber afin de faire subsister leur famille.

La jeunesse kurde est hélas la principale victime des politiques socio-économiques, sociétales et culturelles du régime au Kurdistan iranien.

un convoi de kolbers sur les pentes enneigées entre l’Iran et l’Irak @kurdpa.net

Une prisonnière kurde plus que jamais en danger d’exécution après avoir accouché d’un enfant mort-né

[Par Rebin RAHMANI]

Traduction : Evin

Les dernières nouvelles de Zeynab Sakanvand, cette jeune prisonnière kurde de 22 ans enceinte et condamnée à mort dans des circonstances suspectes, sont mauvaises.

Campagne d’Amnesty International contre la condamnation à mort et la torture à l’encontre de Zeynab Sakanvand. Source : www.amnesty.org

Une source fiable et proche du dossier a dit récemment au Réseau des droits de l’homme du Kurdistan : « Zeynab a été transférée vendredi 30 septembre de la prison pour femmes d’Orumieh où elle est détenue vers un hôpital en ville où elle a donné naissance à un enfant mort né. D’après l’équipe de la maternité, le bébé était mort in-utero depuis au moins 2 jours probablement suite à un choc émotionnel violent. Zeynab a été ramenée en prison dès le lendemain malgré les risques pour sa santé.»

Toujours selon cette source : « Deux jours avant cet accouchement dramatique, Madame Malek Nouri, une camarade de prison et amie proche de Zeynab a été placée en cellule d’isolement dans l’attente de son exécution imminente. Zeynab qui est très déprimée et terrorisée par la perspective de sa probable future exécution a été fortement perturbée et nous soupçonnons que le choc émotionnel a provoqué la mort in-utero de son enfant. Deux semaines auparavant, l’infirmerie de la prison avait recommandé le transfert de Zeynab vers un hôpital en ville afin d’effectuer une échographie mais le directeur de la prison s’y était opposé. Zeynab n’a eu droit qu’à une seule et unique échographie au cours de sa grossesse au printemps dernier au cours de laquelle le fœtus avait été déclaré en bonne santé. Lundi 3 octobre, Zeynab a été convoquée au bureau d’application des peines de la prison où on lui a notifié son exécution prochaine.»

Pour rappel : Zeynab Sakanvand Lakran est née le 22 juin 1994 dans une famille kurde très pauvre et traditionaliste des environs de Makou. Elle s’est mariée avec un jeune homme de son entourage à l’âge de 15 ans et a été arrêtée à l’âge de 17 ans après seulement deux années de vie commune pour le meurtre de son époux le 1er mars 2012. Une camarade de cellule de Zeynab a raconté au Réseau pour les Droits de l’homme au Kurdistan les circonstances de ce mariage : « Les parents ultra traditionalistes de Zeynab lui ont fait vivre une enfance et adolescence difficile et elle a vu dans ce mariage avec ce garçon, qu’elle connaissait à peine, un moyen d’échapper à sa famille ». Elle s’est, dans un premier temps, enfuie avec lui avant de pouvoir l’épouser officiellement avec l’autorisation de ses parents après que la famille du jeune homme a dédommagé financièrement les parents de Zeynab. Mais loin d’avoir été comblée de bonheur par ce mariage, elle a vécu un vrai calvaire conjugal avec son époux, fait de violences psychologiques et physiques. Jusqu’à ce jour de mars 2012 où elle s’est spontanément présentée au commissariat le plus proche en affirmant avoir assassiné son mari.

L’enquête de police et l’inspection du portable de Zeynab ont révélé que cette dernière avait eu, au cours des mois précédant le meurtre, des contacts téléphoniques réguliers avec son beau frère ce qui a fortement laissé soupçonner les enquêteurs que les deux jeunes gens avaient « fait le coup » ensemble. Le beau frère a donc été arrêté et interrogé puis relâché faute de preuves.

De son côté Zeynab a été détenue dans un commissariat de Makou où elle a subi des interrogatoires musclés et des tortures physiques et morales pendant 9 jours afin de lui extorquer des aveux.
L’avocat commis d’office de Zeynab a déclaré au Réseau pour les Droits de l’Homme au Kurdistan : « L’enquête a été bâclée. Pour autant que je sache, il n’y a par exemple jamais eu de reconstitution de la scène de crime. Sachant que Zeynab est droitière, le coup de couteau porté à la gorge de la victime aurait dû présenter un mouvement partant de la droite vers la gauche alors que c’est précisément le contraire qui s’est passé. Autre fait troublant : puisque les murs de la maison étaient maculés de sang, logiquement les vêtements de Zeynab auraient dû l’être également ce qui n’était vraisemblablement pas le cas. Enfin dernier point : les empreintes digitales sur le manche du couteau n’ont jamais été prélevées. »

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Orumieh, ville de détention de Zeynab Sakanvand (Source : googlemaps)

Après le crime, Zeynab a passé un certain temps dans un hôpital psychiatrique de la ville d’Orumieh (entre mars et avril 2013) où des psychiatres ont déterminé en juin de la même année qu’elle avait la parfaite conscience de ses actes au moment du crime. Ils n’ont pris en compte ni son jeune âge ni son lourd passif.
Le procès s’est déroulé sur deux séances au tribunal de la ville d’Orumieh en présence de son avocat commis d’office et de la mère de la victime. Ce tribunal a condamné Zeynab à la peine capitale en vertu de la loi du Talion le 22 octobre 2014 après que la mère de son défunt époux a fermement refusé de lui « pardonner » ce qui lui aurait permis d’éviter la peine capitale. Son avocat a fait appel de la condamnation mais la peine de mort a été confirmée par la Cour Suprême le 20 juillet 2015.

Zeynab qui avait dans un premier temps été détenue à la prison de la ville de Khoy a été transférée à Orumieh après sa condamnation à mort. La jeune femme a assumé seule la responsabilité du meurtre pendant les trois premières années qui ont suivi son arrestation avant d’affirmer à ses co-détenues au milieu de l’année passée s’être dénoncée pour protéger le vrai coupable. Étant mineure au moment des faits, elle n’avait tout simplement « pas imaginé en arriver à être condamnée à mort.»

Son ancienne camarade de cellule conclut ainsi : « Zeynab est particulièrement dépressive et supporte très mal l’enfermement. Nous sommes très inquiets pour elle. L’année dernière, elle se sentait si seule et démunie qu’elle a épousé un prisonnier détenu à la prison pour hommes de Makou qu’elle avait rencontré par l’intermédiaire de connaissances communes. Étant tous les deux détenus, ils n’ont droit qu’à un seul et unique parloir par mois. Elle est tombée enceinte de cet homme peu après et elle avait repris espoir suite à cette grossesse de ne pas être exécutée dans l’immédiat. Maintenant que son bébé est mort, elle n’a plus aucun espoir.»

Iran : une jeune femme kurde enceinte dans le couloir de la mort

[Par Rebin RAHMANI]

Traduction par Evin

La douloureuse histoire de Zeynab, prisonnière kurde enceinte dans le couloir de la mort est un triste symbole de la condition des femmes en Iran. La vie de cette jeune femme n’a été qu’une succession d’injustices, d’oppressions patriarcales et de tragédies. 

La jeune accusée Zeynab Sakanvand Lakran Source : kurdistanhumansrights.net

La jeune accusée Zeynab Sakanvand Lakran
Source : kurdistanhumansrights.net

Zeynab Sakanvand Lakran est née au sein d’une famille très pauvre et ultra-traditionaliste le 22 juin 1994 dans un village des environs de Makou (nord-ouest de l’Iran). Mariée à l’âge de 15 ans, elle est arrêtée à 17 ans pour le meurtre de son époux après seulement deux ans de vie commune.

Avant cela,  Zeynab a vécu une enfance et une adolescence difficile pour ne pas dire cauchemardesque auprès de ses parents qui lui faisaient vivre un calvaire. Le seul moyen que la malheureuse a trouvé pour échapper à ses parents est de s’enfuir de son village pour la grande ville la plus proche avec un jeune homme avec qui elle n’avait eu pour seuls échanges que quelques conversations téléphoniques. Afin d’éviter un scandale, ses parents ont fini par se résoudre à accepter le mariage de leur fille avec ce garçon après que la famille de ce dernier leur versa une somme d’argent conséquente.

Elle qui se croyait amoureuse et qui avait naïvement espéré être heureuse avec cet homme loin de sa famille a en réalité vécu avec son époux un nouveau calvaire fait de violences physiques et morales.

La vie de Zeynab bascule le 1er mars 2012 lorsque le cadavre de son époux est retrouvé au domicile conjugal par le frère et la mère de ce dernier. Le soir même, Zeynab se présente spontanément au commissariat et explique avoir assassiné son époux après avoir été une nouvelle fois violemment battue. L’enquête de police et l’inspection du portable de Zeynab révèlent que cette dernière avait eu au cours des derniers mois des contacts téléphoniques réguliers avec son beau frère, ce qui a fortement laissé penser qu’ils avaient fait le « coup » ensemble. Le beau frère a donc été arrêté puis finalement relâché faute de preuves.

Zeynab a porté seule sur ses frêles épaules la responsabilité de ce crime pendant les trois premières années qui ont suivi son arrestation avant de changer de version dans le courant de l’année passée. Elle aurait alors confié à ses camarades de cellule s’être dénoncée à tort pour protéger le vrai coupable. Elle aurait ajouté qu’elle n’avait pas imaginé que les choses iraient aussi loin ni qu’elle serait condamnée à la peine capitale (probablement en raison de son âge au moment des faits).

En raison de sa minorité au moment du crime, Zeynab a été transférée peu de temps après son arrestation dans un hôpital psychiatrique afin de subir un examen psychologique et déterminer si elle avait ou non conscience de la gravité de son acte au moment des faits.
Les psychiatres ont alors établi la parfaite santé mentale de l’accusée sans prendre en compte ni son jeune âge ni les violences à répétition qu’elle avait subies au cours de sa vie et pendant son mariage. C’est pourquoi le tribunal l’a reconnue coupable du meurtre de son époux et l’a condamnée à mort en vertu de la loi du Tallion.
N’ayant pas les moyens de se payer un avocat afin de conduire l’affaire devant une Cour d’Appel, le Tribunal lui en a désigné un d’office. Ce dernier n’a pas pu empêcher que la peine soit confirmée par la Cour Suprême.
Une ancienne camarade de cellule de Zeynab entre temps libérée m’a récemment confié : « Zeynab est extrêmement déprimée et supporte très mal l’isolement de la prison. Elle est terrifiée par la perspective de son exécution. Comme elle n’a absolument personne sur qui compter à l’extérieur, elle a épousé l’année dernière un autre prisonnier et porte actuellement son enfant. Enceinte de 8 mois, la seule chose qui la soulage un peu est le fait qu’ « ils » ne peuvent pas l’exécuter pendant sa grossesse. »

La Loi du Talion (Œil pour Œil) en Iran est prononcée lorsque la famille de la victime refuse de « pardonner » l’accusé(e). Le sang du meurtrier ou de la meurtrière est alors versé en retour. Si la famille de la victime décide au contraire de pardonner, l’accusé(e) évite la peine capitale et une peine de prison est prononcée. Dans l’affaire qui nous occupe, la mère de l’époux assassiné insiste fortement pour que le sang de Zeynab soit versé. Devant accoucher cette semaine, cette dernière risque d’être pendue dans les jours qui viennent.

Bien qu’ayant signé la plupart des conventions internationales des Droits de l’Enfant, la République Islamique d’Iran a exécuté au cours des trois dernières années, au moins 42 prisonniers pour des crimes commis lorsqu’ils étaient mineurs.

Le massacre des Koulbars, encore un secret honteux de l’Iran

[Par Rebin RAHMANI]

Traduit du persan au français par Nujin


Silence, on tue. Les travailleurs frontaliers kurdes sont massacrés par le régime iranien dans l’indifférence générale et en toute impunité.

Ci-dessous un court-métrage documentaire consacrée à la question des koulbars kurdes produit par le Réseau pour les Droits de l’Homme au Kurdistan (sous-titré en anglais).

Les Kurdes sont un peuple apatride disloqué entre quatre États du Moyen-Orient (l’Iran, la Turquie, la Syrie et l’Irak) où ils constituent une minorité ethnique numériquement importante mais toujours politiquement oppressée, économiquement marginalisée et culturellement discriminée. Naitre kurde dans chacun de ces pays, c’est se retrouver privé du moindre droit en tant qu’individu appartenant à un peuple pourtant millénaire.
Dans la province du Kurdistan iranien située au Nord-Ouest de l’Iran près de la frontière irakienne et que les Kurdes appellent Kurdistan de l’Est ou Rojhelat, le régime de la République Islamique s’est toujours senti menacé par ce peuple insoumis et a mené dès 1979 une politique tout « sécuritaire » aussi bien dans le domaine politique, social, économique et culturel. La moindre aspiration autonomiste, nationaliste ou séparatiste a été systématiquement écrasée. On a vu des boutiques se voir imposer une fermeture administrative simplement à cause d’une enseigne en langue kurde et les propriétaires arrêtés au motif de « propagande nationaliste ». La République Islamique a toujours utilisé l’arme économique pour contrôler la région du Kurdistan notamment en faisant tout pour empêcher le développement économique et l’entreprenariat. Les résultats de cette politique volontaire de marginalisation économique ne se sont pas faits attendre : la région du Kurdistan compte parmi les plus pauvres d’Iran et le chômage y est galopant.

Trahir son peuple ou risquer les balles, le choix impossible des Kurdes d’Iran

Les Kurdes (qui représentent environ 10% de la population iranienne avec près de 7 millions d’habitants) paupérisés et désespérés n’ont quasiment que quatre options : devenir des agriculteurs, migrer vers des grandes villes d’Iran à la recherche d’un emploi, rejoindre les rangs des Gardiens de la Révolution Islamique et donc trahir leur peuple ou bien (c’est l’option la plus fréquemment choisie) devenir un transporteur frontalier de marchandises de contrebande (« koulbar » en langue kurde) entre l’Iran et l’Irak.
Chaque année, un nombre important de ces travailleurs pauvres sont pris pour cible par les forces armées de la République Islamique et abattus sans sommation dans l’exercice de leur activité alors qu’ils traversent la frontière entre l’Iran et l’Irak, leurs marchandises sur le dos. Un peu comme si en France, les Alsaciens qui s’essayaient au transport de marchandises entre la France et l’Allemagne dans l’espoir d’échapper à la misère étaient systématiquement abattus par la police française dans les zones frontalières.

(Source : kurdistanhumanrights.net)

(Source : kurdistanhumanrights.net)

Il y’a une dizaine de jours, le Réseau pour les Droits de l’Homme au Kurdistan (une association fondée en France en 2014 dans le but de documenter et d’informer sur les violations des droits de l’Homme dans la province du Kurdistan iranien) a publié son rapport annuel concernant le massacre systématique de ces travailleurs nomades kurdes et est en mesure de fournir quelques chiffres. En 2015, au moins 44 koulbars kurdes ont été tués par les forces armées du régime et au moins 21 autres ont été blessés. Au moins sept autres sont morts d’hypothermie, se sont noyés dans des rivières ou lors de chutes dans les montagnes. De très jeunes kurdes exercent également cette profession : en 2015 deux jeunes koulbars de moins de 17 ans dont l’un a été identifié comme étant Seyffedine Nouri ont été assassinés par les forces armées iraniennes. La moitié des victimes sont assassinés dans des villages frontaliers et l’autre moitié dans des villes ou villages parfois éloignés de plus de 100 km de la frontière.

Pourquoi, « Koulbar » ?

« Koulbar » est un mot valise kurde formé à partir du mot « koul » qui signifie « dos » et du mot « bar » qui signifie « transport ». Il désigne ces travailleurs nomades kurdes iraniens vivant dans cette zone frontalière de carrefour entre le Kurdistan iranien et irakien. Démunis et désespérés de ne pouvoir faire subsister leurs familles, ces hommes choisissent de transporter à dos d’homme (ou à dos de mulets) des marchandises de contrebande telles que du textile, des produits électroniques, des boîtes de thé et plus rarement (même si ça arrive quelquefois) des boissons alcoolisées qu’ils vont chercher côté irakien afin de les introduire en Iran. Ils chargent ces marchandises le plus souvent sur leurs dos et retraversent la frontière le plus discrètement possible, généralement la nuit, dans la neige, en prenant garde à ne pas exploser sur une mine anti-personnel vestige de la guerre Iran-Irak et à éviter les tirs nourris des militaires iraniens en embuscade dans la région.

Les boutiquiers (ou kassebkar) quant à eux sont ces marchands qui récupèrent ces marchandises auprès des koulbars et vont les revendre dans des villes ou villages sur l’ensemble du territoire iranien.
Bien entendu, la plupart des Kurdes qui se tournent vers cette périlleuse profession sont bien conscients des risques, mais cette vie laborieuse leur paraît préférable à une vie de servitude contre leur propre peuple au sein des Gardiens de la Révolution. Le chômage endémique, l’absence d’opportunités professionnelles, la faible part du budget national allouée au développement du Kurdistan, le non-investissement de l’État dans l’agriculture, les mines toujours enfouies et actives dans le sol du Kurdistan depuis la fin du conflit avec l’Irak en 1988 et bien d’autres problèmes désespèrent ces jeunes kurdes qui n’ont d’autres choix que de se tourner à leurs risques et périls vers cette dangereuse profession.

(source : kurdistanhumanrights.net)

(source : kurdistanhumanrights.net)

La question des koulbars kurdes pourrait n’être qu’un simple problème économique qui se pose dans quasiment toutes les régions du monde : celui de la contrebande de marchandises. Quel pays peut prétendre ne jamais y avoir été confronté ? Néanmoins, le Régime de la République Islamique, fidèle à ses habitudes, traite ce problème économique comme un problème sécuritaire et use de la répression et de la plus grande violence à l’égard de ceux qu’il accuse de contrebande.

En théorie, les lois de la République Islamique ont prévu une sanction spécifique pour chaque type de délit ou crime en fonction de sa gravité et en théorie chaque individu reconnu coupable doit être condamné en fonction de cette grille. Cependant, les faits prouvent que le régime ne respecte pas ces propres règles. Dans la majorité des cas, les koulbars sont considérés coupables de contrebande avant même d’être arrêtés ou jugés et sont abattus sur place et sans sommation préalable par les forces armées iraniennes qui patrouillent systématiquement dans la région.

Ces dernières années, le gouvernement central iranien a vainement tenté de lutter contre ce phénomène de contrebande qui loin de faiblir malgré le nombre effarant de victimes parmi les koulbars, ne faisait au contraire qu’augmenter. Pour cela, il a instauré un semblant de libre circulation des marchandises dans les zones de Mariwan et Bané (à la frontière irakienne) et a distribué des autorisations de travail pour un certain nombre de koulbars. Toutefois, cette tentative a plus tard fait l’objet d’une mesure d’impeachment par le Parlement Iranien et n’a pu obtenir de voix suffisantes pour être maintenue. Un certain nombre de koulbars qui travaillaient légalement ont du se tourner vers la contrebande illégale.

Un massacre aveugle

Il n’y a pas que les koulbars qui tombent sous les balles. Les bêtes de sommes qui accompagnent le labeur de ces infatigables travailleurs nomades ne sont pas épargnées. Chaque année une bonne centaine de ces malheureux animaux sont également massacrés. Un koulbar originaire de Bané a raconté au Réseau pour les droits de l’Homme au Kurdistan : « Les forces armées iraniennes et les Gardiens de la Révolution patrouillent dans les zones empruntées par les koulbars et nous tendent des embuscades. Quand ils nous arrêtent, ils confisquent nos marchandises puis regroupent nos bêtes et les mitraillent littéralement sous nos yeux. Plus d’une fois, j’ai même vu les forces du régime incendier nos bêtes. Quand ils nous arrivent de croiser leur route, nous avons si peur d’être arrêtés que nous déguerpissons en catastrophe en laissant tout derrière nous. Les forces du régime se vengent sur nos animaux et balancent les carcasses sur les routes. »
Les efforts de collecte d’informations effectuées sur le terrain par le Réseau pour les Droits de l’Homme au Kurdistan permettent d’attester que depuis 2011, au moins 439 travailleurs frontaliers ont été tués ou blessés dans l’exercice de leur activité par les forces armées iraniennes. Ces travailleurs nomades qui comptent parmi les plus pauvres et les laissés pour compte du Kurdistan, laissent après leur mort brutale des familles endeuillées qui perdent par la même occasion leur unique source de revenus. Non seulement, l’État ne leur verse aucune indemnité après la mort de leur proche mais leur demande de verser une somme d’argent en compensation du prix des balles qui a servi à abattre leur mari, frère ou fils afin que le corps leur soit rendu.

(Source :  kurdistanhumanrights.net)

(Source : kurdistanhumanrights.net)

Certaines familles ont eu le courage de porter plainte contre l’État iranien mais aucune de ces plaintes n’a conduit à l’arrestation et encore moins à la condamnation des coupables (qui dans le meilleur des cas ont simplement été mutés dans d’autres régions). Des citoyens et activistes kurdes manifestent régulièrement pour protester contre ces massacres et sont systématiquement arrêtés par les forces de sécurité du régime.

Une seule fois et unique fois en 2011, Ahmad Shaheed le rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des Droits de l’Homme en Iran a mentionné dans son rapport annuel (sous la forte pression d’activistes kurdes) les meurtres systématiques de ces koulbars. Aucune autre organisation internationale de défense des droits de l’homme n’a évoqué ce problème et le silence assourdissant autour de ces massacres continue en toute impunité.

 

« Terminus du monde » : souvenirs de la prison iranienne de Kermanshah

[Par Rebin RAHMANI]

Traduit du persan au français par Nujin Kermashani.

En raison de la présence de prisonniers politiques célèbres et des efforts continus des organisations internationales de défense des droits de l’homme pour informer sur le sort de ces détenus mondialement connus, les prisons d’Evin (nord de Téhéran) et de Rajaei Shahr (située à Karaj, environ 20 km de Téhéran) sont connues d’un très grand nombre des Iraniens voire d’une partie de la communauté internationale.

© Rebin RAHMANI

© Rebin RAHMANI 

Pourtant, il existe des prisons où la situation de prisonniers politiques moins connus est bien plus critique que dans les deux prisons précédemment citées et qui hélas sont totalement inconnues des organismes internationaux de défense des droits humains et de l’opinion publique internationale.

L’une de ces prisons est la prison centrale de Kermanshah (ville à très forte majorité kurde du nord-ouest de l’Iran non loin de la frontière irakienne) plus connue sous le nom de prison de Dizel Abad. J’écris ces lignes aujourd’hui parce que j’ai moi même passé près de deux ans derrière les barreaux d’une cellule de cette prison et j’ai eu l’occasion d’en expérimenter dans ma chair ses réalités. Le simple fait d’en parler, même plusieurs années après ma libération, me donne toujours autant la chair de poule.

L’objectif de ce texte est d’attirer l’attention sur ces situations au delà de ce qui est humainement soutenable, vécues au quotidien par les prisonniers politiques de la prison de Kermanshah et des autres prisons de province. Il est plus que temps pour les organisations locales et internationales de défense des droits humains de commencer à s’y intéresser.

La prison de Kermanshah  © Rebin RAHMANI

La prison de Kermanshah
© Rebin RAHMANI

Après avoir passé près de deux mois en cellule d’isolement dans un centre de détention du Ministère des renseignements de la ville de Kermanshah (le Ministère a des antennes régionales dans toutes les grandes villes), j’ai été transféré à la prison de Dizel Abad de Kermanshah le lendemain de la fête de « Eyd e Ghorban » (fête religieuse musulmane commémorant le sacrifice d’Abraham) de l’année 2006 qui tombait cette année là en novembre.

Tandis que nous attendions dans l’antichambre de la prison l’achèvement des formalités administratives (autrement dit l’enregistrement des détenus sur le point d’être transférés en quarantaine), chacun des prisonniers évoquait à tour de rôle et à voix haute les raisons de sa présence dans cet endroit sinistre. Lorsque ce fut mon tour de parler et en apprenant le caractère « politique » de ma condamnation, l’un des détenus dont les numéros tatoués sur le bras indiquaient clairement son ancienneté au sein de la prison prononça cette phrase que je ne pourrai jamais oublier. Plusieurs années après ma libération, il suffit que quelqu’un prononce le nom de « Dizel Abad » pour que les mots de ce prisonnier me reviennent en mémoire:

« Dizel Abad, c’est le terminus du monde. »

Si je n’ai pas saisi sur le coup où il voulait en venir, après deux années passées à la prison de Dizel Abad, je suis en mesure de confirmer ses dires. Effectivement, Dizel Abad est le « terminus du monde ».

Porte de la prison de Kermanshah © Rebin RAHMANI

Porte de la prison de Kermanshah © Rebin RAHMANI

Bien avant ma détention, j’avais déjà une longue expérience de collecte d’informations concernant les prisonniers politiques kurdes et après ma libération, je me suis fait un point d’honneur de continuer à informer au sujet des conditions de détentions inhumaines subies par les prisonniers à Dizel Abad.

D’après les statistiques (qui toutefois évoluent presque quotidiennement), le nombre de détenus à Dizel Abad se situe en permanence entre 2000 et 3000 personnes. En raison du risque élevé d’introduction de drogues diverses à l’intérieur de la prison, les parloirs étaient très réglementés. La plupart des rencontres entre détenus et familles avaient lieu dans des cabines vitrées et sous la stricte surveillance des gardiens de la prison.

A Dizel Abad, entre 2006 et 2008, au moins 500 détenus étaient condamnés à la peine capitale et risquaient de se voir exécutés à tout moment. La majorité de ces condamnations étaient (et continuent d’être) prononcées pour des motifs de trafic de stupéfiants, meurtres et viols. A Dizel Abad, la plupart des exécutions avaient lieu les mercredis et les lundis à l’aube (vers 5h du matin) et toutes les communications téléphoniques avec l’extérieur étaient systématiquement coupées vers 16h la veille de chaque exécution avant d’empêcher les détenus d’informer l’extérieur de l’imminence de celle-ci. Le condamné à mort était transféré le soir vers la section neuf de la prison puis à l’aube du lendemain, il était emmené vers le lieu de son exécution. Ses empreintes digitales étaient d’abord prélevées puis l’exécution avait lieu en présence des responsables de la prison et du (ou des) juge(s).

Des exécutions à Kermanshah © Rebin RAHMANI

Des exécutions à Kermanshah © Rebin RAHMANI

En vertu du règlement de la prison, les nouveaux prisonniers étaient transférés pour une durée de dix jours en section dite de quarantaine et les prisonniers les plus jeunes en « quarantaine pour mineurs ».

Ils étaient ensuite transférés vers la section trois pour environ deux mois et enfin, en fonction de leur comportement pendant cette période, vers les autres sections de la prison.

Il convient de noter que pendant ces deux premiers mois, les prisonniers n’étaient pas séparés en fonction de la nature de leurs condamnations : les prisonniers politiques côtoyaient les prisonniers de droit commun y compris les plus dangereux d’entre eux.

La section huit de cette prison regroupait les prisonniers condamnés pour des crimes liés à la drogue et selon les dires d’un employé de l’infirmerie de la prison, beaucoup d’entre eux  étaient atteints du VIH suite à la consommation de diverses drogues et de comportements sexuels à risques.

Parfois, en guise de « punition », les instances supérieures de la prison envoyaient les prisonniers politiques dans des cellules au contact des prisonniers de droit commun en dépit de la dangerosité de ces derniers.

Pendant mes deux années à Dizel Abad, au moins quarante prisonniers furent exécutés. Après ma libération, je réalisai que, en dehors de quelques cas très isolés, aucune information n’avait filtré à l’extérieur concernant ces exécutions. Mes efforts de collecte d’informations permirent de faire connaître les noms d’une partie de ces détenus exécutés. Le site de la Human rights activists news agency les a publiés. Citons Jalal Bahrami, Allahyar Maleki, Alireza Mohamadpour, Akbar Sharifi et Mozafar Mozafarian…

En vertu d’un planning fixé à l’avance, les prisonniers politiques de Dizel Abad étaient sans cesse transférés dans les différentes sections selon un système de rotation. Ceci ayant été décidé dans le but de les empêcher de constituer un groupe à part, d’établir des rapports amicaux et surtout de prévenir une quelconque influence sur les autres prisonniers.

Les prisonniers politiques (dont le nombre se situait autour de trente) étaient sous pression constante et sous la surveillance permanente des agents des services de renseignements qui les menaçaient et les harcelaient sans arrêt. Ils n’avaient pas le droit de lire d’autres livres que ceux de la bibliothèque de la prison et leurs familles n’étaient pas autorisées à leur envoyer d’ouvrages même ceux pourtant autorisés et légaux en Iran.

Lors de mon transfert depuis le centre de détention du Ministère des renseignements de Kermanshah (également connu sous le nom de « place Naft ») à la prison de Dizel Abad, j’aurais normalement dû, en vertu du règlement, être transféré vers la section de quarantaine réservé aux jeunes prisonniers. Cependant, et avec comme prétexte le fait que « les prisonniers politiques lavent le cerveau des jeunes prisonniers », je fus finalement transféré à la section trois puis de là-bas, dans la section vingt-trois, connue pour abriter des criminels multirécidivistes. L’une des choses les plus pénibles pour tout prisonnier politique à Dizel Abad, était le comportement injuste des autres prisonniers à son égard. En raison du grand nombre de détenus dangereux, les instances supérieures de la prison avaient confié la « direction » des différentes sections à des prisonniers « expérimentés » particulièrement tyranniques.  Ces prisonniers « chefs » etaient au centre d’un trafic de drogue à l’intérieur même de la prison et en remontant un peu la filière, il n’etait pas difficile de retrouver aux manettes les hautes instances de Dizel Abad. Afin de pouvoir continuer leur « business » mafieux tranquillement, ces prisonniers n’hésitaient pas à « collaborer » avec les autorités de la prison et à participer activement au harcèlement et aux humiliations des prisonniers politiques.

© Rebin RAHMANI

© Rebin RAHMANI

Ma première nuit en prison se déroula dans une pièce d’environ deux mètres sur trois avec treize autres prisonniers. Neuf d’entre eux sur des lits et les autres à même le sol avec une couverture. Alors que plusieurs prisonniers «expérimentés » avaient plusieurs couvertures, moi, le dernier arrivé, je n’avais droit qu’à une couverture sale et pleine de poux pour me protéger du froid de décembre. Alors que je me plaignais de cette injustice à un gardien, ce dernier se saisit soudain d’une cuillère dont l’un des bords avait été aiguisé (et qui selon ses propres mots aurait pu « couper la tête d’une vieille vache »), la pointa sur mon cou et susurra « Mais qu’est ce que tu crois toi? Tu n’es qu’un pauvre petit poussin de prisonnier politique. Ici c’est Dizel Abad, pas la prison d’Evin. Ici c’est le terminus du monde.»

A mes yeux, voir de tels comportements de la part d’autres prisonniers pourtant « sur le même bateau » que nous, était bien plus pénible à supporter que n’importe lequel des interrogatoires des services de renseignements. C’est peut-être pour cela que, suite à mon nouveau transfert au centre de détention du Ministère des renseignements (où j’appris qu’ « ils » avaient à nouveau monté de toutes pièces un dossier à charge contre moi), je leur indiquais être prêt à effectuer la deuxième année de ma peine en cellule de confinement afin de ne pas retourner à Dizel Abad.  J’en étais arrivé à un point où supporter le face à face avec moi-même dans la solitude absolue d’une cellule d’isolement était préférable à l’attitude détestable des autres prisonniers.

Dès mon deuxième jour à Dizel Abad, je fus emmené à l’infirmerie dans la partie réservée aux cardiopathies. Dans cette section dite « cardiaque », quatre prisonniers membres de l’organisation terroriste Al-Quaeda de nationalité irakienne et égyptienne étaient hospitalisés. L’infirmerie se trouvait sur deux étages. Au rez-de-chaussée, on y trouvait des pièces réservées à l’auscultation des patients ainsi qu’une autre partie située dans la cour de la prison et que l’on appellait « la partie isolée ». Le second étage était réservé aux patients hospitalisés, aux maladies du cœur et qui faisait aussi office de salle d’opération. Nous devions nous protéger nous mêmes des nombreux patients atteints d’hépatites et du VIH. Les premières nuits à l’infirmerie, les hurlements de douleurs d’un prisonnier perturbaient la tranquillité des lieux et nous empêchaient de dormir. Nous avons su plus tard que ce détenu était un ancien prisonnier de la guerre Iran-Irak (1980-1988) et qui suite à son retour des geôles irakiennes, n’aurait pas supporté d’apprendre que durant son absence, sa femme avait épousé son frère et qui dans un accès de rage les avait assassiné tous les deux avant de se « rendre » au commissariat du quartier. Ce prisonnier que tout le monde surnommait le « Colonel » avait perdu la raison après une année à Dizel Abad et était transféré régulièrement dans la section « isolée » de l’infirmerie à chacune de ses rechutes mentales.

La section isolée était composée de plusieurs pièces et accueillait des patients atteints d’hépatites et du Sida, ainsi que de prisonniers souffrant de troubles mentaux.

Un jour de décembre 2006, un détenu en phase terminale de l’hépatite B fut transféré à la section « isolée ». Il rendit l’âme environ quinze jours plus tard et les gardiens jetèrent son corps dans la cour enneigée de la prison où il resta abandonné durant toute une nuit avant d’être remis à sa famille. Voir se décomposer sur la neige le cadavre d’un jeune homme qui pour des raisons obscures était devenu toxicomane aurait brisé le cœur de n’importe qui. Je n’arrêtais pas de songer au fait que ce garçon avait sans doute autrefois une vie et si les difficultés de l’existence l’avaient conduit ici, pourquoi fallait-il qu’il soit traité ainsi? Méritait t-il d’être abandonné à son sort jusqu’à ce que mort s’ensuive ? Pourquoi fallait-il que même son cadavre soit traité de façon aussi inhumaine ?

Durant ces quarante jours à l’infirmerie de la prison, par peur de la contamination par des maladies infectieuses (les repas étaient partagés avec les prisonniers malades), j’en étais réduit à ne consommer que des boites de conserve de poisson et de caviar d’aubergine. Quant aux jours où la petite échoppe de la prison était fermée, je me couchais le ventre vide. Pendant cette période et après « négociation » avec un gardien, ma famille ne fut autorisée à me rendre visite qu’une seule et unique fois derrière une vitre. Parce que les communications étaient écoutées et surveillées, on m‘imposa de ne communiquer avec eux qu’en persan (les hautes instances de la prison ne comprenaient pas le kurde). Aucune torture psychologique ne m’était épargnée, je devais même renoncer à parler ma langue maternelle. Effectivement, Dizel Abad, c’est le terminus du monde…

Le 6 février 2007, après avoir effectué mes quarante jours à l’infirmerie, je fus de nouveau transféré de la prison de Dizel Abad vers l’antenne du Ministère des renseignements de la ville de Sanandaj (capitale de la province du Kurdistan iranien) où se trouvait un centre de détention. J’y passais un mois avant d’être de nouveau transféré à Dizel Abad. Lors de mon retour à Dizel Abad, le directeur de la prison estima que la lettre de rapatriement rédigée par le bureau du Ministère des renseignements de Sanandaj était insuffisante et exigea qu’une lettre écrite des mains du procureur de Dalaho (ville située dans la province de Kermanshah) stipulant mon rapatriement à Dizel Abad figure dans mon dossier.

Étant donné le fait que j’avais été arrêté dans les environs de Dalaho, je fus de nouveau emmené au tribunal de cette ville. En raison des embouteillages sur la route menant de Dizel Abad au tribunal, nous finîmes  par arriver très en retard et en dehors des heures d’ouverture du tribunal. L’un des soldats qui m’escortait essaya alors de contacter le directeur du tribunal afin de le prévenir de ma présence.

Mr Shahbazi, le directeur du tribunal, nous fit ensuite savoir qu’il allait tenter de contacter M. Bahramian, le procureur de Dalaho.

Les fonctionnaires du Ministère des renseignements me conduisirent dans une salle à l’intérieur du tribunal où je fus menotté à un poteau. Ils demandèrent  aux soldats de service de surveiller mes faits et gestes à travers la baie vitrée. Puis, n’ayant pas réussi à joindre le procureur (dont le portable était visiblement éteint), ils finirent par se résoudre à aller le chercher chez lui.

Je restai plus d’une heure menotté, sans eau, sans pouvoir bouger même pour aller aux toilettes malgré une envie très pressante. Les soldats présents à l’extérieur n’avaient pas le droit de m’approcher. M. Bahramian, procureur de Dalaho, finit par arriver accompagné par les fonctionnaires du Ministère des renseignements. On me retira alors les menottes et je fus conduit à son bureau. A peine assis, celui-ci commença à me hurler dessus: « Rahmani !! Je te préviens, je ne suis pas comme ces gamins du Ministère des renseignements, moi. Je suis bien plus malin qu’eux moi, tu sais. J’ai parfaitement compris ce que tu voulais faire. Avec ton fichu documentaire sur les toxicomanes et les malades du Sida, tu comptais souiller le visage pur et sacré de la République Islamique. »

Après une pause, il me lança soudain: « Dis-moi, tu aimerais que je te foute en taule pour combien d’années? Deux ans? Trois ans? Non mais sérieusement, toi je vais te coller à Dizel Abad pour cinq ans afin de t’enlever de la tête l’idée d’avoir des activités politiques. Tu pourras toujours prendre des cours de dessin en cabane.» Puis il ajouta:  « De toute façon, vous les sunnites, vous ne pouvez pas supporter la vue d’une société chiite sur la Terre et cherchez toujours à la détruire. » (Les kurdes sont non seulement une minorité ethnique mais aussi religieuse. En effet, ils sont sunnites alors que la religion officielle de l’Iran est le chiisme). Une fois la « séance » avec le procureur levée, nous primes de nouveau la route vers la prison de Dizel Abad aux environs de 20h.

Sur la route, un des fonctionnaires du Ministère des renseignements chargé de m’escorter dit au chauffeur: « Oh là là, vous avez vu? Ce procureur, il a pas la lumière à tous les étages.»

Et le chauffeur de répondre: « Oui, on voit bien qu’il est complètement taré. »

Vers 23h, lors de notre arrivée à Dizel Abad, ce fonctionnaire du Ministere des renseignements contacta le directeur de la prison, M. Farzani, pour l’informer de mon retour. Farzani ordonna alors mon transfert vers la section neuf.

C’est donc escorté par un soldat de service que je me dirigeai vers la section neuf.

Ce soldat m’interrogea sur la raison de ma condamnation et quand je lui expliquais être un prisonnier politique, il me demanda: « Ca veut dire que tu es condamné à mort alors? »

Ne comprenant pas l’allusion, je répondis sur un ton léger:  « Comment ça condamné à mort? Je n’ai même pas encore été jugé. »

Il me demanda pourquoi dans ce cas on avait ordonné mon transfert au sein de la section neuf.

Je n’avais jusqu’à cet instant précis jamais entendu parler de la section neuf alors je lui demandais naïvement:  « Mais c’est quoi la section neuf au juste? De quel genre de section il s’agit? » Il m’expliqua qu’il s’agissait de la section où on enfermait les criminels les plus dangereux ainsi que les condamnés à la potence la veille de l’exécution. Selon lui, c’est également là que l’on envoyait certains prisonniers politiques au contact des détenus les plus violents en guise de punition. Enfin il me recommanda, la voix pleine d’empathie, de faire attention à moi car les prisonniers que j’allais côtoyer étaient particulièrement agressifs.

En réalité, ce qu’ils appellaient la section neuf, était une pièce de cinq mètres sur quatre sans aération avec une seule cuvette de toilette. Celle cellule était partagée par onze détenus qui n’avaient droit à aucun contact téléphonique ou parloir. J’ai découvert plus tard que les prisonniers qui se trouvaient là, avaient été transférés en section neuf en guise de sanction pour des motifs de bagarres avec les gardiens, de trafics de drogue dans la prison et d’agressions sexuelles pouvant aller jusqu’au viol de jeunes détenus. Il était clair qu’en me transférant ici, le directeur de la prison cherchait à me faire peur et à m’avertir. Le message était limpide: dorénavant j’avais intérêt à faire attention à mes paroles et à mes actes.

Sans doute la pire torture psychologique pour un prisonnier politique était le fait de se voir obligé de côtoyer des prisonniers drogués et dangereux, d’assister à leurs actes de barbarie et de ne rien pouvoir faire pour l’empêcher.

Comme ce jour où un jeune prisonnier fut violé sous mes yeux par ses co-détenus toxicomanes et déchaînés.

La seule chose à faire était de me tenir autant que possible loin d’eux. L’unique fois où j’essayais d’en parler avec un gardien, je m’aperçus incrédule que ce dernier fermait les yeux sur ces agissements en échange d’argent, de cigarettes et de drogue.

Il y eut aussi ce jeune prisonnier en grève de la faim. Il faisait peine à voir lorsqu’il fut transféré en section neuf. Parce qu’il était sans cesse harcelé et houspillé par les autres détenus, il en était réduit à devoir se boucher les oreilles et fermer les yeux pour se protéger d’eux. Les hautes instances de la prison n’avaient pas prêté la moindre attention aux doléances de ce prisonnier et s’étaient contenté de le transférer ici. En réalité, dans cette prison, il était impossible de trouver une oreille attentive et nous n’avions pas d’autre choix que d’endurer encore et toujours.

Peu après, un autre prisonnier du nom de Farshad fut transféré à la section neuf. Ce dernier s’était auto-mutilé sous la douche en se lacérant le ventre au point de se perforer l’intestin et provoquer une sévère hémorragie. Transféré d’urgence dans un hôpital en ville puis opéré, il fut ramené à la prison pieds et poings liés directement à la section neuf immédiatement après avoir repris conscience suite à l’anesthésie générale. Il était évident que ce malheureux n’était pas rétabli et alors qu’il était menotté, l’un des gardiens le tabassa litteralement sous nos yeux. Alors que nous demandions à un veilleur de nuit s’il était possible qu’il fut au moins transféré à l’infirmerie, il nous répondit: « La place de ce chien est ici dans la section neuf. Qu’il y crève la gueule ouverte comme le chien qu’il est. »

Je me dois aussi de mentionner Mojtaba. Ce dernier avait tenté de s’évader lors de son transfert vers le tribunal. Rattrapé et de nouveau arrêté par les unités spéciales de la prison, il souffrit le martyr (torturé et tabassé au point d’avoir un bras cassé et ne plus pouvoir marcher pendant un moment). Lorsque les instances supérieures de Dizel Abad découvrirent que ce prisonnier avait l’intention de porter plainte contre eux, ils l’expédièrent manu militari en section neuf  en attendant la disparition des traces de coups. Il n’eut droit à aucun parloir ni contact téléphonique avec ses proches durant toute cette période.

Dans le courant de l’année 2008, cette fameuse section neuf fut rebaptisée « section de la correction ». Les hautes instances de Dizel Abad firent construire un tunnel au niveau de l’entrée. Visiblement les gardiens s’amusaient à y faire entrer de force les prisonniers et les obligeaient à se mouvoir à l’intérieur sous les coups de matraques, les coups de pieds et coups de poings. Cela les faisait beaucoup rire. D’après « eux », ceci était dans le but de « corriger » les prisonniers.

Effectivement, Dizel Abad c’est le terminus du monde.

Le 4 Mars 2007, je fus transféré en section de quarantaine où je restais environ un an et demi autrement dit jusqu’à ma libération et ceci à l’encontre du règlement de la prison qui stipulait qu’un prisonnier ne devait rester en section de quarantaine que dix jours au moment de son arrivée avant d’être transféré vers d’autres sections.

Puisque la section de quarantaine était censée n’être qu’un lieu de passage temporaire pour les prisonniers, on y trouvait rien d’autre qu’une boutique et une petite cour réservée à la promenade. A Dizel Abad, tous les journaux réformateurs furent bannis à partir de 2005 au moment de l’arrivée à la présidence de Mahmoud Ahmadinejad.

Les seuls journaux à la disposition des prisonniers étaient « Iran », « Keyhan », « Etelaat » et « Hamshahri ».

Pendant les deux années que j’ai passées à Dizel Abad, je réussis à arracher le droit de lire « Iran » et « Hamshahri » (de tendance plutôt modérée) pendant trois mois uniquement et après de très nombreux échanges de courriers avec les hautes instances de la prison.

Une autre fois, ma famille parvint à me faire parvenir un livre éducatif pour apprendre l’anglais. Mais à peine le livre arrivé à la prison, les gardiens s’empressèrent de l’envoyer au Ministère des renseignements afin que ces derniers valident l’ouvrage en question comme une lecture acceptable ou non. Il arriva finalement entre mes mains un mois à peine avant ma libération.

Le 5 Mars 2007 soit le lendemain de mon transfert en section de quarantaine, je fus transféré au tribunal de la ville de Eslam Abad Gharbi à la demande du directeur de la prison. Un soldat m’escorta jusqu’à la porte de la prison où je fus « remis » entre les mains d’un autre officier de service. A ma grande surprise, celui-ci me demanda avant même notre départ de régler le trajet aller-retour en taxi de la prison au tribunal ainsi que le déjeuner (pour deux personnes) de ce jour. En accord avec un gardien de la prison, la somme en question fut débitée de mon compte (sans mon accord évidemment).

Un taxi nous transporta ensuite au tribunal de la ville d’Eslam Abad gharbi. A notre arrivée, je fus conduit dans une section appelée « tribunal révolutionnaire » placée sous la présidence du juge Mahmoudian. Son adjoint se chargea de fixer de mon heure de passage devant le juge. Un de mes co-détenus ayant réussi à joindre mes parents, ceux-ci s’empressèrent d’accourir au tribunal où ils purent enfin s’entretenir avec moi. Une demi-heure plus tard et après l’arrivée d’un représentant du Ministère des renseignements, la séance commença.

Le juge Mahmoudian (après avoir fait sortir mes parents du tribunal de manière totalement irrespectueuse), parcourut mon dossier des yeux en me regardant avec un sourire pervers. Finalement, il me dit : « Tu sais que ça aurait été mon souhait le plus cher de voir mon fils accepté à l’université dans la filière où tu as été accepté. Tu as eu cette chance et en plus, tu te permets d’agir contre les intérêts de la République Islamique? »

Il menaça ensuite de me faire exécuter afin de faire un exemple et dissuader les autres « raclures » dans mon genre. J’étais menotté à un soldat assis sur la chaise à côté de moi et en entendant les menaces proférées par ce « juge », ce dernier se mit à trembler comme une feuille si fort que je pouvais ressentir distinctement chacun de ses soubresauts. Sans doute pour se faire « bien voir » du représentant du Ministère des renseignements présent, Mahmoudian se tourna de nouveau vers moi et me lança: « Bon c’est décidé. Je te colle à Dizel Abad pour cinq ans afin que tu comprennes ce que c’est que de mener des actions contre la République Islamique. »

Il me demanda ensuite de rédiger ma défense par écrit.

Voici les seuls mots que je couchais sur la feuille de papier: « Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait dans le but de défendre les innocents. J’ai fait preuve de l’abnégation la plus totale pour eux et pour la justice dans mon pays. C’est pourquoi je rejette le chef d’accusation « actions contre les intérêts de l’Etat » ».

Alors que je m’apprêtais à quitter la pièce, il me menaça de nouveau: « Si tu oses contester mon jugement, je vais te le faire payer. »

Voici le résumé d’un procès qui dura quinze minutes et qui en lieu et en place d’une instruction de mon dossier, se résuma à des menaces non voilées et des grossièretés.

En section de quarantaine, les toxicomanes étaient très nombreux et j’assistais tous les jours à des scènes d’auto-mutilations et de bagarres entre prisonniers drogués.

Malheureusement, les hautes instances de la prison persistaient à détenir ensemble les prisonniers politiques et les prisonniers de droit commun en dépit du fait que ces derniers étaient souvent drogués ou atteints de maladies graves comme l’hépatite B ou le VIH.

L’un de ces prisonniers, toxicomane et souffrant de graves troubles mentaux menaçait régulièrement ses co-détenus et s’en prenait à eux physiquement. Je le vis plusieurs fois menacer d’autres détenus de les contaminer avec le VIH au moyen d’un couteau maculé de son sang si ces derniers ne lui versaient pas d’argent.

Effectivement, Dizel Abad c’est le terminus du monde

Le 9 avril 2007, ma condamnation à cinq années de prison fut réduite à une peine de deux ans.  Pendant ces deux années, je fus à deux reprises transféré au centre de détention du Ministère des renseignements de la place Naft (Kermanshah) en raison de  nouveaux dossiers à charges montés contre moi de toutes pièces.

Le 12 juin (pour une durée d’un mois) et le 15 novembre (pour une durée de presque trois mois), je fus détenu en isolation complète dans une cellule de confinement du Ministère des renseignements et confronté à des tortures psychologiques et physiques au delà de l’imaginable.

Poussé à bout par mes interrogateurs, je fis une tentative pour mettre fin à mes jours la nuit de la fête d’Eyd e Ghadir (fête religieuse musulmane chiite) en avalant des morceaux de verre du plafonnier de ma cellule.

Le 7 Janvier 2008, des officiels du Ministère des renseignements me conduisirent à la morgue de Kermanshah. Je restais abasourdi lorsque ces derniers me « montrèrent » le cadavre criblé de balles d’un mes amis connu pour son appartenance au parti PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan, un mouvement de résistance armée kurde en Iran). Ce dernier était tombé sous les balles des Gardiens de la Révolution sous les yeux de sa sœur et de l’enfant de celle-ci. Toujours sous les yeux de sa sœur, les GR l’avaient achevé en lui collant une dernière balle dans la tête (alors qu’il était déjà à terre) afin de « s’assurer » qu’il était bien mort. Son cadavre à partir du nombril était comme je l’ai dit, déchiqueté par les balles. On distinguait encore très clairement plusieurs impacts de balles au niveau de son estomac. Vous pouvez imaginer la torture mentale que ce fut de voir le cadavre d’un ami ainsi mutilé. Par dessus tout, j’étais abasourdi par la cruauté avec laquelle son cadavre était traité.

Les prisonniers politiques détenus à l’intérieur de la section de quarantaine étaient particulièrement isolés car les autres les menaçaient s’ils s’adressaient à eux d’une quelconque façon. Afin de garder un œil sur les prisonniers politiques, les gardiens avaient confié à certains prisonniers de droit commun la tâche d’ « espionner » les prisonniers politiques et de leur rapporter ce que ces derniers faisaient en particulier s’il leur arrivait de discuter de politique. Les prisonniers qui acceptaient d’espionner leurs camarades  politiques recevaient en échange des avantages en nature tels que des cigarettes, des téléphones portables et des permissions.

Les prisonniers politiques dénoncés par leurs co-détenus étaient immédiatement convoqués et menacés par les hautes instances de la prison qui se chargeaient ensuite de faire un rapport au Ministère des renseignements.

C’est en fonction de ces « rapports » que les renseignements accordaient (ou pas) les permissions aux prisonniers.

Dans cette section, des dizaines de prisonniers condamnés à la perpétuité et habituellement interdits de permissions, se voyaient pourtant accorder cet avantage facilement.

En revanche, pour les prisonniers politiques, les permissions étaient accordées au compte-goutte et les autorités faisaient tout pour les affaiblir psychologiquement afin qu’ils renoncent par eux-mêmes à demander ce droit.

A titre d’exemple, un prisonnier politique condamné à six mois de prison pour un motif de « propagande contre le régime » qui souhaitait obtenir une permission devait effectuer un nombre incalculable de démarches auprès du procureur qui finalement s’en remettait au Ministère des renseignements. Cela pouvait donc durer plusieurs années. Pendant ce temps, les prisonniers dangereux se voyaient accorder des permissions sans difficultés.

Les prisonniers politiques étaient si isolés à Dizel Abad que beaucoup tombaient dans le piège  de la drogue tendu par les autres prisonniers expérimentés.

Un après-midi, alors que je faisais quelques pas dans la cour réservée à la promenade des prisonniers, un des gardiens me fit venir à côté de lui.  Il désigna du doigt un prisonnier menotté et me dit: « Tu le vois ce pauvre type là-bas? C’est Peyman Khanjari, un prisonnier politique. Il est devenu accro à la came ici en taule. Il est opiomane et deale à l’intérieur même de la prison. C’est le sort que nous réservons aux prisonniers politiques à Dizel Abad. Nous les torturons tellement qu’ils en perdent la raison et tombent tous dans la drogue. Ils deviennent littéralement des loques. Lui aussi était comme toi avant. Un idéaliste et un utopiste. A un moment, il tenta même de participer à des mutineries avec d’autres prisonniers politiques. »  Ce gardien s’exprimait ainsi avec la plus grande fierté et sans une once d’humanité ou de remords. (Peyman Khanjari est mort à Dizel Abad dans le courant de l’année 2009 des suites de son addiction à la drogue. Ses proches avaient été condamnés à l’exil forcé à l’autre bout du pays et ne purent assister à ses funérailles).

Encore une fois, le pire pour les prisonniers politiques, ce n’était pas les gardiens. Les humiliations les plus pénibles venaient, comme je l’ai déjà dit, des prisonniers de droit commun.

Un jour, lors d’un interrogatoire au Ministère des renseignements de Kermanshah, mon interrogateur me demanda si on pratiquait encore le « sous le lit » à Dizel Abad.

« Sous le lit » est une métaphore pour désigner une réalité particulièrement terrifiante: le viol « sous le lit » de jeunes prisonniers politiques par leurs co-détenus prisonniers de droit commun.

Il est évident que cette « question » de la part de mon interrogateur était une menace à peine voilée.

Au cours de l’hiver 2007, un jeune étudiant du nom de Ali S. arriva à Dizel Abad. Ce jeune homme avait été condamné à une peine de prison suite à un homicide involontaire causé par un accident de voiture. Il fut aussitôt transféré en section de quarantaine dès son arrivée. Hélas, comme ce dernier était toxicomane, sa famille ne fit aucun effort pour le faire libérer. Au contraire, ces derniers, pensant sans doute que l’environnement insoutenable de la prison aiderait leur fils à devenir clean, firent tout pour le maintenir en détention.

Ali prenait du crack et dans un premier temps, nous le voyions beaucoup souffrir physiquement et moralement. Il réussit toutefois pendant plusieurs mois à arrêter totalement la drogue avant de replonger en raison des pressions physiques et morales mais surtout en raison de la libre circulation d’opium à l’intérieur de la prison.

Je voyais à quel point il était profondément déprimé et je tachais de l’aider du mieux possible notamment en essayant de le faire parler. Mais il me répondit simplement qu’il était fatigué de cette existence et qu’il voulait en finir. Or pour moi, aider une personne comme Ali à revenir à un semblant de vie normale était de loin la meilleure forme de résistance possible à Dizel Abad. Je continuais donc à veiller sur lui de loin, jour après jour.

Un jour vers midi alors que le déjeuner s’apprêtait à être servi au réfectoire et que les prisonniers se rassemblaient, j’allais de mon côté me promener dans le patio. En effet, en raison de maux d’estomac lancinants, il m’arrivait souvent de sauter certains repas. Alors que je faisais demi-tour pour retourner à l’intérieur du bâtiment, je tombais soudain nez à nez avec le corps d’Ali se balançant au bout d’une corde dans l’encadrement d’une porte. Il venait de tenter de mettre fin a ses jours. Paniqué, je me précipitais vers lui pour tenter de défaire la corde. Ali était encore en vie, il bougeait et émettait des soubresauts . Il me donna un coup sur la poitrine en m’implorant de le laisser mourir tranquille. Je me mis à hurler et appeler à l’aide. D’autres prisonniers arrivèrent et nous pûmes ensemble défaire la corde et sauver Ali.

Hélas, peu après, Ali fut transféré dans une autre section à la merci de détenus « expérimentés » où il subit humiliations et violences quotidiennes. Jusqu’à ce jour tragique où un groupe de prisonniers l’encerclement dans les toilettes et le violèrent à tour de rôle. Sa famille l’avait laissé derrière les barreaux dans l’espoir qu’il décroche de son addiction à la drogue mais hélas…

Effectivement, Dizel Abad c’est le terminus du monde.

Porte de la prison de Kermanshah © Rebin RAHMANI

Porte de la prison de Kermanshah © Rebin RAHMANI

Un jour du mois de juin 2007, on nous annonça qu’une délégation issue d’un organisme international de défense des droits humains allait venir visiter la prison afin de rendre compte des conditions notamment sanitaires de détention. En prévision de cette visite, les hautes instances de la prison s’empressèrent de faire nettoyer les lieux afin de les rendre les plus présentables possibles. Une annonce faite au micro nous mis en garde. Nous n’avions plutôt pas intérêt à essayer de nous plaindre de nos conditions de détention à ces visiteurs sous peine d’être immédiatement transférés en section neuf. Un des gardiens nous prit à part moi ainsi que quatre autres prisonniers (irakiens et égyptiens) afin de nous avertir de nouveau. Si jamais nous avions l’audace d’essayer de communiquer avec ces gens, nous serions illico privés de coups de fils à nos familles.

La section de quarantaine comportait deux étages. Au 1er étage, se trouvaient les prisonniers condamnés par des tribunaux « ordinaires » et au rez-de-chaussée, les prisonniers condamnés par des tribunaux dits  « révolutionnaires ». Le jour de la visite de la délégation des observateurs étrangers, tous les prisonniers furent  regroupés au rez-de-chaussée, le 1er étage étant en travaux. Nous étions tous derrière une baie vitrée et nous apercevions distinctement la déléguation nous observer derrière la vitre. Soudain un des prisonniers sous méthadone commença à s’agiter, à taper contre la vitre et à hurler qu’il devait absolument  parler avec une des membres de la délégation (il désignait distinctement une femme d’âge mûr). Le directeur de la prison demanda aux gardiens présents de le faire taire mais en vain. L’observatrice demanda à son traducteur de lui retranscrire les propos du prisonnier agité. Ce dernier avait été privé de méthadone pendant deux jours ce qui avait eu pour effet de lui faire « péter un câble ». A cause du manque, il en était venu à s’auto-mutiler. Une fois la délégation repartie, il fut immédiatement transféré en section neuf comme prévu. La raison invoquée? Trouble à l’ordre public.

A peu près au même moment, deux autres prisonniers nous rejoignirent (les prisonniers Al Qaeda et moi) en quarantaine. Farhad et Mohamad avaient été condamnés pour vol. Ils  étaient tous les deux toxicomanes et sous méthadone. Tout deux étaient atteints du Sida et particulièrement dangereux. Ils avaient été expédié en quarantaine suite à des bagarres répétées avec d’autres prisonniers dans la section huit.

Tous les prisonniers condamnés pour des motifs de trafic de stupéfiants devaient, à leur retour de permission, passer au moins une semaine en section de quarantaine avant de retourner dans les autres sections. Ces prisonniers profitaient de ces sorties temporaires pour ramener de la drogue à l’intérieur de la prison et passaient par Farhad et Mohammad pour revendre la came aux détenus en manque et épurer ainsi la marchandise. Farhad et Mohamad (atteints du Sida rappelons-le,) utilisaient une de leur propre seringue souillée pour injecter de la drogue aux prisonniers nouveaux venus et en manque. Voir ces deux hommes contaminer volontairement leurs malheureux co-détenus en manque (et qui bien entendu ignoraient tout du statut HIV de leurs « camarades ») fut l’une des tortures les plus insoutenables de ma vie.

Un matin, un prisonnier nouveau venu et sérieusement en manque péta littéralement les plombs devant nous. Il se saisit d’un couteau pointu et menaça de contaminer tout le monde si on ne lui donnait pas immédiatement sa dose. Il alla jusqu’à se taillader le bras en hurlant:  « J’ai le Sida, je vais TOUS vous contaminer si vous ne me filez pas un peu d’héroïne! »

Je parvins finalement à informer un gardien qui appela aussitôt des renforts. D’autres gardes déboulèrent en section de quarantaine et après plusieurs heures de lutte acharnée, réussirent à emmener ce prisonnier dangereux et sérieusement blessé hors de la section de quarantaine.

Plusieurs fois, alors que j’essayais d’alerter les gardiens sur le risque que représentaient ces prisonniers, je ne reçus pour seule réponse: « Si tu n’es pas content ici, on peut te transférer en section neuf. »

L’officier Kakaei était l’un des tortionnaires les plus zélés de la prison. Cette brute épaisse se faisait un point d’honneur à inspecter personnellement et jour après jour, chacune des sections. Un matin, et en la présence de deux cent autres prisonniers, il s’en prit violemment à un détenu occupé à jouer (tout seul) à un jeu d’adresse apparemment interdit. Il commença d’abord à le frapper brutalement puis lorsque ce détenu tenta de protester et se défendre, il le fit transférer manu-militari dans la cour par les gardiens. Le calvaire de ce malheureux détenu ne faisait que commencer. Dans la cour, Kakaei le força à se déshabiller et après l’avoir aspergé d’eau, il se mît à le tabasser à l’aide de sa matraque.

C’est ce même officier, qui, lorsque je demandais à être transféré dans une autre section que celle de quarantaine, me répondit:  « Toi tu aurais dû être pendu en principe. Maintenant, tu oses réclamer ton transfert dans une autre section? »

Pendant mes deux années de détention et en raison de la nourriture exécrable de la prison constituée essentiellement de boîtes de conserve de poisson, je commençais à souffrir de violents maux d’estomac, de troubles de la digestion et d’anémie au point de perdre plusieurs fois connaissance.

A l’infirmerie de la prison, on ne nous donnait que des antalgiques courants comme du paracetamol, de l’Ibuprofene et autres analgésiques courants et évidemment non adaptés à nos maux.

Après tout, à Dizel Abad, il n’y a que des drogués et les toxicos ne méritent pas de soins médicaux. Quelques anti-douleurs suffisent. C’était du moins la façon de penser des instances supérieures de la prison.

Je souffrais également de terribles maux dentaires, d’aphtes et de caries à répétition. Les listes d’attente pour voir un dentiste étaient interminables. Lorsque mon tour arriva enfin, le dentiste, eut pitié de moi lorsqu’il apprit que j’étais un prisonnier politique.

Il m’expliqua que ses instruments dentaires ne répondaient pas aux normes d’hygiène et de sécurité et présentaient un grand risque en raison de la présence de patients HIV. Il réussit à me convaincre que supporter la douleur était préférable à un risque de contamination par le virus du Sida.

Plus d’une fois, alors que la douleur était insoutenable, je demandais l’autorisation de pouvoir consulter (à mes frais) un dentiste dans un cabinet privé extérieur à la prison mais mes demandes furent toujours refusées. Je songeais souvent à aller malgré tout voir le dentiste de la prison afin qu’il arrache ces dents qui me faisaient tant souffrir.

Mais je pensais chaque fois aux risques et à mon avenir une fois libre. Et je renonçais.

Eh oui, Dizel Abad est le terminus du monde. L’endroit où le mot « humanité » ne veut plus rien dire.

La prison de Dizel Abad était non insalubre et inhumaine, elle était également surpeuplée. C’est pourquoi à deux reprises, les instances supérieures de la prison décidèrent d’accorder une amnistie générale à tous les prisonniers proches de la libération (à qui il restait moins de 6 mois à purger). Chacune des deux fois, je figurais sur la liste des prisonniers pouvant bénéficier d’une amnistie.

Pourtant chacune de ces deux fois (et en dépit de la présence de mes proches venus me chercher), l’amnistie fut rejetée  au dernier moment par le bureau des renseignements. Parce que j’étais un prisonnier politique, je n’eus jamais droit à aucune permission, encore moins une amnistie. J’effectuais ma peine jusqu’à son dernier jour qui fut un vendredi.

Parmi toutes les scènes terrifiantes auxquels j’assistais pendant ces deux années, la plus déchirante fut celle de l’amputation de la main d’un homme d’une quarantaine d’années à l’intérieur de la prison. Ce dernier avait été condamné pour plusieurs vols à la tire dans des échoppes de Kermanshah. Étant multi récidiviste, il avait fini par être condamné à l’amputation d’une main. Sa peine fut exécutée et il fut ensuite transféré pour une heure en quarantaine. Être obligé de regarder ce malheureux avec désormais le moignon qui lui servait de main etait un calvaire.

Et tout ça simplement pour quelques vols commis par un malheureux qui n’avait strictement aucun espoir de trouver du travail dans la région.  Je me souviens avoir essayé de lui dire quelques mots afin d’apaiser sa souffrance. Je me souviens aussi de sa réponse: « A ton avis, une fois sorti d’ici, qu’est que je pourrais bien faire d’autre à part recommencer à voler? »

J’eus une dernière fois l’occasion de le croiser dans la cour de la prison environ un mois avant ma libération. Il avait de nouveau été arrêté toujours pour la même raison. Mais cette fois-ci, je ne trouvais rien à lui dire.

Un prisonnier du nom de Vahid K arrêté à la suite de plus de cent vingt affaires de vol et de racket était à la tête d’une bande de trafiquants de drogue à l’intérieur de la prison. Ces petites frappes semaient la terreur partout à Dizel Abad. Vahid et sa bande faisaient circuler de la drogue dans les différentes sections et celui qui avait le malheur de protester, courait le risque de se voir attaqué par Vahid et sa clique de voyous parfois armés de couteaux.

Les instances dirigeantes de la prison n’ignoraient bien sûr rien de la situation mais fermaient les yeux. Vahid considérait ce silence comme un feu vert pour se comporter en véritable dictateur. Les autres membres de sa bande qui étaient à ses ordres « envoyaient » parfois les prisonniers les plus jeunes dans la cellule de Vahid afin d’y être violés.

Je vis plus d’une fois de mes yeux des gardiens de la prison lui apporter des boîtes de cigarettes (pourtant strictement interdites dans toute la prison). Vahid et sa bande se chargeaient ensuite de les revendre aux autres prisonniers.

Il suffisait à Vahid de « passer commande » depuis sa cellule et la came lui était livrée depuis l’extérieur de la prison. Les petites mains de sa bande se chargeaient de repartir la marchandise en nombre égal dans des sachets en plastique afin d’être plus tard revendus aux prisonniers partis en permission.

Avant de conclure, il me semble opportun de mentionner ceci. Il faut savoir que l’antenne du Ministère des renseignements de Kermanshah a pris l’habitude d’utiliser les prisonniers politiques kurdes comme « appâts » pour piéger les rebelles de la résistance armée kurde qui se battent contre le régime de Téhéran. La province de Kermanshah étant frontalière avec la province autonome du Kurdistan irakien (Irak du Nord) beaucoup de Kermanshahis en raison de la pauvreté extrême et du chômage galopant dans la région, n’ont pas d’autre choix que de rejoindre les réseaux de trafiquants d’armes entre les Kurdistans irakiens et iraniens. Lorsqu’ils sont arrêtés, ces derniers sont en général condamnés à des peines très lourdes dépassant les cinq années d’emprisonnement (sans permission). C’est à ce moment précis que le Ministère des renseignements intervient. Il n’hésite pas à proposer à ces prisonniers de « collaborer » avec les autorités pour piéger les insurgés kurdes dans les montagnes. En échange, des permissions (parfois de plusieurs mois) sont accordées. Beaucoup de prisonniers politiques kurdes acceptèrent à contrecoeur ce sinistre marché contre leur propre peuple car c’était le seul moyen pour eux de soutenir leurs familles dans le besoin.

Plusieurs soldats de service à Dizel Abad tentèrent de mettre fin à leurs jours et plusieurs autres furent pris « la main dans le sac » en train d’introduire de la drogue dans la prison (à la demande de Vahid entre autres). Ils furent sévèrement châtiés pour cela.

© Rebin RAHMANI

© Rebin RAHMANI

En achevant de lire ces lignes, certains lecteurs penseront qu’il ne s’agit que d’un cauchemar purement imaginé. Et pourtant, rien de tout cela n’est imaginaire. Ce n’est qu’une petite partie des terribles réalités de la prison Dizel Abad de Kermanshah. Une prison où les pressions psychologiques exercées sur les prisonniers sont si fortes que très peu d’entres eux n’oseront évoquer même à demi-mot leur calvaire.

Rebin Rahmani devant des lycéens : « Le journalisme, c’est une responsabilité… »

[Par Bernadette COLSON]

???????????????????????????????Un lycée de la banlieue nord de Paris aux couleurs d’une majorité de jeunes issus de l’immigration , une équipe d’enseignants impliqués dans la réussite de leurs élèves et un journaliste kurde iranien réfugié à Paris, nerveux d’avoir à s’adresser pour la première fois à des grands adolescents français. Voilà ce qui a contribué à rendre exceptionnel ce premier « Renvoyé spécial » de la saison avec Rebin Rahmani, au lycée Marcelin Berthelot de Pantin, le 8 décembre dernier ; il a fait comprendre à une génération de 15 ans que l’exil est le prix à payer dans certaines régions du monde, pour la défense des droits d’un peuple.

 

???????????????????????????????Sa précieuse carte de réfugié et celle de son interprète, le journaliste iranien Reza Espeli​, déposés à la loge du lycée, l’inquiétude de Rebin a vite été levée devant l’accueil des professeurs, le mot de bienvenue du proviseur et la curiosité des jeunes dans les couloirs de l’établissement qui l’ont abordé en lui demandant si lui et son camarade étaient « des latinos ». « J’aimerais bien » leur a répondu Reza en rigolant.
Florence Barbier, documentaliste, Béatrice Boënnec, professeur de lettres, et leur collègue Orazio Loris, professeur d’histoire-géographie mènent un projet interdisciplinaire avec des élèves de seconde sur le thème de l’exil, doublé d’une réflexion sur la liberté de la presse. C’est dans ce cadre qu’ils ont sollicité la Maison des journalistes.
???????????????????????????????Les affichages dans la salle du Centre de documentation et d’information où a lieu la rencontre avec Rebin à partir de 13 h, montrent le travail de préparation effectué en amont : recherches sur l’Iran, sur les Kurdes et sur le journaliste invité. Les élèves se sont répartis les tâches de l’organisation de cet après-midi : mot d’accueil de l’un d’eux, portrait de Rebin par Angélique et Jiang, photographies et prises de notes par d’autres.
Rebin s’est efforcé de répondre clairement aux questions transmises par les élèves avec documents à l’appui, pour présenter les faits historiques qui ont amené quelques 40 millions de Kurdes à être dispersés sur quatre pays, la Turquie, l’Iran, l’ Irak et la Syrie.
Il a insisté sur la situation de la presse en Iran qui n’existe qu’à condition de ne pas critiquer les lois de l’Islam. Il a évoqué son cas personnel. Il a été arrêté et condamné « pour activités contre la sécurité nationale ainsi que propagande contre l’Etat ». Au cours d’une enquête sur le fléau de la drogue auprès de jeunes dans la province du Kermanshah où vivent une majorité de Kurdes, il découvre que les responsables du trafic de drogue sont des cadres proches du pouvoir. Il est emprisonné pendant deux ans dont 6 mois en cellule d’isolement où il a eu la tentation de mettre fin à ses jours. A sa sortie de prison en 2008, il ne peut plus être journaliste, mais il ne veut pas oublier le sort des prisonniers, il devient un actif défenseur de leurs droits.
0« J’aurais préféré rester en Iran » précise Rebin, mais il y est menacé ; des gens sont arrêtés autour de lui pour être interrogés sur l’identité d’Hiva, l’un des pseudonymes qu’il prend pour poursuivre ses activités. En septembre 2011, il passe clandestinement en Irak, par un chemin miné ; là encore il est surveillé, alors il demande l’asile politique au consulat français.
« La France est le premier pays qui m’ait accepté, dit-il et puis c’est un beau pays pour les journalistes ». A un jeune qui lui rappelle les événements de Charlie Hebdo, Rebin répond que « ça peut arriver partout dans le monde quand on n’est pas d’accord avec l’idéologie. Partout dans le monde, pour les journalistes qui disent la vérité, c’est un métier dangereux ».
« Si c’est dangereux, pourquoi a-t-il voulu faire ce métier »? La réponse de Rebin ne se fait pas attendre, « pour moi, le journalisme, ce n’est pas un métier, c’est ma responsabilité envers mon peuple pour la défense de ses droits ». Rebin aujourd’hui anime une organisation non gouvernementale, le Kurdistan Human Rights Network, pour faire entendre la voix des prisonniers en Iran, « leurs conditions sont pires aujourd’hui que lorsque j’étais emprisonné » affirme-t-il.
Les lycéens ont été touchés par la situation humaine d’un homme contraint de vivre sans sa famille et qui n’a pas la possibilité de rentrer dans son pays. Autour de cette rencontre, ils vont maintenant construire une exposition qui sera présentée lors de la semaine de la presse à l’école.

 

 

Rebin Rahmani, la voix des Kurdes d’Iran

[Par Lisa Viola ROSSI]

« Je me sens comme déchiré entre deux mondes. Je ne peux ni me détacher de ma patrie ni totalement m’adapter à ce nouveau pays ». Il s’appelle Kareem « Rebin » Rahmani, il est kurde iranien et est exilé en France depuis deux ans et demi. L’exil, un lourd tribut qu’il a dû payer en raison de son activisme pour les droits de l’homme en Iran.

Malgré les difficultés auxquelles il a dû faire face en tant que réfugié, Rebin n’a jamais perdu l’espoir : il croit dans la possibilité de rentrer un jour en Iran. « La lutte pour la démocratie est un défi qui se joue à long terme – précise-t-il -. Il faut travailler à un niveau plus profond, à un processus de démocratisation partant du bas, à un changement de culture et de mentalité des gens, pour créer une société civique dans laquelle il est nécessaire d’enraciner le sentiment d’une urgence démocratique envers les droits des femmes et des minorités religieuses et ethniques en Iran.».

Dialogue sur les droits des minorités ethniques d’Iran (Genève, mars 2015)

Dialogue sur les droits des minorités ethniques d’Iran (Genève, mars 2015)

Dans ce but, Rebin s’est engagé avec le Réseau pour les droits de l’homme au Kurdistan, une organisation pour la défense des droits de l’homme fondée en janvier 2014 en France à l’initiative d’activistes des droits et d’avocats kurdes. « Le but est d’observer, de documenter et d’informer sur les violations des droits de l’homme dans le Kurdistan iranien. Le site du Réseau – explique Rebin – a été lancé en février 2014, mais en raison de difficultés matérielles, seule la version anglaise est pour l’instant disponible. Une version en kurde et en persan est en cours de préparation».

La page d’accueil du site http://www.kurdistanhumanrights.org/

La page d’accueil du site http://www.kurdistanhumanrights.org/

Le site de Kurdistan Human Rights Network est aujourd’hui parvenu à se faire connaître comme une source d’information fiable et sérieuse, et il compte des milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux : « Nos reportages et nos informations ont été repris par de nombreuses organisations et médias – fait savoir Rebin -. Toutefois, comme tous nos collaborateurs sont bénévoles, et que nous ne percevons aucune aide matérielle et financière, nos activités avancent très lentement. Nous espérons pouvoir pallier ces difficultés dans un avenir proche – souhaite l’activiste -, pour avancer plus rapidement dans la mise en œuvre de nos projets, comme passer par les mécanismes internationaux qui peuvent améliorer véritablement la situation des droits de l’homme au Kurdistan.»

Le peuple kurde est disloqué entre quatre pays : Iran, Irak, Syrie et Turquie. « Pour leur liberté, – rappelle Rebin – les kurdes ont payé le prix fort aussi bien sur le plan matériel qu’humain. Ce qui me donne de la force pour continuer mes activités, c’est l’ensemble de ces personnes qui ont donné leur vie pour la liberté, l’égalité et la fraternité. Parmi ces gens, – ajoute Rebin – j’accorde une place particulière aux prisonniers politiques avec qui j’ai été en contact téléphonique ces dernières années et dont malheureusement j’ai souvent été l’un des premiers à apprendre la nouvelle de leur exécution. »

Le Kurdistan (source : ddc.arte.tv)

Le Kurdistan (source : ddc.arte.tv)

Garder les contacts en Iran n’est pas du tout facile. Le gouvernement iranien arrive à ralentir la vitesse des connections internet en dérangeant les communications via Skype. Les appels, les comptes email et les profils personnels sur Facebook, Twitter et Youtube sont systématiquement surveillés. L’utilisation des antennes paraboliques est défendue : « La police du régime monte sur les toits pour les chercher – explique Rebin -. Par ailleurs, au Kurdistan, à partir de la révolution de 2009, le régime émet des ondes afin de perturber les transmissions via satellite : des ondes qui ont des effets très graves sur la santé des citoyens, comme m’a confirmé un médecin que j’ai interviewé : les avortements spontanés seraient en fait en train d’augmenter dans toute la région ».

Les conditions de vie des kurdes en Iran ne sont pourtant pas toujours connues dans les pays occidentaux, soutient Rebin : « Le silence des médias est dû au fait qu’ils craignent qu’une attention aux conditions des prisonniers politiques au Kurdistan puisse encourager les idées séparatistes ». La conséquence de cela est « un regard centralisé sur la question des droits de l’homme en Iran », considère Rebin : « Cela signifie que malgré les risques que prennent les activistes kurdes pour informer les médias étrangers et les ONG internationales, en rédigeant rapports et statistiques qui donnent la preuve des violations et des abus dans cette région, ces derniers n’y accordent pas l’intérêt qu’on est en droit d’attendre. Et voilà, les arrestations et les exécutions d’activistes politiques et sociaux ainsi que les tortures terribles subies par ces derniers continuent, dans l’indifférence de l’opinion publique mondiale ».

De son coté, Rebin se fait garant du travail dur de médiateur. « Les moments les plus pénibles et les plus marquants de ma vie ont probablement été ceux où j’ai dû annoncer aux familles des prisonniers politiques kurdes l’exécution de leur proche. J’entends encore parfois résonner à mon oreille les pleurs et les lamentations de douleur des mères et des sœurs des prisonniers. Comment est-ce possible que leur fils ou frère soit exécuté sans que les familles ne soient prévenues et ne se soient entretenues une dernière fois avec lui? Bien souvent, les dépouilles des prisonniers exécutés ne sont pas rendues aux familles qui, par conséquent, refusent de croire à l’exécution de leur proche. Elles ne peuvent pas faire leur deuil et continuent d’attendre leur retour. Les victimes et les prisonniers politiques comptent donc sur nous – explique Rebin – pour faire parvenir leurs voix au monde extérieur. Cet espoir qu’ils ont placé en nous, rend notre tâche plus difficile encore. Nous espérons être à la hauteur de la mission et que les institutions et médias internationaux nous aideront à faire parvenir ces voix au monde entier ».

Rebin cultive cet espoir depuis des années. C’est en 2006, à l’époque du président réformiste Khatami, que la vie de Rebin a définitivement changé. Il n’était qu’un étudiant, mais aussi le rédacteur en chef d’un journal des étudiants kurdes, “Rojhelat”, “Orient”.

Rebin Rahmani

Rebin Rahmani

C’est à cette époque que Rebin décide, avec un compagnon sociologue, de mener une étude sur les causes de la toxicomanie, le SIDA et la prostitution à Kermanshah. Pendant environ six mois, ils conduisent des interviews vidéo de toxicomanes. C’est là qu’ils prennent conscience de la recrudescence de ces problèmes, une tendance systématique qui serait délibérément planifiée par la République islamique elle-même. A côté de l’Université de Razi de Kermanshah, dans le quartier résidentiel de “Bagh Abrisham”, “Le jardin de soie”, Rebin et son collègue filment une quarantaine de toxicomanes qui chaque jour frappent à la porte d’une sorte de kiosque pour obtenir de la drogue. Le voisinage les informe qu’il a déjà fait appel aux autorités mais sans obtenir de réponse. « Certains nous ont par ailleurs signalé le rôle de certains fonctionnaires de Renseignement de la ville de Kermanshah dans le trafic de drogue dans la région, drogue destinée aussi à la Turquie », précise Rebin. Plus tard, pendant un interrogatoire auquel Rebin sera soumis, un fonctionnaire lui dira : « Quel imbécile vous êtes de vous battre pour ces gens! Nous les avons fait devenir toxicomanes, et ils ne se soucient plus de ce qui se passe autour d’eux ! ».

Le 19 novembre 2006 Rebin a été arrêté par la police sur la route entre Kermanshah et Sarpol-e Zahab. Les fonctionnaires trouvent dans son sac des livres politiques. Il découvre qu’il était recherché. C’est exactement en ce moment-là que son calvaire commence. Un calvaire de deux ans durant lequel il passe de cellule en cellule, sous torture physique et psychologique permanente. Son arrêt est confirmé sous la surveillance du service au Renseignement. En mars 2007, deux jugements seront prononcés contre lui : activités contre la sécurité nationale et propagande contre l’Etat. Ils se traduisent en une peine de prison de cinq ans, réduite en appel à deux ans. Pas de remise sur les tortures, ce qui le conduit à une tentative de suicide. Rebin sort de la prison Dizel-Abad de Kermanshah le 7 novembre 2008. Malgré les convocations continuelles par les services secrets – l’Intelligence-, il commence sa collaboration avec l’organisation Activistes pour les droits de l’homme en Iran, sous le pseudonyme d’Hiva Shalmashi. Après sa libération, sa vie n’est plus comme auparavant : « Je me suis rendu à l’Université – rappelle-il -, où j’ai été informé de ma radiation. Chaque personne que je rencontrais, était convoquée et interrogée par l’Intelligence qui lui recommandait de n’avoir aucun contact avec moi. C’était dur ». Après l’exil de son frère, lui aussi activiste, les pressions de la part des fonctionnaires des services secrets augmentérent. « Mon activisme est la chose la plus importante de ma vie – dit Rebin -. Les tortures que j’ai pâties en prison, m’obligent à répondre maintenant à un devoir: aider les autres prisonniers. En Iran je ne pouvais pas faire cela, parce que j’étais sous surveillance. Donc, en mars 2011, j’ai quitté mon Pays ».

Rebin a traversé à pied la frontière montagneuse du Kurdistan d’Iran et le Kurdistan irakien avec un groupe de “passeurs” (passeurs de marchandises et d’hommes) jusqu’au moment où les forces iraniennes ont commencé à tirer sur eux. « Je me suis retrouvé complètement seul. Il faisait nuit, il y avait de la neige, j’ignorais que j’étais dans une zone minée. Mais je suis arrivé en Irak ». Une fois à Erbil, Rebin s’est adressé au bureau de l’UNHCR : « Je n’avais pas l’intention de partir pour l’Europe et je suis resté sans titre de séjour dans le Kurdistan d’Irak un an et demi ; jusqu’au jour où j’ai subi des pressions du régime en place, opposé à mes activités : c’était pour préserver ma vie; mais également pour préserver les intérêts du pouvoir irakien qui collabore avec les autorités iraniennes ». En même temps les services secrets iraniens menaçaient la famille de Rebin, restée en Iran et lui aussi était menacé à nouveau. « Je me suis rendu à l’ambassade française et grâce à une lettre de soutien de Reporters sans frontières, j’ai reçu les papiers nécessaires et je suis parti immédiatement. Quatre mois après mon arrivée en France, j’ai découvert la Maison des journalistes où j’ai été enfin accueilli jusqu’au moment où j’ai reçu mon statut de réfugié ». Et maintenant en France, à cinq mille kilomètres de sa terre natale, Rebin cultive opiniâtrement sa foi dans le pouvoir de la connaissance, de la vérité, pour les droits de son peuple.

Pour en savoir plus sur le Kurdistan Human Rights Network : www.kurdistanhumanrights.org