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25ème journée pour la liberté de la presse: une réalité inquiétante

Le jeudi 3 mai 2018, l’UNESCO célèbre la 25e édition de la Journée Mondiale de la Liberté de la Presse. Cette journée a pour but d’informer la population concernant les atteintes portées à la liberté de la presse, de sensibiliser les citoyens aux initiatives en faveur de cette liberté, mais elle sert également d’indice de mesure. Un tel événement permet en effet d’établir un « baromètre » concernant l’état des droits du métier de journaliste.

Proclamée le 3 mai 1993 par l’Assemblée Générale des Nations-Unies, cette journée est à l’origine une réponse à l’appel de journalistes africains qui, en 1991, établissaient la Déclaration de Windhoek sur l’indépendance et le pluralisme des médias.

Réunis pour la liberté de la presse sur le parvis de la démocratie

« Les célébrations porteront sur les questions des médias et de la transparence du processus politique, de l’indépendance du système judiciaire et de ses connaissances en matière de médias, et de la responsabilité des institutions de l’État vis-à-vis du public. La journée sera aussi l’occasion d’examiner les défis actuels de la liberté de la presse en ligne. » Indique le site de l’O.N.U.

Si l’événement principal, conjointement organisé par la République du Ghana, se déroule à Accra (Ghana), c’est aussi l’occasion d’un rassemblement à Paris. A l’appel du SNJ, CGT et CFDT Journalistes, une journée de solidarité s’installe sur le parvis de l’Hôtel de Ville.

Un rassemblement solidaire

Animées par Dominique Pradalié du SNJ, les prises de parole se succèdent. “La liberté de la presse ne se négocie pas” souligne Anthony Bellanger. Les différentes organisations laissent alors la place à des journalistes réfugiés du monde entier: algériens, syriens, turcs… Ce sont ces derniers qui appuient l’horreur qui sévit actuellement dans leur pays, aux portes de l’Europe. “La plus grande prison de journalistes du monde” regrette Beraat, journaliste réfugié.

A la faveur de cette date, les Nations Unies ont choisi le thème « Médias, Justice et état de droit: les contrepoids du pouvoir ». Des enjeux de discussions enflammées, un mois après l’adoption de la loi Secret des Affaires par l’Assemblée Nationale.

Fabrice Arfi, représentant le collectif “Informer n’est pas un délit”, revient notamment sur cette loi qui menace directement le travail journalistique: “Le risque contenu c’est celui d’assujettir la liberté d’informer à un droit commercial. Tous ceux qui décident de faire du monde de l’entreprise leur zone de travail vont devoir se retrouver devant un magistrat qui va décider si l’intérêt commercial est atteint et ce, malgré l’intérêt public. Nous demandons seulement de limiter l’application du secret des affaires aux relations commerciales concurrentielles.”

Cette journée est, enfin, l’occasion de rendre hommage aux journalistes ayant perdu la vie dans l’exercice de leur profession: Shai Marai, Daphné Caruana Galizia, Jan Kuciak… C’est Laurent Richard qui s’exprime alors sur le projet significatif de Forbidden Stories. Un site qui sauvegarde l’information et le travail des journalistes et permet de ne jamais laisser mourir le message de ces derniers. “Si les meurtres se multiplient, c’est qu’ils se font dans l’impunité” conclue Dominique Pradalié.

Discours d'un représentant de Forbidden Stories lors de l'événement pour la Liberté de la Presse sur le parvis de l'hôtel de ville de Paris. Forbidden Stories continue les enquêtes des journalistes tués pour la Liberté d'informer.

Publiée par Maison des journalistes MDJ sur jeudi 3 mai 2018

Des journalistes réunis en mémoire de leurs confrères emprisonnés dans le monde, des citoyens rassemblés pour la liberté d’expression et, finalement, des êtres humains prenant la parole pour ceux que l’on a fait taire.

Visite de Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères à la Maison des Journalistes : « Etre journaliste aujourd’hui, est plus qu’un métier, c’est un combat »

[Par Elyse NGABIRE]

Au lendemain de la célébration de la journée mondiale dédiée à la liberté de la presse, le ministre français des Affaires étrangères et du Développement international, Jean-Marc Ayrault a été reçu à la MDJ. Il portait un message d’espoir et de soutien à tous les journalistes en général et aux journalistes exilés en particulier.

4 mai, journée très attendue à la Maison des Journalistes. Il est 12h20 au 35, rue Cauchy, siège de la Maison des Journalistes (MDJ), une ancienne usine de brosses, quand Jean-Marc Ayrault débute sa visite. Journalistes français et étrangers ont sorti leurs caméras, micros et enregistreurs pour couvrir ce grand évènement. Organisations pour la défense des droits des journalistes, partenaires de la MDJ, amis, etc. s’étaient joints aux journalistes exilés et à l’équipe du personnel de la Maison pour partager l’évènement.

Tout a commencé par une visite guidée des locaux de la MDJ et une rencontre avec les journalistes exilés actuels et anciens résidents. Chacun a eu l’occasion pour expliquer au ministre les raisons de son exil et l’état de la violation de la liberté d’expression et de la presse dans son pays.

(Source : Frédéric de La Mure)

(Source : Frédéric de La Mure)

Pour la directrice Mme Darline Cothière :  « ces hommes et ces femmes sont ceux qui donnent l’état du monde et informent »« Pourtant, regrette-t-elle, ils sont poursuivis, menacés pour avoir dit la vérité. » Comme par exemple cette journaliste syrienne qui a filmé les djihadistes en caméra cachée et a été pourchassée par Daesh jusqu’à son arrivée en France à la Maison des journalistes. Il y a également Ali, yéménite, écrivain qui a écrit sur la situation des femmes dans son pays. Il a été persécuté pour ses textes.

C’est également le cas d’Elyse, une jeune femme journaliste burundaise qui a dû laisser ses trois enfants au pays et de Johnny, journaliste centrafricain dont le frère a été assassiné à sa place. Ces journalistes, explique la directrice de la MDJ, sont nombreux : « A ce jour, plus de 360 issus des pays différents ont été accueillis, hébergés et soutenus par la Maison. »

La possibilité de garder leur plume

Mme Cothière a fait savoir que la MDJ, dans ses activités, offre aux journalistes exilés le choix de continuer la mobilisation de la liberté de la presse à travers notamment L’œil de l’exilé, journal en ligne de la MDJ.

En outre, ces journalistes ont la possibilité d’aller partout en France, à la rencontre des jeunes. Une action qui a une très grande importance, rassure la directrice de la MDJ : « Ils vont témoigner leur parcours d’exil, de la situation de la presse dans leurs pays et surtout de sensibiliser les jeunes générations à vivre ensemble, à la liberté d’expression et à la liberté de la presse. »

(Source : Frédéric de la Mure)

(Source : Frédéric de la Mure)

A ce jour, la MDJ recense plus de 1 00 000 jeunes sensibilisés à travers toute la France et à travers cette opération que la MDJ et ses partenaires ont baptisée Renvoyé spécial. D’ailleurs, elle fête ses dix ans cette année. 

Hommage aux partenaires

Ces actions, reconnaît la directrice de la Maison des Journalistes, sont menées grâce aux différents partenaires : la Mairie de Paris qui a mis à la disposition les locaux du MDJ. La mairie accompagne également dans la réalisation des grands évènements comme les conférences-débats, les expositions d’envergure, etc.

Elle rend hommage de surcroît aux médias parrains qui sont environ une quinzaine, au ministère de l’éducation nationale, de Presstalis qui aide Renvoyé spécial, le Ministère de la Culture et le Ministère de la Justice, etc.

Mme Cothière salue aussi le soutien et l’accompagnement indéfectible de l’ambassadrice des Droits de l’Homme et de toutes les personnes dont les noms n’ont pas été cités mais qui s’impliquent d’une manière ou d’une autre : « Merci à tous. »

(Source : Frédéric de la Mure)

(Source : Frédéric de la Mure)

La directrice de la MDJ dédie l’évènement à tous les journalistes qui, de par le monde, sont actuellement persécutés, ainsi qu’aux héros de Reporters sans frontières, un des partenaires de la Maison .

Et de déclarer aux différents invités que la Maison des journalistes a besoin d’eux plus que jamais.

La Maison des Journalistes ou la Maison de la liberté

Selon Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, à travers les actions que la MDJ mène, elle doit désormais être baptisée « La maison de la liberté ».

D’après lui, c’est un lieu unique au monde, un refuge, pour des femmes et des hommes venus de toute part : « C’est un foyer, pour ceux qui, par conviction et par sens du devoir ont dû fuir leur pays ou en ont été chassés pour un seul motif : l’exercice de leur mission d’informer.»

(Source : Frédéric de la Mure)

(Source : Frédéric de la Mure)

C’est un lieu de reconstruction personnelle, poursuit le ministre, d’apprentissage, de découverte d’une autre société, d’un autre monde. Il estime que c’est aussi un symbole qui est celui de la solidarité associative, celle qui fait honneur à la France.

M. Ayrault salue l’action de RSF et de tous les médias qui sont associés à la MDJ, à tous les partenaires et surtout à la Mairie de Paris : « Durant 14 ans, vous contribuez à la faire vivre. »

Des inquiétudes

« La France, déclare le ministre des Affaires étrangères, observe avec inquiétude et parfois sur les frontières de l’Europe, une recrudescence des restrictions à la liberté d’informer : les attaques, les intimidations à l’encontre des journalistes et des médias. » C’est le cas de la Russie, de la Turquie, de l’Afghanistan, de l’Egypte, de l’Erythrée, du Burundi, etc. « Face au terrorisme, la liberté de la presse et les droits de l’homme ne peuvent et ne doivent jamais être considérés comme une contrainte. Au contraire, le droit de s’exprimer librement est une arme contre l’obscurantisme et la folie barbare. Ces droits doivent s’exercer chaque jour», clame-t-il.

Pour lui, la presse joue un rôle fondamental dans l’information des citoyens sur des phénomènes transnationaux. Ainsi, elle a besoin d’une soutien indéfectible des autorités politiques, démocratiques. M. Ayrault pense à la récente publication des Panama Papers qui est le résultat du journalisme d’investigation : « Les journalistes font leur travail, c’est ensuite aux autorités politiques, démocratiques de faire le leur, de prendre le relais. »

Des engagements sans suivi

Toujours selon Jean-Marc Ayrault,  il y a dix ans que la résolution 1738 du conseil de sécurité des Nations unies s’engageait à renforcer la protection des journalistes dans les conflits armés.

Dix ans plus tard, poursuit-il, l’adoption en mai 2015 de la résolution 2222 appuyait cette priorité en rappelant aux parties à accomplir leurs obligations en matière de la protection de la presse, de prévention et de la lutte contre l’impunité pour les auteurs des crimes contre les journalistes. Pourtant, constate-t-il, ces deux textes fondateurs ne sont toujours pas mis en œuvre : « C’est pourquoi les priorités de Reporters sans Frontières pour la création, par exemple, d’un mandat spécial auprès du secrétaire général des nations unies sont à soutenir. »

(Source : Bahram Rawshangar)

(Source : Bahram Rawshangar)

« Il faut en effet de nouveaux outils » promet-il. Il estime qu’on peut voter et adopter tous les textes qu’on veut mais si rien n’est fait pour les mettre en œuvre et pour assurer leur suivi, ils créent au contraire la désillusion. Et de déclarer la détermination de la France à contribuer afin de trouver une solution, pour qu’on puisse progresser le droit partout.

« Etre journaliste aujourd’hui, plus qu’un métier, c’est un combat, c’est une responsabilité d’enquêter, d’expliquer, celle d’ouvrir nos concitoyens à la complexité au monde, de faire toute la lumière sur les grands évènements parfois au péril de sa vie », reconnaît le ministre.

D’après lui, c’est tout l’honneur de la profession, surtout l’honneur de la France de soutenir la Maison des Journalistes et de défendre ainsi de manière concrète la liberté d’expression et d’opinion et ceux qui la portent.

Enfin, il rend  hommage à tous les journalistes français, étrangers, ceux de Charlie Hebdo : « La France est consciente de ses devoirs, elle veut rester fidèle à ses valeurs. C’est un combat permanent. »

Et d’adresser son message de solidarité : « Tous les journalistes exilés qui sont venus ici sont les bienvenus dans la République française. »

 

Retrouvez la galerie photo de l’évènement ici.

La visite du Ministre en vidéo :

La conférence du Ministre :

 

 

Journée de la liberté de la presse : quatre grands journalistes primés

[Par Elyse NGABIRE]

Le 2 mai, à la veille de cette commémoration, Reporters sans frontières s’est associé à la Mairie de Paris pour décorer quatre professionnels des médias pour leur courage, leur combat dans la promotion de la liberté d’expression et celle de la presse.

©Elyse Ngabire

©Elyse Ngabire

18h30, au Théâtre du Rond-Point, 8ème Arrondissement de Paris. Reporters Sans Frontières et la Mairie de Paris avaient convié les professionnels des médias et leurs amis.

« Les combats du journalisme », c’est le thème qui a été retenu cette année. Et la raison est simple. Selon Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters Sans Frontières, cette dernière décennie, la liberté de la presse a régressé de façon très déplorable partout dans le monde. Des journalistes sont menacés, arrêtés, torturés, emprisonnés ou tués en Afghanistan, Iran, Erythrée, Burundi, Turquie, etc. Les chiffres sont alarmants : RSF a recensé plus de 800 journalistes assassinés durant la dernière décennie. Pourtant, regrette-t-il, les Nations Unies sont au courant de cette situation catastrophique et de bonnes résolutions en faveur de la protection des journalistes sont adoptées par différents organes de l’ONU.

Le problème, raconte M. Deloire, c’est qu’elles ne sont jamais mises en application malgré l’alerte lancé par le secrétaire général des Nations Unies lui-même : « Dans son rapport, Ban Ki Moon a reconnu que le système de protection des journalistes est un échec. »

Malgré cette absence de détermination de la part des organisations onusiennes à s’investir, RSF ne lâche pas : « Nous allons nous impliquer pour que ce droit international soit appliqué et que tous les Etats soient mis devant leur responsabilité fixée. »

Même son de cloche chez Michaëlle Jean, secrétaire général de la Francophonie : « Il n’est pas normal que les organes de l’ONU attendent que RSF et d’autres associations de défense des droits des journalistes le réclament. »

Pour elle, il est temps de faire pression sur les chefs d’Etats et de gouvernements : « L’Organisation Internationale de la Francophonie est à vos côtés. »

©Elyse Ngabire

©Elyse Ngabire

La détermination face à la démission

Malgré le désengagement ou la démission des institutions onusiennes pour protéger les journalistes, ces derniers restent engagés et déterminés. En témoigne la dernière enquête sur les évasions fiscales, l’une des plus belles histoires du journalisme d’investigation : le Panama Papers.

Quatre journalistes chevronnés d’investigation, dont l’ex-présentatrice vedette de France 2, Elise Lucet, étaient invités. Et c’est sur leurs témoignages que la soirée a été ouverte.

Sans toutefois révéler leurs secrets professionnels, ils ont partagé avec le public leur expérience pour aboutir à cette triste réalité qui a sidéré le monde entier.  Ils sont regroupés au sein de l’International Consortium of Investigating Journalism, une organisation créée en 1997 et dont le siège se trouve à Washington Dc. Cette rédaction virtuelle comprend 180 journalistes répartis sur 150 pays.

« Aucun des grands défis qui hantent l’humanité notamment la corruption, l’extrême violence, etc. ne sera résolu sans les journalistes », fait remarquer le secrétaire général de RSF.

Le grand moment

Il est 19 h 45min quand le grand moment arrive : l’hommage officiel aux héros de la liberté d’expression et de la presse.

Quatre journalistes, du moins pour ceux qui sont présents, montent un à un sur la scène.

Nargues Mohammadi, iranienne, condamnée à six ans de prison pour avoir livré des informations à la presse étrangère, son mari l’a représentée.

Antoine Kaburahe,  qui vit en Belgique depuis qu’il a été accusé  d’être impliqué dans l’affaire du coup d’Etat du 13 mai 2015.

Lotfullah Najafizada, directeur de Tolo News, une chaîne afghane. Il a été retenu pour avoir dénoncé le viol des enfants par des rebelles talibans. Le 20 janvier 2016, sa chaîne est  visée par un attentat perpétré contre un bus qui transportait le personnel. Bilan : six journalistes et leur chauffeur tués et plusieurs blessés.

La médaille a été aussi décernée à Can Dundar, rédacteur en chef de Cumhuriyet, un journal turc très influent. M.Dündar a été choisi pour avoir dénoncé le soutien de la Syrie envers les rebelles islamistes et la collaboration de l’Union européenne avec Recep Tayyip Erdogan contrairement aux valeurs démocratiques. Emprisonné, il n’a pas pu se présenter à la remise des médailles. Sa femme l’a représenté.

Les médailles de protection et de citoyenneté d’honneur

Pour Patrick Klugman, adjoint du maire en charge des relations internationales et à la Francophonie, il est regrettable que Paris soit presque la seule ville européenne à se doter d’une structure comme La Maison Des Journalistes (MDJ) qui accueille des professionnels des médias exilés.

Citant Victor Hugo, M. Klugman estime que le genre humain a le droit sur Paris : « Au-delà des quatre lauréats qui portent la médaille de Paris, tous ceux qui exercent ce métier et courent un danger doivent pouvoir trouver soutien et refuge à Paris. » Et d’annoncer que bientôt 20 logements seront disponibles pour permettre à la MDJ d’accueillir des journalistes.

D’après Anne Hidalgo, maire de Paris qui avait rehaussé de sa présence à cette soirée, ces médailles font des quatre lauréats des citoyens d’honneur de Paris. Espérons que les médias du monde, comme la ville, ne sombreront pas.

On peut lire sur ces médailles la devise de la ville de Paris : « FLUCTUAT NEC MERGITUR » qui se traduit : « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas. »

 

Sécurité des journalistes, vers un durcissement de la législation

Par Larbi GRAÏNE

Reporters Sans Frontières (RSF) préconise la nomination d’un rapporteur spécial de l’ONU sur la sécurité des journalistes à l’effet de lutter contre l’impunité des crimes commis contre les journalistes a indiqué (hier 5 mai) Christophe Deloire, le secrétaire général de cette ONG qui s’exprimait lors d’une conférence internationale sur la liberté de la presse organisée au siège de l’Unesco à Paris et ce, à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse.

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Une journée déclinée cette année sous le thème de « La liberté des médias pour un avenir meilleur : contribuer à l’agenda de développement post-2015 ». Une véritable prise de conscience de la nécessité de protéger les journalistes des assassinats semble être ainsi engagée. L’année 2012 a été particulièrement meurtrière pour la profession. Et pour cause, 89 journalistes ont été assassinés. Un funèbre record depuis 1995, année où RSF a commencé à faire état de son classement annuel. A retenir aussi cet autre chiffre macabre : 450 journalistes ont été tués en six ans. Il est vrai que l’assassinat de deux journalistes français au Mali, achève de signifier que nul journaliste n’est à l’abri d’une élimination physique tragique. Christophe Deloire a annoncé en outre que l’organisation qu’il dirige œuvre pour la modification de l’article 8 du Statut de la Cour pénale internationale relatif aux crimes de guerre, dans le sens de l’élargir aux journalistes car a-t-il expliqué c’est le droit à l’information qui est atteint. Désormais le « fait de lancer des attaques délibérées contre les journalistes, les professionnels des médias et le personnel associé » sera passible de sévères sanctions. RSF envisage également en plus d’introduire dans le corpus de la charte internationale des Droits de l’Homme des observations générales relatives aux journalistes, la mise en place d’une représentation locale au niveau du Haut Commissariat pour les Réfugiés des Nations unies, à qui serait donnée mandat de traiter les dossiers de journalistes menacés. Répondant à une question de L’Œil de l’Exilé de savoir s’il y a possibilité d’inclure le critère du degré de syndicalisation des journalistes quant à l’établissement par RSF du classement annuel relatif à la liberté d’expression dans le monde, Christophe Deloire, tout en relevant la « pertinence » de la problématique, a indiqué que le classement se fait sur la base de 120 questions.

La situation n’est pas idyllique en Algérie
Evoquant la situation de la presse en Algérie, le secrétaire général de RSF, n’a pas manqué de noter la 121e place affecté à ce pays en 2014 avant de faire observer que « la situation des journalistes en Algérie n’est pas idyllique ». Ernest Sagaga, responsable du département des droits de l’Homme et de la sécurité au sein de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), que nous avons rencontré en marge de la conférence, abonde dans le même sens. Selon lui « la situation de la presse au Maghreb est précaire et difficile ». La représentation de la FIJ à Alger a fermé sa porte et le Syndicat national des journalistes (SNJ) n’est pas fonctionnel » a-t-il reconnu. Et de conclure que seule la mobilisation des journalistes algériens est à même d’imposer le changement.

AlJazeera dans la tourmente
De son côté, Mostefa Souag, directeur d’AlJazeera Media Network a dressé un véritable réquisitoire contre l’Egypte qu’il a présentée comme un « modèle d’oppression contre les gens des médias ». Il a évoqué le cas des journalistes d’AlJazeera jetés en prison par la Justice du Caire. « L’un d’eux a fait 100 jours de grève de la faim, on l’a fait sortir de sa cellule pour le faire passer devant le juge un 3 mai (journée mondiale de la presse, NDLR) » a-t-il fulminé. Et d’ajouter « en fin de compte, son procès a été reporté de 45 jours et le journaliste est retourné en prison. Le juge n’a pas trouvé mieux que de lui souhaiter une bonne journée de la presse ». Pour Mostefa Souag « la lutte contre le terrorisme ne peut être un alibi pour terroriser tout le monde ».

La déclaration de Paris
Notons que la conférence internationale se poursuit aujourd’hui (6 mai 2014) pour son deuxième jour. Hier à l’issue de la première journée, les participants à la conférence ont adopté la déclaration de Paris dans laquelle ils appellent le Groupe de travail ouvert de l’ONU sur les objectifs de développement durable à « intégrer pleinement, dans les documents adéquats les questions de la liberté de la presse, de l’indépendance des médias, de l’accès à l’information, tel que proposé par le rapport du Panel de haut niveau de l’ONU, et d’inclure ces préoccupations dans l’élaboration des objectifs et des indicateurs de gouvernance et de développement ». S’adressant aux Etats membres de l’Unesco, les auteurs de la déclaration ont demandé entre autres à ce que ceux-ci s’assurent « que les crimes commis à l’encontre des journalistes feront l’objet d’enquêtes et de poursuites indépendantes, rapides et efficaces, que les condamnations de la Directrice générale (de l’Unesco NDLR) lors de meurtres commis envers les journalistes, auront pour résultat une réponse exhaustive et rapide sur la poursuite des investigations judiciaires, tels que décidé par le Programme international pour le développement de la communication de l’Unesco (PIDC) ». En outre la déclaration interpellent également les journalistes, les associations professionnelles, les médias, les intermédiaires de l’Internet et les praticiens de médias sociaux afin de « participer au débat sur la liberté d’expression et le développement et à soutenir le Plan d’Action des Nations Unies sur la sécurité des journalistes et la question de l’impunité grâce à des questions conjointes ou complémentaires, et améliorer la coopération ».

Le témoignage de Makaila

Le célèbre blogueur tchadien Makaila Nguebla, qui a trouvé refuge à la Maison des journalistes (MDJ) de Paris, est monté hier à la tribune de l’Unesco pour témoigner sur les réalités amères des pratiques autoritaires des régimes africains à l’endroit des blogueurs et des journalistes. Après avoir fui son pays, le Tchad, Makaila se retrouve dans une terrible cavale. Partout où il était arrivé, il avait été traqué car les actes de persécution émanant de l’Etat d’origine n’ont pas de frontières. Pourfendeur du président tchadien Idriss Déby Itno, ce militant racé des droits de l’Homme est fiché comme un malfrat chez les polices africaines. Tour à tour le Sénégal, la Tunisie l’expulse, avant qu’il atterrisse en Espagne. Mais c’est finalement la France qui, la première, lui accorde l’asile politique.

Côte d’Ivoire : Le régime Ouattara humilie les journalistes

[Par Carole Attioumou-Sérikpa]

Depuis le 11 avril 2011, la presse ivoirienne est en quête de repères tant ses journalistes sont persécutés, réduits à se justifier, s’humilier, voire à y laisser leur peau, simplement parce qu’ils n’aspirent qu’à exercer leur métier. Pour preuve, le cas Awa Ehoura et de certains autres confrères et tout récemment le cas de cinq journaux suspendus.

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Il a fallu une collecte de fonds pour venir au chevet de l’ex-présentatrice vedette du 20h sur la Radiodiffusion télévision ivoirienne (RTI) pour l’aider à supporter la précarité financière dans laquelle l’a plongé les nouveaux dirigeants ivoiriens après leur accession au pouvoir le 11 avril 2011. Awa Ehoura a subi des menaces d’assassinat, le gel de ses comptes bancaires et un licenciement abusif de la RTI. Son péché, en plus de présenter le 20h, elle présentait également une émission intitulée Raison d’Etat sur la première chaîne nationale. Et elle recevait sur le plateau de l’émission des juristes, des hommes politiques et de la société civile pour se prononcer sur le respect des institutions républicaines et de l’Etat, suite à la crise qui prévalait à l’issue du scrutin présidentiel de 2010. Pour mémoire, l’un de ces invités, le français Philippe Remond, a d’ailleurs été assassiné pendant la prise de Yamoussoukro par les forces militaires pro-Ouattara en 2011.

En dépit de son état de santé (diabétique), Awa Ehoura n’a pas pu éviter la furia des nouveaux maîtres de la Côte d’Ivoire, qui n’ont ménagé aucun effort pour la réduire à néant. Aujourd’hui encore, elle continue de payer au prix fort le choix de n’avoir rien fait d’autre que son métier, le journalisme.
Certains hommes de médias dont Pierre Brou Amessan, Débi Dally, Claude Franck About, Yo Claude Armand Virgile, Ben Zahui Degbou, Franck Anderson Kouassi, Franck Dally, Pol Dokoui, Ousmane Sy savané, Herman Aboua, Mambo Abbé, Mireille Abié, pour ne citer que ceux-là se sont retrouvés soit emprisonnés, soit contraints à l’exil.

Dans l’ensemble, ces journalistes ont vu leur domiciles pillés par les miliciens du nouveau régime d’Abidjan. Ils sont licenciés, déchus de leur poste de responsabilité sans droits, leur compte sont gelés et vivent dans le spectre d’être à tout moment assassinés, parce qu’ils ont fait leur métier. Ils sont traqués pour avoir exercé sous Laurent Gbagbo. Ceux qui ont eu moins de chance (Sylvain Gagneteau, Désiré Oué…) ont purement et simplement été assassinés pour avoir fait leur travail.

Pol Dokoui, ex-responsable de Radio Côte d'Ivoire, malade et contraint à l'exil

Pol Dokoui, ex-responsable de Radio Côte d’Ivoire, malade et contraint à l’exil

Un tableau qui traduit fort bien la volonté manifeste de l’homme fort d’Abidjan de réduire au silence et avoir à sa merci la presse ivoirienne en vue de disposer d’elle à sa guise. La situation qu’a connu les journaux Le Temps, Aujourd’hui, Le Quotidien d’Abidjan (opposition) et Soir Info (indépendant), dans la crise qui l’opposait au CNP en est une illustration parfaite.

A l’exception de Bôlkotch, les responsables des autres journaux ont fait patte blanche en présentant leur excuse à Raphaël Lapké pour préserver les emplois et éviter la précarité à leurs journalistes. Du coup ils ont bénéficié de la clémence du CNP qui a levé la sanction qui leur avait été infligée. Tandis que l’hebdomadaire satirique créé par Laurent Gbagbo, continue de digérer sa flagellation pour son insoumission à sa majesté.

Ainsi va la presse ivoirienne après 3 ans de dictature que dis-je, 3 ans de pouvoir d’Alassane Dramane Ouattara.

Liberté : Le fruit défendu des iraniens

[Par Sadegh HAMZEH]

Sans la force des médias, seule puissance capable de poser un regard critique sur la société et ses activités, un pays et son peuple ne peuvent pas continuer à avancer sur un chemin stable.

Dessin tiré par le site www.kayhanpublishing.uk.com/

Dessin tiré par le site www.kayhanpublishing.uk.com/

Quand les dictatures et les régimes fondés sur une idéologie s’emparent du pouvoir, ils plantent leurs griffes acérées dans le cœur de la Constitution. Ils font ensuite du peuple les esclaves d’un système rigide dont le principal objectif est de garder le pouvoir politique. Dans ce système, c’est la santé des médias qui est menacée. La préoccupation première des dictateurs et des idéologues étant de censurer et de s’assurer du contrôle des médias afin de les asservir au profit de leur propagande. En Iran, depuis que la République Islamique a pris le pouvoir en 1979, nous avons été les témoins d’un régime qui n’a pu fonctionner et perdurer uniquement par l’arrestation des personnes susceptibles de dénoncer ou de s’opposer au système. En première ligne, de très nombreux journalistes, dont les publications ont été bien entendus interdites, mais également des avocats et des personnes travaillant pour les Droits de l’Homme. Ils ont été condamnés au silence et à l’isolement en prison, jusqu’à la mise à mort de nombreux journalistes. Le dernier d’entre eux qui a succombé en prison s’appelait Hoda Saber (en juin 2011).
Mashallah Shamsolvaezin, journaliste et consultant au Centre d’Etudes du Moyen Orient, fait un parallèle entre les quatre saisons et les quatre piliers de la démocratie : le droit, le parlement, les partis politiques et les médias. Pour lui, dans le cas de l’Iran, la démocratie ne repose que sur trois piliers, le quatrième ayant été confisqué par le pouvoir. Il manque à la démocratie les médias. Lorsqu’un nouveau journal paraît, il lui est difficile de survivre plus d’un jour dès lors que le gouvernement estime qu’un article ne va pas dans le sens de l’idéologie islamique. Tous les domaines, politiques, économiques, ou les questions de société, sont concernés. La durée de vie des médias en Iran est donc toujours très précaire.
Les journalistes et sociologues iraniens s’interrogent constamment sur les raisons d’une telle précarité des médias : qui en est le responsable ? Les journalistes eux-mêmes ou l’Etat iranien ? En fait, les journalistes ont souvent accusé l’Etat iranien d’être le responsable de cette situation car cet acharnement sur les médias n’est pas nouveau. En effet, lorsque la monarchie était encore en place, avant la révolution, le gouvernement avait déjà cette fâcheuse manie de contrôler, censurer et exterminer tout média susceptible de critiquer le gouvernement. Après la révolution, le terrible héritage paranoïaque est tombé entre les mains du nouveau gouvernement islamique, poursuivant ainsi le travail de censure de son prédécesseur.
Depuis le régime du Shah et durant les présidences successives, jusqu’à aujourd’hui avec Hassan Rohani, nombreux ont été les journalistes emprisonnés et les journaux interdits. Au moment où j’écris cet article, 48 journalistes sont toujours détenus en prison. Il y a trois semaines, le corps des Gardiens de la Révolution Islamique (ou Sepah-e Pasdaran,organisation paramilitaire dépendant directement du Guide de la Révolution, le chef de l’Etat iranien), a envoyé un groupe armé dans la prison Evin section 350 à Téhéran, prison réservée aux journalistes et aux opposants politiques. Ce groupe, qui figure sur la liste officielle des organisations terroristes des Etats-Unis, a été envoyé pour torturer les journalistes et les politiques contestataires. Ils les ont brutalisés gravement à coup de bâtons, leur ont brisé les mains, la nuque et rasé la tête, car en prison, ils continuaient à communiquer avec l’étranger et faisaient la grève de la faim pour dénoncer l’atrocité de leur détention. Lorsque les familles des victimes ont décidé de manifester auprès du procureur, les services secrets les ont arrêtés à leur tour pour les jeter en prison.
Finalement, nous pouvons dire que la liberté d’expression des journalistes est le fruit défendu des iraniens. Comme Dieu a interdit à Adam de manger la pomme, l’Etat Iranien interdit aux journalistes d’exercer leur métier. Si le journaliste se risque à croquer le fruit défendu, tel Adam chassé du paradis, la patte griffue se pose sur sa proie. Le dénouement est presque toujours le même… réduit au silence.​