En République Démocratique du Congo, à la découverte du courage et de la souffrance de Jahia, journaliste reporter persécutée pour avoir osé l’inadmissible: dire la vérité.

« J’ai quitté le travail à environ huit heures et demie du soir et j’ai trouvé une voiture qui m’attendait, j’ai cru que c’était un taxi. À l’intérieur, il y avait des hommes armés: ils m’ont fait monter et m’ont emmenée dans un endroit inconnu. »

Jahia est une journaliste et reporter congolaise arrivée en France en juillet dernier. Malgré les expériences amères qui ont marqué son existence, Jahia n’a pas perdu son sourire et l’amour pour sa profession qui, explique-t-elle, consiste à rapporter les faits, dire la vérité. Aujourd’hui, elle vit à la Maison Des Journalistes et attend que l’OFPRA lui accorde le droit d’asile.

Peut-être grâce à l’expression joviale qui n’abandonne presque jamais le visage de Jahia, peut-être grâce à sa façon de faire un peu maternelle, on se sent immédiatement à l’aise en sa présence. Elle répand de larges sourires et bouge souvent les mains pendant qu’elle raconte l’histoire amère de son expatriation. Tout au long de l’interview, il n’y a qu’un moment où les traits de son visage s’endurcissent et sa voix devient un sifflement: quand elle rapporte le jour de son enlèvement, les abus subis, l’humiliation.

Médias gouvernementaux vs. médias d’opposition

Situé à la 154e place (sur 179) du classement de Reporters Sans Frontières, le Congo n’est pas l’endroit le plus indiqué pour les journalistes indépendants.

Si l’on ajoute à cela le fait d’être une femme, les choses deviennent encore plus compliquées, car, inutile de le nier, dans de nombreux pays du monde, les femmes sont toujours les victimes privilégiées d’abus physiques et d’humiliations.

Jahia, journaliste indépendante, fait partie de ces victimes: « coupable » seulement d’avoir eu le courage de dire la vérité dans un pays où la vérité, quand elle est dérangeante, est considérée comme un crime.

En 2012, Jahia quitte la chaîne de télévision indépendante pour laquelle elle travaillait auparavant, Télé7, pour passer à Kin 24 télévision, émission gérée par le gouvernement et alignée sur les positions officielles.

«Lorsque j’ai commencé à travailler pour Kin 24, j’ai immédiatement remarqué des différences importantes: à Télé7, une chaîne privée de l’opposition, on rapportait des positions différentes, qu’il s’agisse de la majorité ou de la minorité. Chez Kin 24, dont le chef est le gouverneur de la ville de Kinshasa, seules les informations précédemment approuvées par le gouvernement étaient divulguées. Il n’y avait aucun esprit critique » témoigne-t-elle.

Si la vérité dérange le pouvoir…

C’est en septembre 2017 que les choses commencent à mal tourner. L’Eglise Catholique congolaise de Kinshasa organise une campagne de sensibilisation de l’opinion publique à travers des marches et des manifestations pacifiques contre le gouvernement. Comme l’explique Jahia, l’Église représente l’une des rares forces d’opposition au pouvoir établi au Congo.  “A cette occasion, des représentants de cinq paroisses différentes étaient présents. J’ai assisté à l’événement en tant que reporter pour Kin 24 télévision: quand je suis arrivée sur le terrain, j’ai trouvé des centaines de soldats armés. La manifestation a été violemment réprimée et il y a eu même des disparitions. Cependant, à Kin 24, ils ont refusé de divulguer cette information ».

L’information étant refusée par Kin 24, Jahia décide de la transmettre à Télé 7, qui, en tant que chaîne privée et indépendante, la publie. Le scandale est immédiat et les conséquences ne tardent pas à venir pour Jahia.

Les services de renseignement congolais ouvrent immédiatement une enquête pour trouver le journaliste responsable de la divulgation de l’info et, en décembre 2017, arrivent à remonter à Jahia. Malgré les premières menaces, Jahia n’a pas peur et continue de transmettre à Télé 7 d’autres informations refusées par Kin 24, parce que non alignées avec les positions gouvernementales. « En février, j’ai rapporté à Télé 7 que le gouverneur était gravement malade, ce qui était vrai. Quand ils ont découvert que l’information venait de moi, j’ai été critiquée, insultée, malmenée et finalement suspendue de mon travail. En mars, quand je suis revenue, l’environnement était très tendu et je ne me sentais pas en sécurité ».

L’enlèvement, l’humiliation

À ce stade de l’histoire, le ton de Jahia change radicalement, elle baisse les yeux et sa voix devient un sifflement . Il faut étirer les oreilles pour pouvoir l’entendre.

« C’était un soir de mai. J’ai quitté le travail à environ huit heures et demie du soir et j’ai trouvé une voiture qui m’attendait, j’ai cru que c’était un taxi. À l’intérieur, il y avait des hommes armés: ils m’ont fait monter et m’ont emmenée dans un endroit inconnu. Ils m’ont d’abord insultée et menacée en m’accusant de divulguer des nouvelles susceptibles de déstabiliser le gouvernement. Ensuite, ils m’ont violée. »

Il est deux heures du matin quand Jahia est libérée. « Je suis rentrée, mes enfants dormaient paisiblement. J’ai d’abord laissé un message sur le répondeur de la rédaction pour dire que le lendemain je n’irai pas au travail. Après quelques jours, j’ai dit à mes voisins d’appeler le père de mes enfants (nous ne vivons pas ensemble et nous ne sommes pas mariés) pour venir prendre soin d’eux. Après ce qui m’est arrivé, je ne pouvais plus rester au Congo ».

Grâce à l’aide de Télé7, Jahia parvient à quitter le pays et se réfugie en Angola, où elle ne reste que pour une journée; ici, elle rencontre un Portugais qui lui donne un passeport d’emprunt avec lequel elle arrive à gagner la France. “Je ne sais pas qui était cette personne, mais je crois que la rencontre a été organisée par quelqu’un de Tele7” raconte-t-elle.

Aujourd’hui, Jahia espère obtenir l’asile politique et que ses enfants puissent l’atteindre le plus tôt possible à Paris.

Souvenir

« Je me souviens d’un voyage de travail que j’ai fait en 2014. J’ai dû accompagner la première dame à Kisangani. La première dame est très différente de son mari: elle est courageuse et a un bon coeur. Pour moi, c’était un honneur et une grande émotion de passer deux jours en sa compagnie. Je n’oublierai jamais ce voyage ».

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