Informer dans le monde arabe, à quel prix ? – Débat à l’Institut du Monde Arabe

« Informer dans le monde arabe, à quel prix ? » Pour répondre à cette question, 3 journalistes ont débattu : Marc Saghié, chef du service Moyen-Orient à Courrier international depuis 1998; Hicham Mansouri, militant pour la liberté de la presse et journaliste marocain exilé en France (ex-résident à la MDJ et collaborateur à notre média) ; Sophie Anmuth, responsable du bureau Moyen-Orient de Reporters sans frontières. Serene Assir, journaliste à l’AFP, a animé le débat.

Le thème de cette soirée prévue de longue date a été rattrapé par l’actualité. Le 2 octobre 2018, le journaliste saoudien Jamal Khashoggi entrait au Consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul pour y effectuer des démarches administratives. Depuis, son assassinat au sein du Consulat a été reconnu par l’Arabie Saoudite. Ce crime condamné politiquement a eu des répercussions internationales.

L’affaire Jamal Khashoggi

« Un meurtre dans une ambassade n’est pas habituel, ni le fait que le corps soit démembré« . Selon la représentante de RSF, Sophie Anmuth, il n’y a pas de cas similaire à déplorer parmi les journalistes. Est-ce pourtant si surprenant ?

Pour Marc Saghié, l’assassinat de ce journaliste est d’une implacable logique.

« Ne vous laissez pas abusé par la figure des nouveaux despotes qu’on nous présente toujours avec le même profil : jeune, anti-islamiste, éducation occidentale, riche… C’est du maquillage de communication pour cacher ces questions : Est-il démocratique ? Laisse-t-il l’information circulée ? A-t-on le droit de critiquer ? Que fait-il à ses opposants ?

On a tellement voulu voir en lui le symbole d’une transition démocratique que nous n’avons pas interprété objectivement les signes précurseurs comme l’arrestation de ses opposants, que ce soit des féministes récemment ou des politiques dès sa prise de fonction. Certains politiques dont des princes ont même été kidnappés en Europe, depuis ils sont morts ou en prison.

Mais c’est avec le meurtre de Jamal Khashoggi que Mohammed ben Salmane – MBS – montre son visage de tyran. »

Mohammed ben Salmane avec Emmanuel Macron

Si le cas de Jamal Khashoggi est exceptionnel, Sophie Anmuth rappelle qu’une trentaine de journalistes sont en prison en Arabie Saoudite. « L’information y circule très mal, c’est très difficile de savoir. Trente journalistes emprisonnés, c’est ce qui est avéré. »

Comble du cynisme, le meurtre ayant lieu dans l’ambassade saoudienne en Turquie, Recep Erdogan a pu enfiler le costume de protecteur du journalisme qualifiant ce crime de « meurtre sauvage« , alors que la Turquie reste la plus grande prison pour journaliste au monde !

Marc Saghié en profite pour affiner l’analyse autour des réactions qu’à susciter ce meurtre dans l’espace médiatique. Que découvre-t-on ?

« Il y a des personnes qui ne défendent que leur idéologie, peu importe les droits de l’Homme. Par exemple, ils sont contre l’Iran. Alors, ils s’offusquent de la condamnation envers les saoudiens, puis nous explique qu’en Iran c’est pareil ou certainement pire.

Deuxièmement, on n’hésite pas à dénoncer le deux poids deux mesures. Après tout, ce n’est qu’un journaliste tué dans une ambassade. Des journalistes qui meurent c’est commun, pourquoi en faire toute une histoire ? Ça arrange qui ? L’Iran bien sûr ! »

Ainsi, il est difficile de comprendre les informations sans connaitre les intérêts des uns et des autres, intérêts qui sont plus liés aux idéologies partisanes qu’aux droits de l’Homme.

Et l’occident n’est pas épargné comme le souligne Hicham Mansouri. « Le Président Trump dénonce ce meurtre comme un fiasco. Un fiasco ? Il sous-entend, oui tu peux le faire mais ne te fais pas attraper ! C’est scandaleux, comme la réaction du MEDEF à qui l’on demandait s’ils iraient au forum économique organisé par l’Arabie Saoudite, équivalent d’un forum de Davos. »

« Si on ne commerce qu’avec des démocraties, on ne ferait pas beaucoup de commerce« , constate Geoffroy Roux de Bézieux, invité du Grand rendez-vous dont l’extrait vidéo est ci-dessous. Patrick Pouyanné, le PDG de l’entreprise Total renchérit : « C’est dans les temps difficiles que vous renforcez vraiment le partenariat » source Le Monde.

Une censure qui n’est pas homogène dans un même pays

Dans le monde arabe comme ailleurs, il y a deux typologies de journalisme. Le journalisme « fonctionnaire » (ou « alimentaire » comme le souligne la journaliste mexicaine Daniela Rea) et le journalisme d’investigation. C’est ce deuxième type qui est visé par la censure.

Contrairement aux idées reçues, il ne faudrait pas réduire la censure à une définition simple. Il y a plusieurs manières de censurer pour plusieurs raisons.

« Si on analyse les révolutions du printemps arabe, la Tunisie a eu un effet très positif sur la presse avec la création de journaux, une investigation plus libre et de manière générale beaucoup moins de censure. A l’inverse de l’Egypte où la presse a perdu beaucoup de terrain durant le printemps arabe » résume Marc Saghié.

Sophie Anmuth prend cet exemple : en Egypte, un journaliste a été arrêté pour un micro-trottoir où il posait simplement cette question : « N’avez-vous pas l’impression que lors de cette rentrée scolaire, les livres pour vos enfants sont plus chers que les années précédentes ? »

Dans ce cas, la question du journaliste porte atteinte à l’image du pays ou au gouvernement en place qui n’aiderait pas les plus démunis à travailler à l’école. Alors, dès qu’on critique, dès qu’on sort de la ligne directrice, le journaliste risque la prison. Ce qui fut le cas pour ce journaliste.

Pour Hicham, la censure n’est pas homogène dans un même pays. Deux facteurs sont identifiés : la zone géographique et la langue utilisée.

« Dans les capitales, on peut critiquer plus facilement qu’ailleurs dans le pays. De même, un article publié en français ou en anglais est plus libre qu’un article publié en arabe. Cela s’explique par le nombre de personnes qui lisent les langues étrangères. Il ne faut pas oublier le faible taux d’alphabétisation. Dans ce cadre, la pire censure s’exerce dans les langues régionales (dialectes) car il y a encore plus de personnes qui lisent cette langue régionale que l’arabe ». C’est le cas au Maroc comme dans beaucoup d’autres pays.

L’arme fatale de la diffamation

Au Maroc, les autorités ont créé une convention qui protège les journalistes, c’est-à-dire qu’aucun journaliste ne peut être arrêté pour leurs écrits. « Du coup, ils utilisent l’arme de la diffamation : soit ils trouvent des choses chez vous, soit ils vous accusent d’être homosexuel, infidèle… » Rappelle Hicham Mansouri, lui-même victime de cette cabale, emprisonné et torturé physiquement et psychologiquement plusieurs mois.

« Si en France, cela fait sourire les gens quand je dis qu’on m’a accusé d’adultère, au Maroc l’accusation est grave. Elle vous salit, vous et votre famille. Peut-être que la majorité des citoyens n’y portent pas d’importance, mais dans ton quartier les voisins s’exclament : pas de fumée sans feu !« . 

Au-delà de la diffamation, il y a aussi une censure liée aux sources de financement des médias.

« La presse arabe est financée par les Etats ou par des groupes de la haute finance proche du pouvoir. Donc la presse est soumise aux puissants qui soutiennent la dictature tant qu’ils ont  leurs avantages économiques. Des medias arabes financés par leur lecteur, est-ce possible ? » se demande Marc.

Remarquons que cette censure économique est aussi présente en Europe. C’est en grande partie pour cela que la France est classée 33ème au classement de la liberté de la presse fait par RSF.

Une liberté d’informer 2.0

Où chercher l’information libre ? Sur internet ! D’où une censure acharnée avec des sites bloqués en quelques heures (7 heures pour être précis en ce qui concerne la censure d’un nouveau journal mise en ligne en Egypte).

Pour Hicham Mansouri, « les réseaux sociaux sont la première source d’information. Mais pour un like ou un partage sur Facebook, des personnes sont en prison au Maroc, y compris des mineurs. » Le nouveau terrain de la liberté d’expression qu’est internet, se retrouve donc attaquée frontalement par les dictatures.

« Au Maroc, ils ont créé des lois contre les fake news : une fausse information sera condamnée. Mais entre ça et la sécurité de l’Etat (par exemple, se moquer, caricaturer ou critiquer le roi est considéré comme une atteinte à la sureté de l’Etat) cela provoque des situations cocasses, mais également très graves pour les accusés.

Par exemple avec le journaliste Hamid El Mahdaoui. Il reçoit un appel anonyme qui l’informe « que des gens s’apprêtent à faire rentrer des chars russes au pays. » Bien sûr, il ne prend pas cette information au « sérieux ». Comment peut-on faire rentrer des chars discrètement au Maroc ? Refusant de relayer cette soit disante informatin, la justice le poursuit pour ne pas avoir dénoncé un crime contre la sécurité de l’Etat. Puisqu’il est accusé de non dénonciation, cela signifie que son téléphone était sur écoute.
Le voici confronté à deux lignes de défense qui l’incriminent quoiqu’ils choisissent soit il déclare avoir reçu l’appel téléphonique et il choisit de relayer l’information ce qui équivaut à alimenter une fake news (et donc de dénoncer quelque chose de faux ce qui est condamnable), soit il ne déclare rien et se retrouve accusé de non dénonciation allant à l’encontre de la sureté de l’Etat (en imaginant que l’information était vraie il se devait de le dire). Hamid El Mahdaoui a choisi la deuxième option et purge actuellement une peine de 3 ans de prison.« 

Pour les citoyens, l’accès à une presse libre sur internet en toute sécurité exige une technologie d’anonymat, comme le VPN (virtual private network). Mais les sites qui permettent d’installer un VPN sont systématiquement bloqués dans la plupart des pays arabes.

Autre solution, les blogs ou les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. « Si dans les journaux officiels les journalistes se censurent, ils ont parfois des blogs où la plume se délie. Mais c’est à leur risque et péril. Ils ont intérêt à publier de manière anonyme. De même, certains médias ont décidé de ne plus avoir de site internet et de publier exclusivement sur Facebook ce qui rend le référencement et la visibilité difficile. » Si des oasis de liberté d’expression existent sur internet, ils sont menacés et difficile d’accès.

Hier comme aujourd’hui (et surement demain), il faudra se battre pour la liberté d’informer. Hicham Mansouri le décrit en ces termes : « La liberté a un prix, il faut le payer. Si on ne se bat pas, on n’obtient rien. Moi j’ai choisi de combattre et j’en paie le prix. Même en Occident c’est comme ça. Il faut se battre et c’est le choix que j’ai fait. Au Maroc, il y a une censure différente qu’en France, car en France, quand les médias sont contrôlés par quelques personnes qui ont des intérêts économiques, il y a aussi une censure. Pas de démocratie sans la liberté d’information. Pas de liberté d’information sans démocratie. C’est comme l’histoire de l’œuf et la poule. »

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