GUINEE. La presse au front contre la junte militaire

Alhussein Sano est un intellectuel guinéen coiffé de nombreuses étiquettes : journaliste, animateur TV, producteur et réalisateur de documentaires institutionnels et de fictions. Il est entré dans le monde des médias avec la création de son agence de production MAXI PLUS en 1995, et peut se targuer d’une expérience journalistique de 28 ans. Aujourd’hui accueilli à la Maison des Journalistes, Alhussein nous évoque l’affaiblissement de la liberté de la presse en Guinée à travers son parcours et ses épreuves.

En 2007, son émission CLAP centrée sur les arts et la culture intègre le programme de la télévision nationale (RTG1) est sa plus grande fierté. Satisfaite des audiences, la chaîne lui demande alors de parfaire les programmes de la grille à partir de 2009. Malgré la belle route professionnelle qui s’offre à lui, Alhussein note néanmoins que les remplacements au sein de la chaîne RTG sont basés sur l’ethnie : « l’administration de la RTG a été très malinkinisée à partir de 2010 (NDLR : l’ethnie malinké est devenue majoritaire chez les administrateurs), c’était impressionnant : la nouvelle ligne éditoriale se basait désormais sur les éloges du nouveau président de l’époque, Alpha Condé », au mépris de la neutralité journalistique. 

Malgré une situation politique chaotique, Alhussein est nommé directeur des programmes en 2013, « sur proposition du directeur de l’époque. » Il poursuit alors ses projets pour RTG et pour MAXI PLUS, « l’une des sociétés de production les mieux équipées du pays. » 

L’ethnie, élément central de la vie d’un journaliste guinéen

Mais en février 2019, alors que le président Alpha Condé était arrivé au terme de son second mandat, le pays s’embrase. Peu enclin à renoncer à la présidence du pays, l’ex-chef d’Etat tente alors de modifier la Constitution, déclenchant des manifestations violemment réprimées et la colère de l’opposition. Des élections sont organisées malgré les dizaines de morts, réaffirmant sa position pour un troisième mandat en 2020. Le coup d’État de la junte militaire le 5 septembre 2021 finit par mener à sa destitution. 

Une période sombre pour Alhussein, et ce dès 2019 : invité par le directeur général de RTG à une réunion de son parti politique, le RPG, Alhussein comprend qu’on s’attend à ce qu’il rentre dans les rangs. « Il a décrété qu’il s’agissait d’une bonne opportunité pour moi car j’appartiens à l’ethnie Malinké comme lui », un des principaux groupes ethniques du pays et dont est issu Alpha Condé. « Ses propos m’avaient choqué », nous explique notre JRI d’un ton implacable. « Je lui ai dit que mon métier de journaliste exigeait d’être impartial dans mon travail. » Une résistance qui lui coûte son logement et qu’il paie par l’exil. Il affirme « n’avoir jamais accepté sa proposition car cette ligne de clivage communautaire n’a joué aucun rôle sur moi, surtout que je ne soutenais pas leur projet du troisième mandat. Au fil du temps, le divorce entre nous a été définitif. »

Petit à petit, Alhussein voit ses responsabilités et son travail se faire piétiner : le simple refus d’une participation à un meeting politique suffit à détruire sa carrière en Guinée. « J’ai été exclu de toutes les activités de la chaîne. Nos rapports se sont vraiment envenimés à cause de mon cousin Abdourahamane Sano, Coordinateur National du FNDC (Front National pour la Défense de la Constitution), un regroupement civique opposé à la junte militaire. » 

Le prix élevé de la résistance de la presse

Principal opposant politique, le FNDC est à l’origine d’un mouvement de manifestations contre la modification de la Constitution pour valider l’accession d’Alpha Condé à un troisième mandat présidentiel. Le CNRD avait proposé à son cousin de faire partie du gouvernement de transition, ce qu’il avait refusé. Il avait attisé l’ire du régime, qui s’était donc concentré sur Alhussein.

« J’ai alors été remplacé par un militant du parti RPG à mon poste, pour casser mon plan de carrière. » Comme si cela ne suffisait pas, Alhussein est rétrogradé en tant que chef de Section Production et Réalisation de la RTG 2, une chaîne qui ne diffuse pas. 

Ayant toujours la féroce envie de faire son métier et doté de sa boîte de production, le journaliste guinéen s’est donc concentré sur ses projets, notamment la réalisation d’un documentaire sur les activités du FNDC, pour lequel son cousin travaillait. Malheureusement pour lui, ses difficultés ne s’arrêtent pas là.

Il explique à notre micro que « suite au coup d’état du 5 septembre 2021, perpétré par le groupe de militaires CNRD (Comité National du Rassemblement pour le Développement), les Guinéens ont pensé perdre un bourreau (Alpha Condé) et ont cru se trouver un héros, le chef de la junte militaire le colonel Mamady Doumbouya. » Or, comme Alhussein le rappelle si bien, Mamady Doumbouya « avait assisté et participé aux exactions du régime d’Alpha» 

Sceptique, Alhussein observe l’étau se resserrer autour des journalistes guinéens, y compris lui-même. « Les régimes militaires sont souvent peu respectueux des droits de l’homme et utilisent tous les moyens pour réduire au silence les cadres et leaders politiques qui ne partagent pas leurs idéaux », déplore le journaliste. 

En janvier 2022, Alhussein est convié à une rencontre avec le nouveau Secrétaire Général du ministère de la Communication, afin de remanier les programmes de RTG1 et 2. Expliquant vouloir conserver son intégrité professionnelle, Alhussein se heurte à un mur démagogique, lui coûtant son poste de directeur des programmes. « Le Secrétaire général m’a interpellé rudement : “Tu refuses toujours de nous aider ?”. J’ai été vraiment surpris de cette réaction, puis il a rajouté sur le même ton : “quand tu changeras d’avis, les portes du département te seront grandement ouvertes”. Il y avait anguille sous roche à travers toutes ces violences verbales. En avril, nouvelle réunion dans le bureau du directeur général. Deux hommes me faisaient face : le premier m’a dit qu’il aimait bien mon émission et l’autre m’a confié vouloir faire visionner mon documentaire aux membres de la FNDC. » 

Un piège dans lequel il ne tombe pas. « J’ai répondu que selon le contrat, après la réalisation, le producteur devait récupérer le film avec tous les supports et rushes utilisés. Ils ont insisté, en vain. Je me doutais qu’ils étaient là pour me piéger. » 

Au fil de la discussion, les hommes présents dans le bureau du directeur général apprennent que le passeport d’Alhussein est expiré. Ils lui proposent alors d’en faire une photocopie pour mettre un terme à son impasse administrative. Pas dupe, Alhussein ne leur remet qu’un seul passeport, l’autre possédant encore un visa. « J’ai compris qu’il s’agissait d’agents du renseignement qui voulaient me confisquer mon passeport valide. C’est une pratique très courante en Guinée », raisonne-t-il non sans fierté.

La presse, dommage collatéral d’une crise politique

À la suite de la chute d’Alpha Condé face au CNRD, le FNDC appelle à de nouvelles vagues de protestations contre la junte militaire. Celle-ci avait en effet promis de remettre aux civils le pouvoir, mais s’est installée sans annoncer de date d’expiration. 

Photo d’Elijah Merrell.

CNRD et FNDC s’affrontent alors sur tous les plans. « Les militaires ont jugé nécessaires d’anéantir tous les acteurs du FNDC qui avaient joué un rôle majeur pour la chute d’Alpha Condé et tous les supposés collaborateurs », notamment lui-même. Le 5 juillet 2022, alors que le FNDC organise une conférence de presse, ses membres sont brutalement arrêtés par les forces de l’ordre et frappés devant les caméras. Ils sont relâchés au bout d’une semaine, à la demande de la population.

Après la visite des agents gouvernementaux, Alhussein est contraint de vider sa maison sans préavis, expulsé sommairement. Il se réfugie donc dans sa famille à Hamdallaye, mais celle-ci est surveillée et reçoit des visites impromptues de l’armée, l’obligeant à aller se cacher chez des amis. 

Le 29 juillet 2022, suite à une large mobilisation citoyenne, Alhussein décide de prendre des nouvelles de sa famille. « En moins de 30 minutes, deux pick-ups de militaires cagoulés ont fait irruption dans la cour de la résidence familiale. Ils savaient que j’étais là et ils ont commencé à fouiller la maison, confisquer les téléphones, voler notre argent et à brutaliser mes sœurs. Je me suis enfui de justesse en escaladant le mur de l’arrière-cour. » S’il parvient à s’enfuir, Alhussein doit laisser derrière lui ses précieux ordinateurs, désormais aux mains des militaires, de même que son matériel de montage.

« En Guinée, quand on t’arrête, on peut te tuer sans suite ou bien tu risques de mourir en prison ou d’y passer des années sans être jugé. »

Pour lui, toute la presse guinéenne est en sursis. « Bien sûr, c’était pareil avec Alpha Condé, il y a une véritable continuité de sa politique. On ne peut pas tout dire sur la junte guinéenne et cela se sent. » Indépendants ou d’Etat, les médias ont été et sont toujours muselés par le pouvoir. 

Derniers exemples en date, un journaliste convoqué en juillet après un article sur un camion de médicaments bloqué par les militaires, ainsi qu’un autre arrêté pour avoir couvert le travail social d’employés d’une mine à Boké cette année. Une situation asphyxiante pour les Guinéens, dont il semble impossible de se défaire.

« Tous les médias sont contrôlés par la Haute Autorité de la Communication, qui a gardé le même président après Condé. Des scénarios sont montés par le gouvernement et distribués aux médias publics. Si une radio veut faire du commercial, elle deviendra forcément politique. Ils sont l’expression et la communication même du pouvoir. Si on ne joue pas le jeu, les journalistes peuvent se voir interdire d’antenne », assure Alhussein.

Peu optimiste, il aimerait poursuivre son travail en France, « où on protège la liberté d’expression. L’Etat préserve mieux sa liberté, je peux maintenant parler de la Guinée sans être inquiété. Même si le chef de la junte s’en va, tous ses hommes ont été placés dans les ministères, ce serait une illusion. » Une impasse dans laquelle Alhussein n’envisage plus de se glisser. D’autres Guinéens continuent néanmoins de défier le pouvoir et l’armée en réalisant simplement leur métier. Des soldats de l’information dont il ne faudrait pas oublier le courage.

Maud Baheng Daizey