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Rencontre Renvoyé Spécial PJJ, Romaric Kenzo Chembo : « N’arrêtez jamais de croire en vous »

[Par Clara LE QUELLEC]

Mercredi 19 octobre, la Maison des journalistes accueillait un groupe de jeunes et de professionnels de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) du Val d’Oise. Environ cinq adolescents, leurs éducateurs et la référente laïcité et citoyenneté de la structure val-d’oisienne, Odile Villard, ont pu découvrir la « Maison de la liberté d’expression » et échanger avec l’un de ses anciens pensionnaires, le journaliste centrafricain, Romaric Marciano Kenzo Chembo. Cet après-midi initiait la première rencontre du projet Renvoyé Spécial PJJ dont l’objectif vise à aider les jeunes à mieux s’informer, à les amener à s’ouvrir à d’autres mondes, et ainsi à prendre conscience des valeurs de la liberté de la presse et d’expression, de la tolérance et du vivre ensemble. 

Rencontre entre Romaric Marciano KENZO CHEMBO journaliste et les jeunes et professionnels de la PJJ – Val d’Oise, mercredi 19 octobre. (Crédits photo : Lisa Viola ROSSI)

Pendant plus d’une heure, les jeunes ont pu écouter le témoignage tant professionnel que personnel de Romaric Kenzo Chembo : sa lutte pour exercer son travail de journaliste librement, son enfance, les difficultés de l’exil, ses doutes et obstacles mais également ses réussites et ses espoirs… Une histoire qui a particulièrement fait écho dans la tête et le cœur de ces jeunes, tous passés par des étapes de vie douloureuses et difficiles.

« Un peuple qui n’a plus d’espoirs et de rêves est un peuple mort »

A trente-six ans, Romaric Marciano Kenzo Chembo revient de loin. Aujourd’hui en pleine résilience, il raconte avec un mélange de gravité et d’humour son enfance en Centrafrique. Le combat en faveur de la liberté d’expression semble avoir été en partie délaissé par la population de ce pays de quatre millions d’habitants « où tout est surveillé par le gouvernement ». « Si à la maison vous avez la chance de répondre avec respect à votre père, considérez-vous chanceux » note Romaric. Le ton est donné. La salle déjà captivée. Le quotidien de la majorité des enfants centrafricains est rythmé par la faim, les 15 km par jour à effectuer pour aller à l’école et le travail. « Il y a beaucoup d’enfants de rue chez moi – explique le journaliste – mais nous ne pouvons pas parler de ce sujet. Systématiquement, on nous traite d’opposants et on nous accuse de préparer un putsch ». Les enfants travaillent à partir de six ans et sont souvent recrutés par les armées rebelles. Romaric se souvient par exemple d’un enfant-soldat surnommé « Colonel » pour avoir eu beaucoup de morts à son actif. Les jeunes découvrent alors la dure réalité de ce pays où « les grenades se vendent à 1 euro, les kalachnikov à 10 euros et où il y a trois fois plus d’armes que de population ». « Vous voyez, un peuple qui n’a plus d’espoirs et de rêves est un peuple mort » déclare le journaliste.

Centrafrique : un adolescent de la rébellion Séléka pose avec une arme, le 25 mars 2013 à Bangui

Centrafrique : L’enfant-soldat de la rébellion Séléka, surnommé « Colonel »,  le 25 mars 2013 à Bangui (Crédits photo : Sia KAMBOU/AFP)

Du combat pour la libre parole aux menaces

Romaric Kenzo Chembo a travaillé de 2006 à 2012 à la Radio Ndeke Luka de la Fondation Hirondelle. Animateur d’une émission intitulée « À vous la parole », il n’avait qu’un seul leitmotiv : « Non à la censure ». Chaque jour, pendant une heure, l’émission donnait la voix aux citoyens, protégés par l’anonymat, sur différents thèmes d’actualité. Pour le journaliste, « tous les propos devaient être écoutés ». A partir de l’année 2010, il était de plus en plus difficile pour Romaric d’exercer son métier librement. « Chaque jour, il y avait une critique au vitriol. Il fallait me faire taire ». C’est alors qu’ont commencé les appels téléphoniques anonymes, les lettres de menaces et les agressions physiques. Pendant cette période, Romaric a perdu sa fiancée et sa famille. Sa mère est restée son seul soutien infaillible. « Quand ça commence à chauffer, tout le monde te laisse. Les gens privilégient leur propre intérêt car ils ont peur de la mort ». Émotion palpable dans la salle. Un jour, la radio entend parler d’une histoire avec le fils du Président de la République. Ce dernier aurait enterré une personne presque vivante pour une histoire amoureuse de jalousie. La radio charge le journaliste d’obtenir le scoop. Le lendemain, toute la ville était au courant et Romaric en danger de mort. Le journaliste quitte alors la capitale pour rejoindre le Cameroun afin de prendre l’avion. « J’ai marché 550 km à pied à travers la brousse ». « A pied ? » s’exclame un des jeunes.

Une patrouille des Casques bleus à Bangui le 2 janvier 2016 (Crédits photo : Issouf SANOGO)

Une patrouille des Casques bleus à Bangui le 2 janvier 2016
(Crédits photo : Issouf SANOGO)

L’exil et l’arrivée en France

En septembre 2012, Romaric Kenzo Chembo débarque à l’aéroport Charles de Gaulle et est placé dans la zone d’attente de Roissy avec de nombreux autres étrangers. « Vous savez, ce fameux hôtel cinq étoiles » ironise t-il. Les autorités veulent le ramener en Afrique. Ils sont deux dans ce cas. « J’ai fait un scandale. Me ramener en Afrique, c’était comme signer mon arrêt de mort ! ». Attitude payante. Son compagnon d’infortune n’a malheureusement pas eu cette chance et a été renvoyé dans un avion. « Vous voyez, si je ne m’étais pas battu, j’aurais été raccompagné comme lui ». Croire en soi et ne jamais lâcher, tel est le message passé ici par le journaliste aux jeunes de la PJJ. Après avoir dormi à la Gare du Nord et dans les abribus, Romaric se laisse guider au plus profond de lui-même par une seule conviction : « Je dormais avec les SDF mais je me suis dit que ça allait changer ». Le journaliste entend alors parler par l’association France Terre d’Asile de la Maison des journalistes accueillant des professionnels de l’information en exil pour avoir exercé leur métier librement. Romaric y obtient une chambre et commence le long travail de reconstruction. Grâce à une formation, il est maintenant responsable de communication dans une grande entreprise de sécurité. « La France nous donne l’opportunité de refaire sa vie et d’obtenir une seconde chance ». « Vous voyez les amis, l’essentiel n’est pas de tomber mais bien de savoir se relever » conclut le journaliste, aujourd’hui en attente de rapatrier ses six enfants en France.

Arrive alors le temps des questions. « Vous allez repartir en Centrafrique ? » demande un des jeunes au 1er rang. « Peut-être un jour, j’aimerais y créer une station de radio ». « Où sont vos enfants ? » s’interroge un de ses camarades. « Ils sont réfugiés dans un pays voisin » répond Romaric. « Mais pourquoi vous n’avez pas arrêté ? » questionne un autre. « Car j’adore le journalisme. Si je ne m’étais pas battu, je ne serais pas fier de moi aujourd’hui ». La rencontre touche à sa fin. « J’ai beaucoup aimé ce témoignage – note un des jeunes du public – ce n’est pas un exemple de plus raconté par d’autres, c’est juste réel ». Une formidable leçon de combativité, de détermination et d’optimisme à partager donc sans modération et au plus grand nombre.  

 

1ère édition du Forum Ouvert de l’Education aux Médias de Mulhouse : la Maison des journalistes participe et partage son expérience

[Par Makaila NGUEBLA]

La ville de Mulhouse accueille du 16-17 au 18 juin 2016, la 1ère édition du Forum Ouvert de l’Éducation aux Médias, une initiative de la radio associative MNE soutenue par ses partenaires locaux et étrangers, à laquelle adhère la Maison des Journalistes qui participe de manière active à travers son programme « Renvoyé Spécial ».

(Source : Makaila Nguebla)

(Source : Makaila Nguebla)

Les locaux du carré des associations de Mulhouse, abrite du 16-17 et 18 juin 2016, le Forum Ouvert de l’Éducation aux Médias (FOEM), une rencontre internationale, initiée par la radio MNE et plusieurs autres partenaires pour réfléchir sur la question de l’éducation aux médias dans un contexte particulier où le traitement de l’information suscite polémique.

Cette rencontre vise donc à sensibiliser les jeunes et le public, sur les enjeux majeurs de l’actualité traitée par des médias de manière générale.

Forte de son expérience, la Maison des journalistes prend part de manière significative et active à ce Forum à travers l’opération « Renvoyé Spécial », qui permet à des journalistes réfugiés en France d’aller à la rencontre des élèves des lycées et collèges pour les sensibiliser sur la question de la liberté d’expression et de la presse, valeur qui nous est commune.

(Source : Makaila Nguebla)

(Source : Makaila Nguebla)

Un journaliste réfugié en France interviendra à la table ronde intitulé : « liberté d’expression, j’écris ton nom ». Il témoignera de son expérience et mettra à profit l’opération « Renvoyé Spécial » pour enrichir les débats.

Le thème : « quelle éducation aux médias, voulons-nous demain ? », a dominé la première journée qui a vu la participation de nombreuses personnes venues de plusieurs régions françaises, du Maroc, de la Belgique et de l’Allemagne pour échanger et débattre de la question.

(Source : Makaila Nguebla)

(Source : Makaila Nguebla)

Les participants à cette rencontre ont réfléchi sur les différentes actions à mettre ensemble en vue de créer des convergences pour éduquer la génération future à s’approprier l’information avec plus de discernement.

Professionnels et acteurs de l’information ont apporté leurs précieuses contributions pour animer les débats par des propositions concrètes et enrichissantes.

Selon eux, l’éducation aux médias est aujourd’hui plus que jamais vitale, car l’avènement de l’Internet, a bouleversé de manière considérable le regard de l’opinion.

 

Ali al-Muqri : « Au milieu des lycéens je me sens en famille »

[Par Bernadette COLSON]

Jeudi 7 avril 2016, le romancier et journaliste yéménite Ali al-Muqri ne cache pas son plaisir de se trouver devant les lycéens du lycée Albert Einstein de Sainte Geneviève des Bois. « Je suis heureux de vous voir car vous avez l’âge de mes enfants que je n’ai pas vus depuis onze mois, dit-il. Alors, ici, je me sens en famille ».

Le 14 octobre dernier, il était l’invité de l’Institut du monde arabe afin d’y recevoir la mention spéciale du prix de la Littérature arabe pour son livre « Femme interdite ». Des amis lui ont conseillé de rester à Paris. La guerre et l’empêchement d’écrire lui ont fait accepter cet exil, explique-t-il aux jeunes avec qui, durant deux heures, il feuillettera son album de photos de famille, en toute confiance, leur livrant ainsi ce qu’est l’âme d’un écrivain qui défend sa liberté d’expression.

(Source : MDJ)

(Source : Lisa Viola Rossi / MDJ)

« La guerre est cruelle ». Le conflit entre les Houthis alliés à l’ancien président Saleh et la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite qui soutient le président Hadi a fait un grand nombre de victimes et jeté des milliers de personnes sur les routes.

Bombardements, tirs d’artillerie à l’aveugle sur les zones civiles, attentats d’Al Qaïda dans la péninsule arabique qui reprend de la vigueur sur ce terreau chaotique, la population du Yémen subit cette violence au quotidien, contrainte à une vie précaire sans eau ni électricité depuis plus d’un an. « Le camp militaire à côté de chez nous, à Sanaa, a été bombardé et nous nous sommes retrouvés à la rue, nous avons déménagé à Ta’izz ». Ali Al Muqri ne parvient plus à écrire.
Or, l’écriture est son « obsession personnelle » depuis l’âge de 18 ans. Son premier roman « Black Taste, black Odour » en 2009 parle des Achdam, minorités noires arabisées victimes du racisme et du dégoût qu’inspirait à la société yéménite leur vie de marginaux.

A travers « Le beau juif » dont il situe l’intrigue au XVIIème siècle, il n’hésite pas à dénoncer l’intolérance religieuse, le conflit des religions et les nombreuses vexations subies par la communauté juive. Celle-ci, extrêmement réduite aujourd’hui, lutte encore pour sa survie alors que sa présence est inscrite dans l’histoire du pays.

(Source : Liana Levi)

(Source : Liana Levi)

(Source : Liana Levi)

(Source : Liana Levi)

Le judaïsme a été la première religion monothéiste à pénétrer au Yémen ; ce fut même à la fin du IVème siècle la religion officielle du royaume Himyarite qui gouvernait la région. Avec

« Femme interdite », Ali al-Muqri dénonce une société hypocrite qui enferme les femmes dans une non-existence. Avec de tels sujets, les menaces de représailles se sont accumulées sur l’écrivain. Tous ses livres ont été publiés au Liban par l’éditeur Dar al-Saqui de Beyrouth.
« Le beau juif » et « Femme interdite » ont été traduits en français aux éditions Liana Lévi.
Sa bibliographie reflète une autre obsession d’Ali al-Muqri, celle de la liberté « aussi indispensable que l’air qu’il respire ou que l’eau qui lui donne vie ».

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(Source : Lisa Viola Rossi / MDJ)

 

Pour comprendre d’où lui vient cette soif à épancher, peut être faut il remonter le cours de son enfance et en évoquer quelques épisodes. Celui d’un garçon, né en 1966, qui faisait le trajet à pied de son village jusqu’à l’école, à une heure et demie de marche de sa maison, et parfois s’enfuyait pour aller au cinéma car il y avait trop de punitions en classe. Celui encore du gosse ami avec les Achman car il trouvait qu’ils étaient plus libres que lui. Celui enfin de cet enfant qui, parce qu’il était encore tout jeune, pouvait entrer dans la prison des femmes, à côté du restaurant où il travaillait, leur apporter leur nourriture et les observer. « Cette expérience m’a fait réfléchir. Avec ces femmes là, j’ai pris une leçon sur la liberté ».

Depuis, il lutte contre la dictature de la pensée unique ; dans ses ouvrages, il convoque l’histoire qui a fondé son pays comme pour sortir de l’amnésie ceux qui prêchent une culture dominante et enterrent la diversité des êtres humains.

(Source : MDJ)

(Source : Lisa Viola Rossi / MDJ)

Aux lycéens qui lui font face ce jeudi 7 avril, il n’hésite pas à dire que ses enfants lui manquent et qu’il est toujours inquiet d’apprendre des mauvaises nouvelles. « Celui-là avec ses cheveux longs, dit-il en désignant un jeune assis en face de lui, il m’évoque mon fils qui s’était laissé pousser les cheveux mais a été contraint de les couper. C’est un souvenir qui fait mal ». Non sans fierté, il nous présente la photo de sa fille, prise lors d’une manifestation de rue du « printemps arabe » en 2011, elle arbore à la ceinture la janbiya, le poignard traditionnel réservé aux hommes. On se dit que la graine de la liberté a bien été semée.

A la Maison des journalistes où il est réfugié, Ali al-Muqri se sent aussi « en famille » et il a recommencé à écrire. Un livre sur un dictateur, un autre sur Rimbaud à Aden, et puis peut être évoquera-t-il un jour ce petit garçon de la prison des femmes.

 

 

Renvoyé Spécial à Créteil : « L’Afghanistan, mon paradis perdu…»

[Par Bernadette COLSON]

Le bi- place posé à une aile d’avion de l’entrée principale du lycée est là pour nous rappeler la présence sur le site d’un club aéronautique et l’implication du lycée Edouard Branly de Créteil dans les projets scientifiques. Ce mardi 22 mars, on peut aussi y voir l’envol de la curiosité de lycéens de Seconde, piqués au vif du jeu des questions/réponses, grâce à la profondeur dramatique de la parole de Khosraw  Mani, journaliste et écrivain afghan, renvoyé spécial de la Maison des journalistes .

©Lisa Viola Rossi

©Lisa Viola Rossi

Pour présenter « son pays », Khosraw  invoque un passé plus lointain, celui qui a laissé  des vestiges des civilisations persanes, il évoque Hérat « la ville la plus artistique », avec une école datant du XVème siècle à l’origine des plus beaux chefs d’œuvre de la miniature persane, et puis Balkh d’où est originaire le poète Roumi (1207-1273) mystique persan qui a influencé le soufisme, et encore Kandahar, « berceau du bouddhisme ». Son prochain roman, en anglais, a pour toile de fond une fresque  historique sur sa ville natale, Kaboul, depuis la première guerre anglo-afghane de 1839 jusqu’à l’arrivée des Talibans en 1992.

Le présent de l’Afghanistan pour Khosraw, c’est « une histoire pénible » dont il s’excuse devant son auditoire, dans un français très châtié. A 29 ans,  il a toujours connu son pays en guerre.

« J’étais enfant quand les Talibans étaient au pouvoir, la musique était interdite, la barbe pour les hommes et la mosquée étaient obligatoires. J’ai porté un turban. Je m’en souviens, j’ai vécu ça. Une seule personne, le commandant Massoud a lutté contre les Talibans. En septembre 2001, il a été tué par deux faux journalistes tunisiens, juste avant les attentats contre le World Trade Center. Ben Laden n’a pas été livré aux Américains car c’était contraire à la culture d’hospitalité  de mon pays. J’étais lycéen comme vous, poursuit-il, à la chute des Talibans en 2001, une république islamique s’est mise en place, l’espoir est revenu. Mais en 2005, les Talibans ont resurgi, maintenant ils sont partout. Sous les Talibans, la vie est interdite, on n’a pas le droit d’être vivant ni joyeux. Aujourd’hui la violence est présente au quotidien, celle des attaques des insurgés contre les forces afghanes, celle des attentats des terroristes de l’état islamique. J’ai survécu à deux attentats suicide où quatre de mes amis sont morts. »

©Lisa Viola Rossi

©Lisa Viola Rossi

En 2008, étudiant en droit et sciences politiques, sa passion est déjà le journalisme et l’écriture, il s’exprime dans un petit journal révolutionnaire qui donne la parole aux étudiants. Deux ans plus tard, il travaille pour la radio Free Europe sur des reportages sur la vie sociale et l’histoire des intellectuels.

La situation de la presse est alors en train de changer. La liberté d’expression qui s’était développée après 2001 est prise dans une spirale descendante avec la multiplication des intimidations, menaces et agressions contre les journalistes, « les journalistes libres », ceux qui traitent des questions sensibles comme le droit des femmes, la corruption, les extrémismes, les chefs de guerre. Ces atteintes à  la liberté de la presse émanent aussi bien de membres du gouvernement que des insurgés. Elles croissent d’autant plus qu’il n’y a pas de réponse judiciaire à ces exactions.

En 2012, deux motards agressent Khosraw quand il rentre chez lui. « La première chose que j’ai sentie c’est un coup derrière ma tête, raconte-t-il, la seule chose que j’ai faite a été de crier, des gens sont venus à mon aide, les agresseurs se sont enfuis ; une semaine avant cet incident, un ami avait été tué. Ma mère m’a dit : tu ne peux plus travailler là, je ne veux pas perdre mon fils ! »

En 2012, toujours pris par la passion du journalisme, il travaille pour la presse écrite, il est responsable d’un journal littéraire. En 2015, il écrit un article sur le site de la BBC à propos d’une jeune fille lynchée à Kaboul, le 19 mars, car elle osait s’adresser à un mollah. Dans cet article, il y dénonce « la religion comme identité alors qu’elle doit rester une affaire privée » et « le gouvernement corrompu qui a permis aux extrémistes d’être actifs dans la capitale ». En juin 2015, il publie un roman dans lequel il critique les modèles culturels et sociaux de l’Islam politique. «J’ai fui après cela, précise-t-il. Je suis arrivé le 31 août à Paris ».

Il ne rentrera pas dans son pays tant que la situation sera dangereuse pour les journalistes. Huit d’entre eux sont morts dans un attentat en janvier dernier. « J’ai envie de vivre », répond-il à Amar qui l’interroge.

« L’Afghanistan est miné par une guerre religieuse et ethnique, explique-t-il.  Nous avons subi  l’introduction de l’idéologie communiste dans notre pays dominé par le système féodal puis celle du fondamentalisme religieux. Mais nous sommes aussi responsables, nous les Afghans, de cette situation,  nous sommes le problème, nous devons trouver des solutions ».

Khosraw a du mal à imaginer aujourd’hui son pays en paix, mais pourtant, tient-il à préciser « sans la guerre, l’Afghanistan, c’est mon paradis, mon paradis perdu ».

©Lisa Viola Rossi

©Lisa Viola Rossi

Il a choisi la France comme terre d’exil, parce qu’il est écrivain et que Paris est le seul lieu où il « se sente calme et où il est toujours occupé ». Il a vécu les attentats du 13 novembre avec « sang-froid ». « Pour cette raison, dit-il,  j’ai eu peur de moi-même, ce n’est pas normal de ne pas craindre les attentats ». Dans son envie de vivre, il y a aussi la volonté de cet intellectuel afghan de retrouver des émotions « humaines ».

Devenir citoyen, devenir acteur, se former, tel est l’intitulé du projet d’établissement du lycée Edouard Branly de Créteil. On peut y ajouter …se mettre dans la peau d’un journaliste. Les élèves de Seconde encadrés par Sophie Hervas, professeure

documentaliste, et Clothilde Immel, professeure d’histoire-géographie ont bien joué leur rôle d’intervieweur. Dans le cadre de leur projet d’éducation aux médias (PEM), ils ont eu, pour l’instant, trois heures de cours sur les écrits journalistiques. Dans les jours qui viennent, ils devront choisir entre la brève, le reportage ou l’interview pour rendre compte sur le blog du lycée de leur rencontre de deux heures avec Khosraw Mani. Ils n’ont pas eu le temps de prendre des notes mais leur attention a été soutenue et leurs questions bien réfléchies.  Mais surtout les réponses de Khosraw  parlent au cœur et ne peuvent s’effacer facilement.

 

La « renvoyée spéciale » Gulasal Kamolova : « la passion de la vérité »

[Par Bernadette COLSON | Photos de Lisa Viola ROSSI]

Le jeudi, c’est jour de la tenue professionnelle au lycée Charles de Gaulle du 20ème arrondissement à Paris. Ce jour-là: pas de casquette à l’envers, de jeans délavés et de baskets colorés, mais un habit sombre, sobre et chic pour tous les lycéens qui préparent un bac-pro en gestion et administration dans cet établissement. Et pourtant… Observant les élèves de seconde qui ont voulu la rencontrer, les premiers mots de Gulasal Kamolova, journaliste « renvoyée spéciale » de la Maison des journalistes, seront ceux-là : « Si vous étiez en Ouzbékistan, vos parents seraient tout de suite convoqués parce que vous ne portez pas votre uniforme ! ». photo00009Le ton de cette rencontre est donné, entre liberté de paroles, spontanéité des échanges et gravité des propos. Pendant deux heures, la journaliste ouzbèke tiendra en respect son auditoire par la force de son témoignage. Au grand étonnement des professeurs Haïfa Pin et Nicole Wolff, organisatrices de cette réunion, et d’élèves eux-mêmes qui avouent que souvent, le dernier quart d’heure de l’heure de cours est plutôt chahuté.
???????????????????????????????Au cours de cet après-midi pluvieux, au gré des questions des jeunes qui émailleront sa présentation, c’est à un voyage déroutant, parfois cocasse et souvent terrifiant auquel nous convie Gulasal.
Les images défilent: celles de jeunes enfants, courbés dans les champs pour ramasser le coton. Tout le mois de septembre, les écoliers comme les étudiants sont contraints à la cueillette pour fournir une récolte quotidienne dont le poids est fixé en fonction de l’âge. « Oui, moi aussi je l’ai fait, de 6 heures du matin à 6 heures du soir, explique Gulasal en se pliant en deux pour montrer la pénibilité de la tâche. Et quand on n’atteint pas notre quota, la famille paie, oui mes parents ont dû parfois payer pour moi ». Et puis cette photo qui montre la mascarade d’un champ où le coton a été recollé sur les tiges avant la visite d’un ministre venu assister à la récolte. Le grotesque de cette situation sensée nous faire sourire n’a pourtant d’égal que la cruauté du travail forcé des enfants.
???????????????????????????????En Ouzbékistan, ancienne république soviétique, le même président est à la tête du régime depuis l’indépendance du pays en 1991, Islam Karimov, 78 ans, réélu pour la quatrième fois le 29 mars 2015 avec 90,39% des voix sans prendre la peine de modifier la Constitution qui limite à deux mandats la fonction présidentielle.
« Vous avez le droit de vote ? » interroge un lycéen. « Oui » répond Gulasal qui explique au jeune français qu’il ne peut pas y avoir une vraie compétition électorale ni de débats démocratiques dans son pays. Si quatre partis qui regroupent les différentes composantes de la société ouzbèke sont autorisés, les partis d’opposition qui pourraient présenter un autre projet politique sont interdits, leurs dirigeants sont en exil ou en prison. IMG_9286Il n’y a pas de liberté d’opinion ni de liberté d’expression, et sur la carte de Reporters sans frontières représentant la liberté de la presse dans le monde, l’Ouzbékistan est une tache noire.
C’est un régime cruel qui n’hésite pas à faire tirer à la mitraillette sur des centaines de manifestants pacifiques comme le 13 mai 2005 à Andijan. C’est un régime dangereux pour tous ceux qui osent mener de vraies enquêtes sur les problèmes sociaux, la corruption ou la catastrophe écologique de la mer d’Aral car, en cas d’arrestation, le recours à la torture est systématique pour extorquer des aveux de faits extrémistes, terroristes voir de trafic de drogue.
Muhammad BekjanovD’autres photos se succèdent, celles de prisonniers émaciés qui donnent l’impression de s’évanouir derrière les barreaux de leur geôle, comme Muhammad Bekjan en passe de devenir le plus ancien journaliste emprisonné au monde. Elles sont d’autant plus impressionnantes qu’elles suivent celles des filles « glamour » du président, notamment l’aînée qui est soupçonnée d’avoir bâti une fortune sur des pots de vin réclamés à des firmes contre leur entrée sur le marché ouzbèke.
Gulasal pour qui « la passion de la vérité » est au cœur de sa vocation de journaliste est arrivée à Paris en juin dernier. Une jeune lycéenne lui demande si sa famille a subi des pressions parce qu’elle est journaliste. photo00013« Quand j’étais correspondante à Moscou, on a envoyé une lettre à mon père lui disant que je me prostituais et qu’il devait me faire revenir. Il a fait une crise cardiaque et il est mort quelques mois plus tard » raconte-t-elle. Touchée, la salle de classe soudain fait silence, comme si le danger qui la menaçait s’était invité dans le lycée. Pourtant il n’y a pas un jour où Gulasal n’ait envie de rentrer dans son pays, de rejoindre la poignée de journalistes indépendants qui restent là-bas et de retrouver les gens qu’elle aime.
Les dernières photos qu’elle nous fera voir sont celles de la splendeur de son pays, région d’Asie centrale avec ses vestiges qui ont plus de 2000 ans sur la route de la Soie entre l’Orient et l’Occident.

Rebin Rahmani devant des lycéens : « Le journalisme, c’est une responsabilité… »

[Par Bernadette COLSON]

???????????????????????????????Un lycée de la banlieue nord de Paris aux couleurs d’une majorité de jeunes issus de l’immigration , une équipe d’enseignants impliqués dans la réussite de leurs élèves et un journaliste kurde iranien réfugié à Paris, nerveux d’avoir à s’adresser pour la première fois à des grands adolescents français. Voilà ce qui a contribué à rendre exceptionnel ce premier « Renvoyé spécial » de la saison avec Rebin Rahmani, au lycée Marcelin Berthelot de Pantin, le 8 décembre dernier ; il a fait comprendre à une génération de 15 ans que l’exil est le prix à payer dans certaines régions du monde, pour la défense des droits d’un peuple.

 

???????????????????????????????Sa précieuse carte de réfugié et celle de son interprète, le journaliste iranien Reza Espeli​, déposés à la loge du lycée, l’inquiétude de Rebin a vite été levée devant l’accueil des professeurs, le mot de bienvenue du proviseur et la curiosité des jeunes dans les couloirs de l’établissement qui l’ont abordé en lui demandant si lui et son camarade étaient « des latinos ». « J’aimerais bien » leur a répondu Reza en rigolant.
Florence Barbier, documentaliste, Béatrice Boënnec, professeur de lettres, et leur collègue Orazio Loris, professeur d’histoire-géographie mènent un projet interdisciplinaire avec des élèves de seconde sur le thème de l’exil, doublé d’une réflexion sur la liberté de la presse. C’est dans ce cadre qu’ils ont sollicité la Maison des journalistes.
???????????????????????????????Les affichages dans la salle du Centre de documentation et d’information où a lieu la rencontre avec Rebin à partir de 13 h, montrent le travail de préparation effectué en amont : recherches sur l’Iran, sur les Kurdes et sur le journaliste invité. Les élèves se sont répartis les tâches de l’organisation de cet après-midi : mot d’accueil de l’un d’eux, portrait de Rebin par Angélique et Jiang, photographies et prises de notes par d’autres.
Rebin s’est efforcé de répondre clairement aux questions transmises par les élèves avec documents à l’appui, pour présenter les faits historiques qui ont amené quelques 40 millions de Kurdes à être dispersés sur quatre pays, la Turquie, l’Iran, l’ Irak et la Syrie.
Il a insisté sur la situation de la presse en Iran qui n’existe qu’à condition de ne pas critiquer les lois de l’Islam. Il a évoqué son cas personnel. Il a été arrêté et condamné « pour activités contre la sécurité nationale ainsi que propagande contre l’Etat ». Au cours d’une enquête sur le fléau de la drogue auprès de jeunes dans la province du Kermanshah où vivent une majorité de Kurdes, il découvre que les responsables du trafic de drogue sont des cadres proches du pouvoir. Il est emprisonné pendant deux ans dont 6 mois en cellule d’isolement où il a eu la tentation de mettre fin à ses jours. A sa sortie de prison en 2008, il ne peut plus être journaliste, mais il ne veut pas oublier le sort des prisonniers, il devient un actif défenseur de leurs droits.
0« J’aurais préféré rester en Iran » précise Rebin, mais il y est menacé ; des gens sont arrêtés autour de lui pour être interrogés sur l’identité d’Hiva, l’un des pseudonymes qu’il prend pour poursuivre ses activités. En septembre 2011, il passe clandestinement en Irak, par un chemin miné ; là encore il est surveillé, alors il demande l’asile politique au consulat français.
« La France est le premier pays qui m’ait accepté, dit-il et puis c’est un beau pays pour les journalistes ». A un jeune qui lui rappelle les événements de Charlie Hebdo, Rebin répond que « ça peut arriver partout dans le monde quand on n’est pas d’accord avec l’idéologie. Partout dans le monde, pour les journalistes qui disent la vérité, c’est un métier dangereux ».
« Si c’est dangereux, pourquoi a-t-il voulu faire ce métier »? La réponse de Rebin ne se fait pas attendre, « pour moi, le journalisme, ce n’est pas un métier, c’est ma responsabilité envers mon peuple pour la défense de ses droits ». Rebin aujourd’hui anime une organisation non gouvernementale, le Kurdistan Human Rights Network, pour faire entendre la voix des prisonniers en Iran, « leurs conditions sont pires aujourd’hui que lorsque j’étais emprisonné » affirme-t-il.
Les lycéens ont été touchés par la situation humaine d’un homme contraint de vivre sans sa famille et qui n’a pas la possibilité de rentrer dans son pays. Autour de cette rencontre, ils vont maintenant construire une exposition qui sera présentée lors de la semaine de la presse à l’école.