Abd al Hadi Awad, le martyr qui a vaincu ses geôliers par son sourire

[Par Raafat Alomar Alghanim]

Traduit de l’arabe par Emmanuelle Ricard

Abd al Hadi Awad

Abd al Hadi Awad

Il y a quelques jours, j’ai appris la mort sous la torture de l’activiste syrien Abd al Hadi Awad, dans une des prisons où se perpètrent les crimes d’al-Assad. Ce nom n’a pas trouvé d’écho dans ma mémoire, peut-être à cause de l’abondance des noms et des évènements que l’on entend, ou parce que je ne l’avais rencontré que rarement. Mais sa photo, lorsque je l’ai vue sur Facebook, à côté de laquelle figurait : « Mort en martyre sous la torture », m’a immédiatement rappelé le visage souriant que j’avais rencontré en 2012 au cours d’un stage organisé par l’institut NDI à Amman, avec un sourire que le coeur syrien ne peut ignorer, un sourire qui inspire l’optimisme et la confiance en soi, un sourire perpétuel comme un secret, d’une présence qui ne s’oublie pas.

Il vous serait douloureux d’apprendre que l’un de vos proches a disparu sans que vous en ayiez été informé. Mais il vous serait plus douloureux encore de trouver sa photo par hasard sur Facebook, en buvant un thé, ou en vous préparant à partir au travail, ou encore en parcourant avant de vous endormir les dernières nouvelles publiées par vos amis. Sa mort me parvient comme une surprise brutale, d’autant plus douloureuse que la torture en est la cause. C’est de cette façon, sans les préliminaires traditionnels de proches ou d’amis, ou même des médecins dans les hôpitaux, lorsqu’ils informent d’un nouveau décès, que m’est parvenue cette nouvelle, plus d’une fois, sur Facebook. Et c’est ce qui se produit régulièrement avec tous les Syriens qui cherchent les dernières nouvelles de leurs amis sur les réseaux sociaux et sont saisis d’apprendre la mort d’un fils de leur village ou d’un membre de sa famille. Le drame électronique des Syriens s’ajoute au drame de leur réalité, et ainsi échangent-ils leurs condoléances sur ces mêmes réseaux dans le temps syrien des condoléances.

Abd al Hadi Awad est mort après quatre mois d’emprisonnement. Originaire de Damas, il documentait les violations des droits des détenus. Ses geôliers lui ont fait goûter les tortures contre lesquelles il s’était élevé de sa plume et de sa voix, cette voix qui est restée libre jusque dans les prisons des tortionnaires alors même qu’il criait de douleur sous la torture. Une voix qui s’ajoute à la liste des crimes perpétrés par le régime d’al-Assad, une voix dont ceux qui s’intéressent à celui qui la porte ne peuvent rester du côté des assassins, un visage dont ceux qui le voient sourire ne peuvent imaginer l’agonie sous la souffrance, sans ressentir un choc envers ces tortionnaires qui vivaient avec lui dans le même pays.

Abd al Hadi a oeuvré loin de la scène médiatique. Il n’était pas célèbre sur les pages de Facebook, même s’il avait de nombreuses connaissances du fait de son infatigable activité. Abd al Hadi Awad était membre de l’Institut Démocratique Syrien, de la Tribune Démocratique et du Mouvement de l’Appel. Ceux qui l’ont rencontré s’accordent sur son amour du travail en toute discrétion à l’écart des médias et sur son activité inlassable, lui, jeune qui avait l’ambition d’une Syrie libre, dont nous serions fiers et qui serait fière de nous, et rêvait non du prestige et des honneurs mais d’une vie simple.

Lorsque j’ai appris la nouvelle et que je n’ai plus pu en douter, j’ai écrit : « ceux qui connaissaient Abd al Hadi Awad savent combien ses assassins méritent la mort ».
Ses amis également, n’ont, au début, pas cru cette nouvelle, et se sont demandé si c’était bien vrai. Voici quelques extraits de ce qu’ils ont écrit sur lui :

« Le bruit court que Abd al Hadi Awad est mort sous la torture. Ceux qui l’ont connu savent combien est grand le crime commis par les mains de ses assassins. Les mots ne suffisent pas », Khalaf Ali al Khalaf.
« Je vais rassembler vos photos et les cacher, je vais remplir les murs de vos photos, j’ai peur de perdre quelqu’un… je ne veux pas y croire… paix à ton âme, à ta belle âme… nous les pourchasserons, et nous arriverons à la Syrie dont nous rêvons », Chadi Abou Karam.
« Honneur à toi, honte à tes assassins qui souillent la Syrie et son peuple. Tu resteras dans nos mémoires l’emblème du Syrien dont la Syrie est fière ! », Bassam ‘Owayl.
« Abd al Hadi Awad était un Syrien, un activiste civil des droits de l’Homme, originaire de Damas. Il a oeuvré loin de toute publicité ces dernières années, inconnu des réseaux sociaux, occupé seulement à travailler » ; « Abd al Hadi, je ne veux pas croire ce que j’entends, que Dieu t’accorde sa miséricorde, bienheureuse est la terre de Damas dans laquelle tu reposes », Sami Choukri.

Liberté : Le fruit défendu des iraniens

[Par Sadegh HAMZEH]

Sans la force des médias, seule puissance capable de poser un regard critique sur la société et ses activités, un pays et son peuple ne peuvent pas continuer à avancer sur un chemin stable.

Dessin tiré par le site www.kayhanpublishing.uk.com/

Dessin tiré par le site www.kayhanpublishing.uk.com/

Quand les dictatures et les régimes fondés sur une idéologie s’emparent du pouvoir, ils plantent leurs griffes acérées dans le cœur de la Constitution. Ils font ensuite du peuple les esclaves d’un système rigide dont le principal objectif est de garder le pouvoir politique. Dans ce système, c’est la santé des médias qui est menacée. La préoccupation première des dictateurs et des idéologues étant de censurer et de s’assurer du contrôle des médias afin de les asservir au profit de leur propagande. En Iran, depuis que la République Islamique a pris le pouvoir en 1979, nous avons été les témoins d’un régime qui n’a pu fonctionner et perdurer uniquement par l’arrestation des personnes susceptibles de dénoncer ou de s’opposer au système. En première ligne, de très nombreux journalistes, dont les publications ont été bien entendus interdites, mais également des avocats et des personnes travaillant pour les Droits de l’Homme. Ils ont été condamnés au silence et à l’isolement en prison, jusqu’à la mise à mort de nombreux journalistes. Le dernier d’entre eux qui a succombé en prison s’appelait Hoda Saber (en juin 2011).
Mashallah Shamsolvaezin, journaliste et consultant au Centre d’Etudes du Moyen Orient, fait un parallèle entre les quatre saisons et les quatre piliers de la démocratie : le droit, le parlement, les partis politiques et les médias. Pour lui, dans le cas de l’Iran, la démocratie ne repose que sur trois piliers, le quatrième ayant été confisqué par le pouvoir. Il manque à la démocratie les médias. Lorsqu’un nouveau journal paraît, il lui est difficile de survivre plus d’un jour dès lors que le gouvernement estime qu’un article ne va pas dans le sens de l’idéologie islamique. Tous les domaines, politiques, économiques, ou les questions de société, sont concernés. La durée de vie des médias en Iran est donc toujours très précaire.
Les journalistes et sociologues iraniens s’interrogent constamment sur les raisons d’une telle précarité des médias : qui en est le responsable ? Les journalistes eux-mêmes ou l’Etat iranien ? En fait, les journalistes ont souvent accusé l’Etat iranien d’être le responsable de cette situation car cet acharnement sur les médias n’est pas nouveau. En effet, lorsque la monarchie était encore en place, avant la révolution, le gouvernement avait déjà cette fâcheuse manie de contrôler, censurer et exterminer tout média susceptible de critiquer le gouvernement. Après la révolution, le terrible héritage paranoïaque est tombé entre les mains du nouveau gouvernement islamique, poursuivant ainsi le travail de censure de son prédécesseur.
Depuis le régime du Shah et durant les présidences successives, jusqu’à aujourd’hui avec Hassan Rohani, nombreux ont été les journalistes emprisonnés et les journaux interdits. Au moment où j’écris cet article, 48 journalistes sont toujours détenus en prison. Il y a trois semaines, le corps des Gardiens de la Révolution Islamique (ou Sepah-e Pasdaran,organisation paramilitaire dépendant directement du Guide de la Révolution, le chef de l’Etat iranien), a envoyé un groupe armé dans la prison Evin section 350 à Téhéran, prison réservée aux journalistes et aux opposants politiques. Ce groupe, qui figure sur la liste officielle des organisations terroristes des Etats-Unis, a été envoyé pour torturer les journalistes et les politiques contestataires. Ils les ont brutalisés gravement à coup de bâtons, leur ont brisé les mains, la nuque et rasé la tête, car en prison, ils continuaient à communiquer avec l’étranger et faisaient la grève de la faim pour dénoncer l’atrocité de leur détention. Lorsque les familles des victimes ont décidé de manifester auprès du procureur, les services secrets les ont arrêtés à leur tour pour les jeter en prison.
Finalement, nous pouvons dire que la liberté d’expression des journalistes est le fruit défendu des iraniens. Comme Dieu a interdit à Adam de manger la pomme, l’Etat Iranien interdit aux journalistes d’exercer leur métier. Si le journaliste se risque à croquer le fruit défendu, tel Adam chassé du paradis, la patte griffue se pose sur sa proie. Le dénouement est presque toujours le même… réduit au silence.​

L’art n’est pas seulement chez les iraniens

[Par Sadegh HAMZEH]

 

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Annabelle Richard

« L’art est seulement chez les iraniens ». Si vous voyagez en Iran et que vous parlez aux iraniens à propos de l’art vous entendrez certainement cette phrase de Ferdowsi, le grand poète iranien.

 

Cette phrase, comme pour la plupart des iraniens, provoquait en moi un fort enthousiasme, mais aujourd’hui, ayant fuit l’Iran pour me réfugier en France, j’ai pu comparer la place de l’art iranien avec l’art d’autres pays, et en particulier l’art en France.

 

Installé à Paris, j’ai été frappé par le sentiment de vivre au milieu de l’art. Architecture, peinture, théâtre, musique, poésie, littérature, danse, cuisine, paysage, l’art en France est partout, dans chaque recoin du pays.

 

Pour rencontrer l’art il n’est pas nécessaire de visiter les grands musées parisiens comme le Louvre, il suffit de marcher dans les rues de Paris pour découvrir le plus beau musée du monde. Les discutions à la française sont également une des beautés caractéristiques de la France. Lorsque je parle avec un français,j’ai l’impression d’assister à un théâtre contemporain. La manière avec laquelle les français s’expriment est unique. Pour communiquer leurs sentiments, ils utilisent les mains et les expressions du visage de telle façon que l’interlocuteur peut comprendre l’idée générale même s’il ne parle pas français. Une autre beauté caractéristique de la France qu’on ne peut ignorer est ses cafés. L’émulation des rencontres et des discutions entre les gens, les tables installées sur les trottoirs, les terrasses pleines à craquer au moindre rayon de soleil m’émerveillent et me fascinent.

 

Il y a quelques jours, je suis allé dans un charmant salon de thé de la banlieue ouest de Paris où j’ai découvert l’intervention d’une jeune artiste qui était par chance présente sur les lieux. Etant touché par la singularité et à la sensibilité de son travail, j’ai profité de l’occasion pour lui poser quelques questions.

 

Pouvez-vous vous présenter ?

 

Je m’appelle Annabelle Richard, après un Master en Arts plastiques et Sciences de l’art j’ai obtenu l’agrégation d’arts plastiques qui m’a permis d’enseigner depuis maintenant 3 ans tout en développant ma pratique artistique.

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre exposition ?

 

Cette exposition est très importante pour moi car c’est la première fois que je montre mon travail hors de mon atelier ou de la fac. Je l’ai conçue spécifiquement pour ce lieu singulier qu’est le Dinette Café. Cette charmante petite maison transformée en salon de thé, à deux pas de la gare, laissait déjà entrevoir une certaine fantaisie dans sa cuisine et dans sa décoration avec des théières transformées en lampes et des assiettes qui semblaient s’envoler dans les escaliers. J’ai eu envie d’y ajouter ma petite touche personnelle afin de révéler au mieux l’esprit poétique du lieu.

 

Vous utilisez de manière récurrente certains éléments comme la couleur rose, le riz ou les œufs, pourquoi, qu’est-ce que cela signifie ?

 

Le rose est effectivement une couleur très importante dans mon travail. A l’origine c’est d’abord la couleur du papier toilette rose qui, une fois mouillé, se transforme en une matière très séduisante par sa couleur vive et sa texture charnelle. A travers mon travail je questionne la vie, sesorigines et ses mécanismes. Mon observation détaillée de la nature m’a également amenée à voir des correspondances entre le monde animal et végétal. La rencontre du grain de riz et de l’œuf intervient donc comme une évidence dans mon travail. L’exposition, telle qu’elle est conçue, peut être envisagée comme une célébration allégorique du printemps.

 

Vous avez intitulée une de vos installations La Rosière, pourquoi avoir choisi ce même nom pour l’exposition ?

 

L’idée du titre de l’exposition m’est venue par hasard, en cherchant un mot dans le dictionnaire des synonymes. J’y ai lu « rosière : vierge. » Ce titre m’a semblé parfaitement adapté au lieu et à mon travail. Le coté désuet, le rose, l’idée de fête, de célébration, de mariage dont la rosière est chargée, et surtout la question de la vertu, de la bonne moralité, et de la virginité m’a semblée correspondre parfaitement à mon projet printanier. La bonbonnière ne renferme pas toujours les roudoudous que l’on attend. La boucle était bouclée lorsque le drapé extérieur qui devait être une simple parure est devenu la vulve géante mais dissimulée de notre petite Rosière.

 

Quels sont les artistes qui vous ont inspirés ?

 

Pour l’exposition j’ai dressé une liste non exhaustive de tous les artistes qui peuvent être mis en relation avec mon travail. Je retiens prioritairement Fragonard pour ses scènes très érotiques et son tableau Le Verrou pour avoir dissimulé des sexes dans ses drapés, Meret Oppenheim pour ses détournements surréalistes d’objets, et bien sûr celle que je considère comme ma grand-mère spirituelle, Louise Bourgeois.

 

 

 

Situation de la liberté de presse en Iran : Discours de Rasoul Asghari, journaliste iranien

Par Saida HUSEYNOVA

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L’intervention de Rasoul Asghari, journaliste iranien, dans le cadre de la 25e session du Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies à Genève

Dans le cadre de la 25e session du Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations Unies à Genève, Rasoul Asghari, journaliste iranien et analyseur de la situation politique en Iran, a prononcé un discours sur la situation de la liberté de la presse en Iran.
Rasoul Asghari, en s’appuyant sur ses propres expériences journalistiques au cours des 18 dernières années, a donné un aperçu de la situation des journalistes et des médias en Iran depuis 1992.

 

D’après lui, durant ces années, la liberté d’expression et le droit d’être informé et d’avoir accès à une information libre, ont été les premières victimes du « changement » qui n’a jamais été réalisé, tout comme la liberté de la presse et des médias sociaux l’ont été. La propagande du gouvernement a été modernisée, mais le paysage politique et social est de plus en plus réprimé et la liberté des journalistes de plus en plus limitée.

 

En attirant attention sur la gravité de la situation, M. Asghari a cité l’exemple de ses propres expériences : il a travaillé dans 11 journaux iraniens, dont certains n’ont pu exister qu’un seul jour car ils ont été fermés juste après la première sortie, alors que d’autres ont pu continuer leur travail pendant des mois ou peut-être des années.

 

En un seul jour, en Avril 2001, 20 journaux ont été fermés, des centaines de personnes ont perdu leur emploi et certaines ont été arrêtées. La répression sur les journaux a continué sans arrêt jusqu’à atteindre à l’été 2009 son point le plus élevé quand il n’y avait presque plus de voix opposées. Elle a été ensuite poursuivie par l’administration de Rohani : depuis son accession à la présidence 13 journaux ont été fermés. Certains d’entre eux n’avaient même pas sorti leur premiere publication. Dans le rapport annuel des « Reporters sans frontières » l’Iran est identifié comme l’une des cinq plus grandes prisons de journalistes dans le monde. C’est le 173e pays sur 180 pour l’Indice de liberté de la presse 2014. Le rapport indique: «Il n’a eu aucun changement dans la situation de la liberté de la couverture des nouvelles par rapport à l’année précédente. Les autorités iraniennes continuent de contrôler la couverture des nouvelles strictement. Les rapports sur la question nucléaire, les droits de l’homme et les prisonniers d’opinion, sont également censurés. À la fin de 2013, l’Iran a continué d’être l’une des plus grandes prisons du monde pour les professionnels des médias, avec 50 journalistes et net-citoyens détenus ».

 

Rasoul Asghari

Rasoul Asghari

Dans son discours M. Asghari a mis en évidence un autre point problématique dans le travail des journalistes, celui de l’espionnage. « L’espionnage et le contact avec les gouvernements étrangers sont des crimes communs que vous avez à affronter si vous décidez d’être journaliste en Iran. La raison donnée pour cela est la coopération avec les sites Web non-gouvernementaux ou d’opposition ou les chaînes de télévision étrangères qui sont les choses les plus normales que chaque journaliste fait dans le monde entier. Cependant, c’est considéré comme de l’espionnage dans mon pays ».
Parlant de la situation d’internet en Iran, M. Asghari a mentionné que l’autorisation pour une publication ou l’ouverture d’un nouveau site ne sera même pas accordée à un citoyen neutre. « Seuls ceux qui représentent les intérêts des gouverneurs peuvent obtenir une autorisation. La censure officielle a été intensifiée avec l’aggravation de la crise nucléaire et l’augmentation des difficultés avec l’Occident au point que les autorisations officielles sont maintenant délivrées par les plus hautes autorités comme « Le Conseil de sécurité nationale». « Une Cyber Army avec des tonnes d’autres institutions contrôlent les activités des utilisateurs d’Internet et surveillent le filtrage des sites, des blogs et des réseaux d’information ».

 

« Avant, les journaux étaient ciblés après la publication de quelque chose que le gouvernement n’aimait pas, mais depuis le début de la deuxième administration d’Ahmadinejad et surtout après le soulèvement du peuple en 2009, il est devenu normal de contrôler les publications avant leur impression. Le régime veut créer des fantômes qui ne sont ni vus ni entendus, des hommes et les femmes qui ont perdu leur voix: des personnes sourdes ».

 

Le discours complet de M. Rasoul Asghari vous pouvez trouver ici en anglais.

 

 

Marouan Omara, réalisateur de CROP : « C’est à Al Ahram où tout se décidait… »

[Par Larbi GRAÏNE]

 

Souvent pour cerner la politique de nos dirigeants, politologues et journalistes, s’intéressent davantage au discours politique qu’à la photographie. Et Pourtant l’image se trouve être au cœur des manœuvres du pouvoir politique, qui en use et abuse, soit pour faire de nouvelles conquêtes, soit pour s’y maintenir. Marouan Omara, jeune photographe et réalisateur égyptien de 27 ans a dérogé à cette règle en réalisant avec l’Allemande Johanna Domke « CROP » un film complètement dédié au pouvoir de l’image. Nous l’avons rencontré en marge du Festival international du film des droits de l’Homme (FIFDH) qui s’est déroulé au cinéma Nouveau Latina à Paris du 11 au 18 mars 2014. Notons que le film a été tourné entièrement à l’intérieur du journal al Ahram, le plus grand tirage du pays. Entretien.

 

L'affiche du film "Crop"

L’affiche du film « Crop »

 

Même s’il est très court votre film est très beau, j’ai constaté que le public a eu du mal à quitter la salle à la fin de la projection…
« A vrai dire je suis satisfait que le film soit court, beaucoup parmi le public égyptien se sont accoutumés à voir des films rapides, comme les clips ou les réclames. Certains peuvent le percevoir comme lent et ennuyeux. Mais je crois que le fait qu’on ait ressenti sa « petitesse », c’est la preuve qu’on a réussi à faire passer le message, ce qui a donné l’envie de le regarder sans discontinuer pendant 47 minutes. Du reste, je n’ai pas pensé à la durée du film, ce qui m’avait importé, c’est l’idée qu’on va véhiculer sans penser que le film va être court ou long ».

 

Pourquoi, avez-vous choisi le siège d’un journal gouvernemental, Al-Ahram en l’occurrence, pour tourner ce film ?
« L’idée, c’était de cerner et de comprendre comment se fabriquaient l’information et l’image. Pendant notre enquête, on a réalisé plus de 19 interviews avec des photographes de presse, des gens des médias et des experts en communication. Nous leur avons tous posé la question de savoir qui détient le pouvoir de décision dans un journal, qui décide que telles photos méritent d’arriver au public et telles autres d’être supprimées pour qu’elles ne soient pas vues. Nous avons eu des réponses différentes. Pour certains c’est le directeur de la rédaction qui décide. Pour d’autres, c’est le chef du service photographie. Mais lorsqu’on s’est entretenu avec quelques chefs du service de photographie de certains journaux, quelques uns nous ont affirmé que c’est le directeur de la publication qui décide, alors que d’autres ont soutenu que ce sont les conseillers du Président Hosni Moubarak, qui ont ce pouvoir. Au final, on s’est rendu compte, qu’il n’y avait pas une réponse concordante et franche. Le chef de service photographie d’Al Ahram fut l’une des personnalités avec laquelle nous avons eu à nous entretenir. Au cours de cet entretien qui s’est déroulé au siège d’Al Ahram, on a découvert que ce journal était abrité par d’immenses locaux. On s’était senti alors comme dans une usine, comme dans une place forte. Il y a beaucoup de couloirs, de bureaux et d’employés, on en a déduit que c’est dans cette place où devrait être filtrées les informations. Nous nous sommes dit qu’un service, un département devrait bien s’occuper de ça. D’où l’idée de filmer à l’intérieur d’Al Ahram d’autant plus que d’une façon générale on voulait traiter de la presse en Egypte de ces 70 dernières années, qu’elle soit gouvernementale ou nationaliste ».

 

Est-ce que ça été facile pour vous de s’introduire dans le siège d’Al Ahram ?
« Cela s’est déroulé durant la première présidence assurée par l’armée après la chute de Moubarak. On s’approchait de la fin du règne des militaires sous Tantaoui, la vie politique était dominée par les grandes protestations précédant la confrontation électorale entre Morsi et Chafik. On ne savait pas qui allait s’emparer du pouvoir. Donc lorsque nous avons exprimé notre désir de filmer à l’intérieur des locaux du journal, il était difficile aux responsables de dire non ou oui. Et à vrai dire ils n’auraient jamais été capables de justifier un quelconque refus ne sachant guère de quel côté va pencher la balance. On a dû donc attendre trois mois avant qu’on nous autorise à faire notre reportage. Nous nous sommes alors entendu dire « puisque vous faites un film d’inspiration culturelle, on ne voit pas d’inconvénients ».

 

Le film planche sur l’impact des images sur le public, selon vous c’est la révolution qui construit l’image ou c’est l’image qui construit la révolution ?
« C’est la révolution qui construit l’image, c’est le peuple qui fabrique l’événement que les médias viennent couvrir. Parfois la presse gouvernementale faisait le contraire en fabriquant de fausses images pour stigmatiser des gens en les taxant de traitres et de collabos. Parfois elle soutenait que le pays est stable et qu’il n’y a pas de révolution. Mais quand les gens se sont fortement mobilisés, ils ont imposé le fait que l’image censée les refléter corresponde à la réalité ».

 

Comme l’a montré le film, les chefs d’Etat égyptiens raffolaient de l’image, ils étaient séduits par son attractivité, quelle différence y a-t-il entre Abdel Nasser, Sadat et Moubarak ?
« Oui dans la première partie du film nous avons tenté d’analyser l’image en tant qu’instrument de séduction des masses. Nous avons voulu montrer comment les chefs d’Etat ont utilisé leur image dans un but hégémonique et de domination de l’opinion. Sous Abdel Nasser, il faut rappeler que la gestion de la photo subissait les limites de l’époque qui était marquée par la photographie d’avant les dernières innovations. Dans les années 60 et 70, le nombre de photographes et de caméras était extrêmement réduit. Nasser utilisait les médias et la photographie comme moyens de communication, non pas seulement en Egypte mais également à l’échelle de la planète et plus particulièrement en direction du monde arabe. Mais le message iconique de Nasser était porteur du désir de fraternité et d’amitié à l’égard des mouvements révolutionnaires et du nationalisme arabes, auxquels il appelait de tous ses vœux. L’examen de ses photos, montre toujours un Nasser soucieux de communiquer avec son peuple, un homme modeste qui ne s’intéresse pas à sa petite personne. A l’opposé, Sadate venu aux affaires dans les années 70, bascula vers la méthode américaine, tournant ainsi le dos aux Russes. Il était grandement inspiré par les films américains. On le voit toujours en train d’exhiber ses capacités à devenir Président. Il était obsédé par l’idée de transmettre par le truchement d’un plan visuel les preuves qui établiraient combien il était extraordinaire, sage et modeste. Nous avons même eu des informations, (que le film n’a pas exploitées), selon lesquelles Sadate à ses débuts avant même qu’il entame sa carrière politique, a pris attache avec une des célèbres actrices du Caire, pour lui demander de jouer un petit rôle à ses côtés. Sadate était féru du paraitre, il était obsédé par la caméra et les flashes photos. Il s’échinait à paraitre comme un héros nationaliste, mais sa mort a révélé la réalité du personnage : ses obsèques furent quasi désertées. C’est plutôt Nasser qui a eu droit à des obsèques grandioses qui ont eu un grand retentissement dans le monde arabe. Quant à Moubarak il avait une peur bleue des médias. Il était aux côtés de Sadate lorsqu’il rendit l’âme. Moubarak sait que les médias sont la cause de l’assassinat de Sadate. Il avait adopté des faux-fuyants, étant lui même aviateur de métier, il se transformait en volatile pour gérer les affaires de l’Egypte et des médias. Il était rigide, ne manifestant aucune sympathie à l’endroit des photographes, de son entourage et de son peuple. Ses photos sont routinisées, ennuyeuses, traditionnelles, qui le montrent souvent inaugurant quelque usine. Mais tous les endroits où il apparaissait sont placés sous haute surveillance, il est très difficile de trouver une photo le montrant en train d’échanger avec les gens. Quand vous en trouvez une, elle est l’œuvre d’un travail de laboratoire inspiré par les services de renseignements. Avec le temps les Egyptiens ont fini par honnir la politique de Moubarak qui est devenue aussi ennuyeuse et rebutante que sa photo. Tout était plat, froid, sans aventure et sans rêve ».

 

Est-ce que chacun des chefs d’Etat égyptiens qui se sont succédé, avait-il eu un modèle dont il s’est inspiré pour bâtir sa propre stratégie visuelle ?
« Nasser je crois était plus proche des Soviétiques que des Américains, mais Sadate était plus proche de l’Amérique avec laquelle il entretenait beaucoup de relations. Moubarak quant à lui ne semble s’inspirer d’aucun modèle particulier. Son plan visuel était incolore et inodore. On ne peut pas dire que ses choix sur l’image peuvent s’incarner dans quoi que ce soit, c’est un mauvais mixage de beaucoup de choses. Un mixage dépourvu de toute vision ».

 

Qu’est devenu le cinéma égyptien ?
« Je crois que le cinéma égyptien a complètement disparu ces dix dernières années mais je pense qu’il va rebondir dans un proche avenir car il est appelé à exorciser ce qui s’est passé pendant la révolution. Le public égyptien est lassé et ne peut plus supporter le cinéma ayant précédé la chute de Moubarak. Le public a changé et a pris conscience des moyens d’hégémonie dont usent les gens des médias, entre réalisateurs et producteurs pour dominer les esprits. Souvent ce sont des films de bas étage avec des comédiens qui ne véhiculent ni idées ni messages ».

 

 

Palestiniens de Syrie : « L’aide de l’Europe a été sacquée »

[Par Larbi GRAÏNE]  

 

La députée européenne EELV, Eva Joly, a déploré le 29 mars à Paris que le budget de l’Union européenne destiné à venir en aide aux réfugiés palestiniens de Syrie soit « sacqué » expliquant que c’est avec « l’argent humanitaire que l’UE met en œuvre sa politique agricole ». « C’est insupportable, dans le camp de Yarmouk où vivent les Palestiniens, on meurt de faim, et c’est de la responsabilité de l’Europe » a-t-elle tonné sous les applaudissements d’un public nombreux venu assister à une soirée de solidarité avec les réfugiés palestiniens en Syrie, organisée par le Forum Palestine, Citoyenneté Chababs El Yarmouk. Pour Eva Joly « l’UE se doit de mobiliser d’ici juin 2014, quatre cents millions d’euro pour pouvoir aider les Palestiniens de Syrie»

 

photo par UNRWA

photo par UNRWA

 

Agrémentée par un concert donné par le groupe de hip hop syrien « Refugees of Rap » et un récital de poésie déclamé par le poète et journaliste palestinien réfugié en France, Mohammad Shaaban, cette soirée a été marquée par plusieurs témoignages de militants palestiniens qui sont intervenus depuis Yarmouk via skype. Le blocus du camp damascène de Yarmouk où résident environ un demi-million de réfugiés palestiniens est à jusqu’à aujourd’hui (samedi 29 mars, NDLR) à son 261e jour affirme Abdallah al-Khatib, activiste palestinien basé au camp de Yarmouk. Celui-ci a dénoncé le silence de l’OLP qui selon lui « n’a pas aidé les réfugiés palestiniens ». « Le blocus a été décidé par le régime d’Assad à l’effet d’anéantir la cause palestinienne » a-t-il fulminé. Et d’ajouter « seule la pression médiatique a atténué quelque peu les effets du blocus car cela avait permis l’ouverture partielle du camp ». Faisant un état des lieux, El Khatib révèle que le dernier bombardement du camp qui remonte à trois jours avait fait 12 morts parmi les civils. D’après lui, à cause du blocus, 80 % des enfants souffrent de malnutrition alors que 20 d’entre eux ont perdu la vie. 125 personnes a-t-il ajouté sont décédées en succombant à l’épuisement et à la famine. « Le camp est rasé à 40% et la pénurie des produits alimentaires a fait flamber les prix » soutient-il non sans observer que « le riz revient à 200 dollars le kg » et que « les gens survivent en mangeant de l’herbe ». Et de déplorer encore « tous les hôpitaux, hormis un, ont fermé. Il y a pénurie des produits d’urgence comme le coton ou les désinfectants. Certains parents ne pouvant plus subvenir aux besoins des leurs, ont abandonné leurs enfants alors que certaines femmes ont dû verser dans la prostitution ».

 

 

« Return to Homs » : Il était une fois la guerre civile en Syrie

[Par Larbi GRAÏNE]

 

Il y a de la démesure dans Return to Homs, (Retour à Homs) le film de Talal Derki réalisé en pleine guerre civile syrienne. Projeté pour la première fois en France au cinéma Nouveau Latina à Paris, le 14 et le 15 mars derniers, ce documentaire a drainé beaucoup de monde. C’est dire que les révolutions arabes continuent d’exercer sur le public parisien beaucoup de fascination au bonheur d’un Festival du film des droits de l’Homme dont cette 12e édition est du reste estampillée d’une affiche du caricaturiste syrien Ali Ferzat. De la démesure, parce que le film est d’une authenticité inouïe. Ce qu’il donne à voir et ce qu’il donne à sentir, c’est l’atrocité d’un monde dans sa nudité la plus crue. Return to Homs est l’épopée de la démolition de la 3e ville de Syrie, l’antique Emèse. C’est un reportage direct sur des événements qui n’ont pas encore livré tout leur secret.

 

Abdel Basset Sarout, leader de la révolte à Homs

Abdel Basset Sarout, leader de la révolte à Homs

 

Une histoire de la démolition
Un groupe de jeunes manifestent contre Assad. Ils croient qu’ils vont faire tomber le dictateur de Damas rien qu’en imitant les Tunisiens. Sur la place publique inondée de monde, on brandit des pancartes on hurle « Assad dégage ! », on chante et on danse. On voit bien que la rue est tombée aux mains du peuple. L’autorité publique y semble être absente. Mais les manifestants ne savent pas encore qu’un engrenage va subrepticement s’enclencher avant de faire désagréger un à un les liens de solidarité qui les unissaient auparavant. Métaphore de la guerre totale en Syrie, Homs, s’étire soudain en un feuilleton sanglant et cauchemardesque. Dès lors que les premiers manifestants tombent sous les balles assassines des forces du régime, on commence à s’armer. Les groupes rebelles se constituent et le combat s’engage rue par rue, quartier par quartier. Les rebelles se dotent de Kalachnikov puis de lance-roquettes. Le face à face avec les forces de l’ordre s’installe durablement car les partisans d’Assad ont décidé de mettre le siège sur la ville. Les rebelles, quant à eux, sont acculés à riposter dans un périmètre de plus en plus réduit. La caméra de Talal Derki qu’on ne voit pas, mais qui nous fait voir des morts en direct, on la devine cachée sur un balcon ou une terrasse d’un immeuble. Il y a de gros plans sur le crépitement des balles et les cadavres qui roulent sur terre. Au fil des événements qui s’accélèrent, on se rend compte que le combat est inégal. Les rebelles combattent une machine de guerre qui a des ramifications internationales. C’est David contre Goliath, le pot de terre contre le pot de fer. Les forces du régime font usage de snipers, de tanks, et de bombardement au mortier. Les murs s’écroulent sur la tête des insurgés. En février 2012, déjà l’on enregistre un pic des plus meurtriers. Dans le quartier Khalidiyya, près de la mosquée Rifaï , des obus sont lancés lors même qu’on égorge. 200 morts dont des vieux, des enfants et des femmes, et 700 blessés. Ainsi l’étau se resserre sur la population, obligeant les familles à déserter leur maison. Il ne va rester dans la ville dévastée, désarticulée et calcinée que les plus déterminés d’entre les jeunes. Homs verra une petite trêve à l’occasion de la venue d’une mission de l’ONU. « Aujourd’hui la ville est rasée à 70 % » selon le politologue syrien Salem Kawakibi qui animait le débat lors de la séance du 15 mars.

 

Aider les Syriens ?
Return to Homs évidemment porte la marque de son temps. Une séquence du reste montre bien l’impact de l’épisode libyen. Une foule nombreuse réclame en entonnant une chanson « une zone d’exclusion aérienne » et « l’intervention de l’Otan ». Kawakibi a même nié ces faits pourtant attestés par le documentaire. Les reproches ont fusé des deux côtés. Kawakibi : l’Occident n’aide pas assez le peuple syrien. Les répliques au niveau de la salle ne se font guère attendre, sous le propos agressif : « allons-nous refaire l’histoire de la colonisation ? » perce pourtant la culpabilité. Kawakibi explique que l’Occident invente le radicalisme islamique pour trouver le prétexte de tourner le dos à un pays meurtri. Et de souligner que « la demande en radicalisme religieux crée l’offre » soutenant que duit de cette attitude, on a favorisé aujourd’hui la montée du religieux. Il rappelle que les Européens n’ont pas aidé les républicains lors de la guerre d’Espagne livrant ainsi ces derniers aux franquistes. Une voix se fait entendre dans la salle : « Je suis militant associatif, je sais que la France est le pays européen qui accueille le moins de réfugiés syriens dont le nombre est estimé à 4 millions. Et d’asséner « depuis 3 ans, la France n’en a accueilli que 6000 ».