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Syrie : « Même dans le coin le plus sombre de la terre, les gens luttent tous les jours pour être heureux »

[TÉMOIGNAGE] Ameer a 22 ans, il porte des joggings et un débardeur, il a des cheveux blonds et rebelles qui lui tombent sur les épaules et deux yeux bleus qui expriment un mélange d’émotions contrastées: gentillesse, peur, courage. Arrivé à la Maison des Journalistes avec quelques minutes d’avance, il raconte son expérience en Syrie d’une voix monotone, comme si entre lui et les événements qu’il rapporte il se dressait un mur invisible et insurmontable.

Le combat sans fin des journalistes syriens : l’histoire de Fatten, mère en deuil et journaliste en révolte

[JOURNALISTE DE LA MDJ] « J’ai été contactée par les islamistes de Daech : Ils m’ont dit qu’ils avaient mon fis, Abboud, et que si j’avais envoyé de l’argent, ils l’auraient peut être libéré, si non ils le tueront. » Le combat sans fin des journalistes syriens : l’histoire de Fatten, une mère qui a perdu son enfant, une journaliste en révolte pour les droits de la femme au Moyen-Orient.

« Aujourd’hui notre retour est conditionné par la chute du régime et le changement de système politique en place »

« Pour quitter le pays, j’ai payé une grosse somme d’argent à un passeur pour qu’il me permette de franchir la frontière. »

Alzitani Hani fait partie des nombreux syriens qui ont rejoint la promotion 2017 de la Maison des journalistes. Après avoir obtenu son statut de réfugié politique, il aspire à s’installer ici et démarrer une nouvelle vie en attendant, peut-être, que le régime de Bachar el Assad s’effondre.

« I don’t speak english, je parle français, un peu. » Alzeitani Hani est un journaliste syrien, il a 38 ans. Jogging et T-shirt, il s’apprête à se rendre à ses cours de français. Il insiste d’ailleurs pour raconter son parcours dans la langue de Molière. Diplômé en sociologie de l’université de Damas, il a travaillé au sein d’un centre syrien pour les médias sur les problématiques des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Là-bas, il dénonce les conditions des journalistes syriens et l’oppression dont ils sont victimes. Le journaliste cherche à comprendre comment Bachar el Assad est arrivé au pouvoir. Ainsi, tous les mois il effectue des reportages sur la situation en Syrie.

En raison de ce travail, le régime de Bachar el Assad l’arrête et l’emprisonne, lui et ses collègues, durant 3 ans. A sa sortie, les autorités le convoque pour poursuivre l’interrogatoire et font en sorte de l’empêcher de quitter le territoire. « Je savais que si je me présentais à cette convocation, ils allaient m’emprisonner à nouveau. Pour quitter le pays, j’ai payé une grosse somme d’argent à un passeur pour qu’il me permette de franchir la frontière ». Il part au Liban puis en Turquie durant 1 an et demi où il obtient un visa de l’ambassade de France : « Je suis arrivé en France en avril 2017, j’y ai appris le français. Maintenant, je souhaiterais reprendre mes études à l’université Paris Dauphine ». Alzeitani Hari voudrait également pouvoir faire des reportages de terrain. Par ailleurs, Alzeitani est inquiet pour sa famille, il sait que la distance et le temps ont impacté leurs liens : « Je suis marié mais je n’ai pas vu ma femme depuis 6 ans, elle est restée en Syrie. Donc je ne crois pas que notre relation puisse durer. Tout le reste de ma famille est en Syrie et ma situation en France ne leur permet pas de me rejoindre. »

Souvenir

« Avec cette question du souvenir, plein d’images nous reviennent. Mais ce qui nous revient surtout ce sont des photos de destruction, des rues, des pierres. La Syrie est aujourd’hui remplie de vestiges de bâtiments. Ce sont des lieux que l’on visitait, avec lesquels on habitait. Nous, on vivait avec la pierre, avec la terre, avec les arbres. C’est toujours difficile de répondre à une question sur la mémoire, les souvenirs et les différences entre notre pays et le pays d’accueil. C’est vrai la France c’est un très beau pays, mais quand on interpelle notre pays, on interpelle aussi notre enfance et les souvenirs gravés dans la mémoire de ce pays qu’on a laissé, ou plutôt qu’on était obligé de quitter. Par exemple en ce moment ce qui me revient le plus c’est l’image de la maison où j’ai vécu durant vingt ans. C’est une maison arabe avec une architecture différentes de ce que l’on voit en France. J’ai de la chance parce que ma maison est restée intacte. Pour mes amis ce n’est pas le cas. Mais aujourd’hui notre retour est conditionné par la chute du régime et le changement de système politique en place. »

« J’ai 20 ans et je veux un futur »

[MIGRATION] Rania Mustafa Ali a filmé son voyage de Kobani en Syrie à l’Autriche. Ses images montrent ce que de nombreux réfugiés affrontent lors de leur voyage risqué en Europe. Rania a rencontré des passeurs, elle fut gazée et battue à la frontière macédonienne. Elle risqua ensuite de se noyer en Méditerranée, voyageant dans un bateau destiné à accueillir 15 personnes mais bourré avec plus de 60 personnes.

Soutien en Syrie et frilosité bancaire: quelle excuse pour confondre terrorisme et humanitaire?

La bombe a été lancée en avril par le Collectif de Développement et de Secours Syrien (CODSSY) dans un rapport sur leur site internet. Relayé par le Canard Enchaîné, l’indignation est totale. “Défense d’aider? Comment les institutions financières françaises entravent l’action humanitaire en Syrie”. L’intitulé est violent, le problème tout autant.

“Solidarité”, “Soutien”, “Aide aux civils”: tant de mots répétés qui, tout d’un coup, perdent un peu de leur prestance. Les accusés? Le Crédit Agricole, la Banque Postale, la Société Générale ou encore des plateformes de collecte telles que Lemon Way ou Hello Asso. 

Les chefs retenus 

Une série de gels de fonds, refus d’ouverture de compte et autres blocages bancaires qui limitent l’action humanitaire en Syrie. L’enquête souligne: que ce soit des comptes personnels, professionnels ou associatifs, l’important est que ces comptes ferment. La Société Générale, épinglée en 2014 (puis condamnée trois ans plus tard à 5 millions d’euros d’amende) pour insuffisance dans son dispositif de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme, s’active tout particulièrement à clôturer ses comptes clients en lien avec la Syrie. 

Les plus petites structures comme Lemon Way ne sont pas exemptées non plus. Elles refusent pour la plupart de s’engager auprès d’organismes syriens. CODSSY démontre: « Sur les 8 organisations de notre panel qui y avaient un compte, toutes ont été exclues de la plateforme entre juin et août 2017« .

Les victimes? Bien au-delà des milliers de syriens ne profitant pas, ou plus, de ces transferts d’argent, ce sont les associations humanitaires franco-syriennes qui dénoncent ce problème. Un constat édifiant à lire dans le rapport du CODSSY96% des 25 associations franco-syriennes interrogées rencontrent des difficultés bancaires et plus de 60% d’entre elles ont rencontrés au moins 2 types de problèmes différents”.

En cause? L’application abusive du “principe de précaution

Cette expression juridique désigne le principe selon lequel les autorités publiques peuvent adopter des mesures pour anticiper les éventuels risques liés à un événement dont les conséquences sont difficilement maîtrisables. Ici: le financement terroriste et les contrôles que ce danger implique.

La mention du mot “Syrie” fait peur, donc. Complexifier les procédures et clôturer les comptes devient dans ce cas la meilleure façon de ne pas faire face aux opérations de contrôle. On ne veut pas entendre parler de la Syrie” reçoit en pleine figure Mohammad Alolaiwy, président de Syria Charity. Amalgamer Syrie et Daesh par précaution, mieux vaut “trop » que « pas assez ». 

Des acteurs de la solidarité déjà mis en danger sur le sol syrien

Pris pour cible par le régime de Bachar al Assad, tout militant pacifiste est d’ores et déjà criminalisé par sa position dans le conflit. La guerre qui se déroule depuis 7 ans au Moyen Orient comporte des enjeux inédits, notamment médicaux, qui ne vont pas sans l’aide de l’Occident et en particulier de la France. Celle-ci est en effet le second contributeur au budget de l’Union Européenne et est donc devenue le premier pourvoyeur d’aide humanitaire pour la Syrie. L’Hexagone fait de l’action humanitaire et de la lutte contre le terrorisme ses fers de lance, comme le rappelle régulièrement le ministre des Affaires Etrangères ou le chef de l’Etat lui-même

Le paradoxe est rappelé par CODSSY dans une lettre ouverte au Président de la République, au Premier ministre ainsi qu’au Ministre de l’Economie et des Finances. Le collectif rappelle la déclaration de Jean-Yves Le Drian, datant du 22 mars 2018, où ce dernier prenait la décision de tripler le budget alloué à l’humanitaire en définissant cette activité comme “l’un des piliers de notre politique étrangère”.

Quels recours pour l’aide humanitaire en Syrie?

Après la dénonciation (encore trop discrète dans la sphère médiatique) de ces faits, les principales organisations attendent une ouverture au dialogue. Laurence Bondard, auteure du rapport et chargée de communication pour ASML/Syria (une association de soutien aux médias indépendants en Syrie) nous explique ce message comme ayant pour but de “trouver des solutions ensemble”. 

A la suite de ces trois mois d’enquête le constat est clair: les politiques de gestion des risques, si elles sont durcies par principe de précaution, deviennent un obstacle pour ceux qui tentent d’acheminer de l’aide en Syrie. Le message des organisations est limpide, lui aussi : “Aucune organisation ne conteste la légitimité du renforcement des contrôles des flux financiers. Toutefois, il est urgent de faire évoluer les processus en place, afin de permettre aux associations de soutien à la population civile syrienne de mener leurs projets à bien” (cf: lettre ouverte au gouvernement). 

Interloqué par la situation, le Collectif de Développement et de Secours Syrien a décidé d’étendre son tour d’horizon au-delà des frontières. La situation se révèle tout aussi accablante chez nos voisins britanniques, allemands, belges, ainsi qu’au Liban. Courageux, mais pas téméraires. 

«J’avais simplement besoin d’un pays libre»

« Déjà en Syrie, j’aimais la France. J’avais simplement besoin d’un pays libre »

Nassim a commencé son métier en écrivant pour le journal de son université. Journaliste Syrien, la quarantaine portant une barbe de trois jours, il se souvient de l’engouement et de l’enthousiasme qu’avait suscité la prise de pouvoir de Bachar el Assad au début des années 2000 : « Quand El Assad a pris le pouvoir, il a dit à tout le monde que désormais la Syrie était un pays libre, que la politique allait changer ».

Pourtant, c’est le début de nombreux problèmes pour Nassim. Sous l’ordre des autorités syrienne, la police politique l’arrête. Il passe alors, 74 jours en prison pour avoir exercé son travail de journaliste.  « En 2006, j’ai pensé qu’il fallait que je quitte la Syrie, je suis donc parti en Jordanie et en Egypte où j’ai travaillé pour ABC News, un média américain. A cette époque, je continuais à faire des aller-retours en Syrie ».

Jusqu’au jour où il n’est plus autorisé à quitter le territoire. « J’ai décidé d’aller voir les autorités pour comprendre pourquoi mon passeport était refusé et me suis retrouvé à nouveau enfermé dix-huit jours durant lesquels on m’a torturé ».

Malgré les années, les séquelles sont encore visibles sur ses bras et d’autres parties de son corps.

Lors de l’arrivée de l’Etat islamique, en 2014, il se rappelle avoir assisté à plusieurs décapitations : « Ils affirmaient être le nouveau gouvernement. Les corps restaient sur place 2 à 3 jours avant d’être déplacés ».  Nassim décide de témoigner de l’horreur à laquelle il assiste auprès de ABC News. Conséquence : Daesh le recherche.

En 2015, alors qu’il revient de Turquie, il est arrêté par des membres de l’Etat islamique : « Toutes les deux heures, de nouveaux prisonniers arrivaient. Dans la nuit, vers trois heures du matin, ils nous disaient qu’ils allaient nous tuer. Plusieurs fois, ils m’ont emmené dans une pièce, ont sorti un couteau et simulé une décapitation sur ma gorge. Parfois, d’autres prisonniers étaient réellement tués, on entendait leurs cris. Je comprends maintenant pourquoi certains otages ne semblent pas effrayés sur les vidéos d’exécutions, ils doivent penser que leurs bourreaux ne les tueront pas vraiment, comme ils l’ont fait avec moi. »

Finalement, Nassim est libéré et s’échappe en Turquie. De là, le journaliste part pour l’Europe et traverse la Grèce, la Macédoine, l’Autriche, l’Allemagne et la Suisse pour arriver en France. Avec 700 euros en poche, il loge dans différents hôtels avant d’entendre parler de la Maison des journalistes, qu’il rejoindra quelques semaines plus tard. Aujourd’hui, Nassim souhaite vivre ici et reprendre son métier de journaliste pour se reconstruire.

 

Souvenir :

« Je suis chrétien, je n’ai plus ma place en Syrie. Dans mon pays, il y a dix ans, il y avait un million deux cent mille chrétiens. Maintenant en Syrie, je pense qu’il y a plus que deux cent mille. Un million de chrétiens a disparu. Le problème qui se pose aujourd’hui est surtout ce qu’on va faire après la guerre. La plupart ne veulent pas revenir car ils ont tout perdu. Nous, les chrétiens, on est plus les bienvenues en Syrie.

Quand j’étais petit, je jouais avec mes amis. J’étais de religion chrétienne, un ami était musulman, un autre Yézidis et un autre sunnite ou chiite. On ne demandait pas de quelle religion était chacun parce qu’on ne pensait pas à ça. Quand tout sera fini en Syrie, il en restera des séquelles dans notre mémoire. Pas que pour moi, pour tous les Syriens. Un autre problème qui se pose sont les enfants de l’Etat Islamique. Ils ont été endoctrinés dès leur plus jeune âge. Que vont devenir ces enfants à la fin de la guerre ? Ces enfants ont tué des gens en Syrie. Je les ai vu plusieurs fois jouer au foot avec la tête des personnes décapitées. Que va-t-on faire de ces enfants ?

Je ne sais pas ce que je verrai aujourd’hui si je retourne en Syrie. Je n’ai pas envie de revenir dans mon pays. J’ai envie de reconstruire ma vie en France. Trouver un travail, des amis, une famille. Chaque chose en son temps. »

«Ma famille a dû verser une forte somme d’argent pour me sortir de là»

« Si tu as un passeport Syrien, les pays du monde entier ne te donnent pas de visa, ils pensent que tu es un terroriste ou que tu vas demander l’asile. »

Arrivé en France au début de l’année 2017, Salah Al Ashkar a dû fuir la Syrie à cause des articles et reportages qu’il a effectué durant la révolution. Accueilli à la Maison des journalistes, il a récemment obtenu de l’OFPRA le statut de réfugié politique et aspire aujourd’hui à apprendre le français pour pouvoir à nouveau être journaliste.

Salah est un journaliste Syrien de 30 ans. Il utilise un nom de code depuis le début de la révolution syrienne pour signer ses articles. Né en Syrie, il a été diplômé en finances de l’université d’Alep en 2011. Rien chez Salah ne laisse présager de son parcours. Ses yeux bleus derrière des lunettes, un visage presque enfantin et un ton calme, posé, même lorsqu’il conte la violence du régime qu’il a fui.

Lorsque la révolution syrienne a commencé, il a créé un groupe avec des amis pour décrire la situation et dénoncer les crimes du régime. Ils publiaient leurs articles sur un site internet et sur les réseaux sociaux. « En 2011, alors que je filmais une manifestation de la révolution, j’ai été arrêté par les services secrets syriens. Ils m’ont frappé. Je suis resté en cellule pendant 10 jours. Ils m’ont accusé d’aller à l’encontre des intérêts du pays. Ma famille a dû verser une importante somme d’argent pour me sortir de là. »

En 2012, l’armée de libération syrienne a pris le contrôle d’Alep Est. Salah rejoint cette partie de la ville pour pouvoir continuer à travailler. Il créée un journal, une chaine YouTube et assiste les journalistes étrangers venus filmer la situation. « J’ai aidé un journaliste pour un documentaire diffusé sur TF1 et j’ai travaillé pour l’AFP mais aussi pour Al Jazeera. »

Plus tard, le régime Syrien a conclu un marché avec la Turquie pour que les habitants d’Alep Est puissent quitter la ville avant que l’armée d’Assad ne rentre dans la ville. « J’ai donc quitté Alep pour la Turquie. De là, je me suis rendu à l’ambassade de France d’Istanbul et j’ai obtenu un visa pour la France. »

Salah arrive en France le 12 avril 2017. Il bénéficie de l’aide d’une famille française qui le connait à travers ses articles publiés sur internet. Ils habitent Arras. « Chez eux, j’ai effectué une démarche auprès de la MDJ puis j’ai obtenu une place quelques mois plus tard ».

Aujourd’hui, Salah ne travaille plus.  Une partie de sa famille est restée à Alep, sa sœur est en Turquie. Il espère les revoir un jour. En attendant, le journaliste peut compter sur le soutien des autres Syriens présents à la Maison des journalistes.

Souvenir

Quand je vivais à Alep, j’adorais visiter le château de la ville. C’est une place vraiment célèbre et chaque week end j’y allais pour boire un verre avec mon ami. C’est un endroit particulier que je ne peux pas retrouver autre part dans le monde. Mes amis aussi me manquent parce que quand je suis arrivé en France, je n’avais plus personne. J’ai créé d’autres relations entre temps mais mes amis me manquent toujours.

Je n’ai pas plus de maison aujourd’hui, le régime l’a détruit. Il me reste celle de mes parents. Mais ma maison me manque. Et faire du sport aussi me manque. A l’université je jouais au basket, dans l’équipe de l’école. Je ne suis pas très grand mais je vise bien. J’aimerais rejouer ici mais personne ne fait de basket dans mon entourage. Ils préfèrent le football et d’autres sports. Maintenant j’aimerais aller à la gym pour perdre le poids que j’ai pris en venant ici. Mais j’ai besoin de temps et d’une personne qui me supporterais et dirais : « vas-y, vas y »

Rédigé par Romain Vignaux-Demarquay et Valentine Zeler