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Brexit : Bye bye, Europe ?

[Par Léon KHAROMON]

Pour François Hollande, la victoire du camp du Brexit ce 24 juin 2016 restera comme « un choix douloureux » dans les annales de l’Europe. Pour Marine le Pen, c’est plutôt le jour où des Citoyens européens ont décidé de reprendre leur destin face à ce qu’elle qualifie de « diktat de Bruxelles ».

exit from the eurozone concept
Quoi qu’il en soit, la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE marque un tournant décisif dans l’avenir du Vieux Continent et augure une ère d’incertitudes que les grandes places boursières ont déjà signalées par des chutes vertigineuses de leurs indices. Plus de 10% pour le CAC 40 à Paris, tandis que la livre sterling britannique se négociait au plus bas, poussant la banque centrale anglaise à racheter massivement sa propre monnaie pour atténuer la dégringolade et préserver le cadre macro-économique de la tempête politique.

Les partis populistes n’ont jamais rêvé meilleur scénario que celui du « Brexit ». Maintenant que c’est fait, ils se sentent pousser les ailes. En France, la présidente du Front national demande que vite soit organisé aussi un référendum sur la sortie ou le maintien de la France dans l’Union européenne. Le Frexit, l’appelle-t-on déjà. La tentation est aussi forte pour d’autres partis populistes européens à emboîter le pas aux British. A terme, l’enjeu de ces consultations populaires risque de dépasser le seul cadre de l’Union européenne et menacer l’existence même de l’Europe dans ses frontières actuelles.

La Grande-Bretagne qui se retire de l’Union européenne, pourrait se voir elle-même amputée de quelques centaines de kilomètres. Car, pour beaucoup d’Écossais, le Brexit est une mesure « unilatérale » du grand-frère et sonne comme une trahison. Les Écossais, estiment n’avoir jamais demandé le départ de l’UE. Bien au contraire. Aussi, envisagent-ils d’organiser un référendum à leur tour sur le maintien ou non de l’Ecosse dans la Grande-Bretagne. A Londres, d’aucuns voient cette menace comme une manœuvre de rétorsion de la France et de l’Allemagne vis-à-vis de leur vieux-meilleur-ennemi-commun. Paris aura beau crier n’y être pour rien, mais les relations franco-britanniques sont à ce point complexes que les souvenirs des Cent ans de guerre intestines risquent de s’inviter au débat. L’Entente cordiale, si chèrement acquise entre deux-frères ennemis pourrait être mise à rude épreuve par la nouvelle donne que génère le Brexit. Si jamais l’Écosse se retire de la Grande-Bretagne, les Anglais, blessés dans leur orgueil légendaire, pourraient aussi ressusciter et soutenir activement des velléités indépendantistes chez leurs voisins. On les voit mal se gêner pour donner un « petit coup de pouce » aux Basques, aux Bretons et aux Corses qui tentent depuis toujours de s’émanciper de la France et de l’Espagne. On avait du mal à imaginer pareil scénario.

« La faute à Bruxelles »

Mais le coup de semonce que vient de donner le Brexit laisse désormais envisager toute éventualité. On sera ainsi loin des salles et couloirs feutrés de Bruxelles où des élites européennes, trop préoccupées par les enjeux de la mondialisation néo-libérale ces dix dernières années, se sont progressivement coupées des réalités et des préoccupations quotidiennes de leurs peuples. Pire, ces élites ont chaque fois passé l’Union Européenne pour le bouc émissaire de leurs échecs. C’était facile et presque de bon ton de tout mettre sur le dos de Bruxelles. Chaque fois que ça ne marchait pas dans un pays, les dirigeants disaient aux peuples « c’est la faute à Bruxelles ! ». A ce tableau déjà peu reluisant est venu s’ajouter la « crise des migrants » face à laquelle l’Union européenne a montré ses limites. Du pain béni pour les partis populistes et extrémistes. Ils se sont engouffrés dans la brèche ainsi ouverte par les élites de Gauche et de Droite pour demander la tête de ce Bruxelles « si lointain et si opaque » qui décide pourtant de leur destin.

 

 

Euro 2016 de football en France , le défi sécuritaire

[Par Léon KHAROMON]

Grève de cheminots reconduite depuis 9 jours, blocage des sites de raffinerie, poubelles non évacuées qui s’amoncellent dans les rues de Paris suite à la grève des éboueurs dans certains quartiers. Sans parler de récentes inondations dont la facture pourrait dépasser 600 millions d’euros de sinistres selon les assureurs, la coupe d’Europe des Nations de football 2016 qui débute ce vendredi 10 juin au stade de France risque de se dérouler dans une atmosphère particulièrement tendue. Au défi-socio-économique, persiste pourtant le défi sécuritaire. Lire la suite

Le docteur Muyembe Tamfum, un héros tapi dans l’ombre

[Par Léon KHAROMON]

 Le prix Christophe Mérieux que vient de lui décerner l’Institut de France permet au monde de découvrir ce chercheur qui consacre sa vie dans la lutte contre Ebola depuis 1976.

Le Docteur Muyembe Tanfum, virologue congolais venu à Paris pour recevoir le prix Christophe Mérieux. (Photo Mathieu Alexandre © AFP)

Le 26 mai 2015, en France, le Docteur Jean-Jacques Muyembe, directeur à l’Institut national de recherches biomédicales de Kinshasa a reçu le prix Christophe Mérieux pour ses recherches sur le virus Ebola. La Fondation Christophe et Rodolphe Mérieux reconnaît au professeur Muyembe d’avoir contribué à la découverte de cette fièvre hémorragique et d’avoir été le premier chercheur à se rendre sur le site de la toute première épidémie, à Yambuku en RDC en 1976.

Quelques années plus tard en 1995, lors de la deuxième épidémie qui va toucher la ville de Kikwit, au sud-ouest de la RDC, le professeur Muyembe et son équipe ne se font pas prier pour sauver une population en détresse. Depuis lors il a commencé par décrire les manifestations cliniques de la maladie à partir d’observations faites ainsi que les complications tardives, les aspects épidémiologiques, virologiques et thérapeutiques. A l’issue de cette deuxième épidémie, il élabora un ensemble de techniques et une méthodologie efficace pour riposter contre toute nouvelle épidémie, devenant ainsi une référence absolue dans la lutte contre Ebola. C’est pourquoi lorsque l’épidémie qui vient de frapper l’Afrique de l’Ouest pour la première fois se déclare, le médecin congolais, par le biais des autorités de son pays, propose son intervention aux pays concernés (fin décembre 2013). La maladie s’est déclarée en Guinée où le gouvernement, pris au dépourvu, ne peut que constater les dégâts et compter les morts. Très vite, elle se propage en Sierra Leone et au Liberia. Ici, la présidente Sirleaf Johson va lancer un cri de détresse à la communauté internationale pour sauver son pays qui selon ses propres mots « risquait d’être rayé de la carte du monde » à cause d’un taux de mortalité très élevé au début de l’épidémie, si des mesures urgentes n’étaient pas prises.

Dans un premier temps, l’Organisation mondiale de la santé va rester sourde à ce cri de détresse. Quelques ONG internationales, dont Médecins Sans Frontières se rendent dans les pays touchés pour combattre l’épidémie. Sur place, ces ONG seront confrontées au manque de structures sanitaires adéquates, à la méfiance des populations et à leur forte mobilité, alors qu’une riposte efficace contre la maladie nécessite la mise en quarantaine de la population et du territoire touchés. Comme des vases communicants, les populations de trois pays concernés se contaminaient réciproquement à cause de la porosité de leurs frontières respectives. Mais ces facteurs n’expliquent pas à eux seuls la virulence de l’épidémie et le fort taux de mortalité constaté en Afrique de l’ouest. En novembre 2014, on comptait déjà plus 7.000 morts dans les trois pays évoqués ici.

Riposte défaillante

Dans un rapport publié le 11 mai dernier, un groupe d’experts indépendants mandaté par l’ONU a dénoncé « le retard et les défaillances de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) dans la gestion de « l’épidémie sans précédent » d’Ebola ». Il a fallu attendre plus de 8 mois pour que l’Organisation Mondiale de la Santé décrète une « urgence de santé publique mondiale » et demande une « réponse internationale coordonnée ». A ce moment là, on comptait déjà plus d’un millier de morts en Afrique de l’Ouest et des villes entières prises de panique, tandis que d’autres se trouvaient au bord du soulèvement, protestant vigoureusement contre des mesures de quarantaine qui risquaient de les tuer de…famine. Ce qui aurait été d’une absurdité totale. C’est pourquoi dans ce rapport, le groupe d’experts indépendants souligne qu’il y a eu « de graves lacunes dans les contacts avec les communautés locales au cours des premiers mois de l’épidémie. »

Les experts avancent une « mauvaise compréhension du contexte de cette épidémie différente des autres, des informations peu fiables du terrain, des négociations difficiles avec les pays concernés, ainsi que des lacunes dans la stratégie de communication de l’OMS ». On peut se demander à ce stade, pourquoi l’OMS et même certaines ONG qui étaient sur place avaient longtemps hésité avant d’accepter l’intervention du professeur Jean-Jacques Muyembe et de son équipe. Est-ce par négligence coupable ou par condescendance, pour ne pas dire par mépris de services proposés par un « médecin du Sud » ? On ne le saura jamais. Pourtant, dès leur arrivée en Guinée, ce médecin, formé à la faculté de médecine de Kinshasa et son équipe ont appliqué une riposte axée sur 4 points.

Maladie « socioculturelle »

Ce quatre points sont les suivants : la reconnaissance de la maladie grâce à une définition simple et adaptée au contexte rural ; la rupture de la chaîne de transmission du virus dans la communauté en isolant le malade dans un centre de traitement ; le suivi des contacts pendant 21 jours et la mise en place des mesures d’hygiène nécessaires pour les enterrements et la sensibilisation des communautés.

Dans une interview accordée à RFI, le professeur Muyembe Tamfum insiste sur la nécessité de sensibiliser les populations concernées avant même de monter des centres de traitement. Selon lui, « Ebola est une maladie socioculturelle ». Les équipes médicales qui se sont ruées en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia n’ont pas tenu compte de certaines mœurs africaines, concernant notamment l’organisation du deuil. Elles étaient certes de bonne foi, mais n’avaient pas impliqué dès le départ les populations concernées dans la lutte contre cette épidémie.

C’est pour reconnaître l’apport exceptionnel du Docteur Muyembe et de son équipe que l’Institut de France lui accorde le prix Christophe et Rodolphe Mérieux. Doté d’une enveloppe de 500.000 euros, ce prix lui permettra de renforcer les équipements de son plateau de travail à l’INRB Kinshasa afin de poursuivre ses recherches. « Nous allons continuer de récolter des échantillons sur les chauves-souris et de les analyser pour vraiment chercher à mettre la main sur ce problème qui reste l’énigme scientifique d’Ebola », dit-il. En entendant, le médecin congolais expérimente une sérothérapie. (Ndlr : un traitement à base du sang d’une personne convalescente). Testée sur 8 malades, cette thérapie en a permis la guérison de 7 d’entre eux…un espoir !

COP21: une interview en faveur des peuples autochtones

[Par Léon KHAROMON]


Ils ont longtemps été marginalisés dans les  accords qui réglementent la lutte contre le      réchauffement climatique. Mais, ça, c’était hier. A la COP21, ces peuples, tout droit venus des forêts amazoniennes et du bassin du Congo, les deux poumons verts de la planète, dont ils sont à fois les habitants et les gardiens depuis la nuit des temps, entendent désormais faire prévaloir leurs droits et apporter leur savoir dans la préservation et la gestion durable des grandes forets, un des points principaux de l’accord attendu ce samedi à la COP21 Paris-Bourget.

Rencontre avec le Congolais ( RDC) Jean Itongwa Mukuro, Secrétaire général du Réseau des populations autochtones et locales pour la gestion durable des écosystèmes forestiers de l’Afrique centrale. 

Propos recueillis par Léon AWAZI KHAROMON

    

Jean Itongwa Mukuro ©Léon Kharomon

Q: Quel est l’objet de votre mission ici au Bourget en France ?

J.I.M :Je suis venu participer à la 21ème conférence des parties sur le changement climatique. […] pour suivre les actions des négociations, nouer des contacts avec d’autres réseaux des peuples autochtones du monde pour  essayer de mener un plaidoyer en vue de voir réellement si les aspirations et les intérêts des peuples autochtones peuvent être pris en compte dans l’accord que nous attendons tous sur le climat de Paris.

Q : Avant d’en arriver à cet accord, si j’ai bien compris votre présentation, vous avez déjà accompli un travail en amont. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste t-il?

J.I.M : Notre réseau travaille depuis très longtemps avec les organisations au niveau du pays. Nous avons préparé une note de position par rapport aux préoccupations des populations autochtones liées aux effets du changement climatique. Les populations autochtones, si nous parlons de l’Afrique Centrale et de la RDC, sont les groupes pygmées, mais aussi les groupes Mbororo. Ils sont très préoccupés par les effets du changement climatique. On s’est rendu compte que ce n’est pas réellement une affaire d’Etats, mais une affaire de communautés, parce que les conséquences et les effets du réchauffement climatique sont plus néfastes aux communautés, qui éprouvent des difficultés pour s’adapter aux effets des changements du climat. Maintenant, la communauté internationale, les Nations-Unies et les différents Etats qui font partie de cette convention sont conscients qu’il faut trouver des solutions et des engagements, qu’ils soient techniques ou financiers, pour qu’ils concernent aussi la protection des communautés. On s’attend aussi à des changements de systèmes de vie pour qu’on trouve réellement des solutions à ce fléau qu’est  la pollution de l’air. Nous avons eu aussi à nous préparer : nous avons eu des réunions au niveau de la RDC et de l’Afrique Centrale. En Afrique Centrale, nous avons tenu une réunion à Douala (Cameroun : Ndlr) fin août. En RDC, c’était en Novembre. Des réunions au cours desquelles nous avons réuni des responsables de différentes communautés qui travaillent directement sur terrain. Pour qu’ils puissent donner leurs opinions sur ce qu’ils attendent de la Cop21. Ils s’attendent à ce que l’accord et tous les engagements de la Cop puissent prendre en compte les droits des communautés : le droit à la participation, à l’information. Ils s’attendent aussi à ce que les programmes qui seront envisagés dans le cadre des solutions aux changements climatiques puissent être des programmes qui respectent les droits humains et les droits des populations autochtones.

Q : Les autorités de la région Afrique centrale (RDC, Cameroun, Gabon, etc), impliquent-elles les autochtones dans l’élaboration des programmes nationaux ?

J.I.M : Au niveau des pays, c’est un défi d’il y a déjà quelques années. Nous n’avons pas croisé les bras face à ce défi. Nous avons développé certaines stratégies. Notamment concernant les Etats d’Afrique centrale, et l’Etat congolais en essayant d’y poser nos préoccupations. Il est connu qu’au niveau des instruments internationaux, les pays se sont engagés à protéger l’environnement, mais aussi les droits de communautés. C’est sur la base de ces engagements internationaux que nous sommes allés vers les Etats pour leur rappeler leurs engagements à prendre en compte les droits de populations autochtones. Nous sommes dans un processus qui doit être matérialisé par des indicateurs, au niveau des pays, sur tous les aspects de la vie des populations autochtones. Il y a des opportunités, il y a déjà un dialogue et de l’espoir. Parce qu’au niveau de l’Afrique centrale, nous avons un Forum international des populations  autochtones d’Afrique centrale. C’est un organe de la CEAC. Chaque trois ans, il y a une session qui se tient au niveau de l’Afrique centrale. La récente édition, la troisième, s’est ténue à Impfondo au Congo Brazza. Cette session a réuni les Etats et les scientifiques pour spécialement traiter des questions sur les connaissances traditionnelles des peuples autochtones. Il y a eu même des recommandations qui ont été adressées à la CEAC. Qui est un organe qui regroupe les Etats. Déjà au niveau de ce plaidoyer, il y a cette prise de conscience. Mais il faut qu’elle soit matérialisée par des mesures et des actions pour que les communautés constatent que réellement l’Etat commence à réaliser quelques actions pour leur protection.  C’est au niveau de la mise en oeuvre que ça pose problème. Au niveau des intentions politiques et des engagements, il y a une perspective d’espoir. En RDC, par exemple, on vient de passer à l’examen périodique universel des droits de l’homme à Genève.  Parmi les recommandations reçues des autres pays du conseil des droits de l’homme, il y a quatre recommandations auxquelles la RDC s’est engagée : L’éducation des populations autochtones, la protection de leurs terres- comment sécuriser les terres des populations autochtones pygmées- ; aussi l’implication des populations autochtones dans la gouvernance forestière avec le projet RED, mais aussi la reconnaissance légale des populations autochtones. Voilà, les quatre recommandations. Ce sont des engagements d’intentions au niveau national mais qui doivent être matérialisées par des actions, des programmes et des mesures légales.

 

Les responsables d’associations d’autochtones africaines en pleine discussion sur les résolutions à soumettre à l’accord global de la COP21 (© Léon Kharomon)

Est-ce que l’Etat comprend ? Oui, il y a ce processus qui commence, mais le défi qui reste c’est la mise en œuvre effective au niveau du pays.

Q : Vous avez dit que les peuples autochtones sont ceux qui sont les plus impactés par le réchauffement climatique. Pourriez-vous nous donner un ou deux exemples concrets ?

JIM : Les peuples autochtones sont réellement liés aux ressources naturelles. Imaginez-vous que ces ressources naturelles se dégradent maintenant. Notamment les forêts. L’affectation des terres,  le changement de la biodiversité, etc…toutes les actions qui vont dans le sens de changer l’origine naturelle de la biodiversité. La sécheresse, avec tous les problèmes de perturbation et des changements climatiques, l’impact sur les plantes, sur les animaux qui constituent le moyen de subsistance des peuples autochtones… Ils n’ont pas d’économie, les pygmées, L’économie, c’est dans la forêt. C’est comme si on détruisait les supermarchés ici…C’est la même chose pour les pygmées avec la forêt… La perte de certaines espèces, la rareté de certaines ressources, notamment liées aux ressources naturelles constitue un danger très grave pour la survie de ceux qui dépendent directement de ces ressources naturelles. Il y a certaines espèces par exemple qui ont disparu à cause d’actions anthropiques, l’exploitation des bois par exemple, qui font fuir les animaux très loin. Et un autochtone pygmée va chercher pendant des jours et des jours à attraper juste un gibier…Même les plantes médicinales, les arbres à chenilles, c’est difficile d’en trouver. Ils sont devenus trop rares. Et d’autres qui n’existent plus à cause de l’exploitation illégale. Cela a des conséquences sur la vie des populations autochtones.

: Le discours global consiste à demander aujourd’hui aux peuples riverains des grandes forêts de ne pas couper les arbres pour les bois de chauffe.. C’est comme si c’était eux qui étaient les premiers responsables de la forêt. Alors qu’à côté on trouve des gros exploitants forestiers…

JIM : En fait, on leur dit de ne pas toucher aux forêts. Le monde est actuellement conscient du dérèglement climatique. Ça nous interpelle tous. La responsabilité, bien sûr, est partagée. On ne peut pas vraiment la lier seulement aux communautés. Les communautés autochtones ont vécu avec ces ressources pendant très longtemps. Ils ne les ont même pas exploitées avec les moyens qui détruisent à grande échelle les ressources naturelles. Ils ont des moyens rudimentaires qu’ils ont maintenus très longtemps. La preuve est que là où il y a des communautés, il y a des ressources naturelles. Ces ressources sont toujours à un état satisfaisant, grâce à la présence des communautés. Il  y a problème quand il y a menace extérieure, car les ressources sont devenues une vocation économique à grande échelle. C’est là que ça détruit tout. Au-delà même des capacités des communautés locales qui n’ont pas tous ces engins pour exploiter les ressources naturelles. L’interpellation serait de demander, d’appuyer et de renforcer les capacités des populations autochtones, de reconnaître leurs rôles, notamment dans ces ressources et les responsabiliser pour qu’elles continuent à gérer ça durablement.

: Oui, mais je pense que ces populations ont aussi droit à une compensation par rapport à la destruction de leur espace vital qu’est la forêt.

JIM : Exactement, c’est ce que nous sommes en train de dire. Quand on parle de droits, ça englobe beaucoup de choses. C’est un terme générique, mais à l’intérieur, il y a beaucoup d’aspects… Prendre en compte tout ce qu’ils ont rendu comme services grâce à leurs pratiques de conservation. On fait même allusion au paiement des services environnementaux.. Il y a tous ces efforts que les communautés ont fait et qui doivent être compensés, si réellement il y a des gens qui bénéficient des retombées de ces ressources naturelles ailleurs. En termes de l’air, en termes de carbones séquestrés dans les territoires, etc… S’il y a des compensations, les communautés doivent en bénéficier pour qu’elles puissent renforcer les moyens qu’ils ont toujours utilisés pour la protection. Ça, c’est un élément très important. Ces communautés ont le droit d’être payées, d’être prises en compte et le droit même d’être consultées pour tous les programmes qui concernent leurs territoires. Le changement climatique, c’est une préoccupation. Il faut arriver à un accord. Qui porterait par exemple sur des efforts qui doivent être récompensés. Les forêts, qui les ont protégées ? Ce sont les communautés ! Et quand on décide cela et qu’il y a la société civile et les organisations des populations autochtones qui parlent et qui ont besoin d’êtres écoutées, il s’agit d’emmener leurs préoccupations et leurs droits dans ces accords. Nos préoccupations concernent tout cela ! Je vois que ces communautés ont fourni des efforts et que c’est très important qu’elles soient pris en compte dans l’accord qui sera pris en termes d’engagements des parties prenantes. Il faut que réellement  l’aspect des droits de populations soit pris en compte.

Q: Gardez-vous espoir qu’un accord global sera trouvé ? Du côté de la société civile, qu’attendez-vous particulièrement de cet accord ?

JIM: Nous avons préparé depuis très longtemps ce processus. Pour le cas des populations autochtones, nous avons nos délégués qui ont participé aux travaux de préparation ; Que ce soit à Bonn ou ailleurs, partout, jusqu’à ce niveau. Nous avons mené un plaidoyer pour que l’accord puisse inclure l’aspect des droits des populations autochtones. Nous sommes à Cinq jours de la fin de la COP21. Le premier document (pré-accord) qui est sorti inclut dans le préambule les droits humains et des populations autochtones. Ça ne suffit pas. Nous on veut plus que ça. Ca c’est au niveau du préambule. On  veut qu’au niveau des articles, c’est-à-dire des dispositions opérationnelles d’engagement, cela puisse ressortir. C’est cela notre espoir. Nous croyons à un accord, mais un accord qui va au-delà des intentions dans le préambule, un accord  qui doit tenir compte des engagements dans la mise en œuvre des dispositions opérationnelles.

: Vous venez de quelle région ?

JIM : Je suis du Kivu, du territoire de Walikale, qui est le premier territoire forestier de la province du Nord-Kivu. Je suis de la communauté autochtone Bambuti-Babuluko. Je suis le responsable du réseau qui regroupe les populations autochtones de la RDC mais aussi de l’Afrique centrale.

 

 

Bayeux-Calvados 2015 : carnet d’un festivalier

« Je n’aime pas quand le ciel est bleu »

[Propos recueillis par Léon KHAROMON]

C’est le cri de détresse d’un jeune pakistanais de 13 ans dont la grand-mère a été tuée par les frappes d’un drone. Grièvement blessé, il a été invité à témoigner devant le Congrès américain à Washington. Son témoignage a inspiré à Thomas Van Houtriver, une exposition de photos qui a fait sensation à Bayeux.
Le photographe, déjà Prix du public en 2007, considère cette expo comme un « miroir tourné vers le peuple américain » pour lui faire prendre conscience du danger que représentent ces « engins de mort » que sont les drones dans les zones opérationnelles qu’ils survolent. En Afghanistan, au Pakistan ou au Yémen où, au nom de la lutte contre le terrorisme l’armée américaine mène des frappes depuis 10 ans, sans vraiment affaiblir le mouvement djihadiste, les drones ont commis d’importants dégâts dits «collatéraux ».

Une des photos emblématiques de l’expo. On y voit Thomas Van Houtryve devant un cliché pris dans un parc à San Francisco où des hommes et des femmes font du yoga. Au Pakistan, ou au Yémen, dit-il, ce genre d’activité est suspect et peut vous exposer à des frappes de drones. (Crédit Photo : Léon Kharomon).

Une des photos emblématiques de l’expo. On y voit Thomas Van Houtryve devant un cliché pris dans un parc à San Francisco où des hommes et des femmes font du yoga. Au Pakistan, ou au Yémen, dit-il, ce genre d’activité est suspect et peut vous exposer à des frappes de drones. (Crédit Photo : Léon Kharomon).

Thomas Van Houtryve : Je m’appelle Thomas Van Houtryve, je suis photographe. J’ai présenté une exposition qui s’appelle « Quand le ciel est bleu » qui parle des drones militaires.
Léon Kharomon : Quelle corrélation faites-vous entre ciel bleu et drones ?
TVH : En fait, il y avait un jeune garçon pakistanais qui avait 13 ans et dont la grand-mère a été tuée par une frappe de drone. Et lui-même a été blessé. Il a été invité à témoigner à Washington devant le Congrès américain. J’écoutais son discours. Et une des choses qu’il m’avait dites m’a interpellé. Il a dit « je n’aime pas quand le ciel est bleu ». Je préfère quand le ciel est gris parce qu’il y a moins d’activités de drones. L’idée même qu’un enfant puisse rompre sa relation de plaisir avec le ciel bleu m’a vraiment frappé.
LK : Peut-on dire que dans certaines régions du monde, les drones ont changé la relation entre l’homme et la nature ?
TVH : Au Pakistan par exemple, il y a des zones survolées par des drones presque en permanence. On entend beaucoup de bruits. Et le jour où le ciel est bien clair, il y a beaucoup de visibilité, ils peuvent frapper des cibles quand ils veulent.
LK : Vos photographies ont pour la plupart été prises en dehors du Pakistan. Pourquoi faites-vous ce lien entre le Pakistan et d’autres pays qui peuvent se retrouver dans des situations similaires ?
TVH : j’ai voulu tourner le miroir. Les frappes étaient commandées par les USA, donc toutes les photos, je les ai prises aux USA. C’est un pays démocratique où les populations peuvent dire si elles veulent des leaders politiques qui déclenchent des guerres ou pas. Les USA, depuis presque dix ans maintenant font des frappes au Yémen, au Pakistan et dans d’autres pays. Mais aux USA, il n’y a pas beaucoup de débats sur ce sujet. Donc, quand j’ai lu une information sur les frappes, j’ai trouvé bizarre le fait qu’il ne s’agissait pas de frappes sur des champs de bataille, mais souvent dans des sites civils comme une école religieuse, un lieu de mariage, etc… J’ai voulu monter comment on peut être aussi vulnérables aux USA comme au Pakistan. Les drones, c’est une arme qui change notre relation avec le ciel.
LK : Sur une photo, on voit des gens faire du yoga-je ne sais pas si c’est à Central Park- (ndlr à New York), mais à première vue, j’ai cru que c’était des gens en train de prier.
TVH : C’est une photo que j’ai prise à San Francisco. La plupart des temps, quand les gens regardent, ils pensent effectivement qu’il s’agit des musulmans en train de prier. En fait, c’est du yoga. Mais, j’ai voulu souligner le fait que notre comportement depuis le ciel, quand il est éloigné de tout contexte, peut rendre suspects des trucs qui ne le sont pas du tout. Qu’est ce qui se passe avec un drone ? Un opérateur de drone, à partir d’un comportement vu du ciel (via le drone, Ndlr) décide si quelqu’un doit mourir ou pas.
LK : Ceci veut-il dire qu’aujourd’hui dans ces régions-là : Pakistan, Irak, et ailleurs où survolent les drones… on peut être tué juste en faisant sa prière… ?
TVH : Oui, il y a plein d’activités qui sont « entre guillemets » suspectes. Par exemple, s’il y a des hommes qui font du sport ensemble. Ils disent : Ah, ça peut être un entraînement terroriste. Et pourtant, cela peut être une chose complètement innocente. Autre chose, outre ce qu’ils regardent avec une caméra vidéo, ils peuvent suivre la localisation des téléphones portables aussi. Donc, si on se trouve à un mariage, alors qu’on est complètement innocent et qu’il s’y trouve un cousin éloigné de quelqu’un qui est suspect, le fait que les téléphones portables se retrouvent au même endroit, fait que tout le monde devient suspect. Et il y une frappe.
LK : Votre travail (exposition) peut-il être compris comme une interpellation du gouvernement américain ?
TVH : Oui ! Je voudrais éveiller une prise de conscience sur cette politique. Je pense que c’est une façon de faire la guerre sur laquelle on peut se poser beaucoup de questions.
LK : En Syrie, on constate qu’après plusieurs mois de frappes aériennes, les résultats escomptés n’arrivent pas toujours ; que les forces islamistes demeurent toujours aussi fortes…pensez-vous qu’il faille effectivement envoyer des soldats au sol ?
TVH : Ce n’est pas à moi de prendre cette décision, mais on voit clairement les limites des frappes. Les frappes aériennes s’arrêtent-elles net aux activités liées au terrorisme ? Aujourd’hui, avec dix ans de recul sur les frappes, on a l’impression qu’au niveau stratégique, cela n’a pas stabilisé les pays où l’on mène ces actions. Donc, il reste des problèmes. Les gens sont morts, parfois ce sont des terroristes, parfois l’activité des drones peut inciter le recrutement d’autant des terroristes que ceux qui sont tués. Donc, il y a un problème sur le long terme avec cette activité.
LK : Comment êtes-vous entré en contact avec l’organisation du prix Bayeux ?
TVH : J’ai gagné le prix du public Bayeux en 2007 avec un reportage sur la rébellion maoïste au Népal et depuis, je suis resté en contact. Je trouve que c’est formidable ce qu’ils font ici. J’ai donc gardé des liens.
LK : Un petit mot aux festivaliers…
TVH : Merci beaucoup. Je pense que c’est une exposition qui peut inciter les gens à se poser des questions sur l’avenir de la guerre et des conflits.
LK : Merci.

Cliquez sur le lien  ci-dessous pour écouter l’interview audio avec Thomas Van Houtryve (par Léon Kharomon) :

Interview avec Thomas Van Houtryve, Photographe

 

 

Exposition « Beauté Congo » Dizzy Mandjeku livre les secrets de la guitare congolaise

Propos recueillis par Léon Kharomon

Dans « Papaoutai », le tube planétaire de Stromae, la guitare solo jouée tout en finesse entre le synthé et l’accompagnement porte sa marque. Dizzy Mandjeku est l’un des virtuoses encore vivant de la musique congolaise. Il est fier d’impulser depuis quelques temps un mouvement où la guitare congolaise, après avoir conquis toute l’Afrique musicale, tente de se faire une place dans la chanson française. Que ce soit dans le Rap de Youssoufa, comme dans « Les disques de mon père », ou dans « Sapés comme jamais », le carton actuel de Maitre Gims, ou chez l’éclectique Samy Baloji, le rappeur installé en Belgique, la touche congolaise fait recette. Invité par la Fondation Cartier à l’exposition « Beauté Congo » à Paris, Pierre Evariste Dieudonne, alias Dizzy Mandjeku, sous sa double casquette d’auteur-compositeur et d’arrangeur, nous livre les secrets de ce style congolais reconnaissable parmi mille.

Le virtuose lors d’une session radio à la Fondation Cartier à Paris autour de l’expo « Beauté Congo » ( Photo Léon Kharomon).

Le virtuose lors d’une session radio à la Fondation Cartier à Paris autour de l’expo « Beauté Congo » ( Photo Léon Kharomon).

Léon Kharomon : Nous sommes venus visiter l’exposition Beauté Congo ici à la Fondation Cartier à Paris et avons eu la chance de tomber sur vous, un monument de la musique congolaise. Vous disiez tout à l’heure qu’un de vos mentors, c’était Franco Lumbo , mais aussi Nico Kassanda. Que pouvez-vous nous dire sur cette génération de grands guitaristes qu’a connus le Congo-Kinshasa.
Dizzy Mandjeku : Je me dis que j’ai eu beaucoup de chances d’écouter ces géants de la musique congolaise. Si, je dis Franco c’est un de mes mentors, mais j’étais plus branché Tino Baroza et Nico. ( Nico Kassanda, Ndlr). Entre temps, j’écoutais Franco aussi, j’écoutais Papa Noël (NEDULE, dit « Papa Noël » Ndlr) aussi. Donc, dans les années 64 quand j’ai commencé à apprendre,ce sont ces gens que j’écoutais. Et puis, j’avais la chance d’avoir un professeur belge qui jouait du jazz et du blues. Mon frère, Mauro Mandjeku, m’a appris deux, trois accords. Mais lui voulait faire un quatuor pour jouer du jazz. Alors, il m’a invité chez lui. Quand j’ai joué ce que je savais jouer, c’est-à-dire «Be sane Muccho », avec des accords, si tu me vois rire… ( rires ), Monsieur est devenu tout rouge ! Alors, lui a commencé à m’apprendre véritablement ce que c’est la guitare moderne. Donc, c’est à partir de ce monsieur là, et en écoutant la rumba, que je me suis formé. J’ai eu la chance aussi de côtoyer quelqu’un comme Guyvano Vangu Jean-Paul que je n’oublierai jamais et qui était mon chef d’orchestre dans le Festival Maquisard. Quelqu’un qui avait eu l’opportunité de remplacer Dr Nico. Moi, j’étais le guitariste mi-soliste, Mavatiku accompagnateur et Johny Bokossa, le grand frère de Chékain comme bassiste. Pour moi, c’était un atelier d’écouter Guyvano jouer. C’est quand j’étais encore aux études à Mbandaka. J’écoutais « Lyly, mwana Quartier » de Guyvano, j’avais la chair de poule. Et j’ai eu la chance d’avoir avec eux un même mentor. L’écouter, c’était un atelier vivant pour moi.
LK : Pour vous qui êtes connaisseur de la guitare, qu’est ce qui explique qu’aujourd’hui la guitare congolaise est répertoriée comme une guitare « typique », au même titre que la guitare espagnole par exemple ?
DM : C’est parce que nous avons un style particulier à nous. Et ici, je veux dire que tous les guitaristes congolais doivent remercier un monsieur, un aristocrate belge qui s’appelle Bill Alexandre. Ce monsieur est venu chez nous dans les années 40, 50. Il faisait partie de l’orchestre de la Sabena qui envoyait des musiciens de Jazz à Kinshasa ( ex Léopoldville).
LK : C’était l’époque des Wendo…
DM : Oui, mais, les Wendo, c’était l’époque d’une musique typique au pays. Mais, ce monsieur, c’est lui qui a fait que les guitaristes congolais aujourd’hui sont presque tous des virtuoses. Je peux vous citer les Dali kimoko, les Diblo Dibala, les Alain Makaba, les Felix Manuaku, Les Niawu, les Bongo Wende, un guitariste comme Popolipo, tous, ce sont des virtuoses, parce qu’on vient de cette école là. Ce monsieur a emmené une guitare qu’on appelait Lepson Gibson et il a joué pour la première fois dans la chanson, si vous vous rapellez « ah baninga ba ngai nasala ko boni… »,le son pur que vous entendez dans la guitare là, c’est lui. C’est lui qui a inspiré tout le monde. C’est lui qui a fait que les guitaristes congolais- à l’époque on pensait que c’était les Jimmy et autres qui jouaient de la guitare folklorique typique, mais lui est venu avec la guitare moderne. C’est lui qui a inspiré les Tino Baroza, les Niko, etc…Donc, on a commencé par là. C’est ce qui a fait qu’on a beaucoup de guitaristes virtuoses. C’est la chance qu’on a eu d’avoir ce monsieur. On est tous dépendant de ce monsieur là.
LK : Vous commencez votre carrière en quelle année et dans quel groupe ?
DM : J’ai commencé l’apprentissage avec mon frère ainé en 1964. J’étais encore aux humanités. Mon père était médecin, en ce moment là il était assistant médical. On l’a muté à Mbandaka. C’est à Coquilhatville que j’ai appris la guitare avec monsieur Vanbroust Eghen. Lui, il était touche-à-tout. Il était le contemporain du plus grand guitariste belge de tous les temps, Réné Thomas et de Django Renhardt. C’est lui qui m’a appris à jouer des chansons de Montgommery. Ça, c’est en 1964. Mais en 1966, j’étais déjà à l’université Lovanium (Louvain). Autant que les Ray Lema, les Paki Lutula. Et c’est à ce moment que j’ai formé un orchestre avec Ya Lokombe Camille. Et avec ceux qui deviendront plus tard les musiciens des Grands Maquisards comme Nkodia Franck qui est mort, Bopol Masiamina. J’ai créé mon orchestre qui s’appelait Nouvel horizon. C’était à Kinshasa. A côté de moi, il y avait Yosa Taluki, le guitariste qui était dans le «Diamant bleu » après le départ de Guivano pour l’African Fiesta. Il y avait aussi Mayansi, leur trompettiste et leur chef d’orchestre. Moi j’ai formé mon orchestre et le Vieux Moyina est même devenu mon contre-basiste à ce moment là. Donc, j’ai commencé comme ça. Un orchestre de quartier. Mais en 1968, j’ai fait partie de l’orchestre de Johnny Bokelo. Grand guitariste de variétés. Parce qu’en ce moment là, Philo Kola qui le faisait est parti dans l’African Fiesta. Cesquin Molenga est parti dans l’African Fiesta. J’ai commencé à répéter chez le Vieux Diunga Djeskain dans Super Negro. Il y avait un drummer là-bas, Jeff, qui est allé dire à Johnny Bokelo : « Il y a un garçon qui étudie à Lovanium (Louvain) et qui joue de la guitare comme Raymond Brent. Voilà encore un de mes mentors. On m’appelait petit Raymond Brent en ce moment là. C’est ainsi que j’ai commencé dans Konga 68. Si vous vous rappelez la chanson « Tambola na mokili diye, omona makambo » c’est Portos qui jouait la guitare rythmique, c’est moi qui bougeais son levier, parce qu’il ne savait pas faire au même moment le vibrato. ( Rires )
LK : Et après vous évoluez comment ?
DM : La même année, il y eut l’orchestre « Les Maquisards », « Le Festival des Maquisards… »
LK : Avec Ntesa Dalienst ?
DM : Non, d’abord l’orchestre de Rochereau. Retour de Montreal, l’orchestre s’est rebellé. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé là-bas. J’entre pas dans les cuisines intérieures. Les musiciens ont quitté. Michelino, Guyvano, Johnny Mokusa, Sam Mangwana ont quitté l’African Fiesta (de Rochereau, Ndlr). Et ils ont formé avec l’appui de Monsieur Ilosono, qui était le secrétaire particulier de Mobutu, l’orchestre « Festival de Maquisard ». Et un jour, nous nous sommes rencontrés à la cité de l’OUA, en 68, lors d’une réunion de chefs d’Etats africains. Il y avait tous les 4 grands orchestres de cette époque là : Ok. Jazz qui jouait avec Kobantou et le Konga Succès qui jouait avec le Festival de Maquisards. Mais comme ils cherchaient un guitariste de Variétés, alors que moi j’étais guitariste de jazz, ils ne m’ont pas accepté. Mais quand ils m’ont vu jouer avec Bokelo, tout le monde me dit d’attendre un peu…( rires )
LK : C’est dire qu’à l’époque, on était très pointilleux : on faisait une nette distinction entre guitariste de jazz et guitariste de variétés.
DM : Oh, oui !
LK : Mais aujourd’hui, on ne fait plus cette différence…
DM : Il y a eu Jimmy Yaba dans Zaïko par exemple qui faisait aussi…(guitariste de Jazz..) Mais aujourd’hui, les choses ont changé. (ça fait plus de trente ans que je vis en Europe). On m’a engagé dans le Festival de Maquisard, le lendemain, c’était un samedi. On quitte la cité de l’OUA,on me fixe rendez-vous à Bandal, chez la deuxième femme de Monsieur Ilossono, Maman Jeannine, et là je rencontre le grand patron, qui me donne tout ce que je veux : un scooter, du mobilier, etc..A ce moment là, j’étais toujours étudiant à Lovanium (Louvain). C’est comme ça que j’ai commencé dans le Festival des Maquisards.
LK : Quels sont les meilleurs souvenirs de votre carrière ?
DM : Justement, l’année d’après, en 1969, notre patron (M.Denis Illossono, Ndlr) a eu des problèmes politiques. C’est lui qui avait Vis-à-vis, Un-deux-trois, à l’époque Alex Bar…
LK : C’étaient ses propriétés, Vis-à-Vis, Un-deux-Trois » ?
DM : Je ne sais pas s’il louait ou si ça lui appartenait en propre ? Mais le fait est que nous étions bloqués lors d’une tournée à Mbuji Mayi. Et à partir de Mbuji –Mayi, c’était sauve-qui-peut, chacun devrait rentrer à Kinshasa comme il l’entendait. Moi, j’ai eu la chance de partir avec un avion militaire. Arrivés à Kin, on a commencé à faire des répétitions. On répétait déjà depuis Mbuji-Mayi. Mais, les ténors de l’orchestre, comme Michelino, qui était quelqu’un de très important dans l’orchestre, un des plus grands compositeurs, est parti dans l’African Fiesta. La section cuivre, ils sont partis dans l’African Fiesta, les Barami, sont partis dans l’OK Jazz. Toute l’ossature est partie. Ce qui fait que je suis resté avec Dalienst, Diana et Lokombe et on s’est dit : On continue ! C’est à partir de ce moment que je me suis vraiment éclaté à la guitare. 1969, avec mon jeune frère, Majeda. On avait aussi un ex aequo comme Attel Pierre, Emile Mbumba. L’African Fiesta, c’était vraiment l’émulation entre nous. Si vous écoutez toutes les chansons qu’on a faites, les Delia, Obotama mobali ndima pasi, les Maria Mboka, les Jaria…
LK : C’était sous ton doigté ?
DM : Majeda et moi. On se partageait moitié-moitié. Après ça, il y a les frères Soki qui sont venus me trouver. Ils m’on dit : nous voulons que tu nous arranges nos morceaux comme tu le fais dans le Grand Maquisard. C’est ainsi que j’ai arrangé les morceaux comme « les Getou Salay, comme les Musoso, etc…avec Shaba Kahamba.
LK : Donc, vous avez aussi une casquette d’arrangeur…
DM : Tout à fait. Jusqu’aujourd’hui. Ecoutez ce que j’ai fait avec les trois anges de Choc Stars : Pauvre Pasteur Debaba, Carlyto, le frère en Christ, et Defao . Ecoutez le Bouda de Oro, je me suis vraiment éclaté la dessus.
LK : En dix minutes, ce sera impossible de résumer votre très longue carrière. Mais une question que je ne pourrais manquer de vous poser : c’est en lisant un journal hier, Le Monde, où l’on parle de la musique congolaise. On a remarqué que la guitare congolaise, après avoir conquis pratiquement toute l’Afrique, est en train de s’implanter dans la musique moderne en Europe. A travers des artistes de rap, des artistes de variétés.
DM : Oui, tout à fait. Come avec Samy Baloji…
LK : Oui, en Belgique, on peut citer aussi Stromae..
DM : Oui, c’est moi qui suis co-auteur et co-arrangeur de « Papaoutai ».
LK : Un succès mondial… On a retrouvé la touche de la guitare congolaise. Mais, il y aussi Maïtre Gims, qui a fait un clin d’œil dans deux morceaux de son nouvel album ( « Mon cœur avait raison », Ndlr).
DM : Je suis précurseur dans ce mouvement, et je suis content que Maître Gims le fasse.
LK : Il y a aussi Youssoufa , le fils de Tabu Ley qui fait ça… dans ( Les disques de mon père). On parle même d’une « congolisation » du rap français.
DM : Absolument. Et je suis fier d’avoir impulsé ce mouvement. Vous avez vu les awards que Stromae a gagnés!
LK : En deux mots, sur le plan technique, qu’est ce qui fait la particularité de cette guitare dite «congolaise »?
DM : Ecoutez. La guitare congolaise demande beaucoup de dextérité. En fait, ce qu’on appelle « Seben », c’est-à-dire le moment que les Cubains appellent Mambo …-je viens de Cuba et de Colombie où je viens d’ajouter aussi de la musique congolaise. Et la semaine prochaine mon orchestre « Oyemba » joue, avec un orchestre cubain. Justement, je « congolise » aussi la musique cubaine. ( rires).
LK : Donc, le projet continue..
DM : Oui, ça continue. Je suis vraiment content que les Jeunes rentrent là-dedans Je disais, pour ne pas perdre le fil des idées. Cette guitare demande beaucoup de virtuosité. Et nous nous basons sur le folklore. Les anciens, c’est-à-dire, les Franco, les Nico l’ont impulsé. Quand vous écoutez un sebene mutwashi de Nico ,c’est magnifique. Quand vous écoutez un sebene bakongo chez Franco, c’est magnifique. Et puis, les jeunes, nous sommes venus. Et on a ajouté, on a ajouté…et c’est ce qui fait que cette guitare a une particularité, une identité. Les autres Africains nous ont copiés.

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Dizy Mandkeku : Interview par Léon Kharomon