RD Congo : le réel et la fin du flou artistique

A mesure qu’on avance vers la date fatidique du 23 décembre (date de la prochaine élection présidentielle), le ciel se décante. Le réel prend le pas sur le flou. Un flou artistique, qui cache la réalité sans la supprimer. En un mot, le mensonge. La déclaration publique du président Kabila, dimanche 9 décembre à plusieurs médias américains, de vouloir se représenter à la présidentielle de 2023, ajoute à la clarification.

C’est autant dire, clairement, que Ramazani Shadary, son clone, sera « élevé » président de la République, à travers un vote d’opérette. Et cela, en prévision de la restitution du fauteuil au « propriétaire » dans cinq ans. Un scénario à la « Poutine-Medvedev », suspecté et annoncé par nombre d’analystes.

Ramazani Shadary, le candidat du pouvoir

En d’autres termes, l’alternance dont rêve la majorité des Congolais risque d’être renvoyée aux calendes grecques. Car Kabila, cet homme taiseux par nature, s’il s’autorise à annoncer en fanfare une telle information, c’est qu’il sait ce qui adviendra du processus électoral en cours : fausse victoire de son poulain, contestations réprimées dans le sang, langue de bois de la communauté internationale. Et puis, l’oubli…

L’exemple du Burundi de Nkurunziza, à cet égard, constitue un cas d’école, qui fera certainement beaucoup d’émules en « Afrique-Chefferie ». Où la notion de démocratie est une absurdité absolue. La RD Congo de Kabila en raffole. Il existe d’ailleurs une « confrérie négative » entre les deux pourfendeurs du principe cher à Churchill qui disait : « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ».

Quoi qu’on pense de la situation au Congo, le paradoxe reste de taille. C’est même une constante. Si Kabila vient d’exprimer clairement son désir de pérennité au pouvoir, le langage du peuple, à l’occasion de la campagne électorale, amorcée le 23 novembre, n’est pas moins clair. Les « mots démocratie et alternance » ont gagné leurs lettres de noblesse. Ils sont sur toutes les lèvres.

« Indépendance tcha-tcha »

D’où cette sortie massive du peuple pour manifester son adhésion, à l’égard des candidats présidentiels en campagne. La dernière édition de Jeune Afrique (n° 3022, du 9 au 15 décembre 2018), qui consacre une tribune sur les élections en RD Congo, fait ressortir cet élément, à travers le succès qu’engrange le candidat Martin Fayulu, à travers le pays.

Martin Fayulu : le candidat qui monte !

« Martin Fayulu, c’est l’homme que personne n’a vu venir et qui déjoue tous le pronostics », relève cette revue, en guise de conclusion, après l’avoir décrit comme étant un « opposant radical ».

A Kinshasa, on l’appelle « soldat du peuple ». Qui a fait le « carton plein » à Kisangani, Kalemie, Kananga, Goma, Beni, Butembo… au point d’être empêché par le pouvoir, lundi 10 décembre, de poursuivre son épopée à Kindu.

A Kalemie, alors que Ramazani Shadary haranguait des groupes de gens parsemés, selon Jeune Afrique, ces derniers brandissaient les flyers de la coalition « LAMUKA ».

Un regard synoptique sur la carte géographique, à travers les villes citées ci-dessus, indique que le candidat Fayulu aura tracé un cercle qui comprend le centre, l’ouest et l’est du pays. Son pari gagné le plus brillant aura été d’avoir conquis les populations de Beni et Butembo (Nord-Kivu), où l’insécurité a fait sa demeure. Où, à chaque heure qui s’égrène, un homme est tué, du fait de la présence des milices. Selon nos informations, la foule aurait chanté « Indépendance tcha-tcha », la célèbre mélodie qui avait agrémenté l’acquisition de l’indépendance du Congo.

Comme nous le disions en août dernier, dans un article intitulé « RD Congo : Kabila n’est pas Poutine« , l’attitude du peuple, à travers la campagne en cours, est en train de confirmer notre thèse. C’est sa « réponse cinglante », face au défi permanent que lui lance Kabila, depuis 18 ans.

Nous en sommes à l’heure de « clarification ». Les masques et les écailles tombent. Le flou artistique fait place, petit à petit à petit, au réel. Kabila parle « dictature », le peuple répond « démocratie ». Quoi qu’il en soit, c’est le commencement de la fin. Qui sait ? Le dictateur gambien Yahya Jammed avait laissé des plumes dans les urnes, en 2015, en dépit de toute l’ingénierie frauduleuse par lui échafaudée pour l’emporter.

 dans Tribune Libre par

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